‹ Boutique et comptoirChapitre 15 sur 39 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Remords de conscience.

J'étais certes bien résolu , ce soir-là , à tenter dès le lendemain de bonne heure les démarches les plus actives pour la délivrance du malheureux Philippe. Mais quand le lendemain fut venu, quand les premières clartés du jour, un jour trouble de mars, eurent pénétré dans la chambre du docteur, où j'avais passé la nuit sur tin vieux

matelas étendu par terre, j'envisageai sous un tout autre aspect toute cette fâcheuse histoire de la veille.

Je ne pus me défendre d'un certain frisson en pensant que peut-être il me faudrait passer la nuit suivante dans un horrible trou à rats comme mon ex-collègue ; car le docteur avait, à plusieurs reprises, murmuré ces mots dans sa barbe avant de s'endormir : '

« Dame! prenez garde, maître Philippe pourrait bien nous trahir. »

Le jour était mausâade, et le peu de ciel que j'apercevais de ma modeste couche était d'un gris sale. Je me înis à repasser tristement dans mon esprit mon temps d'apprentissage chez M.Reiszmehl. Je n'eus pas de peine à reconnaître que j'avais eu, en mainte circonstance, une foule de torts, et que j'aurais pu facilement, en m'y prenant mieux, gagner les bonnes grâces de Mlle Barbara. Maiis à quoi me pouvaient servir maintenant ces plaintes rétrospectives sur un passé irrévocable ?

Pour ce qui était du conseil dé famille, conseil tout féminin que présidait ma grand'mère, je ne doutais pas de le trouver' unanimement disposé à me procurer une nouvelle condition qui me convînt ; niais ce conseil, après tout, n'était qu'un pouvoir subordonné, en ce qui concernait la fixation de mon avenir, et il devrait, en dernier ressort, en appeler à un tribunal supérieur, c*est-à-dire à mon tuteur.

Cette pensée m'était particulièrement désagréable, et assombrissait fort les riantes perspectives qui s'ouvraient à mon imagination. Je ne le connaissais tjue trop bien, mon tuteur ! Bien qu'il eût mainte bonne et excellente qualité et qu'il eût pris un soin consciencieux de mon éducation, je le craignais pourtant plus que je ne le saurais dure, et l'évitais en toute occasion.

C'était un petit homme , trapu et d'assez bel embonpoint, ce qui ne Tempèchait pas d'être vif et alerté comme un lézard, mais d'une vivacité vraiment effrayante, surtout pour nous autres enfants. II avait, dans les dernières guerres» administré de grands magasins aux armées.

et la passion de Tordre, qui était innée en lui, s*était telment avivée par ces longs services, qu'elle avait dégénéré en une manie vétilleuse.

Il était vraiment curieux à voir. Le matin, quand il se levait (et c'était habituellement fort tard, car il était d'un âge déjà assez avancé), nous nous trouvions', ses enfants et moi, réunis pour le déjeuner dans la grande salle à manger, et tous fort activement occupés d'inspecter mutuellement notre toilette, pour voir s'il n'y avait rien à y redire*

Bientôt la porte de sa chambre, située au premier étage, s'ouvrait, et nous l'entendions descendre l'escalier, en toussant à petits intervalles égaux. Alors nous tressaillions tous et nous nous rangions assis autour de la table, immobiles et droits comme des cierges. Les servantes elles-mêmes regardaient minutieusement tout autour d'elles dans la cuisine, si tout était bien en ordre, comme le maître l'avait prescrit.

Du reste, tout dépendait de la manière dont il se trouvait disposé. Ëtait-il de mauvaise humeur, il n'était pas plus tôt entré dans la salle à manger, qu'il allait droit à celle de ses filles qui était de semaine pour mettre Tappartement en ordre, et entamait avec elle un dialogue de ménage que nul de nous ne trouvait à son gré.

« Hum! hum! c'est toi qui es de semaine, Caroline, hum ! Allons , hum! hum ! Combien de fois. Dieu le sait, combien de fois ne t'ai-je pas dit, ne t'ai-je pas expressément recommandé de prendre mon eau à laver à la pompe de la cuisine, et non dans le bassin de la cour ! Hum ! hum ! Mais il convient mieux à votre paresse , n'est-il pas vrai, mademoiselle Caroline, il vous est plus commode de prendre l'eau dans le bassin de la cour, bien que cette eau y ait séjourné un jour et une nuit et soit à moitié décomposée ? C'est toujours bien assez bon pour le père.

— Mais, pardonnez, papa.

— Allons, voilà que tu répliques encore à présent I Faudra-t-il donc que je me fâche sans cesse à entendre

tes répliques? Je te le dis et je te le répété, tu en feras ' tant, que je te retirerai ta semaine à tout jamais; et alors, malheur à toi ! »

Pendant ces mercuriales matinales, nous restions, nous autres, tout tremblants à nos places et pâles d'inquiétude : car, pour peu que le vieux grognon fût en train, il était homme à nous passer en revue tous à la file, et il eût fallu le plus grand des hasards pour que Tun d'entre nous n'eût pas commis quelque faute de cette sorte le jour précédent.

Pouf venir en aide à sa mémoire, il ne manquait pas de faire un nœud à son foulard de couleur voyante. Mais les nœuds qu'il faisait ainsi étaient précisément pour nous la cause d'un double malheur : d'abord, comme je l'ai dit, ils le portaient à nous reprocher nos méfaits ; et puis, comme le plus souvent il oubliait de les défaire après nous avoir tancés, il s'ensuivait de là que nos torts s'accumulaient sans cesse.

Quand il nous adressait un sermon du genre de celui que je viens de rapporter, ou seulement lorsqu'il était de mauvaise humeur, il tirait lentement son mouchoir de sa poche, et, comme il ne savait pas toujours auquel d'entre nous se rapportaient les nœuds qu'il y trouvait, il nous passait en revue tous à la file d'un regard pénétrant, et malheur à celui qui paraissait le plus troublé, le plus inquiet! A coup sûr, celui-là devait-être le coupable, et c'était, à vrai dire, habituellement ainsi. Mais ses maudits nœuds ne servaient pas seulement à faire prononcer les sentences qui nous condamnaient, ils servaient encore le plus souvent à nous les appliquer d'une manière fortxsensible.

Cela fait, le vieux croque-mitaine se rendait à son bureau de la chancellerie, tout content et tout satisfait d'avoir une fois de plus remis l'ordre dans sa maison ; car il n'aimait pas du tout, comme il l'assurait souvent lui-même, à gronder et punir toute la journée, et quand il avait bien tempêté, il redevenait le meilleur homme de la terre.

Alors il nous contait toute, sorte d'histoires ou jouait

avec nous. Cependant, même en de tels moments, nous ne pouvions trop nous tenir sur nos gardes contre les variations de son humeur. Il suffisait de la moindre maladresse ou de la moindre inattention de notre part pour réveiller tout à coup sa susceptibilité. Aussi sa présence avait-elle toujours quelque chose de gênant et de pénible pour ses enfants comme pour moi, et nous n'osions franchement nous laisser aller aux transports de notre joie enfantine, que lorsqu'il avait quitté la maison.

L'un de nous avait alors pour consigne de guetter par une petite fenêtre latérale, s'il avait réellement tourné le coin de la rue ; après quoi , nous nous dédommagions amplement de tous nos tourments par mille extravagances, et faisions dans toute la maison un abominable vacarme, auquel le plus souvent s'associaient de toutes leurs forces les filles de service.

Je passai uû an chez cet homme original, et, bien que je fusse mieux là au total que je ne fus plus tard chez ma tante, je ne me sentis pas d'aise, quand je pus enfin prendre congé de lui.

Le fait est que ce vieux bourru m'infligeait souvent les punitions qui m'étaient le plus sensibles.

Je devais par exemple l'accompagner à son bureau de la chancellerie, notamment les dimanches et les jours de fête. Là, il me donnait un grand livre avec une feuille de papier blanc qu'il me fallait couvrir tout entière de mon écriture, et, à chaque faute qu'il y découvrait, j'avais à recommencer une nouvelle page, jusqu'à ce qu'elle fût sans défaut.

Ajoutez à cela que j'étais assis à côté de liii, et que, lorsqu'il m'arrivait d'être inappliqué ou de tenir mal ma plume, ii prenait lentement une longue règle flexible, avec laquelle il m'appliquait un rude coup sur les doigts.

Enfin, il n'était pas rare que je dusse rester là quand il sortait ; alors il m'enfermait, et c'étaient pour moi les moments les plus cruels.

Ce bureau de la chancellerie était une vieille chambre sombre, percée de deux petites fenêtres grillées, par où

pénétrait à peine le jour nécessaire. C'est là que j'étais assis, pauvre martyr, les doigts barbouillés d'encre depuis le bout de meg ongles jusqu'au dos de ma main, sur laquelle tombaient mes larmes. Et quand j'essayais alors de sécher mes yeux humides avec mes doigts, ma figure se barbouillait inévitablement de grosses taches d'encre. Mon col de chemise en avait aussi sa bonne part, ce qui donnait lieu plus tard à de nouvelles explications fort désagréables.

Au dehors, sous les fenêtres du bureau, allait et venait en bourdonnant gaiement tout un peuple de promeneurs, ie reconnaissais de ma prison les voix de mes camarades de jeu et je les entendais, malgré moi, courir en bandes joyeuses, devant la porte, sur Une verte prairie parfumée , théâtre habituel de nos divertissements.

Comme j'aspirais en imagination l'odeur embaumée du gazon ! Comme j'écûutais bruire au-dessus de ma tête les feuilles des arbres, tandis que j*étais tristement assis au milieu de la poussière d'un tas d'actes jaunis, et que de temps en temps un léger coup de vent faisait mouvoir au-dessus de moi un vieux rideau de coton en loques, surprenant ainsi des milliers de mites invisibles dans leur contemplatif repos !

Tels étaient les pen"sées et les souvenirs qui me torturaient, sur le vieux matelas où j'étais couché , dans la chambre du docteur, et, bien que je ne me rappelasse pas sans déplaisir ce temps que j'avais passé chez mon tuteur, il surgissait pourtant devant mes yeux , comme un beau jour de mai, en comparaison de Torage qu'avaient amoncelé contre moi les tristes événements de la dernière soirée.

Hélas ! ma grand'mère, ma tante, mon tuteur, Philippe arrêté par la police, tout cela me tourmentait et m'agitait tellement que je me mis, dans mon angoisse, à réveiller le docteur; ce gui, soit dit en passant, ne me réussit qu'après plusieurs tentatives infructueuses. Enfin il souleva hors de ses coussins déchirés sa tête appesantie , cligna des yeux de mon côté, et me souhaita le bonjour avec un bâillement énorme.

92 BOUTIQUE ET COUPTOIR.

« Ah! mon cher docteur, lui dis-je, les événements de la dernière soirée me rendent décidément tout sommeil impossible. Vous souvenez-vous de ce qui s'est passé î Savez-vous où est Philippe?

— Oh ! oui , répondit le docteur d'une voix sèche et enrouée , oui, je me souviens parfaitement. Ah ! ah ! ahl Philippe, le noble paladin! il a changé l'asile de l'amour fidèle contre un quartier numéroté.

— Oui, mais , mon cher docteur, répliquai-je , vous me disiez hier, avant de vous endormir, que Philippe pouvait nous trahir, et qu'alors....

— Très-bien, mon digne ami, reprit-il en jetant les jambes hors du lit^ de telle sorte que ses deux pieds se trémoussaient sur le plancher, cherchant une vieille paire de pantoufles jaunes, c'est cela môme. Si Philippe nous soupçonne, et je l'en crois tout à fait capable, eh bien! nous serons cités à comparaître devant le tribunal de paix. Connaissez-vous cette institution ?

— Mon Dieu, nonl dis-je en soupirant, et je me voyais déjà empoigné par un de ces hommes en houppelande bleue à collet rouge, et entraîné à travers les rues, pauvre victime sans défense.

— Voyez-vous, reprit le docteur, qui endossait, tout en bâillant, sa vieille jaquette de velours vert, et jetait sur le ciel gris un regard triste et désappointé. Voyez-vous , ce tribunal de paix est singulièrement nommé. Deux parties, qui sont en désaccord, se trouvent citées à comparaître d'autorité devant un vieux monsieur qui siège sur un grand fauteuil, l'air fort ennuyé. Il écoute tranquillement.les explications des plaignants, et, après qu'ils ont crié tout à leur aise, il essaye de les rapprocher par une transaction à l'amiable. Il y réussit fort rarement, mais, au fond , la chose lui est très-indifférente. Quant aux deux plaignants, après avoir, devant le tribunal, fait semblant de s'entendre, ils ne sont pas plus tôt dehors qu'ils courent trouver deux avocats différents et en appellent au tribunal du district. Mais j'y pense, l'affaire de Philippe pourrait bien venir devant le tri-

BOUTIQUE ET COBIPTOIR. 03

bunal de police, une autre juridiction non moins bienfaisante.

— Et comment les choses se passent-elles là, cher docteur? lui demandai-je timidement.

— Voilà, répondit Burbus. Le procès du digne Philippe ne tirera guère en longueur. L'agent de police affirmera sur la foi du serment qu'il a surpris l'inculpé, au moment même où il venait de faire subir le plus indigne outrage à une lanterne royale, et alors, le temps de dire : « Une, deux, trois! » et ce sera fait. Le directeur de police dira : < C'est bien. » Il ouvrira le Gode pénal de police et prononcera son concliLSvmy trois jours de prison et les frais.

— Mais, bonté divine! m'écriai-je, Philippe est innocent !

— Cela n'y fait rien, mon très-cher. Le lieu, les circonstances, la mani&e dont l'arrestation s'est faite, tout témoigne contre lui, et encore doit-il remercier Dieu que le délit de bris de lanterne publique ne soit pas puni de mort; autrement, il serait infailliblement pendu.

— Non, mon cher docteur, répliquai-je, non, nous ne saurions permettre une telle iniquité ! Il faut que moi, ou plutôt vous, qui connaissez mieux la chose , il faut que vous couriez à la police et que vous témoigniez hautement de l'innocence de Philippe, Vous n'avez pas besoin de dire, ajoutai-je, que nous sommes impliqués dans l'affaire , non , assurément ; mais seulement que nous avons été , par hasard, témoins de ce qui s'est passé, et que nous pouvons attester la non-culpabilité de l'accusé.

— Jeune homme, dit le docteur très-sérieusement, tout en cherchant une casserole de fer battu , où il avait coutume de préparer son café, jeune homme , tu as dit là un grand mot avec -beaucoup de sang-froid 1 Mais vous ne m'en voudrez pas, mon bon ami, vous n'entendez rien à tout ceci, et moi je m'y copnais. Voyez- vous? si» dans une circonstance si équivoque, je me laisse seulement voir à la police, ces charmantes gens ne se contenteront pas de mon témoignage; ils iront, dans leur

curiosité infinie, jusqu*à me demander mon passe-port, mon acte de naissance, mon permis de séjour, etc., et ils finiront même par s'informer comment et avec quoi je suffis aux frais de Daon séjour dans cette ville.... toutes demandes auxquelles je ne saurais vraiment que répondre.

— Oui ; mais si vous me permettez, cher docteur, une question peut-être indiscrète , il faut pourtant que vous possédiez quelque avoir, pour payer les gens à qui vous devez quelque chose?

— Oui vraiment! répliqua Burbus ; payer ses dettes? Ah ! oui, oui, sans doute ! Il fut un temps , contînua-t-il en allumant une lampe à esprit-de-vin, il fut un temps où je ne pouvais dormir si je ne m'étais acquitté de ma prière envers Dieu ; mais ce temps-là n'est plus, et, depuis ces jours éloignés de mon innocente enfance, j'ai entièrement oublié cette obligation de payer mes dettes. »

Cependant je m'étais approché de la fenêtre et je regardais le ciel, où de gros nuages d'un gris sale roulaient, rapidement emportés par un vent froid et changeant de forme incessamment. La rue était hun^ide et boueuse, et, à quelques pas en avant de la maison Reiszmehl, gisait sur le pavé un monceau de cordes, de verres brisés, en un mot de tous les éléments qui constituent une lanterne royale.

En f^ce,dans la maison de mon ex -patron, tout était calme et silencieux ; une fenêtre seule, celle de ma mansarde , était ouverte, et le vent qui s*y engouffrait se jouait dans le rideau de coton bariolé qui entourait mon lit de la veille.

C'était une matinée maussade et détestable , et je me trouvais à peu près dans la même disposition d'esprit que cet autre matin où, après des libations de punch trop copieuses chez le docteur Burbus, je m'étais réveillé dans mon lit. Cependant, la peine que je re'ssentais aujourd'hui était encore plus poignante : c'était une peine toute morale, et Philippe n'aurait pu la dissiper, comme il le fit alors, avec une poignée de choucroute.

Pendant que j'étaiç à la fenêtre, le docteur apprêta son café, dont la vue et l'arôme nç me firent pas grande envie, dès que je vis que sa machine à filtrer consistait en un pied de bas, adapté autour d*un grand anneau de fer. Toutefois je ne pus Tempêcher de m'en verser une tasse, et le froid du matin, en dépit de ma répugnance, me força d'avaler une gorgée de la chaude liqueur.

Le docteur fumait une longue pipe, assis sur son lit, et paraissait contempler d'un regard satisfait le désordre sans nom qui régnait dans sa chambre. Pour moi, j'avais peine à me défendre d'un secret dégoût, et, si je m'étais fait un jeu de regarder pendant une couple d'heures ces meubles en lambeaux, cette danse grotesque de sorci&:es, grossièrement crayonnée sur les murs, et cet affreux squelette qui servait de camarade de lit au docteur, je commençai à me sentir alora pris d'une indicible horreur en présence de cet homme qui vivait sans cesse et se complaisait dans uu semblable milieu.

Cependant, plus le docteur promenait ses regards autour de lui, passant ses doigts dans ses cheveux et dans sa barbe en désordre, plus il semblait s'assombrir, plus sa figure prenait une expression sérieuse, je pourrais même dire triste, que jamais je ne lui avais remarquée jusqu'ici. Il battait la mesure contre le bois de son lit avec ses jambes , et après avoir regardé un instant vers la fenêtre, d'où arrivait jusqu'à nous une pluie fine et froide , il passa la main sur son front et poussa un profond soupir. Alors il me regarda bien en face et me dit :

« Bien qu'on vous ait chassé de la maison d'en face et que vous ayez à attendre de votre famille de graves désagréments, vous êtes, par Dieu! en comparaison de moi, un homme parfaitement heureux. Quand on vit seul» comme moi, si affreusement seul, sans aucune ressource pour vivre décemment, et sans avoir- rien appris pour acquérir ces ressources, on est assurément plus à plaindre que le mercenaire et le portefaix qui gagnent leur maigre morceau de pain à la sueur de leur front. Croyezmoi , mon très-cher, entre tous les sots tpurs que j'ai

joués dans ma vie, et le nombre en est infini, le plus inexcusable est que, durant ma vie d'étudiant, qui se prolonge encore depuis dix-huit ans, de toutes les connaissances et de tous les arts qui se cultivent sur la terre du bon Dieu, je n'ai pas retiré cela de profit (et ce disant il fit claquer l'ongle de son pouce contre ses dents).

— Mais, me hâtai-je de répliquer, vous avez fréquenté longtemps l'Université? Vous avez étudié?

— Oui, reprit le docteur, j'ai fréquenté l'Université , c'est très-vrai; mais le mince patrimoine que m'avaient laissé mes parents a été facilement dissipé. C'était, à vrai dire, une somme tout à fait insignifiante, si insigni-^ fiante, que je me voyais- condamné à dépérir de faim et de misère. En effet, si vous répartissez sur seize semestres une somme insignifiante, les parts ne peuvent pas en être bien grosses. Alors je me suis rendu, pour étudier, conune je vous l'ai dit, à l'Université, mais sans m'adonner jamais au rude labeur de l'étude. Aussi, jeune homme, continua-t-il d'un ton sérieux, voyez-vous devant vos yeux un jeune drôle de trente-deux ans , qui ne sait rien que s'attabler dans une brasserie, tirer passablement l'épée et pincer trois accords et demi sur une guitare. »

Le docteur s'était levé brusquement à ces derniers mots et il arpentait la chambre à grands pas, les mains derrière le dos.

« Quand vous aurez, continua-t-il, essuyé le premier feu de la colère de votre famille à propos de votre expulsion de la maison Reiszmehl, laissez-vous, au nom de Dieu, coUoquer dans une autre boutique d'épicerie, et (ne prenez pas mal ce que je vais vous dire), conduisez-vous là plus sérieusement que vous ne l'avez fait jusqu'ici. Vous n'y rencontrerez, je l'espère, aucun docteur Burbus pour voisin, car les gens de mon espèce sont, pour vous autres jeunes cadets, éminemment dangereux. A propos, je me souviens de vous avoir dit un beau soir que vous feriez beaucoup mieux de planter là votre carrière commerciale et de vous mettre à étudier; mais maintenant que je nô divague plus dans les fantai-

siés, je vous conjure de persévérer dans la profession que vous avez embrassée. D'ailleurs, votre famille ne me parait pas en état de vous faire, pour le moment, de grandes avances d'argent, non plus que de vous soutenir plus tard par son influence. Mais elle a peut-être assez d'aisance pour vous acheter un jour un petit fonds d'épicerie, où vous pourrez régner et gouverner comme un second Reiszmehl. Si dans ma jeunesse, continua-t-il après une courte pause, tout en passant sa main sur son front et en en portant le revers sur ses yeux, si dans ma jeunesse j'avais eu quelqu'un qui me parlât raison, au lieu d'une mère trop tendre qui voulait absolument faire de moi un homme instruit, je serais resté chez mon père, qui. Dieu sait depuis combien de générations! avait à ferme un vieux moulin. J'aurais appris alors tant bien que mal ce noble métier, et peut-être serais-je à même aujourd'hui de mener une vie paisible et heureuse en ca« misole enfarinée. Mais tout cela est perdu pour moi, perdu sans retour. Mon père est mort, ma mère est morte, tous deux avant d'avoir vu monsieur leur fils devenir un savant! Le moulin a passé dans d'autres mains, et je ne suis, sur la vaste terre du bon Dieu, je ne suis rien, absolument rien qu'un misérable drôle, un franc gueux 1 »

A ces derniers mots, il se jeta sur son lit avec une impétuosité telle qu'il faillit le briser. Puis, comme s'il eût voulu chasser de force ces sombres pensées, il se mit à entonner à pleine poitrine cette chanson connue :

L'année est bonne , la bière brune abonde dans les celliers.

Il en défila ainsi plusieurs strophes tout d'une haleine, tandis que je restais assis, immobile et comme perdu à rêver sur cet étrange caractère. Enfin il se lova de nouveau brusquement , me prit par les épaules et me dit aussi gaiement que possible :

« Maintenant, mon très-cher, prenez votre essor, fuyez vers Sion, et tenez-vous bien clos dans votre petite chambre pendant les premiers jours. J'ai toujours eu

bonne chance, et il est probable que je manger^ encore votre part fiç l*hpjrible soupe de la police. Maintenant donc, partez, il est buit heures, e\ abandoïine?-papi ^ mon destin. Cependant, avapt de tourner 1q dos k cette v^le maudite, ce qui arrivera peut-être bientôt, ^'ifai vqps voir sans bruit, pour yqus faire mes adieu?. Portez-you^ bien, mon jeune fils, pauvre ân^e à demi perdue !»

Il ouvrit la porte, me secoua fraternellemeni la main, et je descendis tout pensif. Déjà il avait repris sa chanson, et j'étais au bas de Tescalie^ que je l'entendais disr tinctement cjiantpr cptte dernière strophe :

Et quand un jour je mourrai , amis, ne couchez ma dépouille Ni sous la terre du cimetière, ni sur les tréteau? d'un catafalque, Non, mais tout au fond du cellier, soi^s le robinet du tonneau;

Je souffrirais tant d'être au sec, je serais si heureux d'être au frais!

."' '-Il' >. •<

Mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine. Je m'élançai dans la rue. Une pluie glacée me fouettait le visage, et avec cela je sentais dans mes bottes plus d'une ouverture suspecte. Mais quelques raisons que j-eusse de me hâter pour me mettre à l'abri, je restai encore un moment devant la maison de M. Reiszmehl, à contempler le vieux soldat de pierre au long nez. Je ne le quittai qu'à regret, et lui tis un signe de tête amical en guise -d'adieu.

Hélas ! il était peut-être le seul de toute cette maison qui me vît partir avec peine; du moins je l'imaginais ainsi, et l'on ne saurait trop m'en vouloir, si, dans l'angoisse qui me serrait le cœur, je pris l'eau qui coulait le long du nez du vieux guerrier pq^ir de^ l^frmés sympathiques que lui arrachait mon départ.

BOUTIQUE ET COMPTOQl. j^d

CÏÏAPITRE XIV.

Reto|ir au loyer.

Quoiqu'il n'y eût pas loin de la maison ReiszmehJ chez ma grand'mère, et que je me fusse mis en route d'un bon pas, je n'arrivai pourtant pas de sitôt. Plus j'approchais du but, plus croissait mon angoisse, et plus aussi je ralentissais m^ marche. La boi^ne grand'mère ne se doutait çeTUimv^enX point des nouveau^ incidents qui étaient; survenus, et, bien qp'elle eût pu voir assez clairement, par ma cpnversation de 1^ veille, que j*étais fort peu satisfait de ma condition, bien qu'elle eût consenti, pour sa part, à ce que je quittasse la maison où j'étais en apprentissage, restait encore up deriîier obstacle à vaincre : la volonté de mon tuteur, et contre cet écueil pouvaient se brider toutes nos réçqlutipns.

Cependant j'avais be^u ralentir mon pas et n'avancer qu'en hésitant, je finis par arriver dans la rue où demeurait ma t^nte, et déjà j'apercevais la fenêtre de sa boutique, et tout i côté cellç de la chambre de ma grand'mère» où la }:|Qnne femme était sans doute eii train de prendre son café, après avoir lu préaïablemei^|; quelque chapitre édifiant d'un Jiyre de prières.

Je 3avai^'le calme et la paix qui régnaient d'habitude à pareille heure dans Qfiie chaipbre. C^était le moment où ma grand'mère était le mieux disposée, et, quand elle avait bu son qafé, elle prenait le pjus souvent ^n main un vieux paquet de lettres , ficelé d'ui^ cordon de soie verte, qu'elle gardait Cfinstapamei^t devant elle dan^ 1§ tiroir de sa table.

Ce paquet de lettres était son reliqjLiairp, c'étaipift ses archives sacrées. Combien de îqis ne nous gn ^y^it-ell© pas lu des passages, à ma tante et à moi ! Je 'me spur

viens, pour ma part, fort exactement que la première lettre, celle qui formait le dessus du paquet, était de feu mon grand-père, et contenait les premiers aveux timides de son amour à ma grand'mère. Elle commençait ainsi :

« Très-estimable et très-honorée demoiselle ! »

Elle était suivie de plusieurs autres du même genre ; puis venait l'acte de mariage, puis, à un an d'intervalle, l'acte de baptême de ma mère, qui était leur fille aînée. A partir de là, ces vénérables archives s'assombrissaient de plus en plus. Venait d'abord une lettre datée de fort -loin , et annonçant qu'un frère de ma grand'mère était mort de misère à l'étranger. Plusieurs suivaient à la file l'une de l'autre, où s'entremêlaient des boucles de cheveux, des fleurs desséchées et des actes de naissance jaunis par le temps. Ici înon père écrivait tout joyeux que son premier fils lui était né, et immédiatement après venait une lettre scellée d'un cachet noir, où on lisait que ma mère était morte. Cette lettre, ma grand'mère me l'avait bien souvent montrée, sans manquer une seule fois d'ajouter :

« Vois-tu, petit? Avec cette lettre la bénédiction de Dieu s'en est allée de votre maison. Tu es devenu peu à peu une sauvage nature et un vrai vaurien. »

Je restais ainsi campé à l'angle de la rue, recevant la pluie qui ne cessait de tomber , et rêvant, les yeux éveillés. Mais, quand mes souvenirs m'eurent reporté à ce moment où ma grand'mère me traitait de vaiurien, je revins à moi tout à coup et me remis rapidement en marche.

La vue d'une personne qui passait à mes côtés, et qui semblait avoir le même but que moi , me força de nouveau à m'arrêter. Bien que je ne visse rien de cette personne qu'un parapluie d'un rouge ardent, les pans d'une redingote brune, des bas blancs et des souliers à boucles d'acier, je reconnus aussitôt M. Reiszmehl.

Arrivé à la porte d'entrée de la maison de ma tante, il ferma son parapluie , le rouvrit et le referma plusieurs fois^ en le secouant de côté, pour en faire égoutter l'eau ; puis il regarda en l'air, pour voir s'il ne découvrirait pas

quelque petit espace bleu perdu dans ce triste ciel gris, reporta ensuite ses yeux vers ses bas blancs , pour s'assurer s'ils n'avaient pas attrapé quelque tache de boue, après quoi il disparut à grands pas dans le corridor.

Tavais la gorge serrée comme si l'on m'étranglait, et bien que, sous un rapport, il ne me fût pas désagréable d'avoir dans mon ex-patron un émissaire qui donnât à ma famille la première nouvelle de mes torts, cependant' je n'aurais vouln à aucun prix rentrer chez mes parents à un pareil moment.

Que faire?... Rester là exposé à la pluie, qui avait collé ma mince jaquette sur mon corps et qui me glaçait les membres au point que mes dents claquaient, cela m'était impossible. D'autre part, je ne connaissais personne. Je vins* à songer par hasard à la cathédrale, qui n'était pas loin de là, et dont les hautes et vastes nefs m'avaient maintes fois servi d'abri pour jouer avec mes camarades. Je m'y rendis aussitôt.

La douce chaleur 'qui régnait dans cet immense édifice, comparée à la froide humidité delà rue, me fit éprouver un bien-être infinie Je me glissai dans une chapelle latérale, et j'allai m'asseoir dans une vieille stalle de bois brun sculpté , en face d'une statue de la mère de Dieu, qui portait l'enfant Jésus sur son bras.

Il n'y avait pas longtemps que j'étais assis, lorsque, au lieu du froid qui, un instant avant, faisait trembler tous mes membres, je me sentis pénétré partout d'une chaleur brûlante, accompagnée d'une pesanteur de tête qui me força de fermer les yeux. Je ne tardai pas à m'endormir.

Mon sommeil fut agité de rêves tout à fait étranges. Tout ce qui m'était arrivé, durant ces derniers jours, dans la maison Reiszmehl, tourbillonnait devant moi sous les formes les plus sauvages et les plus eflfrayantes. Il me sembla tout à coup que Mlle Barbara me poussait dans une immense mer de glace, où j'allais infailliblement périr de froid. Mais à peine le froid commençait-il à me gagner et à faire trembler mes membres, que la glace qui m'entourait s'embrasa soudain, et je sentis courir

dans mes veines comme un ruisseau de feu. De temps en temps je m'éveillais à moitié, et je voyais alors devant moi la vaste église vide, où mon regard trouble ne distinguait rien qne la gracieuse mère de Dieu avec l'enfant divin sur son bras.

Combien de temps restai-je plongé dans ce demisommeil agité par des rêves de fièvre? je l'ignore. Mais enfin, je sentis uùe forte et précieuse odeur me monter au nez, et, comme je rouvrais les yeux et que je regardais autour de moi, je n^eus d'abord qu'une seule pensée : c'est que la mère de Dieu était descendue de son piédestal et se tenait devant ma stalle avec son enfant à la main.

Elle se penchait à demi sur moi et approchait de mon nez un tout petit flacon. Sa figure était si gracieuse, si belle et si bienveillante, que jamais je n'en ai vu de pareille. La prenant pour une créature céleste, je voulus fermer les yeux de nouveau pour me confier aveuglément à sa protection. Mais l'enfant qu'elle tenait par la main, et qui était une petiie fiUfe, dé figure aimable et sympathique comme sa mère, se mit à dire :

oc Ah ! maman; le pauvre enfant né mourra tias ? »

Ces mots me rappelèrent à moi-même, si bien^ue je rouvris les yeux et me redressai lentement dans ma stalle.

Je via bien alors que ce n'était point la mère de Dieu que j'avais là devant moi, mais une très-belle dame, qui m'était tout à fait inconnue, et vêtue avec une élégance et une richeisse qui surpassaient tout ce que j'avais jamais vu. La petite fille qu'elle tenait par la main paraissait être sa fille, car elle lui ressemblait beaucoup, avec cette différence que la mère avait les cheveux noirs, tandis que la petite avait de grosses boucles blondes. Derrière elles, se tenait debout un homme en long pardessus bleu à boutons d'or, ayant sous le bras deux parapluies.

« Qui eâ-tu donc, mon enfant? me demanda la dame, et comment viens-tu ainsi à l'église avec des habits tout

inouillést iPôurquoi ne vas-tu pas chez tes parents, puisque tu es malade ?»

La dame avait beau me questionner, j'avais bien de la peine à lui répondre. J'aurais eu beaucoup à lui dire, pour lui faire comprendre pourquoi j'étais venu là avec ines habits mouillés. Mais je ne pus m'y décider. D'ailleurs, je sentais qu'elle avait raison, et que j'étais réellement malade : car, comme je me levais en déclarant que j'allais me rendre chez mes parents, il me fut impossible de me tenir sur mes jambes. Les piliers de l'église, les fenêtres à vitraux peints, tout tournait autour de moi. j'entendis seulement la dame qui, poursuivant ses questions, me disait :

« Mais, polir l'amour de Dieii, où demeures-tu donc, mon enfant? »

je me souvins plus tard confuséméiit que je lui avais indiqué le nom de notre rue ainsi que la maison de ma tante. Ce qui se passa ensuite est pour inoi comme un rêve. je crois que l'homme en pardessus bleu à boutons d'or rde prit sur son bras ël me porta dans une voiture, ta dame y monta aussi avec la jolie petite fille, et cette dernière me tenait le flacon sous le nez de temps en temps. Nous roulâmes ensuite à travers une couple de rues. Tout à coup, je vis ma tante ainsi que ma vieille grand'mère, qui firent une grande révérence, après quoi je m'endormis profondément.

CHÂPITËÈ XV.

Le numéro quatre.

Revenons au malheureux Philippe.

Pendant que tout ceci m'advenait, il lui était advenu bien pis encore, aussitôt après la délivrance de Fanny.

J'ai déjà dit qu'à la vue de la sainte Hermandad il avait couru se réfugier vers la porte de la maison Reiszmehl, et que, malgré ses protestations d'innocence et ses cris de détresse, il avait été appréhendé au collet et entraîné sans pitié. Par bonheur, Philippe était tellement foudroyé par tous les événements de cette fatale soirée, que, lorsque survint cette soudaine catastrophe, après d'inutiles tentatives pour se justifier, il était tombé dans une complète apathie et s'était laissé traîner sans résistance, comme l'agneau à la boucherie.

C'étaient deux soldats de police au poignet vigoureux qui le traînaient littéralement à trayers les rues." Ses genoux pliaient sous lui; ses longs bras, qui n'en finissaient plus, pendaient comme deux ressorts détendus ; sa tête retomlDait inerte sur sa poitrine. De plus, il avait perdu ses pantoufles, c'est-à-dire une paire de vieilles bottes dont il avait coupé la tige, et qu'il ne portait qu'aux jours de fête, et, tandis que l'eau de la rue luimouillait les jambes, la pluie tombait à flots sur ses longs cheveux flottants et inondait sa jaquette de coton de couleur. Ajoutez à cela que les deux robustes mains qui le tenaient au collet avaient fait remonter d'une façon singulière le col de sa chemise. Toutes ces circonstances ne contribuèrent pas peu à le faire regarder de fort mauvais œil par le geôlier de la prison, qui le prit, à son air et à sa tenue , pour un individu fort suspect.

Philippe ne connaissait que de nom la prison de la police. Souvent lorsque, envoyé en commission par son patron, il avait passé devant ces hautes murailles grises, il avait considéré avec un effroi involontaire ces portes solides, ces fenêtres treillissées de fer, et, si par hasard il entrevoyait derrière ces redoutables grilles quelque maigre figure à longue barbe hérissée, il soupirait tristement, le bon et honnête jeune homme qu'il était, en se disant à part lui qu'on ne devait pas traiter inhumainement même un meurtrier. Et maintenant, maintenant c'était lui, luimême, qui se trouvait là , sous le porche de cet horrible bâtiment ; et devant lui siégeait l'officier de police de service.

lui adressant les questions d'usage en pareil lieu, sur son nom, son état, etc., etc.

Bien que Philippe répondît à toutes ces questions avec une entière véracité, l'homme de police n'en hocha pas moins la tête d'un air incrédule et répliqua :

« Mensonge que tout cela, pur mensonge ! Je connais parfaitement M. Reiszmehl, un très-honnête marchand et un paisible citoyen. Il a dans sa boutique deux sujets, l'un qui est chez lui depuis deux ans environ et qui s'est tou^ jours très-bien conduit , sur le compte duquel d'ailleurs la police ne sait rien de mal.

— Mais écoutez-moi, de grâce, très-honorable commissaire, je suis précisément cet homme-là.

— Vous ? repartit le commissaire avec un regard du plus profond mépris. Taisez-vous avec vos mensonges, ou je vous.... y»

Le pauvre Philippe, qui .était à peine revenu un peu à lui-môme, à la vue de l'affreux local où il se trouvait, fut sur le point de perdre la raison, en entendant qu'on vou • lait lui démontrer ^'il n'était pas lui.

« Maertens ! cria l'officier de police en se tournant vers une petite chambre enfumée de tabac, oti l'on apercevait, à la lueur trouble d'une lampe, plusieurs hommes armés qui semblaient dormir sur un lit de camp. Maertens, viens un peu .par ici et regarde-moi ce drôle-là. Tu fais ta ronde dans le quartier où habite. M. Reiszmehl, et tu dois bien connaître tous les gens de ce quartier.

— Si je les connais? répondit de la chambre voisine une voix fort enrouée, et presque en même temps parut sur la porte un vieux soldat de police, qui s'approcha en bâillant, en s' étirant et en traînant les pieds; je les connais tous, mon officier.

— Alors -c'est bien, pensa Philippe ; on va voir ce qu'il en est. »

Et un faible rayon d'espoir vint un peu le ragaillardir. 11 tourna la tête vers le soldat, qui, après l'avoir regardétin instant d'un air indifférent, répondit d'uï ton non moins indifférent à son supérieur :

« Je ne connais point cet homme. »

A cette réponse inattendue , Philippe sentit sa tête se perdre. Il avait des bourdonnéihents dans les drfeilles , et il commehçait à douter de lui-iilême. Sa préhiière pen§ée fut de demander un miroir , afin de s'examiner et de voir s'il était réellement lui ; mais ces légets doutes ne le tinrent pas longtemps. Philippe était moralement et physiqueinent trop convaincu de son identité. Juste Dieti ! c'étaient bien là ses longues jambes grélës , ses doigts maigres ; et si sa chevelure ; où il passait la main avec désespoir, ne pendait pas autour do ses tethpes en toit de chaume bien régulier, conime d'habitude , c'étaient bien , du moins , toujours ses longs cheveux d'un blond fauve et naturellement frisés.

« Vous voye2 , jeune vagabond , reprit l'officier de police , vous voyez qu'on ne va pas loin avec le mensonge devant la haute police. Cependant votre affaire s'éclaircira demaiti matin de bonne heure à l'audience. En attendant j nous allons dresser procès-verbal de votre nationalité , et vous déposer au n° 4 , où vous serez fort bien. »

Philippe se faisait une idée tout à fait fausse des prisons de la police ; il se les représentait comnie ces oubliettes dont il avait lu la description dans de vieux livres de chevalerie, profondes, humides, peuplées de rats, de léiards et de chauves-souris, de chauves-souris surtout (hélas! c'était sa bête d'horreur!), et tout au fond, dans une basse fosse, quelques squelettes putréfiés, un sourd cliquetis de chaînes , des murs suintants d'uiie humidité visqueuse, avec un pâle rayon de lune tombant aU milieu dé ces affreuses ténèbres à travers les branches agitées de quelques arbres.

Telles étaient les images qui flottaient dàiis l'imagination de Philippe ; aussi fit-il une dernière teùtâtive , hélas ! encore infructueuse, pour convaincre l'officier de policg de son identité. C'en était fait, onze heures avaient sonné, le geôlier aspirait au repos, le fait du bris de réverbère était patent et clairement démontré, et Maer-

tiOÛTlQUE ET COMPtOIR. 107

tens, qui avait déjà regagné son lit de camp, grommelait encore, à moitié endormi, ces mots à peine articulés d'une langue épaisse :

« Le sieur Philippe , de chez M. Reiâzmehl , je le cpnnais parfaitement! c'est un charmant jeune homme, et je ne manquerai pas d'aller lui conter demain de bon matin que ce méchant sujet a voulu se faire passer pour lui. »

Le malheureux Philippe traversa une cour et monta un escalier tournant de pierre à la suite du geôlier,* dans quel état d'esprit, on peut l'imaginer aisément. Bien que l'homme de police lui eût affirmé que c'était par grâce et par pitié qu'il le mettait aii n*» 4 , qui était une des meilleures salles , où il trouverait décente compagnie , il ne put pourtant se défendre d'un nouvel effroi , lorsque la porte duditn**4fut ouverte devant lui, et qu'il eut sous les yeul une chambre d'où s'écÈappait une vapeur chaude et nauséabonde, et qui, à peine éclairée par une lampe unique près de s'éteindre^ présentait l^aspect le plus désolant. Poussé dedans par le geôlier, qui referma la porte derrière lui, Philippe se trouva là debout, séparé de tout le monde civilisé , perdu au milieu d'une bande de prisonniers, dont chacun, il le croyait du moins, pouvait être un meurtrier.

La salle pouvait avoir quarante piedà environ en long et alitant en large ; le plafond en était soutenu par deux piliers de bois, et trois ouvertures treillissées de fer, percées au haut du mur, y figuraient' des fenêtres. Tout le pourtour était garni de lits de camp en bois, sui* lesquels étaient étetidus pour dormir les hôtes de ce triste logis.. Ils étaient six en tout, dont deux seutetiient trahissaient par de rauques ronflements un sommeil véritable. Quant aux autres, ttois s'étaient établis» autour d'un quatrième accroupi au haut du lit.

Ce dernier avait les jambes croisées l'une sur l'autre^ à la manière des tailleurs , et semblait en train de parler avant l'entrée de Philippe ; mais il se taisait main- . tetiant , et les quatre compagnons regardaient mon mal-

heurenx collègue, que l'effroi clouait debout à la porte, sans quM osât faire un seul pas en avant.

Philippe était déjà moralement abattu par la seule idée de se trouver en pareil lieu ; mais l'atmosphère étrange qui régnait dans cette salle, et où dominait particulièrement l'odeur d'ail , produisit sur lui une prostration telle , que la sueur ruisselait sur son front, et qu'il dut se retenir à la porte toute bardée de fer pour ne point tomber.

Il regarda derrière lui avec angoisse s'il ne découvrirait pas quelque siège sur lequel il pût s'asseoir, et il remarqua en eflfet , près de la porte, un petit banc de bois sur lequel il s'affaissa lentement et sans bruit, après l'avoir tâté préalablement avec les mains. Mais que se passa-t-il en lui, lorsqu'il vint à heurter du pied quelque chose qu'il reconnut bientôt être une lourde chaîne de fer attachée à une poutre, et dont l'anneau, vide et ouvert, semblait l'inviter à s'en servir?

De nos quatre compagnons du lit de camp, qui avaient suivi d'un œil curieux tous les mouvements de Philippe, l'un se tourna vers celui qui était assis un peu plus haut , et lui dit à voix basse :

« Le particulier ne me paraît pas être souvent venu ici.

— Dieu ! répondit l'autre avec un accent provincial fort prononcé , Dieu ! comme il se tient à l'écart ! Je crois qu'il a peur , ou bien c'est orgueil de sa part ; on ne peut pas le savoir, mes petits.

— Gomment! de l'orgueil? reprit le premier; il a peur, voilà tout, c'est ce que chacun .peut voir. N'avez-vous pas remarqué comme il a tressailli, lorsqu'il a heurté du pied la chaîne qui traîne sous le banc ?

— Nous allons tirer la chose au clair, dit l'homme qui était assis à la manière des tailleurs. Je vais lui parler, et je saurai bientôt de quoi il retourne. »

A ces mots, il allongea le corps en avant le plus possible, et cria d'une voix haute :

« Hé 1 vous là-bas, qui êtes près de la porte ! Ne savezvous donc pas ce qui se pratique , et que, quand on

eatre dans une bonne compagnie, on souhaite le bonsoir aux gens ? C'est là ce qui se fait partout. »

Philippe n'avait pas perdu de vue les mouvements des quatre prisonniers. Il n'eut pas plus tôt remarqué que c'était à lui que s'adressait cette apostrophe, que, se levant vivement, il salua et d'une voix tremblante souhaita le bonsoir à la compagnie, ajoutant qu'il ne lui était pas venu à la pensée d'être impoli envers personne; mais il avait craint de troubler le sommeil de ces messieurs, et voilà pourquoi....

« Voyez- vous bien ? dit l'un des trois à celui que nous appellerons le tailleur. De l'orgueil ? allons donc, c'était tout bonnement de la peur. DonneMui un peu de courage, camarade l II faut pourtant que nous sachions au juste à qui nous avons affaire. »

Le tailleur changea un peu la position de ses jambes, hocha la tête, et s'adressant à Philippe, mais cette fois d'un ton plus courtois et avec des paroles plus polies, le pria de s'approcher et de prendre part à la conversation. Et aussitôt mon malheureux collègue, abandonnant le banc et la chahie, vint s'asseoir sur l'extrême bord du lit de camp.

« Eh bien I lui dit le tailleur très-familièrement, vous vous trouvez ici beaucoup mieux. Si j'en juge par. votre mine , sans vouloir vous faire de compliments , vous me semblez né pour la bonne société , et vous n'avez rien à démêler avec ce banc là-bas, qui est une place vraiment fort suspecte.

— Oui, c'est aussi mon opinion, reprit unJe nos trois autres compagnons, et j'ai déjà dit tout d'abord, rien qu'en vous voyant, que vous n'étiez pas souvent venu ici , et qu'assurément vous ne pouviez pas avoir de bien gfaves démêlés avec la police.

— Il a peut-être ferraillé comme moi, dit le troisième compagnon.

— Est-ce qu'on vous a pris à ferrailler, jeune homme? dit en riant le tailleur.

— Oui, voyez-vous , il y a dans la vie des hommes

de certains moments , comme disait l'immortel Schiller , avant qu'on lui eût élevé une statue à Stuttgart....

— Ainsi, vous avez ferraillé ? C'est pour vous l'affaire de trois jours au plus, après quoi vous serez emballé dans la carriole et reconduit chez vous sans dépens.

— Mais, messieurs, répliqua timidement Philippe, je ne vous comprends pas, en vérité. Je suis de nature trèspacifique, je n'ai de ma vie ferraillé, et je ne puis souffrir aucune arme tranchante. »

Le tailleur rit beaucoup de cette déclaration, et, après avoir inutilement demandé à Philippe sous quelle bannière il servait, comme le pauvre commis d'épicerie né connaissait pas davantage cette expression, il lui expliqua que ferrailler, dans l'argot du métier, signifiait faire un petit emprunt, soit dans une maison au moyen d'une porte forcée, soit dans une voiture roulant sur la grande route.

Encouragé par ces explications amicaleâ, l'innocent Philippe ne se fit pas longtemps prier, et raconta tout au long par quelles malices du sort il avait été amené dans ce triste lieu.

Ce récit n'égaya pas peu nos quatre compagnons. Ils semblèrent notammeiit, mais au grand déplaisir de Philippe, trouver fort de leur goût le docteur Burbus, et l'un d'eux exprima l'opinion que c'était un maître drôle. Quant au tailleur, après une pause de quelques tnoments, il baissa la tête d'un air pensif et dit d'un ton triste :

« Ah! Dieu ! avec des méprises de cette sorte.... cela peut entraîiier des conséquences fort désagréables, oui, je vous le jure , de fort désagréables conséquences.

— As-tu donc, toi aussi, frère tailleur, fait des expériences désagréables ? » demanda un des trois boos sujets en riant.

A quoi le tailleiit, penchant sa tête plue avant encore sur sa poitrine, fit cette réponse :

« Dieu ! frère serrurier , tu me rappelles là le plus terrible moment de ma vie !

— tu vaà nous contëi' cela, » crièrent tous les autres,

et le frère serrurier ajouta : « Oui , frère tailleur, contenous la chose; cela soulagera ton pauvre cœur. »

Le tailleur, à cet appel, se Redressa, flatté de voir que tout le monde désirait entendre son histoire. Il croisa ses jambes plus avant, comme il avait coutume de le faire, chaque fois qu'il entreprenait quelque travail d'importance, passa le bout de sa langue sur ses lèvres comme pour raviver ses souvenir:^, et, après avoir soupiré trois ' fois profondément, il commença eh ces termèâ :

« Bien que, dans ma première jeunesse, 'ù ne fût pas précisémeiit de mon goût d'apprendre l'état de tailleur, je dus pourtant me conformer sur ce point à la volonté de feu mon père, sacristain de son état, qui ne inanquait pas une occasion de déclarer qu'avec ma faible corrlplexion le métier de tailleur était le seul pour lequel Dieii in'eût donné des aptitudes naturelles. J'étais, je dois le reconn^tre, fort pacifique et fort silencieux de ma nature. Quand les autres garçons de mon âge se chamaillaient entre eux, je me tenais assis à l'écart et je les regardais. Il y avait déjà en moi, savez- votis, quelque chose de réfléchi et de sentimental.

— Je comprends, je comprends, dit lô seiriu'ier, et il plaça sa large face rouge dans une positioii.plus commode , se soutenant le menton à l'aidé de deux robustes poignets.

— Dans tous les jeux, reprit le tailleur, oÙ il s'agissait de courir quelque danger ou de déployer ses forces physiques, je. me tenais, compae je l'ai dit, à l'écart, et j'eus pour cela beaucoup à sôuflfrir de mes camarades. Combien de fois ne se faufilaient-ils pas dans l'église, pendant que feu M. mon père sonnait lés vêpres, attendant qu'il eût les talons tournés pour saisir la cordé à leur tour et se lancer à toute volée, au inoyén des cloches encore en branle, jusqu'à la toiture du clocher ! Me trouvant ainsi fort peu d'accord avec mes camarades, je n'eus pas grand'peine à me décider à quitter le pays pour aller apprendre la profession de tailleui: dans la ville voisine. Mon caractère rêveur et réfléchi fiit cause aussi que, de t&utes les

branches de l'art du tailleur, je choisis la plus délicate. J'étudiai afin de devenir tailleur pour dames. Je ne sais, mais il y avait pour moi dans ce mot de tailleur pour dames quelque chose de tendre et de sympathique, et lorsque, à mes heures de loisir, je lisais de beaux livres instructifs, où Tamante dit à son bien-aimé : « chevaUer, combien je t'aime! » je pensais à part moi, peut-être était-ce faiblesse, que les mots sonneraient bien mieux , si elle disait : « Ah ! tailleur pour dames , combien je t'aime ! »

— Ah ! ah ! dit le serrurier en riant, avec ces penséeslà, tu auras fait de bien longs points et de grands plis dans le dos de tes robes.

— Oh ! tu te trompes , frère. Je puis me vanter à bon droit d'avoir été un des ouvriers les plus assidus et les plus habiles. Aussi mon maître tailleur me donna-t-il toute sa confiance. Bientôt même il me mit la mesure en main, et je fus chargé d'aller chez nos clientes pour prendre leurs commandes. Ah ! c'étaient de douces heures pour moi, des heures dont vous n'avez aucune idée , ni toi , frère serrurier, avec ton noir et rude métier, ni vous autres, avec votre établi. Voyez-vous ? appliquer la mesure autour de la taille d'une jolie fille , la faire porter de la hanche droite à l'épaule gauche en suivant tous les contours de la gorge.... ah! et toutes les questions qui avec cela m'étaient permises !

— Hum! hum! dit en souriant le serrurier, pendant que les- deux menuisiers , ses compagnons , se léchaient les lèvres, et que la figure môme de Philippe se couvrait d'une légère rougeur.

— Le tailleur et le médecin , reprit le narrateur, le médecin et le tailleur, voilà les deux seuls états avec lesquels les femmes ne se gênent pas. Je vous le dis, camarades, il faut que je me fasse violence pour comprimer mes souvenirs; cet ignoble local et ces douces pensées.... quel contraste!... Je restai donc ainsi chez mon maître à la ville, depuis ma seizième année jusqu'à ma vingtième ; et ce qui me préserva toujours des dangers qui, de toute

part, environnaient mon cœur, ce fut.... ah! mon Dieu! oui.... ce fut un pur et respectueux amour que je nourrissais en moi pour la fille de mon maître. Elle s'appelait Rosine.... Rosine!... tailleur pour dames!... tels étaient les mots qui, accompagnés des plus douces images, flottaient sans cesse devant moi, dans mes rêves et dans mes veilles. Rosine! ah ! si vous l'aviez vue, camarades ! Une taille qui tenait dans les deux mains ! un buste de reine ! Avec cela des yeux noirs pleins de feu, des cheveux magnifiques, des joues vermeilles et des dents d'un blanc de neige ! »

A ce portrait, le serrurier fit un petit mouvement et se coucha sur le côté.

« Comme vous pouvez voir, reprit le tailleur, on ne saurait dire de moi que je suis très-robuste et de forte complexion. Mais alors, il y a de cela quatre ans, j'étais encore un peu plus faible qu'aujourd'hui, et vous n'aurez pas de peine à vous imaginer que j'étais comme un enfant pour Mlle Rosine. Cependant cela ne m'effrayait point ; au contraire, je pensais à l'immortel Schiller, qui dit qu'il n'y a que les contraires qui s'allient bien, et que la force doit toujours. s'unir à la faiblesse. Mlle Rosine devina-t-elle alors mon amour? qui le sait et qui le pourrait dire? Mais elle ne m'aimait pas tendrement, voilà du moins ce que je pouvais fort bien voir ; et pourtant je ne croyais rien des méchants propos de mes camarades, quand ils se chuchotaient l'un à l'autre à l'oreille que Mlle Rosine avait une liaison sérieuse avec un certain brigadier de hulans, que je connaissais du reste fort bien. Il est très-vrai qu'elle se trouvait habituellement par hasard à sa fenêtre, chaque fois que son escadron passait, et qu'elle souriait au brigadier lorsqu'il la saluait d'un petit mouvement de son sabre. Mais, mon Dieu ! quel mal pouvais-je trouver à*cela ? Il connaissait mon maître tailleur depuis longtemps , venait de temps à autre à la maison ; bref, je ne voyais dans tout cela rien de mal. Or, il advint un jour que le maître m'envoya auprès de Mlle Rosine pour lui prendre mesure d'un sur-

tout que je devais avoir rhonneur de tailler moi-même. Je mesurai, grand Dieu! je mesurai, et, bien que je regai*dasse jusqu'à dix fois si je n'avais point fait erreur, j'eus beau tendre le plus possible mon mètre , hélas ! ce n'était plus la fine taille d'autrefois.

— Oh ! oh! dit en riant le serrurier, c'est* ce que j'avais pensé r

— Quant à moi, cela ne me donna point à penser, dit le tailleur tristement. Je continuai, dans ma candide innocence, à prendre tranquillement mes mesures, et le ricanement de mes collègues, quand je redescendis auprès d'eux et que je reportai sur le livre les chiffres obtenus, ne suffit pas encore à faire naître en moi de mauvaises jpensées d'aucune sorte. Mlle Rosine se montra dès lors pour moi plus affectueuse que d'habitude, et je me berçais de l'espoir de parvenir ennn à attendrir son cœur. Il n'y avait personne avec qui elle causât plus amicalement qu'avec moi, et j'avais constamment dans mon atelier quelqu'une; de ses robes les plus précieuses à arranger. Que je ne fusse point insensible à ces petites attentions, vous pouvez aisément vous l'imaginer. Frère serrurier, as-tu quelque idée de ce qu'on appelle la langueur ?

— Oh! oui, oui vraiment, s'écria le serrurier. Lorsqu'en voyage je n'avais plus d'argent et que je ne réussissais pas à ferrailler, alors je devenais tout languissant.

— Frère , reprit doucement le tailleur, tu es efflroyablement prosaïque. Non, languir près de celle qu'on aime, c'est tout autre chose. Tu reviens un soir de la brasserie, oii tu n'as pensé qu'à elle, il est tard, la nuit est avancée, tu es disposé à l'attendrissement, ton cœur chante :

n pleut, il neige,

Il fait une froide bise,

Tout dort dans la cite,

Les boargeoifl et leurs enfants. >

Le tailleur se tut et sa tête retomba sur sa poitrine. Après une pause, un des compagnons lui demanda : « Eh bien ! après î

BOUTIQUE ET COBIPTOIR. 1.15

— Un soir, tard, reprit le tailleur , je revenais de la brasserie.... »

Il secoua la tête tristement.

« Nori , continua-t-il , épargnez -inôi l'ennui clé vous conter Thistoire de la plus terrible nuit de ma vie,... du moins pour aujourd'hui ; le souvenir m'en est irop pénible et je suis horriblement fatigué. Demain, vous apprendrez comment mon amour fut mis au tombeau. »

Cependant la nuit s'avançait; la lampe posée sur l'entablement d'un des piliers jetait une dernière lueur tremblotante au moment de s'éteindre entièrement.

Le tailleur se leva d'un bond et fit ses préparatifs pour dormir , comme il disait , c'est-à-dire qu'il s'enveloppa la tête d'un mouchoir de poche de coton , défit sa redingote, et retendit sur lui le niieux qu'il put.

Quant à Philippe, il s'était un instant oublié lui-même pendant le récit du tailleur ; mais maintenant, assis encore sur le bord du lit de camp , il restait plongé dans une douleur inconsolable, et ne pouvait se résoudre à s'étendre sur la dure couché de ses compagnons de prison. Il aurait probablement passé ainsi toute la nuit, si le tailleur ne lui eût donné quelque courage en lui disant qu'on n'en mourait pas pour une nuit unique passée sur un lit de camp , qu'il fallait tout connaître dans la Vie, et que d'ailleurs, avec une bonne conscience, on dormait bien partout. Pour ce qui était de là conscience , Philippe pouvait se vanter de l'avoir irrépro»^ chable. Aussi lorsque, cédant aux conseils du tailleur, il se fut arrangé le moins mal possible sur le lit commun, tomba-t-il , grâce à toutes les fatigues de la journée , dans un profond sommeil qui se prolongea jusqu'au grand jour.

Sommeil heureux et bercé de bien doux rêves ! Il se retrouvait avec Mlle Barbara au premier étage, familièrement appuyé avec elle contre une fenêtre donnant sur lacour et sur le jardin , et il se sentait heureux de la bénédiction de Dieu qui reposait sur lui. « Tout cela est à toi, lui disait une tendre voix qu'il connaissait bien ; tout

cela t'appartient; à toi les poules de la basse-cour, à toi la maison d'épicerie Reiszmehl et Cie, qui maintenant s'appelle maison Reiszmehl et Philippe. » Il semblait au bon Philippe, toujours dans son rêve, que tout cela était la pure réalité, que tout cela était à lui. Les fleurs du jardin s'inclinaient vers lui avec déférence, les poules de la basse-cour lui faisaient les plus profondes révérences, et de la cuisine s'exhalait un parfum appétissant , comme de gâteaux nouvellement sortis du four.

Tout à coup le coq chante, et Philippe, éveillé en sursaut, se lève du lit de camp. Son doux rêve avait disparu ; mais le coq avait réellement chanté, et il chantait encore pour la seconde et la troisième fois. Comme Philippe étonné regardait tout autour de lui, cherchant la bête importune, il vit que c'était le tailleur pour dames, qui, assis comme la veille au haut du lit, imitait plaisamment le chant du coq, en faisant sa toilette du matin. Le serrurier se tortillait à ses pieds, en grommelant entre ses dents des paroles de mauvaise humeur, et les deux compagnons menuisiers se tenaient étroitement embrassés, ronflant à qui mieux mieux sur la poitrine Tun de l'autre. ♦

Hélas ! il n'était point au premier étage de la maison Reiszmehl avec Mlle Barbara, il ne respirait pas le parfum de gâteaux de noces cuits en son honneur! non certes! mais il se voyait en état d'arrestation, il se sentait bel et bien en prison, au cachot. Dès lors il revit clairement en esprit toute la soirée de la veille : il entendit hurler la malheureuse Fanny , il vit le réverbère gisant en mille pièces sur le pavé , et il trembla de nouveau de tout son corps, en se rappelant comment il avait été, la veille au soir, entraîné par les estafîers. Sous le poids de ces tristes pensées, l'infortuné Philippe resta assis au bord du lit de camp, sans consolation et sans espoir, les mains croisées et la tête baissée sur sa poitrine..

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