CHAPITRE II
M. Reiszmehl.
Le lendemain de ce jour mémorable, ma première occupation, dès le matin, fut d'aller chercher le journal pour voir si la demande rédigée par ma grand'mère y avait été insérée. Elle y était ma foi ! imprimée en beaux caractères bien lisibles, encadrée dans un gracieux entrefilet. le ne me sentis pas médiocrement flatté de h're ces quelques lignes qui me concernaient dans un papier 'public. Peu de jours s'écoulèrent, et l'annonce en question avait déjà produit son effet, car nous reçûmes du journal plusieurs lettres qui lui avaient été adressées en réponse à ce sujet.
Ma grand'mère, visiblement satisfaite, les ouvrit l'une après l'autre ; mais, après les avoir lues toutes, elle se trouva fort déçue dans son attente. Toutes ces lettres posaient des conditions que l'on ne pouvait pas ou que l'on ne voulait pas remplir.
Ainsi on lisait dans l'une :
cËn réponse à la proposition insérée sous les lettres H. H., dans le journal de la localité du 10 courant, n* 220, le soussigné demande si le jeune homme qui s'offre est de complexion forte, attendu que chez nous il aura, entre autres obligations, celle d'aider à nettoyer la boutique. »
Une autre lettre, après des préliminaires semblables, disait :
« Comme j'ai joint à mon commerce d'épicerie et de droguerie la publication du Propagateur^ ce journal si répandu de notre localité, une des obligatious du jeune homme qui s'offre serait de porter deux fois par semaine aux abonnés les numéros de ce journal. »
Une troisième personne, qui portait, disait-elle, un vif intérêt à ma personne, désirait savoir si je m'entendais à soigner les enfants , vu que dans sa nombreuse famille l'apprenti devait, à ses heures de loisir, c'est-à-dire tous les soirs après huit heures, surveiller les plus grands de ses enfants et se livrer avec eux à toutes sortes de jeux innocents et raisonnables.
Un quatrième personnage, qui demandait en termes pleins d'onction si le jeune homme proposé pouvait se glorifier devant Dieu d'un cœur vraiment chrétien, aurait d'emblée convenu à ma grand'mère, si le saint homme n'eût exigé une rétribution beaucoup trop élevée pour la table et le logement.
Il n'y avait donc là aucune condition qui pût me convenir, et, bien que ma grand'mère cherchât à s'en consoler en disant que tous les commencements étaient difficiles, etc., qu'on n'abattait pas un arbre d'un seul coup, elle était pourtant visiblement contrariée de l'insuccès de ses plans, et soutenait avec plus de force que jamais que j'étais un petit vaurien, sur qui ne reposait pas la bénédiction du Seigneur.
Ce mauvais succès me fut d'autant plus pénible à moimôme, que je m'étais déjà séparé avec une certaine fierté de mes camarades d'école, et que je commençais à les traiter un peu du haut de ma grandeur, comme il convient à un marchand débutant, qui n'est plus un écolier.
A quelques jours de là, nous reçûmes une nouvelle lettre. Ma grand'mère s'empressa de l'ouvrir et la lut d'un bout à l'autre avec une grande satisfaction.
Cette lettre était de M. Reiszmehl, épicier en demigros, qui connaissait personnellement ma famille et nous
\k BOUTIQUS ET COMPTOIR.
offrait las conditions les plus désirables. Mw novioiat devait durer cinq ans, il est vrai, mais je n'aurais pas un pfennig à débourser. M. Reiazmebl ajoutait que chez lui les apprentis n'avaient à s'occuper que des affaires de la boutique et qu'on ne leur imposait pas, comme dans mainte autre maison» des services supplémentaires de toute sorte.
Je connaissais fort bien M. Hais^mehl , et je n'avais assurément rien fait pour mériter de sa part 4^9 çondi* tioQs si avantageuses.
La maison qu'il habitait était yoisiue de notre maison d'école, et son jardin touchait à notre cour de récréatioUi It en était séparé par un mur assez haut, ce qui ne nous empochait pourtant pas, non plus que les avertiss^ents du maître, de jouer tous les méchants tours possibles i^u vieux voisin. Mais ri^n qu'à voir sa figure, on ne pouvait guêpe nous en vouloir, si le plaisir qu'elle 9PU8 causait dégénérait parfois , de notre part, en ms^lieieuses espiègleries , et nous entraînait mômQ à toute sorte de plaisanteries du plus mauvais goût.
Notre cli^sse commençait l'été à sept heures du matin ; mais nous nous trouvions là presque toujours une demiheure ayant, et nous attendions de voir paraîtra notre voisin, qui descendait dans son jardin tous les matins régulièrement à sept heures moins un quart, pour voir de çombicili ses plantes et ses légumes avaient poussé pendant la nuit. Il était déj4 complètement bal)illé, et sa maigre petite personne rayonnait dans tout son écl^t. Sa figure pointue était surmontée d'une perruque brune tirant sur le roux, sur laquelle il portait un p^tit chapeau rond posé fort en avant sur son front, de telle sorte que le rebord supérieur formait un angle droit avec la pointe de ses souliers. Ajoutez à cela une redingote brune, un gilet de même couleur, et une courte culotte noire avec des bas blancs.
A peine entré dans le jardin, M. Reiszmehl se dirigeait d'un pas calme et mesuré vers Un vieux cadran solaire, qui se trouvait dans un coin dudit jardin. Arrivé là, il
BOUTIQUE ET CQHPTOIB. }5
extrayait avec effort d^son gloussât une affreuse petite montre épaisse attachée à une chaîne d'argent, pour la régler, quand il faisait du soleil, sur l'antique gnomon. Cela fait, il tirait de sa poche sa tabatière, en tapotait le couvercle d'un air pensif et prenait une prise, tout en promenant autour de lui un regard satisfait.
Mais ce n'était pas là, pour nous autres écoliers espiègles qui observions attentivement toutes les déjiiar^ ches du bonhomme , la chose la plus divertissai^te et la plus digne de remarque. Après que M. Reiszmebl avait pris sa pri^e , il commençait s^ ronde dans le jardin , ronde que nous suivions avec l'attention U plus éveillée, bien que nous sussions, où plutôt parce que nous savions d'avance , jusque dans les plus petits détails, tout ce qui allait arriver, (j'aiguille dune montre ne marche pas, jour pour jour, d'un pa$ plus régulier sur le cadran, que notre digne voisin autour de son jardin.
A côté du cadran solaire, s'élevait un grand poirier. Là, M. Reiszmehl restait planté quelques moments « levait les yeux d'abord , puis frappait trois petits coups sur le tronc de l'arbre avec le plat de la maii^. Il se dirigeait alors vers .nue rangée de jeunes arbres fruitiers, qu'il touchait tous successivement une seule fois de la main. Lui arrivait-il par mégarde d'en omettre un seul, il ne manquait pas de revenir sur ses pas, et dédomma-? geait le pauvre oublié par une petite tape plu^ ^i|iicale.
Cette dernière circonstance était ce que nous guettions plus partlpulièren^ent dq notre embuscade sur le mur de l'école, et, chaque fois que le vieux bonhomme avait ou-« blié de toucher un de ses arbres ou Une des tiges de 1^ rampe de l'escalier (qar c'était aussi sa maniq de les tou-* cher toutes chaque matin), nous lui criions en riant d'un air moqueur de vouloir bien nous faire le plaisir^e revenir sur ses pas.
Cette promenade à travers le jardin durait environ 'un quart d'heure, et, pendant tout ce temps, comme je l'ai déjà dit, il faisait régulièrement chaque jour les mêmes évolutions, s'arrêtait devant les mômes plates-^bandes
et les mêmes arbres , et touchait invariablement a^ plat de la main aux mêmes places et la rampe de 1' lier et la haie du^jardin.
^ Le bonhomme était, du reste, bien loin de se sentir cti de nos plaisanteries et de nos cris ; il lui arrivait mêm* souvent, quand il entendait ces bruyantes explosioi notre joie, de se tourner vers nous en riant lui-môn! de nous regarder avec sa maigre et pâle figure d'u bénin et sympathique. Mais il y avait dans ce rega ce sourire quelque chose de si étrange, que les plus] d'entre nous prenaient peur et sautaient aussitôt ; du mur de la cour de récréation, comme s'ils eusse: le diable à leurs trousses.
Vers sept heures, M. Reiszmehl avait terminé sa menade et reprenait le chemin de la maison. Penda temps-là, une fenêtre près de la porte s'était ouvert de cette fenêtre, la sœur de notre digne voisin, Mlle bara Reiszmehl, regardait dehors et humait l'air pi matin. Elle s'occupait en outre d'étendre au soleil camisole de nuit en flanelle ; après quoi elle jetait u: gard investigateur sur le jardin , s'éloignait un ins allait ouvrir la porte extérieure, et faisait sortir un a£ petit carlin, au corps ramassé, qui se traînait pénible le long des allées au-devant de son maître, auq^ souhaitait le bonjour à sa manière, c'est-à-dire p; petits jappements faibles et peu distincts.
En ce moment la cloche de l'école venait à sor mais nous avions vu tout ce qu'il y avait d'intére pour nous dans le jardin du voisin. En effet, après q vieux carlin avait aspiré quelques bouflFées de l'air du matin et satisfait aussi à certaine nécessité dot chiens ne sont pas plus exempts que les hommes, i gagnait la maison en se dandinant, suivi de M. Reiszi qui allait prendre son café. Celui-ci touchait enco: passant la camisole de flanelle par tous les bouts, j sait de tous ses doigts le loquet de la porte, et dispa sait dans l'intérieur du logis, non sans avoir d'à toussé régulièrement une couple. de fois.
Tel était donc ce M. Reiszmehl qui, sur Tannonce du journal, s'était déclaré prêt, sous des conditions si attrayantes, à m'initier à la pratique et à la théorie de la science commerciale.
Ma grand'mère, qui pour l'examen de cette importante question avait convoqué un second conseil de famille , était parfaitement disposée en faveur de notre voisin d'école. Ma tante ne l'était pas moins de son côté, et je n'avais moi-même, à dire vrai, aucun éloignement pour M. Reiszmehl. Bien qu'il eût de graves motifs de m'en vouloir ainsi qu'à mes camarades , il n'en était pourtant rien ; maintes fois même, quand nous quittions l'école et qu'il se trouvait debout sur la porte de sa boutique, il nous donna des preuves signalées de son amitié et de son bon vouloir, qui se traduisaient le plus ordinairement par des poignées de raisins secs , d'amandes et de pruneaux.
Mais il y avait quelqu'un pour qui la chose n'était rien mohis que claire : c'était Mlle Gertrude. En dépit de tous ses efforts pour se donner du courage, la bonne fille ne put se défendre de verser encore quelques larmes. Elle secoua longtemps la tête d'un air désolé, tandis que ma grand'mère lui expliquait en détail tous les avantages de l'offre de M. Reiszmehl ; toutefois elle n'osait pasl'interrompre, et ce ne fut que lorsque celle-ci eut fini ce qu'elle avait à dire, et que tout le conseil de famille eut donné à peu près son assentiment, qu'elle essaya d'élever quelques timides objections.
« Hélas I madame, dit-elle alors à ma grand'mère. Dieu me garde du désir de dire le moindre mal de mon prochain ! mais pourtant on chuchotte sur le compte du vieux Reiszmehl des choses si étranges, oui....
— Allons, eh bien ! quoi ? dit ma grand'mère en lui coupant brusquement la parole.
— Hélas ! madame, voujs n'en croirez rien assurément, et moi-même, pour ma part, non, moi-même je n'en voudrais pas jurer; mais on prétend que le vieux Reiszmehl doit nécessairement avoir quelque chose sur le cœur, car on le voit sans cesse monter et descendre dans sa maison.
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poser la maip ici, là, pt^rtout enfin, comme s*il cherchait quelque chose ; en un mot ^ ma digne dame , cela n'est pas paturel.
— Oui, grand'mère, ajoutai-je d'un air sérieux pour appuyer le dire de Gertrude, oui, c'est un homme qui va partout tapotant et touchant à tout, cpnune je l'ai va souvent de mes propres yeux. »
Ma grand*mère traita tout cela de balivernes, et écrivit sans plus tarder de sa propre main une lettre toute chrétienne, comme elle l'appelait, à M. Reiszmehl. Elle lui soumettait quelques objections^ sur la durée de mon apprentissage. Mais le digne marchand ayant répondu le même jour d'une manière tout à fait satisfaisante, je devins! définitivement apprenti dans la maison Reiszmehl, et il fut convenu qup j'entrerais incontinent en fonctions.
Ha tante fit un paquet Ae mon linge et de mes habits, qu'elle mit dans un petit coffre. Ma grand'mère me donna un exemplair^ de la Bible, upe cpuple de livres de cantiques et un recueil de sermons en plusieurs volumes. Piiiç, au moment où j'allais quitter la maison pour faire mon prenûer pas dans la carrière commerciale, la bonne Gertrude parut devant moi sur la porte et me fit cadeau, en détournait 1^ visage, d'une paire de manches de coton brun, qu'elle avait confectionpées elle-même à mon intention; après quoi elle me pria de ^e pas l'oublier.
Je marchais seul et tout pensif à travers leç rue^, et je me trouvai bientôt devant la maison Reiszmehl. Je {n'arrêtai là quelques instants avec un profond soupir, levant les yeux sur la maison yoisine, sur cette maison d'école où j'avais passé tant d'heiires mêlées de joie et de peine.
Bien que j'entrasse, le coeur plein des plus belles espérances, dans la carrière du commerce, ces deux bâtin^ents que j'avais sous les yeux se dresi^aient devaxxt moi, comme les images vivantes de mon pasçé et de mon avenir.
li'écol^ nouvellement bâtie , plus basse que la maison voisine, maii^ d'aspect sympathique, avec ses grandes fenêtres çl£^es , ne m'avait jamais paru aussi attrayante
qu'en ce m(»2ientt où je devais passer devant sa porte ouverte sans y entrer.
Quai^t à la maison dé M. Reiszmehl, elle avait un aspect tout autrement sévère et imposant. C'était une de ces maisons, comme il y en a beaucoup encore dans nos anciennes villes, haute, étroite, percée de petites fenêtres irrégiilières, et formant un ensemble si confus qu'il était difficile de décider du dehors de combien d'étages au juste elle était composée. Le pignon regardait la rue, et la pyramide en était couronnée d'une vieille statue de bois , qui n'avait plus de tête. La boutique était au rez-de-chaussée, et, sous Tavant-toit qui en précédait l'entrée, se dressait une vieille statue colossale en pierre, représentant un guerrier du moyen âge, dont un nez démesurément long rendait l'aspect étrange. Le ne^ de ce soldat de pierre nous avait de tout temps beaucoup divertis. Combien de fois les plus espiègles d'entre ^ous ne l'avaient-^ils pas teint en rouge , en vert pu en jaune | Combien de fois ne l'avloQs-nous pas surchargé d'une boulette de terre glaise, et ne lui avions-nous pas fait subir dps outrages encore pires! Ce malheureux nez, à force d'être toi|ch6 et frotté, était devenu lisse et poli comme un miroir.
Debout devant ces deux maisons, que je ne me la$sai9 pasjie considérer, j'avais le cœur tout perplexe, et, cha^ que fois que je voulais faire un paq vers la boutique de M. Reiszmehl, je me sentais violemment ramené en arrière par le vacarme que j'entendais dans les salles de l'école, et j'éprouvais un indicible plaisir à éeouter Qies ex-<)ama^ rades qui commençaient leur leçon de ohapt.
Je les vis se lever de leurs bancs, prendre à la main les petits livres où j'avais moi-même cent fois chanté, et lorsqu'ils entonnèrent la vieille chanson si connue:
L'hiver est arrivé, L'hiver avec sa neige, etc.,
je me sentis le cœur serré et fis tout comme la bonne Gertrude.
J'étais donc là, debout, entre les deux maisons, pauvrol enfant abandonné : ici Técole, mais avec sa cour de ré4 création tant aimée, et là le monde, la vie, Tavenir ! Hélas!] il m'apparaissait bien sévère et bien sombre, cet avenirl Pour la première fois, le soldat de pierre me sembla faire une mine décidément railleuse; sur son nez reluisant brillait un gai rayon de soleil d*biver. Et pourtant j'étais I heureux que ce ne fût qu'un soleil d*hiver qui, entre deuxi nuées de neige, vînt éclairer mon changement d*exis-{ tence. Oui, j'en étais heureux au fond du cœur ; car, si{ mes ex-camarades eussent chanté là-haut : |
Le mois de mai est arrivé,
Avec ses fleurs et son brillant soleil, etc.
quelle n'eût pas été ma peine ? et qui sait si je ne me serais pas encouru auprès de ma grand'mère, et si je ne lui aurais pas déclaré, les yeux en pleurs, que ni maintenant ni jamais je n'entrerais dans la sombre maison de M. Reiszmehl ? Peut-être , dans mon angoisse, aurais-je été jusqu'à mentir, jusqu'à lui dire : « Oui, grand'mère, le soldat de pierre au long nez , qui se dresse à la porte de la maison Reiszmehl , m'a conté que la bonne Gertrude a raison, et que cette maison recèle quelque sombre et terrible mystère. »
Cependant les chants avaient cessé dans l'école ; j'entendis la voix du maître, qui recommandait bien haut aux enfants de retourner chez eux tranquillement et en bon ordre. Les livres se fermèrent , les tablettes d'ardoise crièrent, et moi, pour n'être pas surpris à mon entrée dans la vie sociale par mes anciens camarades, j'entrai rapidement dans la boutique de M. Reiszmehl.