‹ Boutique et comptoirChapitre 12 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Conseil de flunille.

J'arrivai à la maison de ma grand'mère à la nuit totn-> J^ante. Dans la rue on descendait les réverbères, puis on • les hissait de nouveau après les avoir allumés 9 manœuvre qui de tout temps^ dans mon enfance i m'avait causé un grand plaisir.

Lorsque j'entrai danâ la boutique , ma tante sortait de sa chambre avee une lumière» et, la clarté l'éblouissant, elle dut tenir la main devant ses yeux pour me recôn-^ nattre. D'im air tout à fait calme^ mais non pourtant sans un vif battement dé cœuï*, je lui souhaitai le bonsoir, et gagnai l'appartemeilt de ma grand'mère.

Elle était oceupée en ee momcHit d'ajuster à sa lampe uh grand abat«jour vert. Je vis aussi,^ à mon grand eon*tentement, la. bonne demoiselle Gertrude qui, assise de l'autre côté de la table^ avait déployé devant elle une pièce d'étoffe, dont elle découpait fort activement un morceau, à l'aide d'un patron*

Il faisait tout à fait bon dans cette petite chambre^ Dans les mansardes où nous couchions chez M.^eis2mehl, on ne fournissait plus de bois pour nous chauffer^ dès que l'hiver tirait vers le printemps; mais, vu la frai-< cheur de la soirée, ma grand'mère avait fait allumer un petit feu qui chauffait doucement la chambre , et quelques pommes, qui commençaient à cuire sur le poêle, répandaient en craquetant une odeur des plus agréables.

Les deux dames ne me remarquèrent pas tout d'abord. Ma grand'mère était tellement absorbée par ce qu'elle faisait, qu'elle ne semblait pas prêter la moindre attention aux douces paroles que Gertrude prononçait à demi- voix, et que je ne saisissais pas bien pour ma part. Il s'agissait

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sans doute de réflexions pieuses^ amenéeâ par la conVer'^ sation : car, lorsque ma grand^mère eut fini d'ajuster son abat-jour^ elle mit ses lunettes sur son nez, se renversa sur son fauteuil, et dit en frappant ses mains Tune dans l'autre :

« Oui, oui, Gertrude^ heureux ceux qui ont le oœur pur I car ils verront Dieu.

— Voilà le moment ! » pensai-je; et par un c Bonsoir^ grand'mère I » prononcé d'une voix haute et claire, je rompis tout à coup le fil de cette pieuse conversation.

c Ah! c'est encore toi ? * dit ma grand'mère, en sott'< levant son abat-jour pour mieux m'envisager*

Quant à Gertrude, levant les yeux de dessus son ou» vrage avec une joie visible, elle m'adressa un sourire corddal, en même temps qu'elle m'avançait, près de la table, une chaise sur laquelle je me laissai tomber, plu«< tôt que je ne m'assis, en hésitant.

Je n'étais point du tout à mon ai&e; ûh efifet^ si je m'expliquais sur les faits qui m*ameâaient à cette heure dans ma famille, je ne manquerais pas d'interrompre, et cela de la manière la plus désagréable , la bonne harmonie qui régnait en oe moment entre les deux vieilles dames <

Cependant ma grand'mère paraissait de très^bonne humeur. La preuve , c'est que, sans me citer d'abord la moindre sentence, elle mô demanda en riant si le dieii Mercure m'avait déjà appris quelques-unes de ses finesses et de ses ruses. Elle s'informa aussi de la santé de M. Reiszmehl et de Mlle Barbara ; et , à cette occasion, je reniarquai^ non sans une certaine satisfaction , que Gertrudst en entendant prôUôneef ses deux noms, avait fait une petite grimace de mauvaise humeur.

€ Allons , me dis-je à part moi , voilà le moment de jeter l'ancre de détresse* »

Après avoir affirmé à ma grand'mère que M. Reisamell se portait fort bien, j'ajoutai :

< Pour ce qui est de Mlle Barbara, il m'est bien indifférent qu'elle aille bien ou non : car il faut que vous le

sachiez, grand'mère , c'est une personne plus méchante que vous ne pouvez Timaginer. »

En prononçant ces dernières paroles, je regardai Gertrude; sa figure rayonnait de joie.

c Oui, continuai-je d'un ton qui marquait de ma part plus d*envie de pleurer que de rire , oui , Mlle Barbara ne cesse de me tourmenter toute la journée , et , je vous le déclare nettement, grand'mère, il me serait bien difficile de rester plus longtemps chez M. Reiszmehl. »

La bonne vieille fut tellement surprise d'une déclaration si énergique, qu'elle resta longtemps à me regarder, ayant de pouvoir dire un mot. Quant à Grertrude, elle se mit à gémir, et les seules paroles qu'elle put articuler, non sans peine, furent celles-ci :

« Dieu, 6 Dieu, madame, je vous l'avais bien dit, je vous l'avais bien dit ! Partout où vous voudrez, hormis dans la maison Reiszmehl, qui a un aspect si sombre et si sinistre ! Hélas ! le pauvre garçon !

--^ Gomment ? répliqua ma grand'mère, après s'être remise de son étonnement. Gomment? le pauvre garçon? De grâce, mademoiselle Gertrude, n'allez pas soutenir ce jeune cadet dans les accusations qu'il articule contre une personne aussi estimable que l'est Mlle Barbara Reiszmehl !

— Une personne estimable ! reprit en sanglotant la bonne Gertrude. Ah ! madame, je pourrais vous raconter une certaine histoire ; mais je me tais, ajouta-t-elle, oui, je veux me taire, et c'est à lui de nous dire comment le traite cette digne demoiselle. »

Je ne me le fis pas dire deux fois et racontai, sans omettre le moindre détail, toutes les petites rencontres amicales où je m'étais trouvé engagé avec Mlle Barbara par l'intermédiaire de Fanny, de Philippe, de la liqueur antispasmodique et du docteur Burbus. Je chargeai un peu les couleurs, cela va sans dire; bref je traçai une telle image du caractère de cette méchante fille, que ma grand'mère ne put s'empêcher de dire à plusieurs reprises, en hochant la tète :

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« Ah ! c'est trop fort, c'est .trop fort ! »

Ma tante, qui était entrée pendant que je parlais, faisait chprus avec elle. Quant à Gertrude, elle riait et pleurait tour à tQur ; mon triste destin lui arrachait leslairmes les plus amères, mais elle triomphait en même temps de voir qu'elle ne s'était point trompée sur le compte de Mlle Barbara.

Je ne manquai point d'insinuer dans mon récit que je n'apprenais rien, à vrai dire, dans le commerce de M. Reiszmehl, où je n'étais guère occupé qu'à peser du sucre et du café.

« Et voilà pourquoi, dis-je en terminant, j'aimerais autant me faire tailleur que de demeurer plus longtemps dans cette maison-là, qui d'ailleurs est tellement étrange et sinistre qu'on la croirait hantée par le démon. »

Je fus payé de cette dernière assertion par un regard très-reconnaissant de l'excellente Grertrude. Elle prit ma défense avec une volubilité que je ne lui connaissais pas encore, et appuya mon désir de quitter la maison Reiszmehl 4)ar des raisons si péremptoires, qu'à la fin ma grand'mère et ma tante n'hésitèrent plus à me donner provisoirement leur assentiment, pourvu toutefois que mon tuteur ne fît aucune opposition.

J'étais au comble du bonheur de m*étre ainsi tiré de cet orage. Pendant tout le souper je fus si gai que, malgré ma circonspection habituelle, je me risquai à mettre sur le tapis l'histoire du squelette, ce qui divertit si fort ces bonnes femmes, qui m'écoutaient de toutes leurs oreilles, qu'elles riaient toutes, y compris ina grand'mère, à se tenir les côtes.

Cependant il se faisait tard, et, après que ma grand'mère m'eut positivement promis d'écrire dès le lendemain matin à mon tuteur pour obtenir de lui ma sortie*de la maison Reiszmehl, je me levai et pris congé de la respectable compagnie.

Tk . BOtmQOE ET CÛMPTOIR.

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