‹ Boutique et comptoirChapitre 16 sur 39 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Maladie.

Après mon aventure de la cathédrale, j'étais tombé, comme je l'ai dit, dans un profond sommeil. Ce sommeil fut d'abord agité des mêmes rêves qui avaient tourbillonné autour de moi dans ma stalle, en face de la statue de la mère de Dieu. Mais peu à peu mes visions devinrent . plus claires et plus paisibles, et, en rouvrant les yeux à plusieurs reprises, je vis distinctement devant moi toute une rangée de fioles de médecine au large ventre et au long col, qui, un instant après, apparaissaient de nouveau à mon imagination sous un tout autre aspect.

Ces fioles, avec leur contenu d'un brun sombre et presque noir et leurs blanches étiquettes, me faisaient Tefifet de dignes pasteurs prêchant devant un peuple en furie. J'étais couché chez ma tante, dans la chambre que j'avais habitée avant d'entrer chez M. Reiszmehl. Insensiblement tous ces vieux meubles que je connaissais si bien exercèrent sur moi une salutaire influence et me rendirent la conscience de moi-même. Je pouvais, de mon lit, voir les deux fenêtres de la chambre, tendues de rideaux où étaient représentés en peinture de merveilleux sites.

Sur l'un des deux se dressait, au dernier plan, un grand rocher surmonté d'un magnifique caslel aux hautes tours, aux solides murailles. Au-dessous coulait une large rivière que des gens traversaient en bateau, et tout auprès, dans un chemin creux qui conduisait au château, s'avançait june troupe de chevaliers et de voyageurs complètement harnachés.

L'autre rideau représentait une délicieuse vallée, au fond de laquelle s'élevait un moulin. On voyait l'eau

jaillir, et la roue du moulin était si naturellement peinte, qu'on eût pu croire qu'elle tournait réellement. Le meunier était à la fenêtre, son bonnet pointu sur la tête, fumant une courte pipe. Devant le moulin s'étendait un jardin dans lequel jouaient deux enfants, et cette scène paisible avait pour cadre une forêt montueuse et sombre, où çà et là se laissait voir un cerf ou un chevreuil.

Je pouvais reconnaître chaque pierre, chaque arbre; j'en devinais plus même qu'il n'y avait réellement à y voir. Ainsi, derrière le château, je voyais en esprit Ip chemin creux qui y conduit se prolonger dans la forêt sur le revers de la montagne. Là, d'autres troupes s'avançaient à la rencontre du chevalier qui revenait. Et à la manière dont se dessinait à mes yçux, du haut des créneaux du château, la vallée qui s'ouvrait par derrière, il n'y avait assurément pas sur toute la terre un plus beau site. Mais ce qui me plaisait par-dessus tout, c'était le moulin. Les récits 4e nia tante m'en avaient donné déj4 un premier croquis, que mon imagination embellissait à plaisir.

Souvent en eflfet ma tante m'avait parlé d'un certain cousin , qui, à quelques lieues de la ville, au fond des bois, possédait un piôulin.

Ma tante qui, dans sa jeunesse, y avai^ fait à diyerses reprises des séjoprs de qpelques semaines, était à même de me communiquer sur la vie paisible de cptte vallée délicieuse de§ détails si intimes, que mes souhaits les plus vifs étaient 4e pouvoir uq jour e^rer dans ces sombres forêts, à la poursuite des qerfs et des phèvreuils.

Lorsque je regardais le rideau où était représenté le moulin, c'était déjà pour moi commp $i j'y étais trausporté. Je courais par toute la maison, je me postais près de la roue qui faisait jaillir l'eau sur moi, et j'engageais avec le meunier fiunant à la fenêtre les plus sérieuses conversations.

Déjà, dans une première mala4ie, ces ienx rideaux avaient été pour moi une importante ressource. Après

Ju'ime romantique fantaisie m'avait transporté en rêve ans ce burg chevaleresque et m'avait fait planer dans

de hautes sphères, je redescendais, Tesprit c^^lmé, les yeux bien éveillés, vers mon moulin favor}.

Maintenant encore, je n'eus pas 'plus tôt retrouvé la conscience de moi-même , que ces deux peintures redevinrent Tunique sujet dont je pusse occuper mon esprit et mes yeux. Au:?: personnes qui m'entouraient, bien que je les connusse fort bien, je ne faisais que peu d'attention; j'étais trop faiblp et trop occupé de mes peintures; et , lorsque j'avais passé quelques minutes à me promener dans ces lieux si chers h mon imagipation, involontairement je fermais les yeux et je m'epdormais tout doucement.

Ai-je besoin de dire que toutes les personnes quihs^bitaient chez ma tante, aussi bieQ que toutes nos voisines et toutes nos cpnnaissances les plus proches, prenaient un vif intérêt à mon sort?

Ma grand'mère, ce qu'elle n'avait pas fait depuis di^ ans, avait fait transporter dans m^ phambre sa Jable et son fauteuil héréditaire au coussin de coton rayé. Ou;, elle avait émigré avec armes etb4gagps,la bonite vieille, c'est-à-dire avec les lunettes d'argent du général français et la petite tabatière d'or de la comtesse, sanç oublier non plus ses archives d'Ëtat, qu'elle port^^it sous son bras, de crainte de les perdre.

11 va sans dire aussi qu'en qualité de chef de la famille elle avait entraîné sur ses pas toute la maisonnée, qui se réunissait autour d'elle.

Grâce à un tel sacrifice de la part de n^a grand'flaère, ma maladie prit tout d'abord une singulière imporj;anp^. La veuve du tailleur, qui demeurait comme locataire au troisième étage de la maison , ainsi que la femme d^ cordonnier qui battait son cuir dans le corps de logis de derrière, venaient tous les jours régulièrement s'ipformer de mon état. Ces gendres attentions, à vrai dire, n'avaient pas seulement ma maladie pour cause, maiç im geu aussi le boii c^fé et les fines liqueurs que in^ tante leur prodiguait de bon cœur en de telles occasions. Si je n'ai pas encore, parmi les personnes qui venaient

me visiter, mentionné la bonne Gertrude, il ne faut pas l'imputer à un manque de reconnaissance de ma part envers cette digne femme; non certes! mais ses soins empressés, son dévouement de tous les instants méritaient un article à part.

La première fois que je m'éveillai après mon délire, je venais de faire une petite visite en rêve au château et au moulin que vous savez, La bonne Gertrude était là, debout au pied de mon lit, tenant d'une main une large fiole de ipédecine et de l'autre une cuiller d'argent, et elle me regardait en silence. L'excellente femme me parut toute changée. Je la trouvai extraordinairement pâle, et sa toilette, notamment sa coiffe, qui toujours était d'une propreté irréprochable, était maintenant dans un désordre où je ne l'avais jamais vue. Hélas! je ne savais pas que moi seul en étais la cause , et que c'étaient là les traces de la nuit qu'elle avait passée à veiller à mon chevet. M* grand'mère, qui trônait à sa table dans une majesté silencieuse , tourna la tête en ce moment vers mon lit en rajustant ses lunettes.

« Mais, Gertrude, dit-elle, chaque chose a son temps. Il s'en manque encore d'un bon quart d'heure qu'il soit trois heures.

— Ah ! madame , répondit la bonne Gertrude (et je pus, bien que j'eusse les yeux à demi fermés, remarquer que les siens étaient humides de larmes) ; ah! madame, laissez-moi donc ! je reste volontiers là quelques minutes, afin que la médecine soit prise à temps, car M. le docteur l'a ainsi prescrit.

— Qui ne souffre pas de conseils, n'a pas besoin d'aide ! » grommela ma grand'mère, et je me rendormis là-dessus.

Chaque fois que je m'éveillais le jour, et le plus souvent la nuit, Gertrude était toujours là, qui me regardait d'un air triste. Je dois avouer, à ma grande honte, que je n'avais pas beaucoup de bonnes paroles pour cette excellente personne. Je l'offensai môme gravement un certain jour.

Du temps que j'étais en bonne santé, son air larmoyant . m'avait plus d'une fois vivement touché, et, comme cet air était le plus souvent déterminé en elle par l'intérêt qu'elle me portait, je le supportais sans trop de peine; mais je ne sais comment il se fit que la vue de ce visage constamment triste et de ces ruisseaux de larmes qui ne tarissaient point, produisit sur moi, lorsque je fus alité, une impression désagréable. Bref, je le dis un jour à ma grand'mère, qui me répondit tranquillement : .« Habitudes , mauvaises habitudes ! » et le reporta ensuite à Gertrude. C'est plus tard seulement que l'excellente femme m'a dit en confidence combien je lui avais fait de peine en parlant ainsi. Mais elle répondit à ma grand'mère, pendant que ses larmes tombaient comme une petite cascade sur son nez, sur son menton et sur sa collerette :

« Oh ! madame , la nature m'a donné un cœur que rien ne saurait abattre ; mais, lorsfjue je vois souffrir cet enfant que j'ai soigné depuis sa naissance, alors il faut que je pleure, quand notre seigneur Dieu me le défendrait! »

Sur cette déclaration peu chrétienne, ma grand'mère, comme on le' peut bien croire, lui lut un texte sacré. Mais la bonne Gertrude avait été sensible au. reproche que je lui faisais de ses pleurnicheries sans fin, et plus tard elle me donna tant et plus sujet de m'égayer dans mon lit. Les mines singulières qu'elle fit dès lors pour refouler ses larmes et paraître souriante, auraient donné, je crois, envie de rire à un moribond.

Pour Tafifaire Reiszmehl, je lui devais encore infiniment de reconnaissance. Chaque jour, devant les bonnes femmes qui tenaient journellement conseil dans ma chambre, elle renouvelait ses accusations contre mon ex-patron, contre Philippe, surtout contre Mlle Barbara, et ces accusations étaient toujours si bien çiotivées que ma grand'mère elle-même dut finir par avouer que ce n'était pas là une honnête maison.

« Hélas ! madame, disait en gémissant l'excellente tjer-

ISt BOUTIQUE ET COMPTOIR.

trude, mais toutefois sans pleurer, je vous Tai toujours dit, Mlle Barbara est une méchante personne, et quant à ce pauvre enfant, dans cette maison sombre et mystérieuse, non, il n'était pas possible qu'il y tînt longtemps.

— Non, non, répétaient à l'unisson ma tante, la veuve du tailleur et la fenmoie du cordonnier, il n'était pas possible qu'il y tint. »

Cependant mon tuteur, qui avait asse2 appris à me connaître par le travail dont il m'avait chargé naguère dans son triste bureau de la chancellerie, pouvait bien ne pas être entièrement de cette opinion. Il avait écrit à ma grand'mëre une longue lettre, dont on ne me communiqua que quelques passages où j'étais traité avec de certains ménagements et même quelque tendresse ; encore me présageaient-ils un nouvel orage, mon oncle et tuteur devant, comme l'annonçait la fin de sa lettre, arriver au premier jour.

Grâce aux soins empressés que me prodiguaient mes bons parents, ma guérison fit de rapides progrès, et je n'avais pas encore passé quatre jours pleins au lit, que déjà le docteur me déclara hors de danger et m'ordonna des soupes fortifiantes, ce qui servit de thème, auk plus graves contestations parmi le personnel féminin qui m'entourait.

Le médecin, un gros monsieur tout guilleret, portant toujours un frac bleu et une haute cravate blanche, était assis devant mon lit et présidait cette orageuse séance.

« Hélas ! monsieur le docteur, dit Gertrude, moi je suis pour la soupe au vin ; je ne puis pas dire pourquoi, mais je crois que pour un estomac affaibli la soupe au vin....

— Oui, la soupe au vin avec des rai$ins secs, fnter^ rompit la femme du cordonnier.

— Laissez-nous donc 'avec votre soupe au vin! s*écria ma grand'mère. Une bonne soupe grasse est beaucoup plus fortifiante.

— Ou bien un jeune poulet bien tendre, i> ajouta la ' veuve du tailleur.

BOtmQUB ET GOHPTOm. 123

Sur ce, ]a lutte s'engagea ^ et ce fut coQime un feu roulant des plaidoiries les plus animées poiur établir la supériorité de Tune des soupes sur Tautre.

Le docteur avait placé sa canne entre ses jambes, et il j appuyait son menton , en souriant de la passion de ces braves commères. C'était un homme fort avisé, et, en de telles circonstances, il se montrait fort peu tranchant. 11 attendit que les discussions eussent pris fin pour donner son opinion, qui naturellement prévalut. Lorsque ma grand'mère, qui représentait l'extrême droite, eut le mieux possible motivé sa motion pour la soupe grasse, et que l'extrême gauche, dans la personne de Gertrude, eut timidement fondé son unique espérance sur le doo« teur, celui-ci se leva sans rien dire, me tâta le pouls encore une fois et dit tranquillement :

« Ma chère dame, (ceci s'adressait à ma grand'mère), m'est avis que le mieux serait de donner au jeûne homme une bonne tisane d'orge.

— Oui, oui, s'écria alertement Geftrtide, pour ne p&s paraître avoir tort; une soupe au vin ou de la tisane d'orgè 1 La tisane d'orge vaut mieuit poui^tànt. »

Et le docteur se retira en riant.

Mon digne patron, M. Reis2méhl, était venu plusieurs fois s*informer de mes nouvelles ^ en dépit de tous les méchants toUrs que je Itli avais joués. Même une aprèâmidi, au dire de la servante, Philippe s'était présenté, du moins je dus lé ctoite au portrait qu'elle me fit du personnage. Mais j'aurais volontiers donné toutes ces visites pour avoir quelques renseighètnents sur le sort de mot! ami Barbue.

Il devait éU*e encore danë la ville, je le ci*dyais du moins, caf il m'avait solennellement promis de ne point partir sans me veniî* Voif. Je me sentaià pour lui une affection biétt réelle. En coMpfti^aison de des ^steppes mornes et désôléâ dé la maison Reissmehl , il me faisait l'effet d'une plantureuse prairie où la mauvaise herbe, il est vrai, avait poussé passablement dru.

Quand je pensais au tribunal de police, j'avais le frisson

par tout le corps, et je voyais déjà, en esprit, mon cher docteur sous les griffes de la sainte Hermandad. Dans les circonstances où je me trouvais, c'était un besoin pour moi de mettre son amitié dans tout son jour vis-à-vis des miens. Je commençai tout d'abord par lui concilier le cœur de Gertrude ; Gertrude à son tour lui gagna celui de ma tante, et ma grand'mère elle-même finit par se laisser prévenir un peu dans le même sens. Mais , chez elle, le nom fit plus que tout ce que je pus lui dire de la personne de mon ami.

« Burbus ! me dit-elle en prenant une prise dans sa noble tabatière. Burbus ! répéta-t-elle en relevant ses lunettes, les précieuses lunettes du général français , comme elle avait coutume de le faire lorsqu'elle réfléchissait.

— Maman , dit ma tante de son côté, vous souvenezvous? Burbus, c'était le nom du vieux meunier à qui le cousin Lambert acheta le moulin.

— C'est juste, reprit ma grand'mère en réfléchissant de plus en plus ; je l'ai visité bien des fois avec feu mon homme. Oui, c'est cela, c'est cela même; le moulin même était du ressort de notre cure : ce doit être là ce Burbus.

— Certainement, m'écriai-je ; il m'a conté un jour que son père avait été meunier.

— Et puis, je me souviens, poursuivit ma grand'mère, d'avoir vu, dans le temps , un petit bambin aux grosses joues, qui jouait devant la porte.

— Oui, grand'mère, dis-je, ce doit être lui sans aucun doute.

:— Et maintenant voilà où il en est réduit! dit en soupirant la bonne Gertrude. Le pauvre, pauvre enfant!

— Allons I de grâce, Gertrude, s'écria ma grand'mère d'un ton légèrement courroucé, n'allez-vous pas recommencer à vous lamenter? Vous parlez d'un enfaAt! il a au moins trente ans à cette heure, cet enfa^nt-là. »

Gertrude posa la main sur son cœur sans dire un mot de plus; mais son regard disait clairement :

« Pourquoi le seigneur Dieu m'a-t-il donné un cœur si sensible ? «

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