Gué, quai
tant, et ne le celle point : si bien que le roy, l'ayant sceu, m'en fit dire quelques motz par M. du Halde, de patienter, qui estoit son premier vallet de chambre, et le plus digne qui eust ny qui aura jamais ceste charge, et qui aimoit autant les honnestes gens et faisoit pour eux, et estoit fort mon grand amy. Je dis tousjours que j'estois fort serviteur du roy ; et rien que cela ne disois.
c Monsieur, frère du roy, me fit parler pour estre à luy, car il m'aymoit naturellement; et ne faut point doubter que, sans sa mort, je l'eusse suivy. Que maudicte soit-elle qui me le ravit, et à d'autres honnestes gens qui avoient mis sus luy leur confiance comme moy !
c La Ligue se remue. M. de Guyze, qui aussi m'aymoit fort, m'en parle assez sobrement, sans déclairer contre qui il en vouloit ; je fus aussi sobre en responce. Sur ce, je me résoulz de vendre tout si peu de bien que j'ay en France et m'en aller * servir ce grand roy d'Hespaigne, très illustre et noble rémunérateur des services qu'on luy faict, sans aucunes importunitez ni sollicitations, mais par son sage advis et juste considération et son seul mouvement. Et, sur ce, je songe et discours en moy. Je le propose de le bien servir, car il n'y a voit coste ny ville de mer que je ne sceusse, despuis la Picardie jusques à Bayonne, et du Languedoc jusqu'à Grâce en Provance, fors la Bretaigne, que je n'ay jamais guières veu. Et, pour mieux m'esclaircir en mon faict, j'avois de fraiz faict encor quelque nouvelle reveue par aucunes villes, faignant que j'y
1. Presque tout ce qui suit, jusqu'à la un de l'alinéa, est raturé de manière à être rendu illisible sur le ms. 3264. Nous donnons ce passage d'après le ms. 6694.
allois passer mon temps, ou que je voulois armer un navire pour envoyer en cours ou y aller moy-mesme. Bref, j'avois si bien joué mon jeu que j'avois descouvert une demy-douzaine des villes de ces costes, fort prenables par des endroicts très facilles que je sçavois et que je sçay bien encores, et pensois servir en ces occasions si bien le roy d'Espaigne que je ne croyois pas moins tirer de mes services que de très grandes récompenses de luy, et en biens et en dignitez. Avant que de me bannir de France, je voulois vendre mon bien et en faire tenir l'argent par banque, ou en Italie ou en Espaigne, que j'avois assez practiquez pour y avoir quelque cognoissance, et de longtemps, par les voyages qu'y avois faict. Je m'estois proposé aussi (comme quand j'en discourus au conte de la Rochefoucaut) seulement de demander congié au roy, pour n'estre dict transfuge, par un de mes amis, pour me retirer ailleurs où je me trouveras mieux qu'en son royaume et me desmettre du serinant de subject. Je croy qu'il ne m'eust sceu desnier de ma requeste, car un chascun est libre de changer de terre et s'en aller eslire ailleurs d'autre. Mais tant y a, s'il me l'eust refusée, je m'en fusse allé, ni plus ni moins qu'un vallet qui se fasche avec un maistre et le veut quitter lui demande congié ; s'il ne luy veut donner, il n'est point repréhensible s'il le prend de luymesme et s'en va prendre autre maistre. beaux discours humains que je faisois ! Et, sur le point de les accomplir, la guerre de la Ligue s'esmeut et s'eschauffe de telle façon que nul ne veut faire d'acquetz de terres, estans fort en hasard alors pour les garder ; nul ne se veut desgarnir de son argent ; ceux qui m'avoient pro-
mis d'avoir mon bien s'excusent. D'aller en estrange terre sans moyens, ce sont abus et grandes misères, pour les avoir pratiquées. Mais, en y ayant, aussi vous y faictes voz besongnes comme vous voulez.
c Ce ne fut pas tout; car, en ma plus belle vigueur et gaillardise pour mener encor les mains, un meschant cheval malheureux, un jour en s'acabrant villainement, se renversa sur mqy, me brisa et fracassa tous les raings, si que j'ay demeuré quatr' ans dans le lict, estropié et perclus de mes membres, sans me remuer qu'avec toutes les douleurs et tourmens du monde, ou à me remettre un peu de ma santé, qui n'est telle encor ny sera jamais comme ell' a esté, pour servir jamais roy ny prince, ny accomplir le moindre de mes dessains que j'avois auparadvant projecté. Ainsi l'homme propose et Dieu dispose. Possible que, si je fusse venu au bout de mes attentes et propositions, j'eusse faict plus de mal à ma patrie que jamais n'a faict renégat d'Alger à la sienne. Dont j'en fusse esté maudit à perpétuité, possible, de Dieu et des hommes 1 . Dieu faict tout pour le mieux, par quoy en soit loué. Yoylà que font les despitz et mescontentemens 2 . »
Dans la préface de la première rédaction de ses écrits, il revient encore sur cette malheureuse chute de cheval, malheureuse pour lui, mais heureuse pour nous et sa renommée, car ce fut dans le long repos qu'elle lui imposa que, pour se distraire de ses souf-
1. Ces cinq dernières lignes ont été biffées sur le ms. 3264.
2. T. V, p. 206 et suiv. Ailleurs (t. VII, p. 231 et suiv.), il s'élève contre l'idée de patrie inventée par les Romains, et il se livre à une comparaison scatologique tellement dégoûtante que nous ne pouvons songer à la reproduire.
frances, il se mit à écrire ses souvenirs, et il nous Ta raconté d'une façon touchante et poétique.
« J'estoys cecy escrivant dans une chambre et ung lict, assailli d'une malladie, si cruelle ennemie qu'elle m'a donné plus de mal, plus de douleurs et tourmans que ne receut jamais ung pauvre criminel estandu à la gesne. Hélas! ce fut ung cheval malheureux, dont le poil blang ne me présagea jamais de bien, qui, s' estant renversé sur moy contre terre, par une très rude cheute, m'avoit brisé et fracassé tous les raings. De sorte que j'ay demeuré l'espace de troys ans et demy perclus et estropié de mon corps, tellement que je ne me pouvois tenir, remuer, tourner et aller qu'aveq les plus grandes douleurs du monde, jusqu'à ce que je trouvay ung très grand personnage et opérateur dict M. Saint-Gristophle, que Dieu me suscita pour mon bien et ma guérison, qui la me remist ung peu apprez que plusieurs autres médecins y eurent failli. Cependant, durant mon mal, pour le soulager, privé de tout autre exercice, je m'advise et me propose de mettre la main à la plume, et, faisant reveue de ma vie passée et de ce que j'y avois veu et appris, faictz cest œuvre. Ainsin faict le laboureur, qui chante quelque fois pour alléger son labeur ; et ainsin le voiageur faict des discours en soy pour se soustenir en chemin ; ainsin fait le soldat estant en guarde, à la pluie et au vent, qu'il songe en ses amours et advantures de guerre, pour autant se contenter 1 . »
1. T. I, p. 4-5. — Il ajoute en terminant : « Je prie donq tous ceux et celles qui me lyront excuser les fautes qu'on cognoistra icy, sur ma malladie, qui me rend, comme le corps, mon esprit imbécille, bien que tel je ne Paye de nature. »