‹ Boutique et comptoirChapitre 17 sur 39 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Fiançailles.

Dans la maison Reiszmehl, un calme profond avait succédé à la terrible catastrophe de la veille.

Fanny, couchée «ur son coussin, s'y reposait des secousses du réverbère, non, il est vrai, sans tressaillir encore de temps en temps et sans faire entendre une petite plainte étouflfée, vague souvenir de ses heures d'angoisse.

Philippe, complètement remis par Faccueil cordial que lui avait fait Mlle Barbara, et aussi par une grande tasse d'excellent café, était de nouveau debout, selon son habitude, derrière le comptoir de la boutique, rayonnant dans toute sa gloire. Ses cheveux frisés et soigneusement unis simulaient mieux que jamais un toit de paille sur sa tête ; une casaque neuve de coton remplaçait l'ancienne, et, à la place des pantoufles perdues pendant la nuit dernière, Barbara lui avait fait don de ses propres chaussons, dont la douce chaleur se communiquait des pieds au cœur de l'innocent persécuté. Mais il reçut vers midi une nouvelle qui renouvela tous ses tourments, car elle se liait évidemment de la manière la plus étroite avec les événements de la nuit.

Une servante du voisinage, venant dans la boutique, lui raconta que le docteur Burbus avait été dès le matin mandé à la police, ce dont il s'était excusé en se donuant pour malade. Elle ajouta que le commissaire, après avoir perdu une heure entière à attendre en vain, avait eu l'idée d'aller s'assurer par lui-môme de la véracité dudit docteur, qui avait disparu ; que maintenant les huissiers du tribunal et les commissaires-priseurs étaient installés dans sa chambre a&n d'y opérer la saisie de son mobilier, et que cette besogne ne serait pas longue.

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Philippe, à cette nouvelle, joignit les mains, et sa première pensée fut que la justice n'était pourtant pas toujours injuste ; mais son second mouvement fut de la ' pitié pour celui qui pourtant avait eu des torts si graves envers lui,

M. Reiszmehl, que sa démarche à la police avait dérangé de ses habitudes jgurDî^Uères, était, ce jour-là, descendu au jardin pour la première fois à onze heures seulement, au li«u de ^ept, après un lopg entretien avec sa sœur Barbara, Il pi^raissait tout )>Quleversé. f^our la première fois, en effet, depuis vingt ^um* il oublia de régler sa montre sur Tantique gnomon, ne prit paa xme seule pri$e à la place habituelle; jeta à peipe un regard fugitif sur le grand poirier qui se dressait près du cadran soÛre, et ne tapota du pl»t de la m9in auçua de sçs jeune» arbres fruitiers.

.Et C9 ohangemeat complet dan» ces habitudes, ce n'était point mi^ sortie de chez lui qui en était lit cause, npn plus que Tiocarcération de Tinnocent Philippe ; pon, c'était uniquement l'entretieft qu'il vw^t d'ftvgir avec sa soeur.

La digne demoiselle , épanchant enfin le trop-pleio de son cQBur dans celui de son frère » lui ftviât 4éclaré i)et que Philippe Tiumait, et que, sa propre tendresse répondant à cette tendre inclination, elle était résolue à écouter favorablement aei propositions et à continuer les affaires avec lui à titre d'épouse légitime, k moins que son frère ne fût prêt, après cette ouverture, à élever son Aueien commis au rang de son associé.

C'est là ce que ruminait M. Reiszmehl, tout en p^courant son jardin dans tous les sens. Son esprit en était tout absorbé. Cet homme , d'une propreté si méticuleuse d'ordinaire, ne prenait pas garde en ce moment aux flaques d'eau sans nombre dont le jardin était semé; non, mais il trottinait droit devant lui sans s'en inquiéter, si bien que ses bas blancs et sa culotte noire furent bientôt jaspés de boue, comme s'il eût fait une poste en qualité de courrier.

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Pien qu'il ne fût guère enchanté de la perspective d'avoir Philippe pour beau<-frère, il pensait pourtant que sa soeur pouvait revendiquer la moitié de son avoir , et que, dans le cas d'une séparation, il ne retrouverait pas de sitôt un commis comme Philippe.

Ces puissantes raisons militèrent Victorieusement dans Tesprit de M. Reiszmehl en faveur de son commis. Tou* tefoi§, Q voulut encore au préalable consulter le sort, ce qu'il fit en comptant tout bas toute une rangée de jeunes arbres fruitiers dont il ne savait pas au juste le nombre , et disant à chacun de ceux qu'il touchait : < Dois-je dire oui ou non ?» Et le dernier de ces arbres, qui était hélas ! un jeune pommier mal venu et à moitié mort, lui ayant répondu un oui formel, le digne M. Reiszmehl était rentré à la paison avec une résolution bien arrêtée, pour aller rejoindre sa sœur.

Celle-ci était occupée au premier étage ; elle avait ou-r vert les fenêtres et était en train d'essuyer avec un chiffon de soie ses vieux meubles tout piqués par les vers. Déjà une douzaine de chaises et quelques tables avaient recouvré, grâce à ce soin, tout le lustre possible, et c'était iQaintenant le tour d'un grand lit à colonnes torses, portant de coquets petits Amours , qui soutenaient de leurs mains potelées le ciel de lit en bois sculpté. Après tous les événements qui, dans cette matinée, avaient ému le cœur sensible de la chaste demoiselle, elle ne put supporter la vue de ce meuble et passa légèrement avec un soupir dans la chambre voisine, où , se livrant de plu9 belle à ses soins de bonne ménagère, elle se mit en devoir d'épousseter une gravure sur cuivre qui représentait Adam et Eve. Tout entière à ce travail, elle n'entMidit point s'ouvrir derrière elle la porte par laquelle entrait M. Reiszmehl, conduisant Philippe par la main.

c Chère sœur 1 » dit M. Reiszmehl de sa voix la plus douce,

A ces mots, elle se retourna en tressaillant , et une aimable rougeur couvrit son visage. Philippe , de son côté, qui se doutait bieu de ce qui allait arriver, se trou-

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vait dans une extrême perplexité. Il promenait les doigts de sa main droite à tra\-ers les boucles de ses cheveux d'un blond fauve, et piétinait doucement du pied gauche sur le plancher.

« Chère sœur, reprît M. Reiszmehl, à quoi bon de plus longs discours, puisque vos deux cœurs sont d'accord ? M. Philippe (c'était la première fois qu'il accolait le mot de monsieur au nom de Philippe), M. Philippe m'a été jusqu'ici constamment utile dans mon commerce ; il le sera encore désormais, et nous aviserons plus tard à fixer les conditions sous lesquelles l'ancienne maison Reiszmehl et Cie devra continuer ses affaires. Je donne mon consentement à tout. Soyez heureux ! »

Le vieux bonhomme était, en parlant ainsi, visiblement ému; aussi se hâta-t-il, après avoir prononcé ces derniers mots, de tourner sur ses talons et de quitter la chambre.

« Soyez heureux ! » répéta Philippe avec transport et en soulevant ses longs bras. Mais Barbara le prévint aussitôt, et, comme près de tomber en faiblesse, elle jeta les siens autour du cou de son cher fiancé. Ils reposèrent ainsi tous deux quelques instants sans parler sur le sein l'un de l'autre. Bientôt leurs bras se délièrent, et, leur langue suivant cet exemple, ils se livrèrent à cet éternel dialogue des amoureux, toujours le même et toujours nouveau, parfumé de mille tendresses inappréciables au profane, et que nous n'avons pas par conséquent à transcrire ici.

Tout cela se passait près de la fenêtre , d'où l'on pouvait apercevoir la chambre du docteur Burbus. Nos deux heureux amants repassèrent ensemble dans leurs mutuels épanchements les jours écoulés, ainsi que les tristes orages qui les avaient assombris. Qu'il fût question entre eux du docteur et de moi , et d'une façon fort peu flatteuse pour l'un et pour l'autre, ce n'est que trop vraisemblable.

« Oui , oui , la chose est ainsi ! > disait Philippe, et il montrait du doigt la fenêtre de son ex-voisin , où l'on pouvait voir en ce moment un des experts de la saisie ,

un maître tourneur, en train de taxer les pipes laissées par le docteur.

Philippe, en quelques mots, instruisit sa fiancée de la fuite de Burbus, et lui dit qu'on était justement à cette heure occupé de saisir judiciairement ses effets mobiliers. Fut-ce la joie de penser que le docteur en fuite ne pouvait plus lui nuire, ou une généreuse pitié pour ce malheureux qui, maintenant, errait seul et sans ressource à travers le monde ? ou enfin la solennité de cette heure fortunée disposait-elle le cœur de Philippe à s'attendrir? toujours est-il qu'il dit quelques mots à Barbara en faveur du docteur, et qu'il ne put se défendre, tout en déplorant le sort du fugitif, de laisser retomber un instant sa tête sur sa poitrine. Mais il la releva tout à coup; il lui était venu une noble, une admirable pensée.

« O Barbara ! dit-il avec émotion , bien que votre cœur (c'est ton cœur que je voulais dire) soit disposé comme 1q mien à pardonner, ce dont je ne doute pas, car je sais, oui, je sais que tu es plus généreuse et plus magnanime que moi, eh bien ! laissons, malgré toutes les indignités du docteur à ton égard, laissons s'accumuler sur sa tête les charbons ardents de la colère céleste, sans qu'il s'en doute seulement dans sa fuite. Payons-le par une belle action des torts dont il est coupable envers nous. Barbara, permets-moi d'acheter aux enchères cet aflTreux squelette que tu connais , pour lui procurer le repos en terre sainte. »

En entendant parler du squelette du docteur, la digne demoiselle efifrayée se dégagea des bras de son fiancé. Elle lé voyait encore dans sa pensée, ce squelette odieux, debout à la fenêtre, comme naguère, avec une longue bande de papier sortant de sa bouche ricanante. Gepen^ dant, sous plus d'un rapport, le projet de Philippe lui paraissait noble et grand. Aussi l'approuva-t-elle en-» tièrement, donnant en outre à l'heureux commis sa bourse de ménage pour qu'il pût l'accomplir. Là-dessus ils se séparèrent, non sans avoir encore échangé un long baiser et mille douces paroles.

Gomme il sortait» Barbara le pria enco(re de ne rioa dire à son frère de ce qu'il allait faire, vu que M. Reiszmehl était trop étranger au c6té poétique de la via pour apprécier une telle conduite. Enfin elle mt au marché une dernière condition» c'est que jamais cet affireux sque^ lette ne parût devant ses yeux.

Philippe se rendit aussitôt dans la maison voisine et monta dans la chambre du docteur. On venait préoisémeut d'opérer la saisie des effets mobiliers eu masse, et, bimi que l'on n'eût taxé trop bas aucun objett l'enchènre n'é>* tait pourtant montée qu'à huit thalers' environ, sur lesquels la propriétaire, debout sur la porte, ses comptes non soldés à la main, semblait déjà avoir fait mainbasse.

Nous ne citerons de cet inventaire pour mémoire que les titres suivants de quelques livres : deux volumes du Pictionnaire de la conversation, un ouvrage intitulé le Veilleur de Sion, un livre de songes à l'usage des corn-* mères, et sept tomes du roman de Walter Scott ha/nhoe^ édition Franck de Stuttgart.

Philippe fit connaître alors sou dessein : il était chargé d'acheter le squelette et décidé à le payer tout son prix. Le greffier du tribunal mit l'enchère de cette affreuse , pièce à un thaler, il est vrai, ajoutant que pour un amateur elle en valait assurément davantage , et le maître tourneur qui assistait à la vente, comme expert, déclara de son côté que, pour une pièce si bien ajustée, ce n'était pas trop exiger que de dem^inder quatre thalers.

Philippe tira sans hésiter sa petite bourse, versa ladite somme et , après avoir promis d'envoyer prendre l'objet à la première occasion, s'éloigna en toute hâte, tant il se trouvait mal à l'aise dans la chambre du doc<* teur Burbui, et surtout à proximité de cette abominable pièce anatomique I

La propriétaire avait suivi cette vente avec une grande

1. I4 valeur du thaler yarie selon les pays. En Prusse , il retient à 3 fr. ?2 c. ; en Saxe, à S fr. 90 0. Le thaler royid (KeithstKaler) vaut 4 fr. — Il s'agit probablement ici du thaler pruasien.

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attention et d'un air tant soit peu goguenard. A peine Philippe eut-il descendu l'escalier, qu'elle se nait à dire :

« £h! monsieur le greffier, maintenant que la chose est vendue, je n'ai pas besoin de la garder une minute de plus chez moi, n'est-il pas vrai? »

Le greffier répondit que, si l'acheteur n'envoyait pas prendre sur-le-champ ce qu'il avait acheté, elle pourrait dûment et légitimement le mettre où bon lui semblerait, pourvu toutefois que ce ne fût pas dans la rue, auquel cas il se verrait forcé de former opposition au nom de la police*

c Mais, répliqua la dame, je ne puis pourtant pas le laisser planté là sur mon escalier! Et cette chambre, qui me coûte déjà bien assez, j'en ai besoin, absolument besoin.

— £h bien ! reprit l'homme de police, faites-le«Iui porter. »

La dame n'avait attendu que cette réponse. Elle des-cendit incontinent et remonta tout aussitôt avec deux de ses aides de boutique et un grand drap de toile blanche. On enveloppa le squelette dans ce drap, d'où ressortait tant soit peu le crâne poli et luisant, après quoi les deux jeunes gens reçurent l'ordre de le porter dans la maison voisine, chez M. Reiszmehl.

Ce n'était pas, ce jour-là, jour de marché, et par con*séquent tout était calme et silencieux dans la maison de M. Reiszmehl. Philippe et Barbara se trouvaient dans la petite pièce de derrière ; le patron était assis devant son pupitre dans son bureau , et Fanny , l'aflFreux roquet, couchée sur le dos, continuait à dormir d'un sommeil agité.

Tout à coup ce calme universel fut interrompu par un si effroyable cri parti de la boutique, que tous les hôtes de la maison, y compris Fanny, tressaillirent et dres* sèrent l'oreille avec angoisse. C'était la voix de la cuisinière qui , rugissant plutôt que criant , poussait des Jésus mon Diml répétés, en reprenant péniblement sa respiration.

Ces exclamations de la servante furent suivies et couvertes par le rire éclatant d'une bande d*effrontés drôles et par les hurlements du roquet, qui, flairant quelque objet afifreux, fit chorus de toutes ses forces au milieu de ce vacarme. Philippe se précipita dans la boutique, suivi de Mlle Barbara. Mais celle-ci n'eut pas plus tôt aperçu ce dont il s'agissait que, se couvrant le visage de ses mains, elle se sauva en poussant des cris aigus.

Droit sur le seuil de la boutique était planté le squelette à la bouche ricanante, enveloppé du drap blanc dont il a été question plus haut. Philippe en crut à peine ses yeux, et, dans le désordre où ce spectacle jeta d'abord ses idées, il s'imagina que le squelette l'avait suivi pour le remercier de sa bonne action. Cependant les rires d'une vingtaine de drôles, qui se. tenaient amassés devant la porte, le rendirent bientôt à lui-même, et il comprit que c'était la voisioe qui lui avait joué ce méchant tour.

Que faire? Dans Farrière-boutique, Mlle Barbara s'était trouvée mal, et il fallait avant tout venir à son secours, car elle recommençait à pousser des cris perçants. La servante, de son côté, n*en finissait pas avec ses Jésus mon Dieu! en même temps qu'elle s'escrimait avec un long balai contre le squelette, qui n'en pouvait mais. Les gamins amassés dans la rue se livraient à toute sorte de mauvaises plaisanteries.

« C'est le mardi gras !

— r Non, c'est la Mort en personne; elle vient chercher M. Reiszmehl.

— Je sais, je sais, cria du milieu des groupes une petite voix de fausset ; c'est Mile Barbara qui s'est masquée, c'est elle! »

Et un immense éclat de rire suivit cette dernière remarque.

Le patron qui, jusque-là, en dépit de tout ce vacarme, ne s'était pas dérangé d'une importante addition qu'il était en train de faire, sortit précipitamment de son bureau.

A la vue d'une telle scène, il leva les deux mains audessus de sa tète :

« Philippe ! cria-t-il, qu'est-ce que cela signifie ? »

Et comme Philippe ne répondait rien, M. Reiszmehl se tourna vers la servante et lui dit :

« Marguerite , cours à la police I je n'y puis plus tenir! »

La servante n'eut pas besoin de se déranger, car déjà Maertens se faisant jour, non sans peine, à travers la masse compacte des curieux, entrait dans la boutique.

c Monsieur ! lui cria le patron, qui, pour la première fois depuis bien des années, était transporté de fureur, que signifient toutes ces histoires? Comment pouvezvous soufinr qu'une honorable maison de commerce, comme la mienne, serve de point de mire aux mauvaises plaisanteries dQ quelques francs vauriens ? Pourquoi ne protégez-vous point ma maison ?

— On a bien d'autres choses à protéger, monsieur Reiszmehl , répondit l'agent de police. Le meilleur moyen de vous protéger, c'était d'emporter chez vous au plus vite l'objet que vous avez eu la fantaisie d'acheter.

— Moi? moi? j'ai acheté cela?

— Oui, vous, ou bien votre aide de boutique. Mais le voilà. Il vous le dira lui-même. »

Philippe était là debout, immobile, comme la statue de la douleur. Pour un noble cœur, il n'est pas de sensation plus pénible^ que de voir livrée à l'appréciation banale du vulgaire une bonne action qu'on a voulu accomplir secrètement ; et Philippe dut expliquer lui-même la pensée généreuse qu'il avait conçue, et avouer à son patron que c'étaient Mlle Barbara et lui qui avaient acheté le squelette, et pourquoi ils l'avaient fait.

Mais une telle explication n'était guère propre à calmer l'irritation de M. Reiszmehl. Que dis-je? en apprenant une telle profanation de son honnête boutique, cet homme, d'ordioaire si calme et si compassé, entra dans la plus effroyable colère. Il sauta comme un fou, tantôt appelant sa sœur, qui était toujours dans l'arrière-bou-»

tique, tantôt menaçant du poing le malheureux Philippe. Enfin, s*élançant vers le squelette, il tourna tout autour de lui avec une telle rapidité, que sa perruque fauve dansait devant et derrière.

Cependant, malgré tous leurs efforts, les agents de police ne parvenaient point à dissiper le rassemblement qui s'était formé devant la maison. La foule grossissait même de minute en minute, et les derniers venus pressaient les premiers de telle sorte, que ceux-ci étaient presque en contact avec le squelette.

M. Reiszmehl ordonna d'une voix glapissante de fureur que l'on fermât la maison. Personne n'obéit. Les gamins, qui reculaient d'un pas quand il faisait mine de s'élancer contre eux, &ï faisaient aussitôt après deux ou trois en avant, si bien que, sous la pression d'un tel choc, ceux qui se trouvaient au premier rang finirent, malgré leurs cris et leur résistance, par être poussés violemment sur le squelette.

Celui-ci commença à osciller, puis, cédant à l'impulsion de la foule qui pesait sur lui, tomba sur le sol avec une telle violence, que la plupart des fils d'archal qui servaient à unir sa charpente se rompirent à la fois, et les côtes, les bras, les jambes, se répandirent à droite et à gauche ; quant à la tête , elle roula entre les pieds de l'infortuné marchafid, qui, faisant un bond en arrière pour ne pas marcher dessus, courut s'enfermer dans son bureau, où il alla tomber sans force sur un fauteuil.

La chute du squelette causa une terreur panique parmi la foule, qui se dispersa dans tous les sens, et l'agent de police, qui seul avait gardé son sang-frmd, put enfin fermer la porte de la maison.

Philippe, la tête penchée sur le comptoir, pleurait si fort de douleur et de dépit, que ses larmes coulaient comme un petit ruisseau sur la tablette de bois de chêne. Et Barbara?..: quand je vous dirai que la servante Marguerite fut envoyée chez trois médecins différents, vous le croirez facilement, vu ce qui se passait dans l'ar^ rière-boutique.

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