CHAPITRE XXX
L'idole de mon âme.
Je me trouvais donc , grâce à l'obligeance de ma patronné, |)oilrvu d'une gat'de-robe au grand complet, et par suite en état de me montrer partout à mon avantage. Mais tout en exprimant ma reconnaissance à Mme Stieglitz , je ne pus m'empêcher jie lui laisser voir quelque inquiétude pour le moment où l'on me présenterait tous ces comptes.
c Ne pensez pas à cela , me répondit-elle d'un ton sérieux et décidé, occupez -vous bien plutôt de votre
BOTTTIQUE ET COMPTOIR. 235
grand livre atec le soin et le zèle que vous avez montré jusqu'ici ; et n*oubliez jamais que votre nouvel emploi date dil méiiie joui* que votre nouvelle garde-robe, s
L*hiver se passa ainsi, puis Tété , puis l'automne ^ et je pus m'avouer avec orgueil que j'avais acquis durant C6tte année des connaissandes importantes.
Le patron était devenu encore plus sérieux et plus grondeur (|u'àupâravant , et dans les deniiers temps il ne se motitrait plus guère au comptoir qu'une heure avant le dîner , après quoi il disparaissait pour tout le reste dé la journée. ,
Mes visites ati cousin étaient. plui^ asâldues que jamais, et je passais toutes mes heures de liberté dans cette aimable famille. Le cousin é^ait avec moi aussi affable et aussi bon que le lui permettait sa nature sérieuse; sa femme me traitait cbmme un fils ; quant à la pôtite Emnla ; dh ! il s'était fait en elle un grand changement > en un an , comme dit la chailsoii t
Elle était une enfani il n'y a que quelques jours , Elle ne i'eàt plus aujourd'hui, vraiment non.
Ainsi d'Emma : d'enfant elle était devenue jeune fille, et cela, sans que personne l'eût remarqué, car elle avait toujours là même nature calme et raisonnable. Enfant , elle ne â'était jamais! livrée à des accès de fblle gaieté ; jeune fiUè , elle n'eut pas besoin de se contenir davantage; inais c'était une belle jeune fille, de l'aveu de tout le monde. Ses grands ^eux clairs , prest[ue trop grands quand elle n'était qu'une enfant, avaient pris une expression dé douceur sérieuse qui était maintenant en parfaite harmonie avec l'ensemble de sa figure. Autrefois ces grands yeUx étaient tout ce qu'on remarquait de son visage ; ils n'en formaient plus à présent qu'un accessoire gracieux. Pour moi j je n'ai jamais rien vu de plus beau que ces yeux-là ^ lorsque le soir ^ dans le jardin où nous étions assis , un clair rayon de lune en venait argenter l'azur foncé.
Sa mère avait coutume de idire : « Emma a des yeux
de colombe. » Cette expression, la première fois que je l'entendis , pénétra dans mon sein comme un dard de feu , et je murmurai à demi-voix : « Te voilà belle, mon amie , te voilà belle ; tes yeux sont comme ceux des colombes. »
Je fus, tout ce soir-là, distrait, rêveur, absorbé. Au milieu des images et des idées confuses dont le teneur de livres avait brouillé mon cerveau, je vis luire comme une radieuse étoile et crus avoir enfin trouvé l'image , où devaient se concentrer désormais toutes mes bonnes et saintes pensées. Toutefois, une bonté indéfinissable m'empêcha d'en faire l'aveu à M. Specht, et, enfermant ^ cette chère et précieuse image dans les plus profonds replis de mon cœur, je résolus de la cacher à tous les yeux.
J'étais d'autant moins tenté de prononcer le nom de ma cousine Emma devant M. Specht , qu'il m'avait déjà plusieurs fois exprimé le désir de connaître mon cousin et sa famille, et qu^l m'en priait maintenant avec plus d'instance que jamais. Je dus céder enfin, et je lui promis de ne plus tarder davantage à la satisfaire.
C'est ce que je fis en effet à la première occasion, et mes bons parents s'imaginant qu'ils ne pouvaient que m'être utiles en traitant le mieux possible le factotum de la maison Stieglitz, je fus autorisé à le leur présenter. Mon cousin se montra, à cette première visite, sérieux et réservé, sa femme fut polie autant qu'il convenait ; quant à Emma , elle s'occupa de moi comme d'habitude.
« Vous êtes un heureux cousin , me dit le teneur de livres en revenant avec moi. Je dois vous l'avouer , il y a longtemps que je n'ai vu une jeune fille aussi belle que votre cousine Emma. »
Depuis lors M. Specht fit avec moi ou sans moi de fréquentes visites à mon cousin , et je m'en trouvai bien en ce sens , que j'eus en lui dans la maison Stieglitz un protecteur plus chaud que jamais.
Pour revenir à moi , c'est-à-dire à mes sentiments et
à mes pensées , je n'étais plus, je dois le confesser, Tin* souciant et joyeux garçon d'autrefois. Je ne portais plus sur le monde un regard libre et serein, et je ne voyais plus, comme par le passé, sous de riantes couleurs tout ce qui me tombait sous les yeux.
' Lorsque j*étais encore un enfant insouciant , toutes mes heures étaient égayées d*un clair rayon de soleil , et mes yeux n'erraient que sur d'agréables perspectives. Je tenais le monde et les hommes pour bons ; et, bien que je r^icontrasse çà et là quelques âmes perverses, je me disais qu'elles n'étaient qu'une exception.
Mais les leçons de M. Specht m'avaient appris autre chose. Je voyais maintenant monter de sombres nuages là où je n'avais remarqué jusqu'ici que des vallons éclairés d'un brillant soleil, et où je n'avais entendu que le son argentin d'une cloche pieuse. Je commençai à douter de la bonté des hommes.
c L'homme, dans ses pensées et dans ses actes, est mauvais depuii^ sa jeunesse ; » tel était le thème favori de M. Specht , et il brodait sur ce thème des variations sans fin. Selon lui , le nombre des méchaiils était infini , celui des bons presque imperceptible, et, quand il plaça le miroir devant ma propre conscience , je fus forcé de convenir que, si je n'avais pas jusqu'ici à me reprocher de graves iniquités , j'étais cependant encore plongé dans les ténèbres du péché.
De lui-môme il ne parlait pas beaucoup mieux ; seulement il m'assura qu'il voyait approcher de plus en plus le moment où ^'étincelle de la grâce allait se rallumer en lui.
a Chaque homme, me dit-il un jour avec l'assurance et la conviction d'un docteur, chaque homme porte en soi une étincelle , mais la plupart l'étouffent sous le limon de leurs péchés, et ils ne sentent pas la perte qu'ils font; tandis que nous , nous savons reconnaître le vrai prix de cet inestimable trésor. Lorsque la grâce est sur le point d'éclore dans une âme, cette âme éprouve un sentiment de béatitude indicible. Elle peut pécher encore, mais
238 * BOim^US ET COMPTOIfl.
ses péchés pe la sauraient plus perdre ; par un heureux effet de cette gr&ce divine, ses péchés ne lui sont plus imputés.
— Mais , lui demandai-je , n'y a-t-il aucunç jnarque certaine pour reconnaître quo rétincelle âe la grâce va se rallumer en nous î
— Une marque certaine? non, il n'y en a pa$ , répondit-il ; ce sentiment varie sqIqu le? personnes. Il y a des moments de bienheureuse extase où l'ètrê idéal , Tétre étemel, se confondant avec l'image que nQU3 avons dressée sur l'autel de notre cœur, nous sentons distinctement de douces et saintes flammes s'insinuer peu à peu dans notre âme. En de tels moments , ajouta-t-il avec ce sourire étrange qui lui était familier, on est touché de la grâce , et deux âmes unie^ par W intime amour dans une fervente prière peuvent plus qu'une âme isolée pour l'obtenir dans toute sa plénitude. »
Grâce â de telles leçons et à de tels entretien^ , j'étais sur le meilleur chemin pour devenir un bigpt décidé. La lecture des livres que me prêtait M. Specht , l'étude assidue de la Bible, si pleine d'arcanes et de mystères t jetaient mon esprit dans des ténèbres profondes qui m'effrayaient et me plaisaient tout ensemble.
Je révais parfois d'une église inconnue. La voùtç était haute , la nef immense et magnifique. Une douce musique résonnait à mes oreilles , lorsque tout à coup le fond d'une obscure chapelle s'éclairait lentement d'une lumière rosée , au milieu de laquelle se dessinait une figure dont les traits , devenant de plui^ en plus mA& i mes yeux, n'étaient autres que ceux de ma cousine Emma. Mon cœur alors , se dilatant , s'envolait dans les claires nuées qui environnaient cette image fantastique , et je sentais courir comme une flamme jusque dans la inoelle de mes os , en m'approchant d'elle et en l'emhrassant en esprit.
Mais, dans la réalité, je ne gagnais pas grand'chose à ces rêveries, et j'eus à ce sujet plus d'une attaque à sQutei^r de la part de mes chers parents. Mon cousin
m'avait déjà dit vingt fois que c'était une bonne et belle chose d'être pieux et craignant Dieu, mais qu'on risquait fort, en en parlant sans cesse , comme je le faisais , de passer pour ridicule.
< Tu' hantes les églises , me disait«il , avant et après midi ; il ne te manque plus que d'aller aux assemblées de prière avec ton M. Specht, et c'est ce que je verrai bientôt, sans aucun doute. » *
Plusieurs fois aussi, me trouvant seul avec Emma, j'avais essayé de lui inculquer quelques-unes des leçons du teneur de livrés; mais je dus toujours, à mon grand regret, remarquer que ma jeune cousine n'était point du tout'mùre pour TéclosioD de la grâce.
c Ecoute, cousin, me disait-elle, tu n'es pas un méchant garçon, je lie suis pas non plus une méchante fille ; quels sont donc ces péchés dont tu te dis chargé ? Pour moi, je ne le saurais deviner. Tu travailles consciencieuse-<^ ment à ton comptoir , tu as les bonnes grâces de ta patronne, qui est une brave femme, et il conviendrait beaucoup mieux à ton âge de te montrer gai et de bonne humeur, comme tu l'étais autrefois, de jouir enfin des légitimes douceurs de ta position présente. Je ne te reoon» nais plus depuis ces derniers temps, et je ne voudrais que voir paraître ici un seul instant ton cher docteur Bùrbus, dont tu me contais naguère tant de plaisantes anecdotes, pour qu'il te remît la cervelle à l'eûdroit. A quoi bon te noircir ainsi et te croire un misérable pécheur ? Laisse cette manie à ton M. Specht, qui peut bien avoir ses rai* sons pour cela. »
Ces paroles d'Emma, d'Emma que j'adorais dans le secret de mon âme, jetèrent en moi dek doutes affireux. Elles ouvrirent mon cœur et firent pénétrer soudain dan^ les épaisses ténèbres dont il était enveloppé un rayon de vive lumière qui me causa un biep-étre inQni, et que pourtant je ne pus supporter. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans mes moments de calme, je ne me tenais pas le moins du monde pour un abominable pécheur , comme le prétendait M. Specht, et que, si j'aspirais à
S40 boouque et compîoir.
réclosion de la grâce en moi, c'était uniquemeat parce que je devais du même coup être rémunéré de mes misères par le sentiment inconnu d'une incomparable béatitude.
Je rapportai au teneur de livres les paroles de ma jeune cousine. Il sourit doucement, selon son habitude, et les yeux levés vers le ciel :
c Lais^z-la dire, mon ami , et continuez à avoir avec elle de pieux et saints entretiens. Le jour viendra oii, elle aussi, elle aspirera à la grâce. »
Et ses yeux, à ces mots, brillèrent d*un sinistre édat.
De ma famille, pendant tout ce temps-là, je n'avais eu que peu de nouvelles. Ma grand'mère m'avait écrit quelquefois, et chacune de ses lettres était accompagnée d'un post-scriptum de la bonne (jertrude, par lequel je pus voir clairement qu'elle n'avait pas perdu l'habitude de pleurnicher sans cesse ; en effet, les lignes écrites de sa main, et où elle exprimait son chagrin de me savoir si loin d'elle et de ne m'avoir pas vu depuis si longtemps, étaient le plus souvent à moitié effacées par ses larmes. Quant au docteur Burbus, je n'avais rien appris sur son compte , et on ne paraissait pas au moulin de Kœnigsbronn en savoir davantage ; qu'était-il devenu?
Mais de mon tuteur, en revanche, je reçus un jour ime assez longue lettre , où il m'exprimait toute sa satisfaction de ce que, revenu enfin à la raison, j'avais reconnu la nécessité d'apprendre sérieusement quelque chose pour faire mon chemin dans le monde.
« Ta patronne, m'écrivait-il, m'a dit de toi tout le biaa possible ; elle m'a même Idssé concevoir l'agréable espérance que , grâce aux connaissances que tu avais acquises déjà et aux services que tu étais dès à présent en état de rendre à sa maison, elle pourrait se décider à te donner quelques appointements pour les dernières années de ton noviciat. Je te remercie d'avoir enfin suivi mes conseils et je suis pleinement satisfait de ta conduite. Mais d'autre .part , ajoutait-il un peu plus loin , j'ai appris par le cousin certain détail que je ne puis que
désapprouver , et qui me trouble fort. Tu serais., selon lui, entièrement tombé sous la grifie de ton p^étiste. de teneur de livres, et en très-bonne voie pour devenir un bigot fanatique. Oui, un bigot fanatique, mon cher ami ! Je connais cette engeance, et je sais pertinemment que beaucoup de ces gens-là n'étalent devant le monde leur pieux verbiage et leurs dévotes simagrées que pour mieux cacher de coupables plaisirs et des fautes secrètes. Prends garde; ce M. Specht, qui me paraît être un franc vaurien, a quelques méchantes vues sur toi. Veille sur tes actions et ne fais que ce que peut approuver la conscience d'un honnête homme, mais non pas celle d'un hypocrite piétiste. A propos, j'allais oublier de te dire que ton ex-patron M. Reiszmehl est mort. C'est le sieur Philippe qui a repris la maison, et il est père d'un garçon très-bien portant. »
Je restai longtemps assis, ce soir-là, dans ma chambre, avec cette lettre à la main , et de grosses larmes tombaient de mes yeux sur le papier. Mon tuteur avaitil raison ? Mais quelles pouvaient-être les intentions du teneur de livres à mon égard?... Qu'il y eût dans sa conduite plus d'une érfigme à mes yeux, je ne pouvais m'empêcher, il est vrai , d'en convenir avec moimême. . . .
Ainsi, il écrivait souvent dans sa chambre à diverses maisons de commerce étrangères, notamment à notre maison d'Amsterdam. Ces lettres, il les copiait lui-même , et c'était moi qui devais en dernier lieu les porter à la poste, après lui avoir promis de n'en rien dire à personne, n recevait aussi plusieims lettres à son adresse, et celles-là, c'était encore moi qui devais les aller prendre à la poste, où j'étais chargé d'aller chercher chaque jour toute la correspondance, et les lui remettre ensuite en secret.
Une fois j'en vis une sur sa table, par laquelle une
personne connue lui mandait avoir reçu une traite
de telle somme, dont elle lui accusait réception. Mais
il n'y avait en tout cela rien de suspect. M* Specht
Boutique et Comptoir. H
ayant la signature de la maison et pouvant fort légitimement, sur un ordre de la patronne, régler dans sa chambre quelques affaires particulières,. qui ne devaient point être connues au comptoir.
Une chose seulement me surprit. Un soir que nous étions ensemble, M. Specbt me mit sous les yeux une lettre avec la signature de Mme StiegUtz et ajouta :
« Notre patronne a une écriture à elle, fort peu lisible, moitié d'honame et moitié de femme. Sp;i paraphe a une grande ressemblance avec son écriture. Amusez^ vous donc à me reproduire cette signature, »
Je fis comme il m'avait dit et réussis à coQtrefaire l'écriture de Mme Stieglitz avec une frappante ressemblance. Il îeifi le papier, sans faire se|nbla|it de riep, dans un portefeuille i et nous n'en reparlâmes plus.
Je fus longtemps indécis sur ce qu» je devais faire de la lettre 4e mon tuteur. Valait-il mieux la mettre sous les yeux de Mme Stieglitz ou la communiquer en toute confiance à M. Speçhtf Je me décidai enfin pour ce dernier parti. M. Specht me remercia de ma confiance et me promit de m'en réçqn^penser par ^ute sa bienveillance.
« Voyez-vous , nae dit-il en levant Iq^ yeux au ciel , l'innocent est condamné à soufirir beaucoup en ce monde. »
Puis il ajouta d'un \ov^ solennel ;
« Le Seigneur me rendra justice, car je suis innocent; j'espère dans le Seigneur, c'est pourquoi je ne tomberai pas. Votre frai^cbise, contiïiua-tTil d'une voix douce, votre franchise m*a prouvé que vous marchiez dans le vrai cl^eofiin du salut^ U est temps que je fasse un pas de plus en ava|it et que je vous introduise àems^ ces assemblées bénies de Dieu et salutaires à l'ân^e, où l'on célèbre les louanges du Seigneur avec des lèvres ferventes et un cœur débordant; d'amou;*. Te^ez-vous donc pr^t h, me suivre vendredi soir ; j'obtiendrai pour vous la permission de Mme Stieglitz. Et maintenant, bonne nuit, mon cher; espérance et confiance! »
Et SOUS forme de coQckisioi^, il ajouta ees paroles du psaume :
•c Mou pied marche droit; je yewç te louer, Seigueur, dans les ^sseiubléeQ, >
CHAPrrpE XXXI,
L'a^eipblée 4e prière *.
Dans une des parties les plus éloigpées de h ville, au bord de la petite rivière qui coule devai^t 1& rue princif* pale de ce quartier^ s'élevait uue petite maisqp, d'oût maintes fois le passant, maiiç particuUèr«IQ€Dt çbague vendredi soir, euteudait résonner ]q çh^nt fmw dq oaetiques spirituels.
Cette maison appartenais à un m^itre teiiituri^, nn homme pleinement tpuchi^ par la gràœ, et qui pe ççntînuaît plus son métier, attendu qu'il ^vait tout je jour d^s vi«* sions dont la n^gnigcence éblouissait teUepept pes yeiil qu'il n'était plus en ét^t de discerner \^ couleurs tef«^ restres. Mais depuis qu'il ne s'ocçupi^t plus de tôi^turet il avait ouvert chez lui U|i petit cabaret, dont il était lui-^ mémp, s'il fallait en croire les mauvaises langues» le client le plus assidu ; aussi se trouvait-il toute la journée §n état d'ivresse, ce qui était la cause probai)le dg ses viiiionK.
i, 11 est question ici d'une réunioQ de pi^tigtes, I^s piétistas sont une secte luthérienne, qui affiche une piété extrême et préfère les exercices privés au cuhe public. Cette secte eut pour chef Spener, profesABur de théologie, et date de 16S9. Les réuniens des piétiste^ d'Alsace, qui avaient lieu surtout It BiwbwiUeri près de 3tra9}wttiv, devinrent très-nombreusea et trèa^inqui^tantes au commencement de ce siècle; elles ont donné lieu, en 1825, à des poursuites de la part des autorités de PAlsace. C'est sur ces faits probablement et d'autree semblables que Tauteur s'est eni 'fende à écrire la suène qu'^Q y» lira, {JltAe du fréuindaMT.)
244 fiOUTIQUE ET GOMPTOm.
Quoi qu'il en fût, le commun des fidèles le tenait pour un vase d'élection, et comme, en dépit de son cabaret, ses affaires allaient tous les jours de mal en pis, on avait, pour le soutenir et le préserver d'une ruine complète, loué l'étage supérieur de sa maison , où Ton avait fait disposer deul grandes chambres pour des assemblées de prière.
U fallait assurément avoir des affaires dans ce quartier de la ville pour s'y aventurer, surtout le soir; il n'y passait donc que peu de monde. D'autre part, la rivière était assez large en cet endroit, et les chants ne s'entendaient pas d'une rive à l'autre. Enfin, l'une des deux chambres oii se réunissaient les fidèles, à une heure avancée de la soirée, était assez reculée pour que les oreilles profanes des rares passants de la rue ne pussent rien saisir des chants d'allégresse de la pieuse assemblée.
Le dévot teinturier, pour ne recevoir dans son cabaret aucun client de la basse classe, avait soin de ne débiter que du vin excellent et fort cher. Aussi sa maison n'étaitelle fréquentée que par les élus de la fortune et de la grâce, les uns venant étancher leur soif spirituelle aux sources vives de la parole céleste , les autres aspirant à la douce ivresse que procure un vin généreux. Ces derniers étaient, en général, d'anciens marchands, des commis, des voyageurs de commerce et de jeunes fonctionnaires; cependant le nombre en était toujours assez restreint, vu que Ton devait être présenté par un habitué de la maison.
On arrivait dans ce cabaret, du côté de la rue, par un obscur vestibule, et dans les chambres de prière, du côté du quai, par un petit perron qui conduisait à l'escalier de l'étage supérieur. Heureuse et sage disposition qui empêchait les enfants d'Israël d'être vus par les suppôts de cabaret et les esclaves du péché.
En ce qui concernait le vendredi soir, le propriétaire avait reçu l'ordre exprèi^ et rigoureux de tenir, ce soir-là, la porte de son cabaret close et de ne recevoir aucun client. Mais notre honune avait trouvé le moyen d'éluder
cette défense, en faisant disposer pour ses hôtes les plus anciens une petite pièce du côté de la rivière, à la condition, cela va sans dire, qu'ils s*y tinssent parfaitement tranquilles.
Après avoir reçu de moi la promesse solennelle de ne faire savoir à personne de la famille de mon cousin que j'avais eu l'honneur d'être admis dans les assemblées de prière des fidèles, M. Specht me prit donc avec lui le vendredi suivant, vers sept heures du soir.
Nous arrivâmes dans ce quartier, qui était pour moi jusque-là totalement inconnu, et il faisait déjà nuit noire, lorsque nous montâmes le perron, au bas duquel la petite rivière roulait mélancoliquement ses eaux troubles.
Je ne sais trop pourquoi, mais le cœur me battait fort, et j'éprouvai un sentiment de vague inquiétude en entrant dans ce sanctuaire de la prière. Là, sur de simples chaises et sur des bancs de bois, étaient assis des hommes et des femmes de tout âge. Comme je connaissais, en général, assez peu de monde dans la ville , je n'aperçus qu'une seule figure qui ne m'était point étrangère, celle de mon cordonnier, qui cligna de l'œil de mon côté d*un air de connaissance , et me fit un salut presque imperceptible. On me tendit un livre de cantiques. Je m'assis à côté de M. Specht, et, à un signal donné, l'assemblée commença le chant qui suit :
n y a encore de la place.
Ma maison n'est pas encore pleine,
Ma table est encore vide,
Il y a des places pour quiconque s'y veut asseoir.
Oh I amenez -moi des hôtes,
Ramassez-en dans les rues et dans les carrefours ;
Tout est prêt pour les recevoir.
Il y a encore de la place.
Il y a encore de la place.
Voyez ma bergerie I
Aussi loin que s'étendent les murs.
Aussi loin que court la haie verdoyante,
Ce sont les parcs de mes brebis,
146 boutiqOb et coMPTom.
Tmei TOUS ranger sous m^n sceptre» ven^s lire mon
litre de vie, Ce n'est pas en yain que mon domaine est ai vaste. Il y a encore de la place.
Ces strophes et beaucoup d'autres à la suite furent chantéeSf les mains jointes, avec un pieux recueillement. Parmi les assistants, les uns avaient les yeux fixés sur leur livre, d'autres regardaient le ciel d'un air inspiré ; mais moi) moi seul^ je restais insensible » distrait, et il ne .semblait pas que la gràoe voulût me visiter. Je ne pouvais me reeueÛliri je ne pouvais me faire aux images bizarres et ampoulées de cette mystique poésie. Nos chants d'Ëglise ordinaires me paraissaient déjà bien assez profonds et difficiles à comprendre.
Quelques strophes de ce cantique avaient été chantées par l'assistance sur un ton de fauteet^ d'autres le furent d'une voix forte. Tous les yeux étincelaient^ touteà les mains étaient levées.
Il y a encore de la place,
Ahl pourquoi les yeux ne vous peuvent-ils voir,
Source de tendresse, abîme d'amour I
Venez' tous, regardez et chantez alléluia!
Et faites'le Savoir partout,
Dites partout la puissance dti divin amour,
Et ses étreintes qui appellent tout l'univers.
Il y a encore de la place.
Après la dernière strophe , qui pouvait bien être la trente-sixième du cantique^ il y eut un moment de recueillement silencieux* Alors parut un jeune homme tout habillé de noir, un candidat en théologie de grande espérance, le visage maigre et flétri) les ôheVetix blonds très-longs et flottants, les yeux étincelants d'un feu sauvage. De sa main blanche et effilée il rejeta ses cheveux derrière ses oreilles, et parla ainsi :
< Heureux ceux qui sont invités aux noces de l'Agneau I Quels cris de joie, quels ohants d'allégresse re-
tentiront alors ! Comme le bruit de plusieurs torrents, comme le fracas du tonnerre, la voix d'une grande mul* titude s'écrie : « Réjouissons-nous et poussons des cris d'allégresse, car voici les noces de l'Agneau ! » Sa fiancée est parée pour la fête.... et comment parée ? Parée d'une soie éclatante, non de la soie telle que la produit le ver, mais de celle qu'engendre l'arbre de la croix. Pureté et sainteté.... voilà la parure qui a été donnée à la fiancée • de TAgneaul Elle s'en revêt, elle en est toute rayonnante. Ah! qu'elle est belle, la fiancée de l'Agneau! Heureux qui est appelé à la fête de ses nooes, et qui y paraîtra i^esplendissant de sainteté , paré de la véritable robe des noces ! Le parasite de l'Ëvangile , qui vint à ces noces sans en porter Thabit , et qui , pour cela , en fut chassé honteusement, est, sans aucun doute, la figure de ceux qui s'attribuent la sainteté du Christ, sans la revêtir réellement, sans se montrer parés en réalité de son incomparable splendeur. Quand TËcriture dit de cette parure qu'elle a été donnée à la fiancée , que la fiancée est vêtue d'une robe de soie éclatante , et que cette robe n'est autre chose que la sainteté même, il y a deux remarques à faire : d'sJsord, que cette parure est donnée, qu'elle est un cadeau, un présent purement gratuit, que nul ne peut l'acquérir de soi-même et par ses propres forces; ensuite, que les saints la reçoivent, qu'ils se l'approprient» s'en habillent et l'étaient aux yeux du monde. Voilà pourquoi la sainteté de Christ est aussi celle des saints, parce qu'ils se sont revêtus de Jésus^ Christ en esprit et en vérité , parce qu'ils se le sont approprié, et que tous leurs efforts ici-bas tendent à paraître un jour aux noces de l'Agneau avec cette pa^ rure qui lui platt.
«Oui, mes amis, douce et délectable est la célébration des nooes de l'Agneau, douce pour le fiancé et la fiancée, dans le sein desquels brûlent à l'unisson de tendres flammes, qui s'élèvent en un brillant faisceau comme les cierges de cette fête céleste. L'Agneau est en nous, et c'est la grâce dont nous avons été touchés. Qh ! ap-
proche-toi de moi, tendre épouse, toi qui veux en esprit et en vérité célébrer avec moi les noces de mon Agneau l Rejette toutes les vanités de la terre, abdique tout respect humain, et suis d'un cœur humble et préparé la voix qui s'élève dans ta conscience ! Heureux époux , sentez-vous la douce chaleur que la grâce répand en vous ? Oui, vous la sentez , et vous sentez aussi quelle ineffable félicité remplit le cœur de l'époux et de l'épouse, quand ils s'unissent pour pousser vers le ciel un cri de divine allégresse. Voyez, les flammes de la table nuptiale se rapprochent, s'unissent, elles pétillent dans une amoureuse étreinte, le sacrifice agréable au Seigneur s'accomplit.
« épouse de l'Agneau! toi' qui as été choisie par moi, tu es la parure dont se revêt mon âme pour ces noces mystiques. Ecoute et retiens-le bien : cette parure doit être donnée, elle doit être un pur don, un présent gratuit. »
Ainsi parla le jeune candidat , et , bien qu'il se fût exprimé en des termes que je comprenais, le sens précis de son allocution m'échappa complètement, et je ne pus me défendre d'un sentiment de terreur, lorsque je vis toute l'assemblée qui m'entourait comme suspendue à ses lèvres, et tous les regards étinceler en le regardant.
Chacun semblait comprendre le sens de ce discours ; pourquoi donc m'échappait-il à moi seul? Ce devait être sans doute l'effet de la grâce, qui ne m'avait point encore visité et dont ils étaient touchés, eux, depuis longtemps. Je me rappelai la leçon de M. Specht, qui était de former dans mon cœur une image à l'aide de laquelle je pusse saisir et embrasser clairement l'incompréhensible.
Tout plein encore des paroles du jeune théologien, je me mis à rêver de nouveau de la sombre église à la haute et vaste nef, et les brûlantes paroles que je venais d'entendre dansèrent dans mon cerveau troublé comme autant de traits de feu autour d'une image d'abord peu
distincte, mais où je ne tardai pas à reconnaître ma propre cousine Emma. Mais ses grands yeux clairs me regardaient d'un air à la fois si sérieux et si inspiré que je tressaillis d'effroi , et tout rentra aussitôt dans la nuit et dans les ténèbres.
Cependant, à peine descendu de sa tribune , le jeune ministre, épuisé de fatigue, tomba plutôt qu'il ne s'assit sur sa chaise, et l'on se mit à chanter un nouveau cantiquQ. Alors M. Specht, se levant de sa place, passa, en compagnie du cordonnier de ma connaissance, dans tous les rangs des fidèles. Le cordonnier portait sur un plat d'argent une grande cruche avec un gobelet également d'argent, que M. Specht remplissait jusqu'aux bords et présentait ensuite à chaque assistant. Je reçus ma part comme tout le monde, et bus d'un seul trait le doux breuvage, sur Tordre que m'en donna le teneur de livres. Chose étrange! je ressentis au même instant une chaleur ardente par tout le corps, et des points lumineux s'entre-croisèrent dans mon cerveau.
« Il est temps maintenant, dit le théologien d'une voix creuse et tremblante, il est temps de nous livrer à la mé« ditation silencieuse. »
Et les fidèles se levèrent. Parmi les femmes, plusieurs baissaient les yeux , d'autres regardaient autour d'elles avec une expression de désir sauvage. Le cordonnier, qui me parut être le serviteur de.l'assemblée, ouvrit la porte de la pièce voisine, où pendait du plafond une grosse lampe d'albâtre ; mais les verres de cette lampe étaient si épais, qu'ils ne laissaient tomber que juste assez de lumière pour permettre de voir circuler des ombres dans la salle, sans en reconnaître aucune. Je fus saisi d'une angoisse indicible, et le pêle-mêle des allants et venants dans cette seconde pièce me parut quelque chose de sinistre et d'infernal, comme une danse de spectres. Bientôt la porte se referma, la lampe sembla s'éteindre. A travers les rideaux verts des fenêtres filtrait l'incertaine lueur des réverbères du quai. En bas, roulait l'eau de la rivière avec un bruit sourd qui se mêlait aux légers
85Ô BOtmQtB ET Goiftptom.
chuchotements de rassemblée. Après un peu de temps, le théologien éleva la voix et dit :
« Te voilà belle, mon amie, te voilà belle, tes yeux sont comme ceux des colombes entre tes tresses ; tes cheveux sont comme le poil d'un troupeau de chèvres, lesquelles on tond, lorsqu'elles sont descendues de la montagne de Galaad. •
n se tut et , après une assez courte pause, une autre voix reprit :
« Tes dents sont comtne un troupeau de brebis tondues, qui remontent du lavoir, et qtd sont toutes deux à deux, et il n'y en a pas une qui manquéé *
Une troisième voix continua :
fc Tes lèvres sont comme un fil teint en écarlate ; ton parler est gracieux , ta tempe est comme une pièce de pomme de grenade au<^edans de tes tresses. »
Je reconnus alors la voix du teneur de livrer, qui disait:
« Tu m'as ravi le oœur , ma sœur , mon épouse ; tu m'as ravi le cœur par l'un de teS yeux et par l'im des colliers de ton cou.
' « Combien sont belles tes amours , ïna sœur , mon épouse ! Combien sont tes amours tneiUeurès qlie le vin, et l'odeur de tes parfums plus douce qu'aucune drogue aromatique! »
C'était tout autour de moi un bourdonnement incessant, où se mêlaient coniusément toutes leâ voit et tous les tons.... Je n'avais pas osé m'assëOir , inals je m'étais placé au bout d'un banc, et, bien que je fusse toujours en proie à une indéfinissable inquiétude, je n'en restai pas moins à ma place, tant que le bourdonnement des voix de la foule ne m'approcha pas de trop près. Tout à coup une voix de femme vient tout contre moi murmurer t;es mots :
« Je dors , mais mon cœur Veille , et voici la voix de mon bien-aimé qui heurte en disant *, « Ouvre -moi, ma sœur, ma chère amie, ma colombe, ma parfaite ; car ma tète est pleine de rosée, et mes cheveux de l'humidité de la ïiuit. »
Tout hors de moi, je veux me jetei* de côté , mais une main saisit la mienne et m'assied sur le banc. J'avais les oreilles pleines de bourdonnements étrange^ mon cœur battait avec violence ; je voulais me lever, je ne le pouvais pas. Après un assez long silence , je distinguai la voix du théologien, qui parlait bas, si bas que ses paroles formédent comme un petit sifflèmeiit presque imperceptible, et pourtant je les compris.
« Mon bien-aimé est descendu, disait-il, dans son verger, aux carreaux des drogues aromatiques^ pour paître son troupeau dans les Vergers et cueillir des roses. Alléluia I
— Alléluia l » répéta en chœur l'assemblée ; et moi, qui avais entièrement fermé les yeux, je sentis sUr ines joues deux lèvres ardentes..».
Je fais un bond d'effroi^ je m'arrache à cette étreinte inconnue , je m'ouvre violemment un passage à travers ceul qui étaient assis siir mon chemin et, secouant la porte avec une telle énergie que la serrure vole en éclats, je revois enfin la clarté de la première chambre.
Derrière moi s'élevait uiie clameur confuse. Je me hâte vers la porte extérieure, et ine précipite stlr l'escalier, lorsque j'entends des pas rapides qui me poursuivent. Pour m'échapper, je redouble de -vdtesse, mais tout à coup je me sens saisi par derrière et retenu fortement. Je me retourne et qui vois-je ?... le visage pâle et défait de M. Spechtj qui me tenait par le bras avec force.
« Où allez-vous? me.cria-t-il d'une voix enrouée et avec ce certain rayon dans les yeux, doût j'ai déjà parlé, mais cette fois plus sinistre que jamais.
— Lâchez-moi, lâchez-moi ! lui Crîài^je. Laissez-moi sortir!
— Il nous trahira, murmura une autre voix, et je vis se dresser près de moi le jeune théologien, dont les yeux jetaient un éclat menaçant dans les ténèbres. Homme inconsidéré ! continua-t-il en grinçant des dents et s'adressaùt au teneur de livres; pourquoi amener dans nos assemblées quelqu'un dont on n'est pas sûr?
— Il va s'engager par un serment solennel, répliqua M. Specht, par un terrible serment, à ne point nous trahir.
— Je ne jure point! m'écriai -je d'une voix forte et décidée.
— Tu jureras 1 reprit le théologien avec un regard infernal, ou, par Dieu ! nous te jetons à l'eau. »
Déjà ils me prenaient tous deux par les épaules, mais je saisis la rampe du perron, et m'y cramponnant avec force, je criai au secours.
Il y eut un instant d'hésitation chez mes deux agres^ seurs.
Tout à coup le volet de la fenêtre du cabaret s'ouvre ; quelqu'un passe la tête et, voyant les deux hommes qui me tenaient par le collet, se met à crier très-fort :
« Voulez-vous bien lâcher ce jeune garçon, vilains hiboux ? ou je vous plante mon couteau dans les côtes, de telle sorte qu'aucun de vous ne reverra plus la lumière du jour. Au large, braillards d'alleluia, me voici ! »
Je reconnus à mon grand effroi la voix de mon patroo, de M. Stieglitz. Je m'arrachai par un dernier effort des mains de mes ennemis, m'élançai dans la rue et me sauvai de toute la vitesse de mes jambes.