‹ Boutique et comptoirChapitre 6 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Un voisin.

L'intérieur de la maison Reiszmehl n^était guère moins sinistre que ses dehors. Figurez-vous une série de chambres dpnt pas une n'était de plain-pied avec l'autre, et reliées entre elles par une quantité de petits escaliers qu'il fallait monter ou descendre pour y pénétrer. Ces escaliers étaient vieux, en bois brun, avec des rampes sculptées, et craquaient à chaque pas. Puis c'étaient , à chaque tournant, des figures singulières en bois, qui se dressaient subitement devant vous et avaient l'air de ricaner à votre nez. Aussi ne faut-il pas trop m'en vouloir, si, la première fois que je montai ces escaliers étranges, je reculai devant toutes ces figures qui semblaient vivre et s'animer à la lueur vacillante de ma lampe. Ce qui donnait à tout cela un aspect plus sinistre encore, c'étaient de petites fenêtres rondes ou carrées, qui, presque de toutes les chambres, prenaient jour sur les escaliers, et que l'éclat de la lumière faisait reluire comme autant d'yeux de feu.

Je dois l'avouer, j'avais un peu peur. Involontairement je pensais toujours à ce soldat de pierre au long nez, qui se dressait devant la maison, et il me vint à l'esprit, je ne sais comment, une idée extravagante, qui me poursuivit en rêve toute la nuit, à savoir que toutes ces figures de bois de l'escalier avaient autrefois, à minuit, engagé une lutte avec le soldat de pierre, qui primitivement avait eu, lui aussi, sa place dans la maison , et l'avaient relégué devant la porte.

Arrivé sur le palier du premier étage, Philippe passa outre rapidement, et, comme je le questionnais sur cette partie de la maison, il me répondit d'un air indifférent

qu'elle- était inhabitée. Au second étage, il se remit à marcher lentement et me montra en passant les chambres à coucher du patron et de Mlle Barbara.

Les nôtres étaient au troisième étage, où Ton arrivait par un vieil escalier tournant. Une mince cloison les séparait. Mon lit était adossé au mur extérieur, et le toit s'inclinait par-dessus amoureusement. Il fallait que Farchitecteeûteuune grande prédilection pour la sculpture : caries solives même du toit étaient chargées d'ornements et de bas-reliefs peints. Tout un petit monde de figures grotesques d'hommes et de monstres ricanait autour de ma couché. La fenêtre donnait sur la ruelle qui nous séparait de la maison voisine, ruelle étroite, de trois pieds de large au plus, ce qui la faisait paraître d'en haut plus profonde et plus sombre encore, car les deux maisons étaient considérablement élevées. En face de cette fenêtre s'en trouvait une à peu près pareille dans la înaison voisine, et, vu la faible distance, on pouvait facilement se donner la main de l'une à l'autre.

Il y avait dans la première pièce, celle où couchait Philippe, un petit poêle. Mon collègue se donna la peine d'y allumer un peu de feu. Mais ce semblant de feu dans une grande pièce, c'était à peu près, sans comparaison, comme la tartine de beurre de mon souper dans mon estomac : aussi avançâmes-nous nos chaises tout contre le poêle, et nous nous mîmes à causer.

Philippe, toujours grave et solennel, m'exposa les principes généraux du commerce. Il me parla de la vente, vente au comptant, vente à crédit ; combien il était difficile de pousser l'une sans l'autre, combien plus encore de garder entre les deux la juste mesure.

Nous en étions là de cet intéressant entretien , lorsque nous fûmes subitement interrompus par des sons étranges qui partaient du dehors, juste en face de notre fenêtre. On pouvait les prendre pour une sorte de chant, mais ils ressemblaient fort aussi aux hurlements d'un gros chien. Je dressai l'oreille et rega»dai mon collègue d'un air interrogateur ; mais lui , d'une

mine piteuse 6t inquiète , me dit avec sa voix la plus lugubre :

« Ah ! c'est notre voisin, le sieur Burbus, qui vient de rentrer.

— Le sieur Burbùsî demandai-jô. Quel est ce personnage?

— Oh ! répondit Philippe avec angoissé, vous n'apprendrez que trop tôt à le connaître ; certainement vous allez le connaître à l'instant. Entendez-vous? »

En ce moment, des coups retentirent à notre fenêtre, et nous entendîmes aussitôt une forte voil de basse-taille, qui criait d'un ton jovial :

Œ Hé ! mons Philippe ! Mon jeune cadet aux longues jambes ! Noble génie du commerce !»

Les coups redoublèrent devioletice, et bientôt la même voix cria d'une manière plus distincte :

« Ouvrez-donc vos longues oreilles, chevalier de la triste figure !»

Philippe s'était déjà levé.

Comme je lui demandais tout bas ce que cela signifiait, il haussa ses épaules pointues, de manière à leur faire rejoindre, ou peu s'en fallut, ses longues oreilles, et passa dans la chambre â côté, où il ouvrit sans tnût dire la fenêtre située au pied de mon lit.

« Bonsoir, monsieur Ëurbus !

-T- Monsieur le docteur Burbus!,je vous ai déjà dît cent fois de m'appeler monsieur le docteur Btirbus.

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le docteur Burbus ?

— Voici, mon très-cher, répondit la voix de bassètaille d'un ton plus amical. Vous m'obligeriez infiniment de me prêter un peu de bois et de charbon. Il fait un froid diabolique, et j'ai oublié ce matin de donner dés ordres à la bonne, 6u plutôt je lui ai donné de l'argent .pour me faire cette petite emplette, et l'étourdie a oublié m^commission. Tenez, voici mon sac de nuit ; faitesmoi le plaisir de le garnir im peu. »

A ces mots, quelque chose tomba sur le plancher de

BOUTIQUE ET COMPTOm. ^ 31

ma chambre, et Philippe revint aussitôt vers moi, tenant à la main un sac de nuit si malpropre, qu'il était facile de voir qu'il avait dû servir mainte et mainte fois à l'usage qu'on réclamait de lui ce soir encore. Moii collègue se baissa en soupirant vers le poêle, fourra dans le sac quelques morceaux de charbon, et, |)renant une bûche de bois sous chaque bras, porta le tout au voisin.

Sur ce, la voix de basse cria :

« Merci, jeune homme! »

On ferma les fenêtres de part et d*autre, et les chants discordants de tout à Theure recommencèrent de plus belle ; mais ils nous arrivaient un peu étouffés, et nous n'y primes plus garde.

Je regardai Philippe avec curiosité. J'aurais voulu savoir pourquoi il avait si promptement satisfait à l'indiscrète demande du sieur Burbus ; et pourtant, en voyant son air rêveur et mélancolique, en entendant le monologue auquel il se livrait à demi-voix, je n'osai point l'interrompre.

« Oui, murmurait-il, c'est encore ma mort ! Il faut qu'il me laisse en paix pourtant, il le faut ! Je veux tout dire, tout.... Tout? ajouta-t-il en poussant un profond soupir. Non, non, je ne le puis pas. Ëarbar.... »

Ici, il s'interrompit, et je restai dans le doute s'il voulait dire barbare ou Barbara. Il jeta un regard inquiet vers la fenêtre et parut visiblement ému. Parler lui eût fait quelque bien ; épancher son cœur devait assurément le soulager. Aussi, après un profond soupir et sans attendre que je le questionnasse, se mit-il à m'adresser de lui-même ces paroles :

« Lorsque je vins dans cette maison, il y a de cela trois ans, je fus logé dans cette chambre-ci, et je la trouvai tout à fait de mon goût. Je passais toute la journée à travailler, car j'avais à cette époque plus de passion encore qu'aujourd'hui pour le commerce d'épicerie. J*affectionnais mes cornets de papier et je restais volontiers des heures entières à faire glisser entre mes doigts des grains de café et de riz, tout heureux de leur bonne qualité.

c La chambre en face était encore inoccupée ; elle servait de débarras. Or, un certain jour, je vis qu'on en ouvrait les fenêtres ; on Favait débarrassée de tous ses vieux meublei^ et on en balayait le plancher à fond. J'appris que la pièce venait d*étre louée à un étudiant en médecine, qui sortait des bancs de l'Université et avait l'intention de vivre ici tranquillement pendant un certain temps, afin de préparer son examen.

« L'idée de ce voisinage me souriait assez. Vu la faible distance qui séparait nos fenêtres, je rêvais déjà maint entretien sérieux de l'une à l'autre avec le jeune docteur, et je me proposais particulièrement d'approfondir par là ma connaissance des herbes, car nous faisons aussi de l'herboristerie.

« Mais, bon Dieu du ciel ! il s'emménagea, le croiriezvous ? il s'emménagea avec trois volumes. Un étudiant avec trois volumes ! Il apportait en revanche une douzaine de pipes, avec un immense verre à bière, quelques armes tranchantes et, que pensez- vous encore ? un squelette humain !

« La bonne de la maison m'a raconté que sa dame, à la vue de cet horrible objet, était tombée en faiblesse, et avait sommé l'étudiant de déloger sur-le-champ, sur quoi celui-ci lui avait ri au nez et avait gardé la chambre.

« C'était chez lui un parti pris, et rien ne put Ten faire démordre. On s'adressa à la police, mais la police répondit qu'il n'y avait rien à faire. A peine instruit de cette réponse, M. Burbus déclara en riant qu'il ne demandait pas mieux pour sa part que de quitter ce vilain nid à rats, mais que son squelette le trouvait si fort de son goût, qu'il irait en tout cas faire sa cour à la maîtresse de la maison, pour obtenir d'elle une prolongation de bail.

« Saisissez-vous, je vous le demande, saisissez-vous l'infernale pensée? Aussi, voilà notre voisine en proie aux crises les plus inquiétantes, et je ne fus occupé presque toute une journée que de peser pour elle du camphre

et de l'esprit de corne de cerf. Mais M. Burbus resta et, le croiriez-Yous ? il réussit à se concilier Tamitié de la dame, grâce à un événement des plus tristes pour nous.

« Il y avait déjà^ longtemps que Mlle Barbara vivait en assez mauvaise intelligence avec notre voisine , et , comme leurs chambres à coucher étaient en face l'une de l'autre à l'étage inférieur, il avait été souvent question d'en faire murer les fenêtres. En effet, la dame d*en face prétendait que Mlle Barbara était sans cesse à l'épier de sa chambre.

c Quoi qu'il en soit, peu de temps après l'emménagement de M. Burbus, un matin que j'étais en train de passer tranquillement ma jaquette, j'entendis tout à coup un cri épouvantable qui partait de l'étage inférieur.

« C'était la voix de Mlle Barbara, et le cri qu'elle avait poussé était si perçant qu'on avait pu l'entendre dans la moitié de la ville. Le patron demande aussitôt du sel ammoniac et de l'eau froide, et je vous laisse à penser si je fus leste à descendre. Oui, et, dans le troublç où j'étais, je m'oubliai- jusqu'à pénétrer dans la chambre à coucher toute grande ouverte de Mlle Barbara. Là, je fus témoin d'une scène effroyable.

c Mlle Barbara reposait, les yeux à demi fermés» siu* un fauteuil près de la fenêtre. Elle était, figurez-vous, à peine vêtue, et sa main, convulsivement crispée, avait saisi le cordon, qui maintenait le rideau levé à moitié.

« Je regarde vers la maison voisine, et que vois-je à la fenêtre ouverte de la chambre en face ?... Le squelette de M. Burbus ! L'horrible squelette avait le col enveloppé d'une longue cravate noire ; un grand drap blanc flottait sur ses épaules, et de sa bouche qui ricanait sortait un billet, où étaient écrits ces mots : Bonjoury chère sœur ! »

« Je courus à la police ; mais quand je revins avec un agent, le squelette avait disparu , et tout ce que put faire pour nous le digne agent, ce fut d'autoriser la maltresse de la maison voisine à mettre le sieur Burbus immédiatement à la porte. Mais elle n'en fit rien , non, elle n'en

fit rien, et, à mon grand efiroi, le damné Burbus resta son locataire.

«Vous pouvez bien penser que, dans le commencement, je ne fis pas la moindre attention à mon redoutable voisin. Je tenais ma fenêtre close, et, quand il passait devant la boutique, je ne manquais jamais de détourner la tête.

« Mais à quoi cela servit-il t II avait jeté ses visées sur moi, Dieu sait pourquoi, et il n'y avait pas de ruse à laquelle il n'eût recours pour lier connaissance avec moi et m'engager à lui parler. Combien de fois vint-il à la boutique acheter du tabac ! combien de fois lui donnai-je ce qu'il demandait, sans lui dire un mot ! Mais telle était sa perversité, qu'il ne perdait pas une occasion de me parler des choses les plus horribles, des cadavres qu'il avait disséqués et dont il avait enlevé la peau. Et il me faisait de tout cela de si affreuses peintures, que, de dégoût et d'horreur, je ne pouvais de toute la journée me mettre un morceau de viande sous la dent. Pour comble de méchanceté, c'était le plus souvent avant midi qu'il me persécutait de ces histoires. Bref, je ne pouvais me débarrasser de lui.

« Un jour, nous eûmes ensemble une aventure, mais bah ! les détails ne sauraient vous intéresser. »

Ici Philippe s'arrêta tout court et sembla lutter contre un souvenir pénible.

« Qu'il vous suffise de savoir, reprit-il, qu'à dater de ce jour je me vis forcé d'ouvrir ma fenêtre , bon Dieu ! et d'entretenir avec ce monstre des relations de bon voisinage. N'avez-vous jamais îu l'histoire de cette Vierge pure, qu'on enchaîna dans l'antre d'im monstre dont elle était forcée de bourrer la pipe et d'apprêter le café? Cette histoire est justement la mienne. A dater de ce jour-là, je dus, moi aussi, m'inquiéter du tabac et du café de ce démon, car il m'avait espionné et il avait dans les mains une preuve contre moi. Barbar.., !

— Mais, répondis-je à mon infortuné collègue , ne fîtes-vous donc rien pour vous arracher à la domination du docteur Burbus ? »

Philippe, à cette question, croisa les mains sur ses genoux poinlus , et d'une voix troublée :

« Hélas! dit-il, je ûs tout mon possible, comme vous Valiez voir. Un jour, après un long combat intérieur, je me décidai à lui dire, comme il me demandait de nouveau du tabac et du café, qu'il devrait bien d'abord me faire la grâce de solder ^on aUcien compte.

a Que fit-il ? Un soir que, tranquillement appuyé contre ma fenêtre ouverte, je lui montrais iine figure franchement.amicale, et que j'étais prêt à lier avec lui un entretien qui nous réconciliât, il me montra tout à coup une grande bouteille , sur laquelle on pouvait lire en caractères fort distincts : Eau forte. Puis , posant cette bouteille sur le rebord de. sa fenêtre, il me lança un regard terrible.

« Je n'avais encore aucun soupçon de ce qii^il voulait faire. Je le vois alors prendre une grande seringue en verre et l'emplir du contenu de la bouteille. Cela fait, il la place devant lui, s'arme d'une longue pipe, et prenant alors la seringue, le croiriez-vous î il la dirige contre înoi. Je ne fais ni une iii deux, je me rejette en arrière en poussant un grand cri et ferme violemment la fenêtre. Dieu ! je connaissais l'individu. Il m'aurait infailliblement aveuglé pour le restant de mes jours.

« A partir de ce temps-là, ajouta Philippe, je n'ai plus osé lui rien refuser, et je veux seulement voir combien de temps encore le ciel supportera un tel monstre. Cependant voici dix heures, et Mlle Barbara a donné Tordre exprès qu'il n'y ait plus à cette heure une seule lumière allumée dans la maison. Il 6st donc temps de nous mettre au lit. ».

Cette conclusion était aâsez de mon goût ; toutefois , avant de me glisser sous ma couverture, j'examinai encore un instant la grotesque compagnie sculptée qui environnait mon lit , et me divertis ifbrt des formés étranges de toutes ces petites figures.

36 BOUnOUK KT COMPTOIR.

Page 1