I. Julie devait mourir en 1872, tuberculeuse
Brahms. Le souvenir de cette nouvelle déconvenue fut certainement pour quelque chose dans la résolution que prit notre compositeur, en 1872, de se fixer à Vienne pour le reste de ses jours.
Il y vécut heureux, entouré d'un petit groupe de fidèles : Hanslick, Goldmark, Briill, Nottebohm, Mandyczewski, Kalbeck.
Depuis les premières exécutions du Requiem allemand en 1868, sa réputation était devenue universelle en Allemagne ; son nom était presque populaire.
De 1871 à 1874 il conduisit les concerts de la Société des Amis de la Musique.
En 1877 il reçut de l'Université de Cambridge et en 1881 de l'Université de Breslau le titre de docteur « honoris causa ».
En 1886 le gouvernement prussien le nomma Chevalier de l'ordre « pour le mérite » et membre de l'Académie des Beaux-Arts de Berlin ; et en 1889, sa ville natale, s'apercevant enfin de l'injustice dont elle avait fait preuve à son égard, lui offrit la bourgeoisie d'honneur.
En 1896 il devait figurer sur la liste des associés étrangers de notre Académie des Beaux- Arts.
Au printemps Brahms quittait souvent Vienne pour l'Italie. Pendant des années il passa l'été en Suisse, plus tard ce fut dans une « cure d'air » très aimée des Viennois, à Ischl.
A partir de 1881, il alla tous les ans passer quelques jours à Meiningen, invité par Hans de Bïilow, qui était devenu son grand admirateur, et reçu avec toutes sortes d'égards à la cour ducale. Ce Hans de Bùlow, qui en 1867 écrivait en parlant des œuvres de Brahms : « Pour moi, ce n'est pas de la musique », et encore : « Que m'importent les Br,'s? Brahms, Brahmiiller, Brambach, Bruch, Bragiel, Breinecke, Brietz? Ne parlons plus d'eux... Le seul qui m'intéresse est BrafF! » le même Hans de Bùlow, en quête ^ sans doute d'une nouvelle religion artistique depuis sa rupture avec Wagner, avait fini par jeter son dévolu sur Brahms. « Bach, Beethoven et Brahms! » tel était le mot d'ordre, le cri de ralliement, et les musiciens de la chapelle ducale, sous la conduite de leur remarquable chef, menaient ardemment la lutte à travers l'Allemagne. Les Concertos de Brahms, ses Symphonies^ ses Ouvertures et ses Variations sur un thème de Haydn formèrent la partie la plus importante du répertoire de concert de Biilow^
et de ses « Meininger ». Un jour, Bùlow n'hésitn point à libeller ainsi un programme : « Concert d'abonnement du 3 FÉVRIER 1884. PrcTuièrc partie : 3« Symphonie de Johannes Brahms. — Deuxième partie : seconde audition de la 3* Symphonie de Johannes Brahms. » Et il fit en effet exécuter Tœuvre deux fois de suite*. Brahms connut alors la popularité véritable. Il l'avait longtemps attendue : elle le grisa un peu. Ce n'était plus le jeune Brahms si timide, si réservé, ou du moins la timidité du Brahms d'aujourd'hui se manifestait d'une autre manière, par l'exagération de la confiance en soi ou plutôt des gestes, des paroles, des attitudes qui Texpriment. Maintenant, quand il entrait au milieu d'une assemblée d'artistes, Brahms avait l'allure sans façon d'un homme qui brutalement impose sa supériorité, d'un homme qui sent toute la force de ce fait indéniable : une renommée positive, — que cette idée n'abandonne point un seul instant, et qui n'a pas la politesse d'attendre que les autres s'en souviennent.