W. Ritter
l'étude de la Bible, de la littérature allemande^ de l'histoire générale, pour donner libre cours à ses petites manies de collectionneur, pour parcourir le monde en touriste toujours alerte et toujours curieux, pour se répandra ainsi au dehors de tant de façons diverses ?
11 voulut se distraire, dira-t-on, de terribles préoccupations qui lui auraient rendu la vie intolérable.
Mais justement il arrivait trop facilement à se distraire; et voilà de quoi Ton devient incapable quand on est bouleversé par les grandes tempêtes du cœur.
Suivons-le dans ses voyages en Italie, avec ses amis, descendant de préférence dans les bons vieux hôtels où l'on peut vivre sans façon, « échangeant certain jour un baiser d'adieu avec la nièce de son hôtesse, toujours levé dèsl'aube,^ et couché dès le crépuscule », toujours prêt à partir en course, secouant l'indolence de ses compagnons, réveillantleur ardeur d'un bon mor, s'enthousiasmant pour les chefs-d'œuvre de l'art comme pour les beautés de la nature, admirable fourchette et buveur intrépide, est-ce là un homme malheureux, rongé par un souci cuisant? Quelle bonne plaisanterie !
Il a ses moments de tristesse, ses moments d'ennuis, ses sombres retours sur lui-même, comme tout le monde. Mais cela n'a rien de tragique. Et comme il les oublie facilement î
Il rencontre un joli visage et le voilà touj guilleret. A Rome, il va jusque s'éprendre de la cuisinière de son ami Widmann : on le plaisante. Quand la belle Mora paraît pour servir à table, son maître lui annonce que Brahms est sur le point de demander sa main : « Sono Romana, répond-elle fièrement, nata al Ponte rotto, dove sta il tempio da Yesta, non sposero mai un barbaro ! » ^ Et tout le monde de rire ! Ce sont là les amusements des compagnons de Brahms et de Brahms lui-même, — amusements d'un cœur vraiment détaché de tout grave souci.
Billroth, voyageant avec Brahms, écrit à Hanslick : « Quel rêve ! La Sicile ! Taormina ! Cinq cents pieds au-dessus de la mer mugissante ! La pleine lune ! Le parfum des orangers! Des cactus à fleurs rouges au pied de rochers colossaux! Des forêts de palmiers, d'orangers, de citronniers ! Le sommet neigeux de TEtna et son panache de feu ! Avec cela un vin des envi-
I. « Je suis Romaine, née au Ponte rotto, là où se trouve le temple de Vesta, je uépouserai jamais un barbare. »
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rons de Syracuse, le monte Venere ! Johannes est fou d'enthousiasme \ \\ y a dans la vie des moments extraordinaires! »
Ces moments, soyens-en sûrs, Brahms les chercha et les trouva plus d'une fois.
Heureux et malheureux, Brahms le fut tour à tour, comme la plupart des hommes, mais sans que le malheur ait occupé dans sa vie une place prépondérante, sans que Tamertume de ses réflexions sur la destinée humaine semhle avoir gâté irrémédiahlement ses plaisirs d'éternel Toyageur, d'artiste, ou seulement de jouisseur.
Mais il avait, comme beaucoup d'Allemands, cette tendance à mélanger à son amour très positif des biens matériels de ce monde un regret nostalgique de l'idéal abandonné, — regret intermittent qui, surtout, comblait les vides entre les heures de joie. Il fit de cette mélancolie d'une nuance très particulière la matière de son art et c'est en quoi il fut grand : car il eut le privilège d'exprimer ainsi, mieux qu'aucun autre musicien peut-être, l'un des traits caractéristiques de l'âme germanique.