Tragiques, liv. II, édition de 1857, p
reste un journal très détaillé 1 , Montaigne n'y a pas manqué. À Venise, il alla voir les plus nobles de celles qui « font trafic de leur beauté 2 . » À Rome (dans cette ville « rappiécée d'estrangiers , comme il l'appelle ailleurs), souvent, dit-il, étant descendu de cheval et obtenu d'être ouvert, je admirois cela de combien elles se montroint plus belles qu'elles n'étoint (à leurs jalousies) 3 . » — A Florence, il vit les plus fameuses 4 . « Rien de rare, » ajoute-t-il avec un certain dépit. Ailleurs, il se plaint que le simple entretien avec ces femmes fût loin d'être gratuit. « J'y ai trouvé cette incommodité qu'elles vendent aussi cher la simple
1. Journal du voyage de Michel Montaigne en Italie par les Suisses et l'Allemagne, en 1580 et 1581, 1774, in-4°.
2. Voyage, p. 92. C'est probablement à lui, qui se désigne sous le nom d'un quidam, que sont arrivées les deux aventures qu'il raconte p. 145.
3. Ibid., p. 160. — Puisque nous parlons des courtisanes romaines, qu'on nous permette de citer une anecdote assez curieuse qui se rapporte au milieu du xvn e siècle. Voici ce qu'on lit dans la Vie de Pierre Mignard, par Pabbé de Monville, 1730, in-4°, p. 46 : « La plus belle courtisane de Rome désiroit passionnément d'être peinte de la main de Mignard. La Gocque (c'est ainsi qu'elle s'appelait) eût mérité d'être vertueuse. Elle s'étoit fait distinguer par des sentiments nobles et délicats. Mignard consentit d'autant plus volontiers à la peindre qu'elle ne lui demandoit son portrait qu'afin qu'il le portât en France, où il le vendit à son retour un prix considérable, i
4. C'est en italien que Montaigne s'est amusé à raconter son voyage depuis son séjour en Toscane à Florence jusqu'à son arrivée en Piémont : « Quel giorno andai solo per mio diporto a veder le donne che si lasciano veder a chi vuole. Yiddi le più
famose. Niente di raro Corne le puttane romane e veneziane
si fanno aile finestre per i loro amanti, cosi queste aile porte délie lor case, dove si stanno al publico aile ore comode. i ( Voyage, p. 286 et 290.)
fâ BRANTÔME
conversation (qui étoit ce que j'y cherchois pour les ouïr deviser et participer à leurs subtilités), et en sont autant épargnantes que de la conversation entière. » En dépit de sa philosophie, de ses quarante-huit ans et de l'éternelle colique qui ne lui donnait guère de repos, si Montaigne ne laissait échapper aucune occasion d'entretenir ces belles créatures, comment s'étonner que son jeune compatriote, sain et gaillard, pour qui la nature était un bon capitaine qu'il fallait suivre 1 (et il l'a toujours suivi), comment s'étonner qu'il ait été aussi curieux de les voir et de nous en parler? c La première fois que je fus en Italie, nous dit-il 2 , je devins amoureux d'une fort belle courtizane à Rome, qui s'appelloit Faustine. Et d'autant que je n'avois pas grand argent, et qu'elle estoit en trop haut prix, de dix ou douze escus pour nuict, fallut que je me contentasse de la parole et du regard. Au bout de quelque temps 3 , j'y retourne pour la seconde fois, et, mieux garny d'argent, je l'allay voir à son logis par le moyen d'une seconde, et la trouvé mariée avec un homme de justice, en son mesme logis, qui me recueil- Ut de bon amour ; et me contant la bonne fortune de son maryage et me remettant bien loin ses follies du temps passé, auxquelles elle avoit dit adieu pour jamais. Je luy montray de beaux escus françois, mou-
1. « En la suivant comme un bon capitaine, nous ne faillirons jamais du bon chemin. » (Discours sur les femmes mariées, t. IX, p. 588.)