CHAPITRE XL
Le tribunal secret.
Il était grandement temps que je regagpasse la maison de M. Reiszmehl. Onze heures sonnaient à toutes les horloges. Je comptai, à part moi, chaque coup qui tintait à mes oreilles, pour voir si je ne me trompais poipt ; mais je n^avais poiïit fait erreur, et c*étaitbien onze heures qui sonnaient, sans qu*il s'en manquât d'une.
Le ciel, qui dans la soirée avait été couvert de nuages, s'était éclairci ; mais le temps s'était par là même refroidi, et il faisait une petite gelée. Les flaques d'eau des rues, déjàrecouvertes d'une mince couche de glace, criaient sous mes pieds. Les auberges se vidaient de leurs hôtes nombreux, conformément à l'ordonnance de police quy)rescrivait que toute lumière fût éteinte à cette heure. Il n'y avait plus que les grands hôtels et les cercles où régnât encore une joyeuse rumeur.
Je passais des plus grandes rues de la ville dstns les rues étroites et borgnes du quartier que nous habitions, lorsque je vis tout à coup le long des maisons cinq ou six personnes qui riaient e;isemble tout bas et semblaient occupées de quelque chose. Qu^est-ce que ce pouvait-être ?
Ed regardant avec plus d'attention, je remarquai que ces individus étaient arrêtés devant un grand magasin de nouveautés. Un d'entre eux portait sur ses épaules une longue planche; im autre, qui s'était hissé sur l'appui de la fenêtre, avait pris la planche des mains du premier et l'avait solidement ajustée au^-dessus de la porte. Tout cela en rhoins d'une minute. Alors ils vinrent tous devant la maison, et contemplèrent leur ouvrage avec un rire étouffé.
J'aurais bien voulu savoir au juste ce qu'ils faisaient
là ; aussi, quittant la place où je m'étais arrêté, fis-je quelques pas en avant pour me rapprocher d'eux.
Ils ne m'eurent pas plus tôt aperçu que deux d'entre eux vinrent à moi. Ils avaient dans leur air et dans leurs manières une ressemblance vraiment surprenante avec mon ami le docteur Burbus. Ils me demandèrent d'une façon assez peu polie ce que j'avais à faire là.
Je dus entrer avec eux en explication. Déjà l'un m'avait arraché mon bonnet de la tête, lorsque les autres, qui jusque-là étaient demeurés cachés dans l'ombre de la maison, accoururent au milieu de la rue; et peut-être me fût-il arrivé' pis encore, si une voix de basse-taille bien connue ne m'eût subitement apostrophé en ces termes :
« Eh ! eh ! c'est ma foi mon cher client. Jeune boutiquier, d'où venez-vous ainsi ? »
C'était vraiment fort à propos que je trouvais là mon . docteur, et je me plaignis à lui des procédés de messieurs ses camarades. Le docteur me donna à peu près raison, puis, me préseotant à toute l'honorable société, il se porta garant de ma cpnduite, sur quoi il me fut accordé de suivre la compagnie et même de prendre part avec elle à la grande exécution.
Ce mot n'avait pour moi aucun sens. Pour m'en donner une idée, le docteur me conduisit vers la maison devant laquelle je les avais trouvés groupés, et je vis alors que ces messieurs, à cité de l'écusson portant pour enseigne : Hagasln de nouveautés^ en avaient cloué un second, sur lequel on lisait : Susanne Kehricht^ sage-femme brevetée. Cependant le ciel s'était de nouveau gâté , et d'épais nuages, amoncelés par le vent, fondirent sur nous en fine pluie mêlée de petits flocons déneige. Un plus long séjour dans les rues devenait fort désagréable ; aussi fut-il décidé à Tunanimité qu'on filerait tranquillement, emportant avec soi tout ce qu'on rencontrerait chemin faisant. J'arrivai ainsi , en compagnie de ces joyeux vivants , dans le quartier où demeurait M. Reiszmehl, et, vu l'heure avancée de la soirée, j'étais grandement inquiet de savoir comment je ferais pour rentrer dans ma chambre.
En passant devant le soldat de pierre au long nez , nous*entendlmes tout à coup à ses pieds comme un petit jappement enroué. Le docteur porta vivement la main du côté d'où partait ce bruit ; mais il la retira plus vite encore, en assurant que quelque chose Tavait mordu aux doigts.
On examina de plus prèsia chose , et il se trouva, ma foi! que c'était Fanny, notre vieille chienne, l'affreiiix roquet , qui , Dieu sait par quelle malice du sort ! avait été laissée à la porte et , par suite , exposée à passer la nuit sous la pluie et la neige.
Si Mlle Barbara, sur la molle couche où elle repo« sait , avait connu TafEreux destin de sa favorite , elle n'eût certes pas fermé l'œil. Et Philippe, surtout Philippe !... Pour ma part, j'étais convaincu que les visions - les plus horribles auraient troublé son sommeil. Quant au patron , je supposai qu'il n'était pas encore rentré au logis ; autrement, il eût dû entendre aussi bien que nous les cris de détresse de la chère petite bête, et il l'eût fait rentrer avec lui.
Cependant le docteur avait fait un nœud coulant avec son mouchoir de poche , et, le jetant prestement au cou de la pauvre Fanny , il la tirait à lui sans pitié. En vain le conjurai-je de l'épargner.
«Eh quoi! s'écria-t-il avec une solennité ajGFectée, c'est cet horrible animal tout empâté de graisse, ce maudit chien hargneux qui vous a perdu dans l'esprit de votre patron , et vous me demandez grâce pour lui ! D'ailleurs, il est l'idole de mes deux mortels ennemis. Non, mon jeune ami, point de grâce, point de pitié pour lui! Il doit subir un châtiment exemplaire, pour s'être permis de vagabonder si tard hors du logis. »
Sur ce, la compagnie tint conseil, et la pauvre Fanny fut presque incontinent condamnée à la peine de mort. Le docteur voulait l'emporter chez lui pour faire , in anima vili^ d'intéressants essais avec de l'acide prussique, dans l'intérêt de l'humanité, comme il disait solennellement. Mais il rencontra un opiniâtre adversaire
dans un étudiant en droit, qui soutint que les exécutions par le poison étaient depuis fort longtemps passées de mode, et que mieux valait que la délinquante fût pendue.
Cette proposition de l'étudiant en droit parut du goût de la compagnie , et Barbus , se voyant réduit à son unique voix, demanda du moins, comme dernière faveur, que Fanny fût pendue au soldat de pierre. Un tel avis fut encore vivement repoussé partons les autres, comme yme atteinte au respect que Ton devait à un vieux guerrier blanchi sous le hamois. Tout à coup l'un des compagnons ayant crié par pétulance : « A. la lanterne ! » tous les autres répétèrent le mot en hurlant , et deux d'entre eux se disposèrent, sans désemparer, à briser la boite et à dérouler la corde au moyen de laquelle la lanterne allumée se balançait eix l'air majestueusement.
J'avais jusque-là laissé aller la discussion sans y prendre part ; mais, à ce moment critique, je m'élançai au milieu de ces juges sans pitié , et saisissant le chien par une patte , je déclarai , en face de cette potence à la lueur sinistre, que jamais je ne consentirais à la mort de la pauvre bète. Je parlai avec feu et fis un assez long discours fort embrouillé. Tout ce que je m'en rappelle encore aujourd'hui, c'est que je menaça^ de crier au besoin , de toutes mes forces , pour appeler la police à mon aide. Cette dernière menace parut produire son effet.
Le docteur Burbus le premier passa de mon côté en riant, et déclara qu'il consentait, pour sa part, à une autre peine , mais que l'animal devait en tout cas être puni. Ses camarades se rangèrent peu à peu à son opinion, excepté toutefois le juriste, qui soutint mordicus que, la peine de mort une fois prononcée, il n'était plus au pouvoir de personne, même du tribunal, de la commuer en une autre. Mais cette fois il' fut seul de son avis, et le docteur ayant alors proposé d'éteindre la lanterne, d'y enfermer le chien vivant, et de hisser en l'air de nouveau toute la machine, son idée fut accueillie avec transport et mise à exécution sur-le-champ.
78 BOUTIQTJE ET COMPTOIR.
Pendant tout le temps qu'avait duré la délibération de ce tribunal secret, le ciel n'avait cessé de manifester la colère que lui inspirait la violence à laquelle nous nous livrions. La tempête s'était déchaînée sans discontinuer, et nous étions littéralement trempés jusqu'aux os par la pluie et la neige qui tombaient à flots.
Au-dessus de nos tètes se balançait eu grinçant la lanterne, qui maintenant servait de niche à chien. Le pauvre animal, tout inquiet de cette agitation inusitée, ramassa toutes ses forces par un dernier effort et poussa un hurlement prolongé, qui retentit d'une manière lugubre à travers les rues désertes.
Nos compagnons se séparèrent, et je me laissât facilement persuader par le docteur de 1 accompagner dans sa chambre, pour regagner de là ma fenêtre au moyen dé la fameuse planche dont j'avais fait précédemment un si malheureux usage.
A peine étions-nous arrivés dans l'ombre que projetait sa maison, que nous entendîmes un bruit de pas à quelque distance. Dans l'homme (Jul s'avançait vers nous avec une extrême précaution, mettant un soin minutieux à éviter les flaques d'eau, j'èUs bientôt reconnu mon digne patron, M. ReiszmeU, qui revenait de son club.
Il s'arrêta tout à coup au milieu de la rue, inclina légèrement de c6té son parapluie, et dressa l'oreille en l'air pour écouter. Il avait entendu les cris plaintifs de la malheureuse Fanny. Après avoir regardé autour de lui dans toutes les directions, sans rien découvrir, il crut s'être trompé et se dirigea tranquillement vers là porte de la boutique.
Mais il n'avait pas plus tôt tourné la clef dans la serhire, que Fanny manlîfesta^ de nouveau sa présence par les hurlements les plus lamentables. M. Reiszmehl recula d'un pas dans la rue et regarda attentivement en Vair devant sa maison. Mais là tout était sombre et silencieux. Je le vis alors distinctement rentrer au logis eh hochant la tête. Nous nous glissâmes derrière lui et,
par 'les fentes des volets de la boutique , nous le vîmes allumer une chandelle dans son bureau.
« Maintenant, pensâmes-nous, il va regarder au coussin qui sert de couche à sa chère Fanny et s'effrayer de ne l'y pas trouver. »
C'est précisément ce qui eut lieu, et nous le vîmes revenir précipitamment vers la porte et regarder de- Jiors, sa chandelle à la main. Mais un coup de vent soudain éteignant la lumière imprima à la lanterne de la rue une oscillation plus vive, ce qui redoubla les plaintes et les hurlements du roquet.
Gomme à ce moment M. Reiszmehl était en train de rallumer sa chandelle et se disposait à monter l'escalier, vraisemblablement pour chercher son chien aux étages supérieurs, et que par conséquent il pouvait venir jusqu'à notre chambre, je pressai le docteur de rentrer chez lui avec moi en toute hâte, afin que j'eusse le temps de regagner ma fenêtre et mon lit, avant que le patron ne fût monté. -
Aussitôt dit, aussitôt fait. Il ouvre sa porte, nous galopons dans l'escalier et nous arrivons dans sa chambre. Je cours à la fenêtre pour disposer mon pont volant. J'aperçois le patron qui, sa lumière en main, se trouvait déjà au premier étage et entfait dans la chambre à coucher de sa sœur. En un clin d'œil, je pousse la planche jusqu'à ma croisée, qui par bonheur était ouverte. Le docteur en saisit l'extrémité qu'il tient forteinent , et me voilà chevauchant de nouveau et me coulant de mon mieux pour gagner le port de salut.
Mais avec le destiii.
Il n'est pas de pacte étern^l^
Et le malheur vient vite,
M. Reiszinehl avait vraisemblablement réveillé sa sœur d'un doux sommeil, en lui annonçant l'afireuse nouvelle que Fanny avait disparu et qu'il l'entendait en l'air, sans savoir où, pousser des hurlements de détresse. Mlle Barbara, dans son premier trouble, s'était jetée à bas du lit,
pour chercher elle-même sa bête favorite'; car je l'entendis tout à coup ouvrir une fenêtre âu-dessous de la mienne et
Belle comme la lune, cet astre solitaire des nuits ,
je la vis apparaître à la croisée, une lumière à la main, persuadée sans doute que la pauvre Fanny gisait sur le pavé entre les deux maisons.
Dans le premier moment de mon inquiétude, je fus assez malavisé pour essayer de rétrograder vers la chambre du docteur. Si seulement j'étais resté immobile à ma place, peut-être ne m'eût-elle pas remarqué. Mais en entendant la planche crier sous ma pression, elle regarde en l'air, et , à la vue d'une figure qui plane entre ciel et terre, elle crie d'une voix perçante : « Au voleur ! , à l'assassin ! » d'effroi laisse tomber sa lumière dans la sombre ruelle, et disparaît de la fenêtre.
Ce fâcheux concours de circonstances faillit me faire suivre le même chemin que la lumière de Mlle Barbara. Cependant je me cramponnai solidement à ma planche et me remis de plus belle à voguer vers ma croisée. Je l'atteignis enfin et je me disposais à Tenjainber, lorsque la porte de la chambre voisine s'ouvrit violemment.
C'était M. Reiszmehl, qui, armé d'une vieille rapière Touillée, se précipitait dans ma mansarde. Philippe le suivait-, en chemise, un manche à balai dans la main ; et dehors, sur le palier, j'aperçus une forme tout à fait fantastique, ressemblant fort à la demoiselle Barbara, et étreignant convulsivement la rampe de l'escalier.
Ce moment fut le plus terrible de ma vie. Derrière moi, le docteur Burbus, debout à sa fenêtre, riait a pleine gorge, car il pouvait voir parfaitement tout ce qui se passait. Déjà le patron m'avait saisi au collet, en reconnaissant pour la première fois que l'auteur de toute cette alerte, qui mettait la maison en émoi, n'était autre .que son propre apprenti. Il fit plus : sans me lâcher un instant, Û me tira rudement dans la chambre, m'appliqua quelques coups de plat peu agréables avec sa rapière, et,
comme c'était l'habitude autrefois dans les corporations, me donna solennellement mon congé.
Pouvais-je lui en vouloir?... Philippe glapit d'horreur, et Mlle Barbara, toujours immobile sur le palier, menaçant de tomber dans une crise mortelle, si elle devait encore être condamnée à passer une nuit sous le même toit qu'un monstre tel que moi, demandait impérieusement que j'eusse à déguerpir sur-le-champ.
Après tout ce qui s'était passé, j'étais encore satisfait d'un pareil dénoûment, et, bien que le patron m'eût donné jusqu'à l'aube pour décamper, il n'eut pas plus tôt le dos tourné que j'enjambai de nouveau ma fenêtre et rejoignis le docteur Burbus par mon chemin aérien.
Philippe, pétrifié d'horreur pour toutes les monstruosités de ma conduite, me regarda sans mot dire. Quant à moi, je lui criai adieu, lui appris où se trouvait Fanny, la noble bête, et pris ainsi congé pour toujours de la maison Reiszmehl.