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CHAPITRE XIL

Fanny à la lanterne.

Dans un volcan, après une éruption, tout se calme et s'apaise peu à peu ; quelques détonations étouffées se prolongent encore dans ses cavités les plus profondes, comme le roulement d'un tonnerre lointain ; quelques éclairs ondoyants viennent encore en illuminer le cratère de leur feu sinistre. Telle est l'image agrandie de ce qui se passa dans la maison Reiszmehl , après ma fuite aérienne dans la chambre du docteur Burbus.

Comme un, fauve éclair, Philippe, dans le simple appareil du vêtement indispensable , se pencha par la fenêtre de ma mansarde, cherchant à percer avec sa

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lumière le sombre espace qui séparait les deux maisons. IL voulait sans doute, par un dernier reste d'intérêt- sympathique pour un ez>^camarade, voir si je ne gisais point au fond de ce gouâre avec quelques membres brisés.

Dans les appartements* de Mlle Barbara, tantôt sombres, tantôt éclairés, on comprenait, suivant Tombre qui de temps à autre tombait sur les rideaux blancs des croisées, que la digne fille était en train d'achever sa toilette, vraisemblablement pour aller de ses propres mains arracher sa chère Fanny de sa prison de verre.

Quant au patron, il ne cessait de monter et deiscendre, et, contre son habitude, parlait tant et si haut , que, de la chambre du docteur, je pus Tentendre fort distinctement s'eiprimer sur ma personne de la façqn la moins flatteuse. Une lumière parut en même temps à la fenêtre du rez-de-chaussée, d'où je conclus que Ton avait réveillé la bonne.

Tout annonçait une sortie générale et prochaine de tous les habitants de la maison à l'effet de délivrer l'animal captif. C'est ce qui eut lieu en eflfet.

Bientôt, aux étages supérieurs, toutes les lumières disparurent pour se porter en bas. De notre observatoire,

c'est-à-dire de la fenêtre où nous nous tenions debout ,

, e corps penché en avant, nous ne pouvions , il est vrai , qu'entrevoir la noire silhouette de la lanterne; mais en revanche âôus entendions très-distinctement le grincement de la chaîne rouillée à laquelle elle était suspendue, ainsi que les faibles cris pousséd de temps en temps par la pauvre Pâiiny.

À ce moment, la porte d'entrée de la maison Reiszmehl s'ouvre, une lueur asse^ irive tombé sur les pavés de la rue, et nous remarquons deux personnes, le patron sans doute et Philippe , dont l'une s'avançait jusque sous la lanterne, tandis que l'autre allait droit à la petite boite contenant la chaîne de fer^qui servait à Msser et à descendre la susdite lanterne.

Mon ex-collègue, qui, en sa qualité de paisible citoyen , n'avait probablement jamais eu l'occasion de

forcer une boite de ce genre, ne savait guère comment s'y prendre pour mener' à bonne fin cette tâche difficile ; et pourtant il eût pu, au moyen d'une forte pression de quatre doigts sur la planchette, en faire sauter la mau-' vaise serrure. Nous devinâmes sans peine, grâce au profond silence qui régnait dans les alentours, qu'il essayait coup sur coup différentes clefs, dont aucune ne voulait aller. Enfin la boite dut s'ouvrir, car nous entendîmes tourner lentement la chaîne de fer et la lanterne descendre. Dès qu'elle fUt presque à terre, une femme, s'élançant hors de la maison, ouvrit, après plusieurs efforts inutiles, la dure prison qui retenait le cher captif. Ce fut une scène de reconnaissance émouvante. Fanny hurlait et Mlle Barbara (car c'était elle) sanglotait de douleur et de joie.

Ah ! que j'aurais voulu voir en ce moment le noble Philippe , grelottant par la froide nuit près de la boite du réverbère, et s'oubliant à contempler cette femme qu'il aimait et dont l'unique soin était de réchauffer sur son sein son pauvre cher captif à moitié gelé !... Bientôt elle regagna la maison d'un pied léger, et son frère la suivit, laissant au malheureux Philippe le soin de remettre en place la lourde lanterne.

La bise cependant balayait les rues de plus belle et sifQait entre les deux maisons avec une telle violence, que nos cheveux houspillés dans tous les sens nous fouettaient la figure. Dans la maison Reiszmehl une porte de derrière était sans doute restée ouverte, ce qui produisit un coup de vent terrible dans le corridor, et nous entendîmes la porte de là rue se refermer avec une extrême violence. Evidemment ce ne pouvait être qu'un hasard; quel motif eût eu Mlle Barbara de laisser ainsi dehors le pauvre Philippe?

L'infortuné se consuma longtejnps en efforts inutiles pour hisser la maudite lanterne. Assurément ce n'est pas une tâche facile , et je conseille à quiconque n'eçt pas du métier de bien se garder, surtout la nuit, d'empiéter sur les attributions des allumeurs de réverbères , et de n'en

descendre aucun /à moins de savoir pertinemment comment il faut s'y prendre pour hisser la machine.

Tandis que nous étions ainsi campés à la fenêtre, saisissant au vol maint soupir de Philippe , mainte exclamation d'impatience que lui arrachaient ses inutiles efforts, le docteur Burbus releva la tète d'un mouvement soudain et écouta de toute son attention dans le silence de la nuit. Son oreille exercée eut bientôt'saisi le sens exact de certain frôlement sourd et cadencé sur le pavé de la rue, bruit presque imperceptible pourtant, et que j'attribuais, pour ma part, à une cause fort innocente. Mais ma frayeur augmenta lorsque , se penchant vers moi de nouveau , il me glissa à voix basse avec une joie diabolique ces simples mots à l'oreille :

«Voilà la police! »

Infortuné Philippe ! le plus pacifique et le plus innocent des hommes qui aient jamais descendu un réverbère dans les ténèbres de la nuit, te voilà perdu !

« Ha ! ha ! te voilà pris ! cria une voix d'un accent si ferme et si hardi, qu'on en pouvait conclure à coup sûr qu'elle devait appartenir à Un individu ayant reçu d'en haut la mission de crier haut et fort dans les rues.

— Là! répondit une autre voix, nous le tenons donc enfin, ce vaurien ! Allons, mon bel oiseau, on va vous mettre au chaud ! »

Tout ce que nous pûmes entrevoir à travers l'obscurité, ce fut par-ci par-là le reflet d'une épaulette ou d'un sabre.

Philippe, surpris brusquement et comme pétrifié de terreur, lâcha sans doute en ce moment la manivelle .qui servait à faire monter et descendre la lanterne. Le fait est que nous entendîmes la poulie , mise en mouvement par le poids du réverbère , faire rapidement plusieurs tours en grinçant, puis un grand fracas sur le pavé. C'était la lanterne , qui* avait été précipitée et qui s'était brisée en mille pièces.

Le docteur Burbus me cria :

« Ho ! ho ! ils l'ont pincé ! le plus infortuné des com*

mis de boutique ! pourquoi n'es-tu pas resté dans Jérusalem ?»

Nous vîmes en ce moment Philippe courir, comme un chevreuil efifaré, vers la maison de M. Reiszmehl. Mais avant qu'il en eût atteint le seuil , la sainte Hermandad ' l'avait happé de nouveau, et elle l'entraînait violemment. Philippe eut beau hurler sur les tons les plus lamentables, et protester qu'il n'était point coupable, qu'il était employé dans la maison d'épicerie de M. Reiszmehl ; en vain la vieille bonne , dont un violent coup de vent avait éteint la lumière et qui avait dû en allumer une seconde, ouvrit-elle la porte d'entrée toute grande, et poussa-t-elle un. cri perçant de détresse à la vue de ce qui s'oÔrait à ses yeux ; en vain appela-t-elle Mlle Barbara et l'honorable patron. Lorsque ce noble couple, endossant pour la seconde fois dans cette nuit néfaste les vêtements les plus indispensables, redescendit dans la rue en toute hâte, Philippe n'était déjà plus là, et ses cris de détresse, emportés par le vent qui redoublait de violence, n'arrivèrent même pas jusqu'aux oreilles de la malheureuse fille, qui, muette et immobile, se tordait les mains de désespoir.

Non, quand je fus chassé de la maison Reiszmehl, mon cœur battit moins fort, et je ne ressentis pas un malaise moral aussi pénible qu'en ce moment où je voyais Philippe, malgré son innocence, dans les griffes de la police.

La police ! ce nom sonnait mal à mon oreille, et me donnait le frisson par tous les membres. Je n'avais pas encore eu maille à partir avec cette salutaire iniStitution; mais les impressions de ma première enfance avaient conservé toute leur vivacité. Enfants, lorsque nous faisions le diable et que rien ne pouvait nous remettre à la raison, on n'avait qu'à nous menacer d'aller quérir la police le soir même, et nous devenions tranquilles comme de petites souris. Ces escogriffes en longue houppelande bleue à collet rouge, avec leur grand chapeau et un jonc

1. Du latin germanitasj confrérie. On nommait ainsi en Espagne une association d'officiers de police , chargés de veiller à la sûreté des routes.

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d'Espagne à la main , s'associaient invariablement dans mon imagination avec certain caveau malpropre et noir, qui se trouvait chez nobs sous une vieille tour, où roa enfermait toute sorte de traînards en guenilles, et qui plus est, comme l'assurait notre bonne, dévorés de vermine. L'idée que le pauvre Philippe allait être enfermé dans un lieu semblable me causa une intolérable frayeur, et je ne pus de toute la soirée prendre la moindre part aux plaisanteries du docteur Burbus. Je lui déclarai même, après un long combat avec moi-même, que je voulais, de grand matin le lendemain, courir au bureau de la police, pour attester l'innocence de mon ex-collègue.

En m'eûtendant parler ainsi, le docteur partit d'un bruyant éclat de rire, et afin de me calmer, du moins pour le reste de la soirée, il finit par m'assurer du ton le plus solennel que Philippe serait relaxé dès le lendemain de bonne heure, vu que, de nos jours, la sainte Hermandad était beaucoup trop éclairée pour punir un innocent. Quant au cachot, que je me représentais sous de si affreuses couleurs, il me rassura tout à fait, enm'affirmant qu'il y avait pour les citoyens de toute classe et de tout rang des locaux parfaitement convenables , destinés à l'expiation de leurs folies de jeunesse.

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