Traduction Stœcklin
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caresses de mon âme. Je vous aime trop pour pouvoir vous Técrire... » — « Gomme tout est vide et désert quand vous n'êtes pas là ! Je pense sans cesse à vous avec les sentiments du plus brûlant amour... Que je serais malheureux si je ne vous avais pas ! » Et passant au tutoiement (du reste beaucoup moins significatif en Allemagne qu'en France) : « Je voudrais pouvoir t'écrire très délicatement combien je t'aime, et je t'aime tant que je ne puis le dire... toi, mon amour, toi ma divine Clara ! »
Mais n'exagérons rien. Les différentes nuances de l'amour, de Tamitié, de l'affection ne sont pas aussi exactement marquées par les mots en Allemagne qu'en France ; et ces sentiments divers se mélangent aussi et se confondent plus volontiers dans Fâme d'un Allemand que dans celle d'un Français. Si « l'amitié amoureuse » a un pays d'origme, ce doit être celui de Brahms. Jusqu'à nos émotions, nous prétendons, nous Français, tout classer et définir avec précision, et ces ambiguïtés nous déplaisent. Nous voulons toujours savoir où notre cœur nous mène. Qu'importe à une âme de Germain ? Son rêve a besoin de ces indécisions.
Et puis Brahms est un artiste et il écrit à une
autre artiste. En pareil cas, une certaine exaltation du sentiment est de rigueur. Soyons assurés que Brahms n'hésitera pas à user d'expressions exagérées ou même qui déplacent la vérité pour donner plus d'allure à son style, et en même temps pour complaire à son amie en fournissant un aliment à ce besoin confus de tendresse et d'idéal qu'elle a si souvent manifesté devant lui. Malgré la netteté apparente de ses déclarations, je ne suis pas convaincu que Brahms ait surtout aimé d'amour cette Clara Schumann, pour laquelle il éprouva, sans aucun doute, l'affection la plus profonde de sa vie. Il me semble que cet homme si réservé, ce craintif et ce farouche indépendant n'eût jamais osé avouer un sentiment de cette nature, s'il l'avait ressenti vraiment dans toute sa violence. Il eût mis peut-être quelque pudeur aussi à briguer la place de son ami et protecteur vénéré dans le cœur d'une femme qu'il savait si fidèle à la mémoire du grand homme. Enfin, plus tard aurait-il aussi effrontément rapproché les noms de Robert et de Clara Schumann dans cette exclamation : « Toi et ton mari fûtes les plus belles expériences de ma vie, sa plus grande richesse, sa plus noble signification » ?
Brahms éprouva d'abord pour Clara Schumann une grande reconnaissance de l'avoir si généreusement soutenu à ses débuts dans la vie artistique. Puis il l'admira comme musicienne, comme pianiste, comme interprète de ses œuvres. 11 fut touché de son malheur et de son dévouement au pauvre fou qu'était devenu son génial mari. Il apprécia ses talents de ménagère, son esprit pratique dans l'organisation d'une vie difficile et dans l'éducation de sept enfants sans père. Elle devint à ses yeux la femme idéale, celle peut-être qu'il aurait voulu rencontrer libre, et qu'il aurait alors épousée avec joie, mais si elle avait eu quinze ou vingt années de moins. Elle fut pour lui celle dont il aurait voulu, et qu'il ne pouvait plus vouloir, celle dont l'image s'interposa pour des comparaisons fâcheuses toutes les fois qu'il fut sur le point d'aimer d'autres femmes, celle qui l'empêcha d'aimer, mais qu'il n'aima point de cet amour où le désir commande. Il lui donna son cœur et lui voua un culte, mais en poète qui ne s'attache à une réalité que comme à un symbole de ses aspirations. Elle fut certainement sa Muse, et c'est le rôle le plus incontestable qu'elle joua dans sa vie : « Je mets ces jours-ci au net, écrit-il, le
premier mouvement de mon concerto (op. i5) et je fais un tendre portrait de toi qui sera l'adagio Sous mes meilleures mélodies je devrais
écrire : de Clara Schumann ».
Pour ce qui est de Clara elle-même, c'est une femme à la fois positive et extrêmement sentimentale, de cette sentimentalité vague qui se ^ prend elle-même pour objet. Elle estime en Brahms un ami sûr et dévoué qui lui a rendu, à l'époque la plus troublée de sa vie, les plus délicats services. Elle trouve de plus auprès de lui l'occasion de rêver, de s'émouvoir, de dire des mots tendres, de parler de son âme et de sa soif d'idéal; ces épanchementsdu cœur lui sont absolument nécessaires et l'occupent beaucoup plus que l'homme à qui elle se confie. Ils la reposent de ses soucis domestiques, de ses affaires, de , ses tournées de concerts. Elle ne néglige point pour autant ses intérêts pratiques : c'est une femme de tête et d'ordre. Ses succès de pianiste lui rapportent d'importants bénéfices : elle sait les préparer. Elle ne sacrifiera jamais une recette assurée, ni non plus les applaudissements du public, à une question de sentiment. En 1872 elle apprendra la mort de sa fille Julie au moment de donner un concert à Heidelberg. Elle
jouera tout de même, et sans rien dire aux autres artistes, de peur de les troubler. Mais, les affaires terminées, elle écrira à Brahms : « Puisse le beau printemps, puissent les rossignols chanter sous ta fenêtre et t'inspirer de magnifiques mélodies ! Pense à moi parfois, à moi qui reste ta fidèle Clara. » En réalité, elle n'a aimé profondément que son mari et pour lui elle a eu tous les dévouements ; elle lui a sacrifié jusqu'à son « travail », jusqu'à son piano, jusqu'à ses succès, quand il fallait qu'il eût le silence pour composer. Elle ne l'oubliera jamais; jusqu'au bout elle lui restera fidèle. En Brahms même, c'est quelque chose de son souvenir qu'elle retrouve. Son affection pour le jeune artiste est autant d'une mère que d'une amie : « Je l'aime comme un fils », dit-elle. Elle voudrait le marier; elle sent qu'il a besoin d'un foyer ; elle le lui dit en 1862 : « Tu es jeune encore, tu trouveras ton repos. Tu te marieras, tu trouveras ton bonheur. » Elle revient souvent sur ce sujet : « Prends donc une jeune et jolie femme, avec un peu d'argent ! Ce serait délicieux ! » Vraiment si l'amitié de Clara Schumann pour Brahms 'Sut qr^Jque peu teintée d'amour,
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ccst cranioar bien pâle et bien peu exigeante A la mort de Schumann (29 juillet i856), les artistes qui s'étaient réunis autour de lui à Dusseldorf se séparèrent. Dietrich - partit pour Bonn, Joaclîim pour Hanovre, Grimm^ pourGôttingen, et, tandis que Clara Schumann, après un court séjour en Suisse, se fixait à Berlin, Brahms acceptait les fonctions de professeur de musique de la Cour et de directeur de la Société de Chant à Detmold. 11 resta ainsi deux ans au service du prince de Lippe.
C'est ici que se place pour la première fois dans la jeunesse de Brahms une véritable histoire d'amour. Pendant un séjour qu'il fit auprès de son ami Grimm à Gôttingen, Brahms connut une jeune fille, Agathe de Siebold, dont le père était professeur à T Université. Agathe était jolie, vive, intelligente, instruite, douée d'une voix
1. Brahms adorait les enfants. Il savait les amuser ; et il s'amusait kù-mème beaucoup avec eux. Il avait tout naturellement une afrectioa particulière pour les enfants de Sciiuraann, et c'est à leur intention qu'il écrivit et publia en i858, sans nom d'auteur et sans numéro d'oeuvre, ses Volkskinderlleder (Chants populaires pour les enfants).
2. Albert Ilermann Dietrich, né le 28 août 1829, un des élèves préférés de Schumann, grand ami de Brahms.
3. Julius Otto Grimm, né à Pernau, en Livonie, le 6 mars i8'27, qui devint directeur du Cc-ecilien Verein de Munster (Westphalie).
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agréable, et elle chantait les lieds de Brahms avec beaucoup d'expression, surtout quand elle était accompagnée par l'auteur. Pendant deux mois d'été, les deux jeunes gens (Brahms avait alors vingt-quatre ans) se virent continuellement. L'automne venu, ils se séparèrent et commencèrent à correspondre ensemble. Brahms composa pour Agathe quelques lieds et un Chant de fiaii" cailles (plus tard détruit) pour soprano solo, chœur de femmes et orchestre, sur un poème de Uhland. Au jour de Tan, Brahms vint pour une semaine à Gôttingen, revit 7\gathe, et déjà le bruit se répandait que les fiançailles se feraient bientôt. Mais Brahms ne se déclarait toujours pas d'une façon nette. Grimm intervint alors et avertit son ami qu'il devenait nécessaire de prendre un parti. Brahms n'était pas riche : il songea sans doute qu'en se mariant si jeune il compromettait son avenir de musicien. Il n'hésita point et battit promptement en retraite. Avec un peu plus d'argent, eût-il épousé Agathe? C'est fort peu probable. Brahms aimait trop son indépendance. Ce n'est point qu'il ait rompu avec Agathe sans regret. Sa décision lui coûta quelque peine. Il n'oublia point celle qu'il avait réellement aimée de tout l'amour dont il était
cafpable. C'est en pensant à elle qu'il écrira plusieurs de ses lieds les mieux inspirés, notamment le fameux Amour éternel (Ewige Liebe), op. 43, n° I, dont la dernière phrase, en 5J majeur, est une réminiscence d'un thème du Chant de fiançailles ; et — touchante mais un peu puérile allusion — dans le sextuor en sol majeur la seconde idée du premier mouvement sera construite sur les notes Z«, sol^ la, si, mi (en allemand : A, G, A, H, E) qui rappellent le nom de la bien-aimée.
Ne plaignons point Agathe; Brahms eût été vraisemblablement un fort médiocre mari. Du reste, après quelques fâcheuses aventures, elle finit par épouser un brave homme, qui, dit-on, la rendit très heureuse.
Cependant Brahms venait de composer et de faire exécuter le Concerto en ré mineur pour piano et le Trio en si majeur pour piaMc> et instruments à cordes, œuvres très importantes dont il sentait toute la valeur et qui ne trouvèrent auprès du public, et même de la plupart des artistes, qu'un accueil des plus froids. 11 semble que ce double échec ait vivement affecté Brahms et qu'ill'aitamenéà s'éloigner de plus en plus des , voies suivies par les révolutionnaires de Weimar.
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Le Concerto en ré mineur et le Trio en si majeur trahissent, en effet, sinon dans le détail de l'écriture, au moins dans l'allure générale, dans le ton du discours musical, dans l'exaltation des sentiments exprimés, l'influence de Liszt et de ses amis. Brahms croit sans doute s'apercevoir alors qu'il n'est point né pour les grandes passions ou les grandes fantaisies romantiques et le désordre apparent de leurs manifestations. Il se reprend, il précise et condense son inspiration. Il l'enferme dans des formes de plus en plus nettement déterminées. G''est la fin, pour lui, de la période de « Sturm und Drang » qu'il a d'abord traversée. C'est la fin de sa première jeunesse. A vingt-cinq ans, Brahms est presque devenu un sage.
Après deux années passées à Detmold, Brahms trouva que la vie de Cour ne lui laissait pas assez de loisirs pour composer, et il revint dans sa ville natale, où il demeura de 1859 ^
Un de ses amis et admirateurs, le musicien hambourgeois Théodore Avé Lallement, s'était
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mis en tête en 1861 de le faire nommer chef d'orchestre de la Société Philharmonique de Hambourg. Mais il n'y réussit point. Stockhausen, rillustre chanteur, fut élu. Brahms, un peu dépité, prit le parti d'aller chercher fortune à Vienne.
En novembre 1862, Brahms écrit à son ami J. O. Grimm : « M'y voici! J'y suis installé, à deux pas du Prater et je puis boire mon vin où Beethoven a bu le sien. » Et il donne son adresse : Jagerzeil, Novaragasse, 89, II, 2.
Brahms se trouva tout de suite « chez lui » à Vienne et tout de suite le Prater lui plut infiniment avec son animation si diverse. Il y flânait pendant des heures entières. Cependant il n'oubliait point sa patrie : il l'aima toujours d'un amour fidèle et il y eût bien volontiers accepté quelque situation officielle. Ses concitoyens ne lui offrirent jamais la direction d'aucune société musicale. Ce fut une grosse déception pour Brahms. 11 soufl'rit de ce dédain. L'estime des gens de son pays lui eût été plus précieuse que toute marque d'approbation venue d'ailleurs. Il espéra longtemps être rappelé à Hambourg. Il se lassa d'attendre. Mais il ne se résigna jamais complètement, et ce n'est qu'à son corps
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défendant qu'il finit par s'établir définitivement à Vienne.
Les programmes avec lesquels il se fit connaître dans la ville de Mozart, de Beethoven et de Schubert comprenaient la Fantaisie chromatique de J.-S. Bach, les Variations en mi bémol, op. 35, de Beethoven, la Fantaisie en ut majeur, op. 17, et le Concerto sans orchestre, op. 14, de Schumann. Et, parmi &es propres œuvres, Brahms choisit, pour les exécuter lui-même, le Quatuor avec piano en la majeur, op. 26, les Variations sur un thème de Haendel, op. 24, et la Sonate en fa mineur, op. 5. Il trouva également l'occasion de faire jouer son Quatuor en sol mineur, op. 25 Ql^on Sextuor, op. 18, ce dernier le
'' soir même du jour où, dans l'après-midi, Wagner avait conduit des fragments de la Tétralogie et de Tristan. « Gela sonna comme une délivrance! »
' écrit dans ses mémoires le trop partial Hanslick. Le succès de Brahms fut assez grand pour qu'on lui offrît presque immédiatement la direction du chœur de la Singakademie. Brahms, qui était reparti à Hambourg pour son anniversaire de naissance (7 mai i863), revint à Vienne en août pour prendre possession de ses nouvelles fonctions. ♦
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Il ne les conserva qu'une année, mais, dans ce court espace de temps, il eut Toccasion de manifester d'une façon très précise ses prédilections artistiques. Le programme de son premier concert était ainsi composé : une cantate de Bach (« Ich hatte viel Bekùmmerniss »), VOpferlied de Beethoven, quatre lieds populaires de Heinrich Isaac (xvi® siècle), et le Requiem pour Mignon de Schumann. Par la suite, il monta surtout des œuvres de Bach, de Haendel, de Beethoven, de Schumann, et aussi de maîtres plus anciens tels que Giov. Gabrieli, Eccard, Schûtz, etc.
En juillet 1864, Brahms donnait sa démission, voulant sans doute se réserver plus de loisirs pour composer, mais désirant aussi conserver l'indépendance nécessaire pour voyager à sa fantaisie : c'était son grand plaisir.
Le voilà parti pour Baden-Baden, où il retrouve Clara Schumann. De là, il se rend en Suisse. Il séjourne à Winterthur chez le compositeur Th. Kirchner.
Il passe l'hiver de 18ÔD-66 à Garlsruhe où il se rencontre avec Hermann Lévi et le graveur AUgeier. En avril 1866 il se retrouve à Zurich avec Th. Kirchner, avec le pianiste Gottfried Keller,
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avec Billroth, le fameux chirurgien, dont ramitié lui devint de plu«s en plus précieuse. Après un voyage à travers la Suisse il revient à Zurich où il passe tout Fhiver. C'est là qu'il écrivit la plus grande partie du Requiem allemand sous l'impression encore toute récente de la mort de sa mère. Il avait eu la douleur de la perdre en février i865.
Depuis 1864, I21 mère de Brahms, la vieille Johanna, s'était séparée de son mari. Son fils lui-même le lui avait conseillé. La différence iVdigQ et d'humeur avait rendu intolérable la vie commune entre les deux époux. Ce ne fut pas sans chagrin que Brahms crut devoir intervenir pour faire cesser une situation déplorable. Johanna survécut peu à des émotions trop fortes pouf sa nature si impressionnable. Quelques mois plus tard, elle succombait des suites d'une attaque. Brahms accourut alors immédiatement à Hambourg. Il allait chercher son père, l'amenait près du lit où reposait le corps de celle qui n'était plus et, unissant la main du vivant et celle de la morte, il exigeait cette suprême, mais illusoire réconciliation.
A ce moment, Brahms eut très vivement Timpression de sa solitude morale. « Je n'ai plus
de mère; il faut me marier », disait-il. Il regretta d'avoir lai«ssé trop vite échapper l'occasion qui s'était présentée quelques années plus tôt. Qu'était devenue Agathe? La pauvre jeune fille avait perdu son père, et, restée sans ressources, elle avait été obligée de s'expatrier, d'accepter une place d'institutrice en Irlande. Dans les lettres de Brahms à Grimm, quelques mots mélancoliques évoquent le souvenir du bonheur entrevu et manqué.
Brahms reprend ses voyages; et voici, bientôt, une grave nouvelle : son père songe à se remarier avec une certaine Caroline Schnack, âgée de quarante et un ans, deux fois veuve déjà et mère d'un garçon de seize ans. Johannés, trèi ému, revient en hâte à Hambourg. Il voit la veuve. Elle a bon visage : elle est active et prudente ménagère. Elle rendra le vieux Johann Jakob heureux : elle l'a déjà conquis par ses talents de cuisinière. C'est une maîtresse femme qui, pour le bien commun, prendra les rênes du gouvernement domestique et ne les laissera pas flotter entre les mains un peu molles de son mari. Voilà le foyer familial reconstitué. Johannes donne une pleine approbation au projet de son père et le mariage de Johann Jakob avec
Caroline Schnack est célébré en mars 1866, un an après la mort de la pauvre Johanna. Brahms fait un beau (;adeau aux nouveaux mariés. Il adopte joyeusement sa nouvelle mère et son nouveau frère « le second P^ritz », comme il l'appelait. Maintenant, quand il reviendra à Hambourg, il aura son chez soi familial. Il oublie son souci, il s'apaise, il est presque heureux.
Et puis il y avait une autre famille où Brahms était toujours reçu comme Tenfant de la maison, où il retrouvait les soins, les attentions, la tendresse dont il éprouvait impérieusement le besoin. Jamais il n'avait cessé de rendre régulièrement visite, tous les ans, à sa vieille amie Clara Schumann.
Malheureusement, vers 1868, les relations des deux artistes, sans être interrompues par aucun malentendu profond, changèrent quelque peu de caractère. Les filles de Clara, en grandissant, avaient pris sans doute quelque ombrage de TafFectueuse confiance que leur mère accordait à Brahms. Elles voulurent être les seules conseillères écoutées; et Clara Schumann subit, sans s'en apercevoir, leur influence. Brahms, de son côté, avec les années et le succès, avait perdu de sa première timidité. Il imposait davan-
tage son amitié, et aussi ses manières un peu rudes. Maintenant ses grosses plaisanteries, ses manies, son sans-gêne agaçaient parfois Clara Schumann. D'autre part, Brahms, qui voyait l'illustre pianiste se fatiguer en d'interminables tournées de concerts, se préoccupait de sa santé alors très ébranlée ; mais il ne sut pas lui faire accepter, en usant des précautions indispensables, l'idée d'un repos utile. Au début de 1868, il lui écrivit une lettre assez maladroite, dont elle fut certainement vexée. Une artiste si fêtée ne pouvait accepter sans chagrin, sinon sans révolte, l'idée de ne plus jamais paraître en public, et de renoncer prématurément à une carrière des plus brillantes : Clara Schumann n'avait pas encore cinquante ans. En lui présentant trop brutalement ce remède radical à une situation inquiétante, dont il s'exagérait la gravite, Brahms avait manqué de tact.
Ajoutons que Brahms, qui fut toujours d'une humeur très lunatique, avait alors des raisons particulières de se montrer bourru, grognon, irritable, en fin de compte fort déplaisant de toutes manières. Ne s'était-il pas épris des charmes, fort séduisants, paraît-il, de Julie, la troisième fille de Clara, âgée alors de vingt-trois
ans, celle même à qui il avait dédié, quand elle avait seize ans, ses variations à quatre mains sur un thème de Schumann. La jeune fille, qui devina ses sentiments, ne les encourageait point; et lui-même se rendit compte qu'il rêvait d'une union irréalisable. Il n'en souffrait pas moins. Quant à Clara Schumann, elle ne semble pas s'être inquiétée autrement de ce qu'elle considjérait comme une fantaisie sans conséquence. Elle dut cependant éprouver quelque peine à sentir que quelque chose des admirations et de la tendresse de son cher Johannes lui était enlevé, ou du moins se partageait désormais entre la vieille amie et la jeunesse triomphante de sa fille.
Vers le milieu de juillet 1869, Brahms apprit de Clara Schumann elle-même la nouvelle que Julie était fiancée au comte Victor Radicati di Marmorito. « Il paraissait, raconta Clara, ne s'y être point attendu et resta tout interloqué. » Clara ne se montra-t-elle point, par dépit, un peu cruelle? Quoi qu'il en soit, ce fut une ; grande émotion pour Brahms et il mit du temps à s'en remettre. Cette déception fortifia son pessimisme à Tégard des femmes dont il avait toujours redouté l'abord et qu'il ne savait
pas manier, et, longtemps encore, elle projeta sur son amitié pour Clara Schumann une ombre qu'il s'efforçait loyalement d'effacer ^
Le II mai 1872, Brahms perdit son père. Dès lors il reporta sur sa belle-mère les attentions qu'il avait e«ies jusque-là pour ses parents. Il pourvut à ses besoins et à ceux de son fils, « l'autre Fritz » ; et de temps en temps, il passait quelques jours auprès d'elle. Quand plus tard, il reviendra diriger certaines de ses œuvres à Hambourg, il ne manquera jamais d'amener à la répétition ou au concert M""® Caroline et de lui offrir le bras pour la conduire à sa place, faisant dans la salle une entrée qu'il ne lui déplaisait pas de rendre un peu solennelle.
En mai 1867, Billrotli avait été appelé à Vienne comme professeur et premier directeur de l'Institut de chirurgie. Brahms avait bientôt rejoint son ami. Cette année même la direction de la Société Philharmonique de Hambourg était devenue vacante par le départ de Stockhausen et, encore une fois, on n'avait point songé à