CHAPITRE XXIX
H: Specht;
Je ii*al rien dit encore de ndtre eteelleiit tetiéur de livres au point de vue des affaires et de la considération dont il jouissait auprès de Mme Stieglit^;
Il était; à proprement parler, Tàme de la maison; et veillait à ce que tout y fût constamment dans le meilleur ordre, non moins que la patronne elle-mâme; seulement, il avait une tout autre manière qu'elle de montrer sa satisfaction où son méconteiitémetit. Quand Mme Stieglitz remarquait ûnè faute, elle fronçait le sourcil; et lâchait deux ou trois eh! eh! auxquels elle joignait quelques sévères parôleë à tnon adresse ou à celle de Mlle Thérèse, en cas d'une négligence un peu plus grave de notre part. M. Specht, lui; évitait toute expression qui trahit la colère. Avâis-je mal noté une étiquette, il joignait les mains, me faisait tout doucement remarquer ma faute et ajoutait :
« Puisse le Seigneur vous éclairer! i^
Quant à Mlle Thérèse, il ne paraissait jamais content d'elle. C'était une pauvre fille de village; d'Humeiit assez enjouée; mais qui n'avait jamais pu se défahre d'iméertain air embarrassé, je dirai même un peU rustique. Il né semblait pas que la grâce du Seigneur^ dont le tefaenl* de livres parlait si souvent, pût éclore en elle; et toutes les pieuses exhortations de ce saint persbnnage ne prodilisaient sur elle aucun effet. Avait-^Ue commis quelque faute, il isuffisait d'un iaot un peu sévère de la patronne pour la lui faire corriger à l'instant même et de la meilleure grâce possible ; mais arrivait-il en de semblables occasions au bon M. Specht de l'avertir pieusement et de souhaiter en levant les yeux au ciel que Dieu lui donnât la force de s'acquitter de ses devoirs avec
BÔUTIQUS ET COMPTOIR. SSd
plus de ponctu^ité, elle lui répondait par un malin sourire, auquel celui-ci ripostait en lui dardant de ses yeux séraphiques un regard de haine envenimée.
Elle n'était rien moins que belle, je l'ai déj^ dit, mais la santé et la force débordaient en elle, etlespluslqurdes pièces d'étoffes semblaient des ballots de plume entre ses mains* Somme toute, elle n'était point déplaisante à voir.
Taquiner le teneur de livres était son plus grand plaisir, et comme j'avais, demoncôté^ fort peu de sympathie pour ce doucereux et insinuant personnage^ j'étais vraiment heureux de tous les tours qu'elle lui jouait. Lorsqu'il n'y avait point d'étrangers dans la boutique» elle se faisait une maligne joie de lui laisser tomber devant le nez sur le comptoir une lourde pièce d'étoffe^ de ma-< nière à ébranler toutes les vitres et à faire tressaillir de peur le pauvre homme.
jc Dieu du. ciel ! lui dit-il un jour en soupirant^ n'apprendrez-vous donc jamais à manier doucement les cnoses^ et ne corrigerez-vous jamais votre sauvage nature? Il n'y a vraiment en vous rien de doux, rien d'aimable» rien qui plaise h Dieu.
— Mais je ne veiix pas être aimable, répondit-elle en riant d'un air sardonique ; vous le savez parfaitement bien, monsieur Specht* »
Et les yeux du saint homme brillèrent de ce feu sombre dont je parlais tout à l'heure; cependant il se contint, joignit les mains et dit avec un soupir :
c Pardonnez-nous nos offenses. »
La jeune fille lui rit au nez, et s'esquivant au plus vite :
«Je vous ai, ma foi, pardonné depuis longtemps, monsieur le teneur de livres^ » lui dit-elle.
M. Specht prit d'une main crispée l'aune stir le comptoir, se mordit vivement les lèvres, et. remit ensuite tranquillement en place l'instrument, qu'il avait saisi d*abqrd avec l'intention évidente de frapper l'incorrigible Thérèse.
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Ces sortes de scènes se renouvelaient assez fréquemment, et, pour ma part, je fus témoin de plus d'une. Mais un certain soir, j'en vis une d'une toute autre nature. Comme je me retirais dans ma chambre un peu plus tard qu'eux, et que je montais l'escalier tout doucement et sans lumière, je remarquai M. Specht et Mlle Thérèse qui causaient ensemble dans le corridor, .elle riant, lui parlant à voix basse et d'un ton vivement ému :
« Essayez , lui disait-il , faites-vous violence pour raviver la céleste étincelle qui vit encore dans votre sein, et en tirer cette flamme claire et sympathique qui plaît au Seigneur. Laissez fondre cette rude écorce qui enveloppe votre cœur. Laissez-moi, d'une main amie, rallumer en vous les sereines clartés du vrai christianisme, pour qu'elles illuminent et réchaufient tout ensemble nos deux existences. »
La jeune fille souriait ; M. Specht continua avec un soupir des plus expressifs.
« Votre cœur est froid, votre âme est glacée, parce que vous êtes plongée dans les ténèbres, loin de la lumière qui vivifie. Oh ! si vous pouviez une fois seulement ressentir la douce chaleur qui m'anime, comme vous avanceriez vite sur le sentier fleuri de l'amour chrétien, jusqu'à ce qu'il me fût donné de vous introduire sous les verts ombrages des demeures embaumées, où le cœur, délivré de ses épreuves, peut battre enfin doucement contre un autre clBur qui le comprend et bat à l'unisson ! >
En disant ces derniers mots , il avait saisi la main de Thérèse, et il la baisait avec feu. Mais elle, avec un sourire inquiet :
« Laissez-moi, monsieur Specht, cessez tous vos discours, je ne voua comprends pas , et vous me rendez tout inquiète.
— Cette inquiétude, répondit le tenexu» de livres en baisant la main de Thérèse avec un redoublement de passion , cette inquiétude me transporte ; elle atteste que l'ennemi qui est en vous est ébranlé, que le fondement
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de yotre incrédulité vacille. Ouvrez, ouvrez la fenêtre de votre cœur, et laissez-y pénétrer la douce lumière du niatin« »
Puis, entourant sa taille de son bras, il poursuivit avec une plus vive instance :
« Venez, Thérèse, prions ensemble. Oh ! que les lèvres sont gracieuses, lorsqu'elles murmurent de douces paroles chrétiennes dans le sein d'un ami fervent I quand, le cœur s'épanchant dans un cœur fidèle, elles laissent échapper un cri de joie enthousiaste ! .Et combien notre vie à tous deux semblerait làeureuse et agréable à Dieu, si, unis dans une môme foi, nous portions ensemble le poids du jour et des travaux ! »
Le sein de Thérèse palpitait violemment. Je toussai et continuai de monter l'escalier d'un pas rapide.
« Pardonnez-moi, mademoiselle Thérèse, dit alors M. Specht d'un tout autre ton qu'auparavant ; ma lampe s'est éteinte, et je désirerais la rallumer à la vôtre. »
Ils m'avaient aperçu tous deux. Gomme j'achevais de monter, je leur souhaitai une bonne nuit et me retirai dans ma chambre.
Il était encore de bonne heure, et, bien qu'il fît passablement froid, je m'assis pour lire quelques instants. Mais je n'avais pas plus tôt commencé ma lecture , que je vis paraître le teneur de livres. Il avait l'air extraordinairement amical, et paraissait fort disposé à causer.
« C'est bien, très-bien, me dit-il, d'employer ainsi vos heures de liberté; cependant vous devriez, au lieu de perdre votre temps à lire des écrivains futiles, choisir quelque lecture spirituelle et retremper votre cœur contre les tentations du monde dans les sublimes leçons de la sainte Écriture. Venez avec moi ; ma chambre, grâce ^ l'insigne bonté de Mme Stieglitz, bonté dont je suis tout à fait indigne, a l'avantage d'être chauffée, et vous y serez mieux, car le froid n'est guère propre à dilatçr le cœur, à ouvrir l'âme aux saintes inspirations. »
Si lés discours du teneur de livres m'avaient semblé ^>ità l'heure étranges, pour ne pas dire ridicules, je
tt6 BODTIQtTE ET GOHPTOIR.
dus potiftatlt m'avouer; en le vbyant tiiaiiileiuùit; qfqp je n*avâis jâmaid remarqué sur ses traits une si six^gulière expression. Ses yeux brillaient , ses joues étaient ardéûtes, et sur tout son visage, d'ordinaire si mélancolique et si pénitent, rayonnait eoinmë une joie sauvage.
Je le suivis ; c'était la première fois que j'entrais dans sa chambré. T^a t)remièrë chose qui me frapt>a; ce fat une foi^te odeur dé punch qu'exhalait un grand verre; à moitié plein, posé sur la table. La pièce était un peu mieux meublée que la mienae, et , entre autres meubles que je ne possédais point, elle était pourvue d'tia sofa et d'un poêle qui répandait une chaleur i^réal)le; d'au* tant plus agréable que nous touchions à la fin de novembre, et que les chanibres, à cette époque dé l'année^ le soir surtout, bonlmehcent à être très-froides: Bien que Mme Stieglitz n'interdit à aucun de notis de rester dans la salle à manger, qui était chauffée^ jusqu'à dix heures ou dix heures et demies et d'y lire à là lùëur d'une lampe, j'aimais niieuz , pdur ma part , me retirer tous les soirs de bonne heure dans ma chambre^ où^ me trouvant seul et par conséquent plus libre; je m'occupais, en dépit du froid, à lire, ou à écrire tiii peu:
£n face dé notre maison était le plus grand hôtel de la ville; et je restais souvent des heures entières; assis près de ma fenêtre, à contempler cette vie iigitée; ce mouvement incessant. Dans toutes ces chambres brillamment éclairées se passaient aussi lUainte et mainte scène, dont j'étais témoin du haut de mott obsertaioire perdu dans l'ombre, et c'était là potir moi uhe jouissance infinie.
Il y avait stir la table de M. Speôht une bible ouverte, et, autant que j'ed pus juger par le titre que j'avais sous les yeux ; c'était le cantique de Salomon que venait de lire le pieux teneur de livres. Il m'avança une chaise près du poêle, et nous nous assîmes.
M. Specht se mit à mé parler de sa vie ai^ec là confiance expansivé d'un ami, et je remarquai qu'il s*attô-
BOUTIQUE Et coitl^ôât; tu
tait cdmplaisammetit au récit des années où il était employé dans la maison Stie^Iitz et Cie, à Amsterdâiti.
<c Oiii, mon atni, nie disait-il; tiiië grande inatsdtl est et reste toujbufô utjb grande maisod, et si je n'avais |jàs ici la signature, cblnme je Yhk si je n'étais pas, à pi*o« prement dire, âsëocié dans la maison, j'aurais bien de la peine à mé consoler de tous lë^ bëatix to^àgés que je faisais alotâ et (juè je ie Ma plus. D'àilleUrs; ajbUtâ-t-il en levant pieusement les yeux vers le cièlj il fliiit par venir un teinps où l'on préfère lé fcàlniS d'Unë Vie contemplative aut £^tatibn» du mbHde et déà plàisirè ; et j'ai vécu, sachez-le , mon chet* ami ; dans ce dbllble tourbillon; Je voyageais pbtir l'ibdigb àù coinpte de là maisoh Stiéglit2 et Gie, j'avais une vbitdte à dëiut bhë-' vaux et Un docher. Notre maiSbn était fbrt renommée. Je n'avais qu'à dire : « Je m'appelle Spécht dé la înâiiioti Stieglitz et Gié; > et les Cômmatides pleuvàiènt stir tiidH bureau.... Ah ! c'était là une vie, inbn jeuiie ami I »
Il prit un Verre sur la tablé et lé vida prestjuë d'un trait, eu m'invitant à TiiUiter. Je ne iHë fia pas longtemps prier et trouvai le punch excellent.
« Si sévère que ioii le train habituel de itia vie présente, continua-t-il; et quoique j'aie^ â vrai dire, en horrexir les boissons spiritueusës ; il y a cependant des moments où j'éprouVe le besoin de Venir ëU aide à nioU esprit alourdi par les affaires, pbUt l'âidër à qUittet la terre et à prendre un joyeux ëssoi*. L'hbmme est une si faible créature, et ce que noiis nbtnmohs le corps a besoin d'être aiguillonné de tenips en teinps pout â'eulever de cette faUgë terrestre et lie pÈé gêner les àS{)iratiens de l'âme VërS les hauteurs éthérées. i
Il me sembla que M. Specht s'était déjà dcmné foi^cë coups d'aiguillbn; câf dans Ses yëux flàmbbyànts rayonnait une exaltation peu ordinaire, et il coUtinùa à me tenir un langage qui; pbUr ùU profane côiutilë mbi^ était à peu près incompréhensible. J'entrai pourtant d&iis ses idées et, cédaUt à seâ iilstantes i^rières, je lui promis dé fsdte tout moii possible pouiir rallumer dalis ma bbîiàcielice
la faible étincelle que risquait d*y étouffer la cendre du péché.
Mes bonnes résolutions Témurent visiblement. Comme avec cela je buvais force punch et lui tendais mon verre à chaque instant, il parut au comble de la béatitude, et, avec un soupir de joie extatique, il remercia son Créateur de la grâce insigne qu*il avait daigna lui accorder de ramener une âme de plus dans la droite voie. Mais cette exaltation se traduisit à la fin par des exclamations et des façons de parler telles qu'il ne me fut plus possible d'y trouver aucun sens. En conséquence, je pris congé de lui et regagnai ma chambre, où, longtemps encore, je Tentendis réciter des passages de la Bible et chanter d'une voix mal assurée des strophes de pieux cantiques. Enfin, je m'endormis, et, pour la première fois, j'oubliai l'heure de me lever le lendemain matin , ce qui me valut un regard très-sévère de Mme Stieglitz.
Je dois dire pourtant qu'en général j'avais assez bien réussi à me concilier les bonnes grâces de ma farouche patronne. Elle me permettait fréquemment de visiter mes parents, et, à chaque lettre que je leur remettais de sa part en pareille occasion, le visage de mon cousin devenait plus amical , et je recevais de sa femme. et de la petite Emma un plus cordial accueil.
Je dis la petite Emma, mais en vérité cette épithète ne lui convenait plus guère. Emma était déjà une fort grande fille, bien qu elle eût tout au plus quatorze ans, et quand parfois, pour nous amuser, nous nous mesurions contre la porte, elle prétendait toujours que je l'avais surfaite, et qu'elle était moins grande de deux ou trois centimètres au moins. »
J'avais alors seize ans, et ma croissance allait grand train, si grand train môme que j'en suivais, pour ainsi dire, les progrès de semaine en semaine, ce qui me faisait grand plaisir. Mais ce qui me chagrinait fort, en revanche, c'est que mes habits me laissaient croître et me développer dans tous les sens sans croître ni s'élargir
€ux-mêmes avec moi. Mon tuteur avait déclaré qu'il n'était pas en mesure, avant un an, de renouveler ma garde-robe, et si ma grand'mère, sur une lettre pressante que je lui avais écrite, ne m'eût envoyé de l'argent pour m'acheter un manteau, j'aurais couru grand risque de geler à la fin de l'automne.
J'avais un unique pantalon de drap ; pour le maintenir à ma taille d'une façon qui ne fût pas trop ridicule, je l'allongeai par en bas à l'aide de forts sous-pieds, et par en haut au moyen de solides bretelles. Maintes fois, sous cette tension extrême , les boutons partaient; mais c'étaient là de petits accidents que je trouvais toujours le temps de réparer le soir. Cependant tout dans ce monde a des bornes, voire même l'élasticité d'un pantalon qui a déjà de longs services. Or, il arriva un beau jour, je devrais dire plutôt jour néfaste, que, comme j'étais en train de remettre en place quelques lourdes pièces d'étoffes; tous les points d'attache du malheureux pantalon se rompant à la fois trahirent inexorablement leur trop long usage , et laissèrent à nu mon genou gauche par une large déchirure. Désespéré , je montai à la hâte dans* ma chambre, où je réfléchis tristement sur ce que je pourrais faire, car le dommage n'était pas de nature à pouvoir se réparer instantanément.
J'eus bientôt passé en revue toute ma gàrde-robe , qui était accrochée dans un coin derrière un méchant rideau de coton; mais je n'y pus rien trouver qu'un pantalon d'été gris clair, lequel n'était déjà plus neuf. Je le mis sans hésiter, en jetant un triste regard sur les mille fleurs de glace que le froid avait brodées aux vitres, et quand je descendis , je souffrais moins du froid que du sentiment de ma misère. M. Specht hocha la tête en me voyant, la demoiselle de magasin sourit, et la patronne me fit signe de passer dans la salle à manger.
« Ne prenez pas mal ce que je vais vous dire , me dit-elle d'un ton sérieux, mais vous ne pouvez aller ainsi accoutré à la boutique. «
Je me taisais.
S30 BOUTIQUE ET COBIPTOIR.
c Eh! éh! continuaFt-elle, comment peut-on s'oublier à ce point? on bien, ajouta-t-elle avec quelque hésitation en attachant sur moi un regard bienveillant^ qUi se changea bientôt en un regard tout à fait sympathique et presque maternel, lorsqu'elle remarqua que mes yeux se remplissaient de larmes , du bien votre garde-robe estelle donc'si mal montée! »
Je lui fis signé que oui, et j'ajoutai d*ùne voix tremblante que, mon tuteur s'étant refusé à la renouveler avant un an , j'étais par moi-môme hors d'état de l'améliorer.
« Cela me fait infiniment de peine de paraître ainsi vétii, lui dis-je enfin ; mais je n'ai rien autre à mettre.
— Hutn! hum! reprit la patronne, cela ne peut aller ainsi , et j'y pourvoirai. Voyez-vous , mon ami , j'ai remarqué avec satisfaction que vous étiez extrêmement soigneux pour tous les détails de votre toilette ; mais il ne m'est cependant pas échappé que vos habits n'étaient pas ce qu'ils eussent dû être. Croyez-moi, c'est là pour moi lin point très-délicat, et, quoique l'on prétende généralement que Mme Stieglitz est une femme maussade, dure et insensible, il ii'eU est riéu au fond. Je suis dt^re et insensible pour les niauvais sujets; mais pour les gens qui se conduisent bien , comme vduâ l'avez fait jusqu'ici, je m'occupe d'eût très-vblontiers et avec grand plaisir. Vous pouvez, colitinuâ-t-elle , vous abstenir un jour ou deux de paraître danâ là boutique, et commencer à tenir le nouveau grand livre. Vous profiterez de ce temps-là pour vous faire confectionner ce dont vouis avez besoin.
— Mais, répliquai-je tout ému des paroles amicales de ma sévère patronne , mais je ne sais pas si mon tuteur....
— Vôtre tuteur! que me parlez-vous de votre tuteur? reprit-elle d'un ton rude. Faites ce que je vous ai dit, et ne vous inquiétez dé rien. Je ne veux pas vous faire de cadeau , vous pouvez bien être tranquille sur ce point. Le moment approche où je réglerai mes comptes avec vous. En attendant y faites-moi vite un paquet de votre garde-robe et de votre linge. Je veux voir au juste où
VOUS en êtes. Vous ayez beau être déjà un grand garçon, long ôomme tine perche, vous n'en êtes pas moins encore un enfant ; et vous auriez dû me liiontrer jusqu'ici plus de franchisé. Allons^ plus db fausse honte à l'avenir I et maintehant, allez. »
Je remontai dànâ ma chambre^ sans savoir au juste si je devais être content ou mécontent de cette scène. D'une parti en {itensant à l'intérêt que venait de me montrer Mme Stiegiitz, je me sentais aninié d'une vive reconnaissahce envers elle ; mais d'autre part, il ne me plaisait pas du tout de nie vdir traitet comme un petit garçon. Cependant, en définitive, je me réjouis de penser que mes etnbarras^ qui croissaient de jour en jour, allaient enfin cesser. £t puis Mme Stiegiitz ne m'avait-elle pas donné une preuve de rare confiance , en me chargeant du grand livre ?
Ma gardè-rbbe étalée sur la table n'y tenait pas beaucoup de place et , après qiie j'eus pris le triste soin de passer en revue toute ma misère, je redescendis au comptoir i où je me mis en devoir de remplir mes nouvelles fonctions. J'appliquai» comme on le pense bien^ tout mon art calligraphique à inscrire des numéros sur chaque page du livrer le doit et avoir à côté du nom des clients ; et à la vue de ce beaii papier, d'une pâte si ferme et si blanche; sentant que je venais de monter d'un échelon, je m'efibrçai de mon mieux pOur ne point paraître trop indigne de la haute confiance qu'on me témoignait. Le patron me félicita. M. Specht me dit tout bas :
« Continuez ainsi , jeune homme, mais gardez-vous de sacrifier au perfectionnement dit dehors celui du dedans, qui a beaucoup plus d'importance. »
' Après le déier, le tàiÙeur Vint et me prit toutes les mesures nécessaires pour un habillement complet. .
Depuis la soirée que j'avais passée dans sa chailibre, le teneur de livres me protégeait ouvertement. Il me donna toutes les instructions et tous les éclaircissements nécessaires sur la tenue des livres. Il me conduisit même
un jour dans le bureau de pesage , et me montra Tordre dans lequel étaient disposés tous les paquets de soie. C'était merveille aussi de voir combien ses procédés étaient devenus bienveillants à Tégard de la demoiselle de magasin, qui semblait son éternel point de mire. Ils paraissaient réellement tous deux, comme il Tavait dit dans cette mémorable soirée, c unis dans une même foi, pour porter en commun et d'un même cœur le poids du jour et des travaux. » Mais je n*y trouvais alors rien de mal.
D'ailleurs cela ne me regardait pas , et je ne m*en inquiétais pas le moins du monde. J'allais encore assez souvent dans sa chambre, mais seulement sur son invitation, et chaque fois il m'offrait un excellent punch. Cependant il s'occupait avec plus d'ardeur que jamais de réformer en moi l'homme intérieur, et il me remplissait la tête de phrases tellement mystiques , me faisait une telle peur du malin, qui sans cesse travaille à perdre en nous le corps et Tâme, que je ne pus me défendre d'adopter avec un véritable zèle ses moyens de le combattre. Ces moyens consistaient à lire assidûment certains livres étranges qu'il me prêtait , et à apprendre par cœur de saints cantiques, selon ses prescriptions formelles.
En eux-mêmes et par eux-mêmes , ces exercices n'étaient sans doute pas mauvais; cependant il y avait en eux quelque chose qui échauffait mon imagination, et qui dans le fond de mon cœur éveillait certaines images dont je n'avais jamais eu précédemment le moindre soupçon. Quant aux discours qu'il me tenait sans cesse , ils étaient toujours enveloppés d'épais nuages, au milieu desquels mon esprit se plaisait à saisir les moindres lueurs que parfois il y laissait pénétrer.
c On ne peut rien aimer, disait-il, de ce dont on ne se fait aucune idée. J'aime Dieu, j'aime l'Eglise; mais cet amour, je le rapporte à une image , que je me retrace au plus profond de ma conscience. Qu'est-ce que Dieu? Dieu est tout ce qui nous entoure. Mais notre esprit est-il assez vaste pour que nous puissions aimer tout ce qui est autour de nous avec cet ardent amour que nous
devons à notre Créateur? Non, et c'est précisément pour cela qu'il nous est permis d'élever dans notre cœur une sorte d'idole , une image , dont nous nous retraçons avec foi les contours, et dans laquelle pourtant nous n'aimons que le Très-Haut. Si faible est notre nature, continuaitil , qu'elle n'est en état de vouer son affection qu'à ce qu'elle peut comprendre, et qu'elle ne comprend que ce qu'elle voit. » *
Ainsi me parlait M. Specht, et ses paroles brouillaient efiroyablement toutes mes idées. Que l'on ne pût s'attacher qu'à quelque chose de corporel et de sensible, je le comprenais parfaitement; mais je ue pouvais trouver aucun rapport entre l'amour que l'on doit à Dieu et l'amour qui se donne à une image que l'on élevé en soimême et qui ne lui ressemble en rien. Je soumis ces doutes^à mon pieux catéchiste ; je lui dis avec une pleine franchise qu'il m'était tout à fait impossible de ressentir l'amour qu'il demandait pour l'Être étemel tel qu'on le représente d'ordinaire, c'est-à-dire sous les traits d'un vieillard à longue barbe , sévère et même furieux, s'avançant sur les nuées au milieu du tonnerre et des éclairs. M. Specht sourit doucement , leva les yeux vers le ciel et m'invita, pour toute réponse, à lui lire le sublime cantique de Salomon.
n se renversa sur sa chaise pendant que je lisais ; mais cette lecture me causa plus d'un embarras, et, bien qu'elle jetât dans mon esprit d'étranges éclairs, ces vagues lueurs ne suffirent pourtant pas à m'éclairer sur la route obscure dans laquelle je m'étais engagé. A chaque instant M. Specht me faisait un signe de la tête, et je dus lui répéter plusieurs fois certains passages du divin cantique, ceux-ci par exemple :
« Te voilà belle , mon amie , te voilà belle , tes yeux sont comme ceux des colombes.
« Comme une rose entre les épines, telle est mon amie entre toutes les filles.
« Viens du Liban, ma fiancée; vieus du Liban.
« Tu m'as ravi le cœur, ma sœur, mon épouse, tu
834 BOUTIQUE ET COlfPTOm.
m'as ravi le cœur plar run de tes yeux et par Tun des colliers de ton cou. »
Lorsque j'eus lu jusqu'au bout, je me permis une timide question qui devait, selon moi, me tirer d'un doute pénible. Je lui demandai si le roi Salomon» par l'amour dont il parle , par ces noms d'amie et de fiancée qui reviennent sans cesse dans son chant sublime, avait entendt] l'amour mutuel de Dieu et de son Ëglise. M. Specht ne nie dontia pas de réponse directe.
< Lisez , me dit->il avec un étrange sourire, lisez souvent ce divin cantique. Ces strophes ardentes^ adressezles en esprit .à une iiiiage que vous voulez adorer, et bientôt il se fera eU vous d'autres clartés. »
Je fis ce qu'il m'avait recommandé, et bien que, dans les premiers temps^ je ne visse guère poindre e^a moi les clartés qu'il m'avait promises , je pris cependant goût peu à peu à ces mystiques paroles dont le son résonnait toujours agréablement âmes oreilles^ et je m'engageai avec une confiance croissante à travers le labyrinthe de ses incompréhensibles leçotis.