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CHAPITRE III

Philippe.

J'entrai, dis-je, dans la boutique de M. Reiszmehl.

Qui n'a pas retenu de son enfance le souvenir de ces magasins où l'on vend du sucre, des raisins secs, des amandes et autres friandises de cette espèce? Qui ne se rappelle cet heureux temps où, grâce à quelques pfennigs obtenus par faveur, on s'approchait du précieux comptoir, et, lâchant la bride à sa gourmandise, on demandait du sucre candi et des pruneaux? Quel œil d'envie on jetait alors sur les caisses où se mettent en réserve ces articles sans prix pour l'enfance ! Désirait-on rien alors avec plus de passion que de pouvoir vivre dans un intime commerce avec ces armoires, et jouir de leurs friands trésors tout à son aise ?

Désirs insensés ! ils se modifient bien avec les années, mais ils ne nous abandonnent jamais. Quant à moi, en entrant dans la boutique de mon futur patron, je ne pensais £uère assurément au doux contenu de ses armoires ; non, mais j'appelais de mes vœux les plus ardents le moment où t devenu maître à mon tour dans la science du commerce, je quitterais cette humble boutique pour me lancer dans une plus haute sphère, le moment où, prenant mon essor vers quelque ville maritime, il me serait donné de jouir du spectacle grandiose d'une forêt de mâts perdue dans l'immensité de l'Océan.

Il ne me fut pas possible de me bercer longtemps de ces beaux rêves. M. Reiszmehl, qui avait été déjà prévenu de mon arrivée, ouvrit une péttte porte vitrée, sur laquelle le mot Bureau était écrit en lettres d'or.

Son visage maigre avait la même expression souriante avec laquelle il accueillait nos espiègleries dans le jardin.

ai BOtfTIQU£ ET COHPTOm.

Seulement il portait sur sa téta, au lien d'un chapeau, un bonnet de coton blanc, et une veste ronde av^it remplacé sa redingote brune. Depuis le poignet jusqu'au coude, ses bras étaient emprisonnés dans deux manches de couleur brune, que le frottement du bureau avait lustrées par dessous. Enfin le bonhomme avait sur son nez des lunettes, qu'il raffermit en entrant dans la boutique.

J'avais vu M. Reiszmehl plus de cent fois dans ma vie, mais je ne l'avais pas entendu prononcer une parole, si bien que je doutais presque qu'il possédât ce noble attribut de la race humaine, et que je me le figiu*ais absolument mu0t.

le ne fus point encore à cette première entrevue tiré de mon erreur : car, après m'avoir regardé à travers ses lunettes et avoir deux ou trois fois hoché la tête à mon adresse d'un air fort amical , il reporta tout à coup ses yeux sur le comptoir, où ils restèrent fixés sut une petite place humide. 11 se dirigea de ce cMé, essuya la place du bout du doigt, qu'il porta etisuite à son nez^ pour s'assurer par l'odorat de ce que ce pouvait être. Ses yeux, toujours ocbupés à pénétrer le secret dé cette substance inconnue , lui sortaient preisque de la tète. Il n'en fut pas moins forcé dé recouHr à un troisième sens, et, palpant du bout de la langue son doigt légèrement mouillé :

c Eh I eh 1 bien, bien! murmura-t-il à part lui ^ et je fus littéralement tout surpris de l'entendre parter; Hum! hum ! c'est de Teau-de-vie de grains, dé l'eau-de-vie double de vingt^six degrés ; on ne devrait pas la gaspiller avec tant de légèreté ! Hél Philippe ! »

Alors il se retourna vers moi et me salua avec ces paroles:

« Ah ! ah 1 mon j.eune ami ! charmant ^ charmant à vous de venir aujourd'hui ; mais ifaadàme votre graiid'mère, la brave dame^ ne vous a probablement pas donné l'heure. Je l'avais priée, cette vénérable dame, de vous envoyer chez moi à midi. Or, il est à ma montre (et ce disant il tira de son gousset l'aJOTreux petit oignoâ dont

j*ai parlé déjà), il est à ma montre midi et cinq minutes ; cinq minutes ! Eh ! eh ! Holà ! Philippe ! cria-t-irderechef dans la maison. Où êtes-vous donc niché Y «►

Le personnage ainsi appelé s'avança à pas lents fet vint se planter à la porte avec une mine si sérieuse et un regard si solennel, que, si nous n'eussions pas été en plein midi, j'aurais cru infailliblement que M. Reiszmehl avait évoqué un esprit.

Philippe, ainsi se nommait cette apparition , était un garçon très- grand et très-mince, que son extrême iliàigreur faisait paraître encore plus long qu'il ii'étàit réellement. Ses cheveux d'un blond clail', tirant siir le jaune, séparés par une raie droite sur le milieu de sa tôte^ pendaient en touffes naturellement fi'isées sMv ses tempes, et, vus de loin, faisaient assez bien l'eàët d'uii petit toit de paille. Soit que cette frisure lie S'accordât pas du tout avec la physionomie de Philippe, soit que l'expression grave et solennelle de ses traits jurât tout à fait avec ses longs membres oscillants, toujours est-il que le personnage, dans son ensemble, avait quelque chbse d'excessivement comique.

Ainsi m'apparut sur le seuil de la porte Philippe, mon futur préposé, et il avait, soit dit en passant, les bras si longs, qu'il eût pu facilement, sans se baisser, dénouer ses jarretières, dans le cas où il en aurait eu.

« Philippe I lui demanda M. Reiszmehl, pourquoi le comptoir est-il donc toujours ainsi bart ouille d'eau-devie 1 Je ne saurais le tolérer plus longtemps. 3p vous ai fourni bien assez de toi*chons et d'épongés. Eh! eh! \e bois se galit par là, et la bonne eau-de-vie de viiigt-six degrés se gaspille. »

Philippe tourna vivement la tête à gauche, vraisemblablement par humilité, et aussi, comme il était beaucoup plus grand que le patron, pour n'être pas forcé de le regarder en face de trop haut. Alors il ouvrit sa large bouche et d'une voix basse et lente, comme je n'en avais jamais entendu de pareille :

« BJotisieur le patron, dit-il, c'est par inadvertance. Je

venais de mesurer là de Teau-de-vie , lorsque la petite chienne s'est mise à pousser de tels hurlements, que j'ai dû sortir précipitamment, pour voir ce qu'elle avait.

— Ah I ah ! hum 1 hum ! interrompit M. Reiszmehl. Qu'est-il arrivé à la pauvre Fanny î

— Oh! rien, monsieur le patron, répondit Philippe; seulement elle était couchée près de la fenêtre au soleil, et voilà qu'un nuage est survenu , qui a, fait de l'ombre , et la chose a déplu à la pauvre béte.

— Allons, allons, dit M. Reiszmehl, c'est bien, le soleil va reparaître tout à l'heure. Voici notre nouvel apprenti, continua-t-il en me montrant à Philippe. J'espère, Philippe, que vous lui ferez le meilleur accueil, et que vous le mettrez peu à peu au courant de tout ce qu'il doit apprendre. »

Philippe releva la tète un instant pour m'envisager un peu de haut en bas, mais il la retourna bientôt à droite, et assura M. Reiszmehl qu'il ferait tout son possible pour me former de son mieux.

'M. Reiszmehl rentra dans son bureau, et je suivis mon nouveau préposé dans une petite pièce, formant l'arrièreboutique, où il se mit aussitôt en devoir de me donner ses premières instructions.

Je dus d'abord endosser les manches qu'avait confectionnées pour moi la bonne demoiselle Gertrude ; puis Philippe me donna un tablier vert dont je me ceignis les reins, et je ne pus me défendre de penser alors à cette excellente personne et à ce qu'elle ne manquerait pas de dire, si elle pouvait me voir dans un pareil accoutrement.

Le premier art auquel m'initia Philippe fut cet art si noble et si indispensable qui consiste à confectionner des cornets de papier. Comme j'en avais appris déjà chez ma tante les premiers éléments, ce travail ne me coûta aucune peine, et je m'en tirai fort proprement. J'eus bientôt fait de remarquer les différences de formes et de grandeurs de ceux qui étaient usités dans le commerce de M. Reiszmehr, et lorsque le patron vint, à une heure

précise, nous appeler pour diner, il fut visiblement surpris et fort satisfait de mes progrès : aussi déclara-t-il que je ne tarderais pas à devenir un habile praticien.

Je fus placé à table en face de la sœur du patron, Mlle Barbara Reiszmehl.

Je la connaissais déjà par ses apparitions quotidiennes à la fenêtre du jardin. Cette bonne et digne personne n'en était plus à son printemps, et de la fraîcheur et de la vivacité de la jeunesse il ne lui était guère resté qu'une volubilité de langue qui m'étonna.

Elle se montra avec moi fort affectueuse, et, toUt en mangeant sa soupe, elle me conta une foule d'histoires de ma grand*mère, de mes tantes et de quantité d'autres personnes, qui servaient comme d'accessoires à ses récits.

Le patron, au contraire, fut extrêmement silencieux, ce qui ne me suggéra aucune mauvaise idée de son intelligence ou de sa bonté à mon égard. Aussi bien, pour peu qu'il eût imité la loquacité de sa sœur, nous aurions eu grand'peine à nous mettre un seul morceau sous la dent : car, lorsque Mlle Barbara touchait à quelque point important de ses histoires, ce qui n'arrivait, hélas! que trop souvent, la bienséance nous faisait un devoir de laisser en repos nos couteaux et nos fourchettes, pour lui donner toute notre attention. C'est du moins ce que faisait Philippe, et il passa plus de la moitié du dîner à écouter la digne- demoiselle, la bouche ouverte, sans manger ni parler. Il est vrai de dire que par un tel procédé il s'était poussé fort avant dans ses bonnes grâces; mais je persiste à penser aujourd'hui encore que cette habitude courtoise ne contribua pas peu à augmenter sa maigreur.

Le repas fini, Philippe tira sa révérence à M. Reiszmehl et à Mlle Barbara, et nous nous retirâmes.

L'après-midi fut consacrée tout entière à me faire faire quelques pas de plus dans la pratique du méjier. J'appris alors des choses singulièrement belles et utiles, par exemple , à vendre au détail de Thuile et du vinaigre.

BOUHQDE ET COMPTOIR. 2

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Mais il y arait un certain mouvement de Qiain savant et hardi pour rejeter dans le vase le trop-plein de U mesure. Philippe Texécuta devant moi à plusieurs reprises, et j*eus beaucoup de peine à l'attraper. Il m'enseigna encore la manière de peser le café, le sucre, etc., sans frauder les pratiques et sans nuire au patron.

Tout à coup mon jeune instructeur s'esquiva dans la pièce voisine, qui était celle où nous avions dîné. J'entendis à plusieurs reprises la voix de Mlle Barbara, qui parlait bas, et mon oreille fine et exercée saisit trèsdistinctement un petit bruit de tasses, qui me prédisposa aux plus douces espérances. Mais, pour moi du moins» ces espérances ne se réalisèrent point.

Quant à Philippe , il me fut évident qu'il venait de rendre visite au café de Mlle Barbara : car, quelque soin

Su'il eût pris en rentrant de' s'essuyer les lèvres avec le essus de sa manche, il n'avait pourtant pas réussi à £aire disparaître certaines petites taches brunes, qui s'étaieiit fixées aux deux coins de sa bouche,

Cq panque d'égards pour ma personne me fut naturellement asâëz pénible; car enfin je pouvais aujour-* d'hui ejïcore être considéré comme un hôte, plus que eomme w ftpprenti. Mais je fis alors une remarque , ^à 9ion bien grand étop^ement : c'est que mon bon patron n'avait pa3 été plus invité que pioi à prendre le café. Bien iplu»^ cQiSQme il d^anda un peu plus tard à sa sœur si elle f png^ait à lui en apprêter, celle-ci lui déclara tout net qu'aile q'qu avait pas le temps. Oh I alors il me yint à l'esprit dei» idées tout à fai^ étranges, et, si j'avs^s reconnu tout d'abord ^n Mlle Barb^a une personne considérable, je ne pus m'eq^p^cher, après cet inçideut, de considérer Philippe avec une respectueuse admiration, il fallait qu'il posséd&t ie bien gprands talents et de rares connaissances, pour iivoir ainsi le p^^ sur le patron.

Le soir, vers huit heures, M. Ilei3Z|nehl ôta ses franches et sa veste, qu'il aocrocha à m grand çlpu derrière son pupiti*e ; il posa i$m bonae^ de coton isur up p^tit monstre de pierre, qui ^| ^m If po^la, et doçt il ta-»

pota deux ou trois fois les joues d'un air amical ; après quoi, fermant la porte du bureau, il revêtit l'élégant costume dans lequel il faisait ses visites matinales au jardin, rabattit son chapeau fort avant sur son front, et compléta sa toilette par \xa grand jonc d'Espagne à pomme d'argent; enfin il prit congé de Mlle Barbara, non sans jeter dans la boutique un dernier regard investigateur, poussant çà et là quelque tiroir qui était resté ouvert, ou avalisant un baril qu'on avait trop reculé et qui ne se trouvait plus à ralignement. En passant près de moi, il me regarda un instant à travers ses lunettes, me fit un signe de tête et me demanda comment je me trouvais du métier. Arrivé à la porte de la boutique, il appela l'afireux roquet, la petite Fanny, dont j'ai déjà parlé. La pauvre bête avança en se dandinant et accompagna son maître jusque devant la maison, puis elle revint en toute hâte,

Philippe me donna à nettoyer quelques mesures d'huile en fer-^blanc. Quant à lui, pendant que je me livrais à cette occupation, il disparut de nouveau dans la pièce voisine, d'où il ne revint qu'à neuf heures, pour me faire voir pomment se fermaient les volets de la boutique. Cela fait, il prit une grande lampe de cuivre, l'alluma, et lions montâmes nous coucher. Je dois ajouter, il est vrai, que Ton m^avait servi préalablement dans la boutique un frugal souper, consistant en une tartine de beurre et un verre de bière.

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