I. Pour être tout à fait exact, disons que le programme
comportait cinq numéros, et que la symphonie de Brahms y figurait sous le deuxième et le quatrième.
Quelle que put être parfois la mélancolie de ses pensées intimes, Brahms fut de ceux qui acceptent la vie sans révolte. Lorsque, en 1896, il se sentit atteint d'un mal qui devait être incurable, il sembla tout d'abord ne rien perdre de son entrain et de sa bonne humeur. Du moins il luttajusqu'au bout pour conserver la confiance en sa belle santé.
« Une chose qui, chez Brahms, m'enchante autant que sa bonne humeur, disait Hanslick trois ans plus lot, c'est son étonnante santé. A soixante ans, il ne se souvient pas d'avoir été une seule fois malade dans toute sa vie. Il marche comme un étudiamt, et dort comme un enfant. » Et Widmann raconte que, lorsqu'il le recevait chez lui, c'était, certes, une joie pour tous, mais aussi une fatigue : car son étonnante vitalité, physique et morale, finissait par surmener tout le monde autour de lui. Dès l'aube il fallait l'accompagner dans de longues courses à travers la campagne ; après quoi c'étaient les séances de musique, les repas, les visites, de nouveau la promenade ; puis le soir les cause-
4a BRAHMS
ries interminables, les discussions, les projets, les enthousiasmes, les plaisanteries, tout cela jusqu'assez tard dans la nuit ; et après avoir dormi quelques heures, n'importe où, n'importe comment, au besoin sur un sofa, Brahms était prêt à recommencer; et il réveillait ses amis de bon matin pour une nouvelle journée aussi bien remplie que la précédente.
Sa belle santé I Elle lui avait permis jusqu'alors de repousser les images de la mort toutes les fois qu'elles se présentaient à son esprit sous une forme trop impressionnante. Il avait pleuré les parents ou les amis perdus sans trop faire retour sur lui-même, sans penser à sa propre fin. Il avait vécu jusqu'à soixante ans comme un enfant ou du moins comme un homme jeune et plein de vie pour [qui l'idée de mort n'a point encore de sens. Cette bienheureuse ignorance, il va chercher, malgré les défaillances du corps, malgré le mal qui ruine visiblement l'organisme, à la prolonger encore. Il se raidira contre les premières atteintes de Tennemie. Il cherchera à s'étourdir. Il multipliera ses sorties, ses visites aux amis, ses dîners en joyeuse compagnie ; plus que jamais on le verra au théâtre, au concert, dans
tous les lieux où le bruit, les lumières, le mouvement peuvent le divertir et chasser la crainte qu'il ne veut s'avouer.
Un jour enfin il est bien forcé de reconnaître qu'il est malade, et de consulter. Il passait alors Tété à Ischl. Le médecin diagnostique une maladie de foie, et l'envoie se faire soigner à Garlsbad. Bien que fort souffrant déjà, Brahms écrit en septembre à Hanslick : « Je suis reconnaissant à mon mal de m'avoir fait connaître enfin le célèbre Garlsbad. J'ai le bonheur de jouir ici d'un temps magnifique, comme si nous ne l'avions pas eu déjà tout l'été. Avec cela, j'habite une charmante demeure et je m'y trouve avec les gens les plus aimables. »
Le mal cependant augmentait. Quand Brahms revint à Vienne, les médecins se prononcèrent définitivement : c'était un cancer. Brahms était perdu : lui seul l'ignorait encore. Il voulut continuer ses promenades quotidiennes ; mais sa démarche devenait très pénible. Il ne put bientôt plus sortir qu'en voiture. Il se sentait maintenant bien mal et avait de terribles pressentiments.
Il assista, le 2 janvier 1897, au concert du Quatuor Joachim, où son Quintette en sol majeur fut
exécuté avec un succès extraordinaire. Il se montra le 7 mars au Concert Philharmonique. Il n'était déjà plus que Tombre de lui-même : « On commençait, raconte Hans'lick, par la symphonie^ de Brahms en mi mineur. Aussitôt après le premier morceau, ce fut une telle tempête d'applaudissements que Brahms dut paraître au bord de la loge directoriale et saluer le public. L'ovation se renouvela après chacun des quatre morceaux ; et, après le final, elle menaça de s'éterniser. Un sentiment de profond respect et de douloureuse sympathie avait envahi l'assemblée entière et nous avions tous l'impression très nette que, dans cette salle, nous applaudissions pour la dernière fois le pauvre maître aimé... »
Peu de temps après, Brahms dut renoncer complètement à sortir de chez lui : ses jambes ne pouvaient plus le porter. Les médecins faisaient tout pour éviter de ravir à leur malade l'espoir de la guérison. Quatre jours avant sa mort, il écrivait encore courageusement à sa belle-mère, sur une carte, au crayon : « Chèrfr mère, j'ai du me recoucher un peu et, à cause de cela, je n'écris pas facilement. Mais n'aie aucune inquiétude. Il n'y a rien de changé et, comme d'habitude, j'ai seulement besoin de patience. »
Le 2 avril, il perdit toute conscience et le lendemain, à 9 heures 3/4 du matin, il s'éteignit <loucement.
Théodore Billroth, Hans de Biilow, et Clara Schumann, trois die ses amis les plus chers et^e -ceux qui avaient le mieux compris son art, l'avaient précédé de peu de temps dans la tombe.
Trois jours après sa mort, le 6 avril 1897, Brahms fut enseveli à côté de Beethoven, et non loin de Schubert, dans le « Bosquet des artistes »,
Nous venons de raconter la vie de Brahms. C'est une vie tout unie : elle tient en peu de pages. Elle n'est point traversée de très grandes passions. En de longues périodes elle est paisible et douce, — ce qui ne veut point dire que cette existence si calme, en apparence au moins, n'offre aucun mystère à pénétrer.
Les différents historiens de la vie de Brahms ne s'entendent pas sur le caractère de l'homme. Les uns voient en lui surtout un timide et un tendre. D'autres au contraire l'accusent de sécheresse. « Un animal à sang froid ! » disait Mottl. D'autres enfin insistent sur la violence et la brutalité d'un tempérament qu'il ne serait arrivé qu'à grand'peine à contenir dans de certaines limites.
11 peut y avoir du vrai dans ces diverses interprétations, et il nous parait bien en effet
que la nature de Brahms fut complexe et mélangée.
Si Ton ne voit en lui que le célibataire endurci qui, presque jusqu'à la fin de sa vie, conserva les habitudes de sa jeunesse, aimant à manger et à boire avec de joyeux compagnons, ne manquant ni une promenade au Prater, ni une « première » au Burgtheater, manifestant en toute occasion une bruyante gaîté, et prenant goût indéfiniment aux divertissements qui ne retiennent d'ordinaire que les tout jeunes gens, on peut juger qu'il ne se montrait guère difficile dans le choix de ses plaisirs et qu'il les voulait surtout nombreux et violents. Nous l'imaginons ainsi volontiers, quand nous nous le représentons tel qu'il fut physiquement dans la dernière partie de sa vie, envahi par un embonpoint que sa petite taille accusait encore davantage, la tête grosse et enfoncée dans les épaules, les yeux petits et bridés, une grande barbe et une forte moustache en broussaille. avec quelque chose de la grâce de Téléphant, « épanoui en grossièreté, entre son cigare qui le précède et un petit hérisson qui le suit », comme nous le montre la caricature d'un spirituel Viennois.
Mais pensons au jeune blondin, imberbe, ou
tout rasé, avec son visage d'ange, et sa voix lÎLitée « qirune jeune fille aurait pu embrasser sans rougir ! ». Il est certain que sous ce corps qui devint épais et qui eut des exigences très prosaïques, se cachait une âme douce, tendre et timide, une âme d'enfant. La correspondance de Brahms avec Clara Schumann nous la révèle en partie. Nous savons quels rapports affectueux il entretint avec sa belle-mère et avec quelle délicatesse il ne se contentait point de lui assurer le nécessaire, mais l'obligeait encore à accepter de l'argent pour ses plaisirs et pour ceux de son fils : il paya ainsi plusieurs fois de beaux voyages à « Fautre Fritz ». Il fut le plus fidèle et le plus dévoué des amis. Lors d'un de ses séjours en Italie, un de ses compagnons s'étant cassé la jambe, il n'hésita pas à rester auprès de lui jusqu'à complet rétablissement. Sa bourse fut toujours ouverte aux artistes qu'il savait dans rembarras. Un jeune musicien manquant un jour de l'argent nécessaire pour faire monter un opéra qu'il avait composé, Brahms lui envoya la somme désirée avec ce simple mot : « Pour moi, je n'en ai pas besoin. Vous me la rendrez à l'occasion, si vous le pouvez ! »
Brahms avait du cœur. C'était un bi'ave homme
5o BRAHMS
I et un honnête homme, une nature rude, mais ! afFectueuse. Et il éprouvait au plus haut degré le besoin d'être aimé. A certains égards il sem- » blait né pour la vie familiale. S'il ne s'est point marié, il l'a regretté toute sa vie. Du reste, il a expliqué, à sa manière, pourquoi il est resté garçon : « A l'époque où je me serais le plus volontiers marié, mes compositions étaient sifflées ou du moins accueillies très froidement. Je supportais cela très bien, parce que je savais exactement ce qu'elles valaient et ce qui en ^ adviendrait dans l'avenir. Et lorsqu'après de tels \ échecs je rentrais dans ma chambre solitaire, ça n'allait pas trop mal. Mais s'il avait fallu, à de tels moments, me p^résenter devant une femme, voir ses yeux interrogateurs anxieusement dirigés sur moi, et si j'avais dû lui dire : « Encore une fois, ça n'a pas marché », — voilà ce que je n'aurais pas pu tolérer. Et, en effet, quelque amour qu'une femme eût éprouvé pour moi •t quand même elle aurait, comme on dit, cru en moi, elle n'aurait jamais pu tout de même avoir la certitude de ma victoire finale. Et si elle avait voulu me consoler... ah ! je ne peux pas y penser, quel enfer c'eût été alors pour moi ! » Beaucoup de timidité et d'orgueil à la fois, il n'y a rien
L'HOMME 5i
pour paralyser davantage les manifestations extérieures du sentiment. Il n'en faut pas davantage pour comprendre que Brahms se soit vite découragé de toute entreprise matrimoniale. Et puis, une nature affectueuse n'est pas nécessairement — n'est peut-être pas souvent — une nature très passionnée. Or un artiste ne se marie point comme un autre homme et, pour risquer cette grande aventure qu'est toujours un mariage dans une vie comme la sienne, pour risquer de croupir dans la misère et de ne point écrire les chefs-d'œuvre dont il rêve, il laut qu'il soit entraîné par une violente passion. Cette passion irrésistible, Brahms ne l'éprouva jamais. C'est ce qui explique la nature très particulière de ses rapports avec Clara Schumann. Brahms est de cette espèce d'hommes, plus affectueux justement que passionnés, qui ont pour leur mère une telle tendresse, qui vivent avec elle dans une telle intimité de pensées et de sentiments, qu'il ne peut être question pour eux du mariage. Comme Ta fort bien indiqué Litzmann, un lien de ce genre unissait Brahms si étroitement à Clara Schumann, comme à une mère ou à une sœur aînée, qu'il ne put donner entièrement son cœur à aucune autre femme et qu'il
préférait à toute autre cette façon de le donner Si donc il vécut en solitaire, ce ne fut ni un indifférent, ni un égoïste.
Brahms détestait le monde. Il ne se plaisait qu'avec ses intimes, dans les derniers temps avec Billroth, Hanslick, l'éditeur Simrock, le compositeur Johann Strauss. Avec eux, il aimait à se retrouver au vieux restaurant du « Hérisson rouge ». Avec eux, il était familier, cordial, joyeux. Aux autres il cachait sa vraie nature, son vrai caractère sous un voile de brusquerie, d'humeur agressive et de sarcasmes. N'est-ce point à lui qu'on prête ce propos ? Il sortait d'un salon et, se retournant gracieusement avant de franchir la porte : « S'il est ici quelqu'un que j'ai oublié de blesser, aurait-il dit, je lui en fais toutes mes excuses. » Il y a bien de la brutalité dans cette boutade. Si l'anecdote ne parait point très vraisemblable, elle donne au
f moins une idée très exacte de l'opinion qu'on se faisait à Vienne des manières de Brahms.
En réalité, Brahms n'attaquait que pour se défendre, pour sauvegarder son indépendance à laquelle il tenait par-dessus tout.
1 , Dans le fond, il n'avait pas l'instinct combatif. Et il le prouva à l'occasion de l'interminable
querelle entre Wngnériens et « Brahmines » (c'était le nom qu'on donnait ^ux partisans de Brahms). Les Wagnériens accablaient Brahms de sarcasmes, ils le traitaient de vieux pédant, de maître d'école; ils lui refusaient toute inspiration ; ils le déclaraient sec et sans émotion, terre-à-terre et prosaïque. Brahms ne se fâcha ■ jamais. Une seule fois il mit sa signature, à côté de celles de J. Joachim, de J. O. Grimm et de B. Scholz, au bas d'une protestation assez ridicule contre les principes de la musique de l'avenir, au nom des saines traditions du grand art classique (18G0). Il le regretta sans doute. Car les Brahmines n'avaient réussi qu'à fournir une nouvelle matière aux plaisanteries de leurs adversaires. Mais en maintes occasions, Brahms manifesta son estime pour l'œuvre de Wagner. .• C'est surtout la musique de Liszt qu'il n'aimais pas. S'il ne se rendit jamais à Bayreuth, on com< prend aisément pourquoi : sa présence y eût été l'objet de trop de commentaires, et quelle situation délicate pour ce timide ! Il connaissait pourtant à merveille les drames wagnériens, et la partition des Maîtres Chanteurs ne le quittait jamais. En Suisse, où il vit souvent les Wesendonck, il s'intéressait fort à tout ce qu'ils
lui racontaient de Wagner. M"* Wesendonck lui montra les premières esquisses de Tristan et une sonate de piano en manuscrit et M. AYesendonck la partition du Rheingold écrite de la main de Tauteur. Brahms considérait, paraît-il, avec un profond respect ces curieux souvenirs.
Il faut dire que Wagner n'usait pas de la même bienveillance quand il jugeait Brahms. Il écrivit de lui que ce « n'était pas un esprit allemand », que lorsqu'il avait en tête la matière d'un quatuor ou d'un quintette « il vous servait cela comme une symphonie », que sa mélodie était « filandreuse » ; il parlait de ses petits bouts de thèmes « hachepaillés », et il lui refusait « toute originalité » dans l'invention. « Je connais, disait-il, de ces artistes réputés, que vous rencontrerez dans la mascarade des concerts, aujourd'hui avec la figure d'un chanteur des rues, demain sous la perruque alleluiatique de Haendel, un autre jour accoutrés à la juive comme un joueur de czardas, parfois enfin déguisés en purs symphonistes, en mal d'une Dixième ! »
A ces attaques Brahms ne répondit jamais rien.
Il savait ce qu'il valait, mais il n'aimait pas le
crier sur les toits et il n'appuyait pas le sentiment de son mérite propre sur le mépris de tous ses rivaux. C'était un homme raisonnable et non le fou passionné que fut Wagner. II était modeste, si la modestie n'exclut pas, implique même une juste appréciation de soi-même. D'aucuns penseront qu'il manquait de génie, si le génie du moins est apparenté avec la folie ou avec la passion tumultueuse et sans frein. La vie de Brahms ressemble trop à celle d'une foule de bons bourgeois allemands, très pondérés, très équilibrés : et voilà qui lui fait du tort. Nous n'imaginons pas volontiers qu'un artiste puisse être si sage, si tranquille, si peu différent du commun des mortels. Et il y a si peu de roman dans l'existence de Brahms !
Ses affections, ses espoirs, ses chagrins, ses mélancolies, ses joies, rien n'y sort de Tordinaire. Il a beaucoup aimé ses parents. Il a témoigné une tendresse filiale à ses deux premiers protecteurs, Robert et Clara Schumann, — et à Clara peut-être quelque chose de plus, Il fut attaché à ses amis. Il pleura ceux qu'il vit disparaître. Il souffrit du vide relatif d'une existence qui ne pouvait être entièrement remplie par l'art auquel il avait voulu la consacrer.
Mais il eut aussi (outre ses joies d'artiste), ses plaisirs, un peu lourds et sans grande délicatesse, pour racheter ses ennuis et ses peines. Qu'y a-t-il en tout cela qui dépasse grandement la mesure de l'humanité moyenne, de riiumanité médiocre ?
Je sais bien que quelques-uns de ses admirateurs ont tenté de dramatiser la psj^chologie de Brahms, d'y introduire, non pas du romanesque, mais plus et mieux, du tragique. Ils ont parlé d'un conflit émouvant qui se serait élevé en sa conscience entre les éléments contradictoires de sa nature et aurait fait de son existence, en apparence si unie, un perpétuel combat, un déchirement intérieur de tous les instants. Ils ont insisté sur l'opposition des deux hommes que fut Brahms et dont l'un renia toujours l'autre, sans pouvoir le réduire à Timpuissaïice : le rêveur épris d'idéal d'un côté, le jouisseur fortement attaché à la matière de l'autre. Et alors, ils nous l'ont montré profondément malheureux avec « ses besoins de tendresse rentrés, sa mauvaise humeur et la résignation à une vie mentale incomplète, sa timidité jalouse, qui veut donner le change par un abord escarpé et des manières bourrues, et cette passion qui doit
se contenter d'aventures vulgaires, et ce rêve d'un foyer exquis et de toutes les délicatesses qu'on sait bien un peu ridicules lorsqu'on a un gros ventre et qu'on est un goinfre, destiné à mourir d'avoir trop bu et trop mangé... alors que pourtant on mourait tous les jours un peu de n'être pas aimé ! »\
Sans doute ce portrait de Brahms n'est pas tout à fait inexact. Mais n'est-il pas poussé au noir ? Ne nous donne-t-on pas pour de cruelles angoisses et de violents désespoirs ce qui ne fut peut-être qu'un peu d'humeur noire? L'homme qui aurait éprouvé de telles tortures morales en aurait exprimé quelque chose d'abord dans ses œuvres, — qui, malgré tout ce qu'on cherche à en tirer aujourd'hui par des interprétations excessives, ne semblent point traduire une telle exaltation de vie intérieure, — ensuite dans ses actes, et nous savons à quel point l'existence de Brahms ressembla peu à celle d'un martyr de la lutte entre la chair et l'esprit.
Avec une âme si troublée, comment aurait-il trouvé la tranquillité d'esprit nécessaire pour se livrer, comme il le fit, en véritable érudit, à