‹ Brantom̂e: sa vie et ses écritsChapitre 213 sur 291 · T. VI, p. 330 et suiv · texte numérisé non relu

T. VI, p. 330 et suiv

pardonner sa mort à Vitteaux et le lui dit. Brantôme essaya en vain de les accorder. Il s'y refusa obstinément, en disant : « Je n'aime pas seulement mes amis vivants, mais morts encore 1 . > Le mépris qu'il témoignait à Vitteaux lui coûta cher. Quiconque à cette cour avait un ennemi audacieux pouvait se dire comme la sentinelle dans YAgamemnon d'Eschyle : « Au lieu du sommeil, c'est la crainte qui siège à mes côtés. * Pour se garantir des surprises, quelque puissant que Ton fût, il fallait se garder soigneusement et s'entourer d'espions qui surveillaient les démarches de l'ennemi. Du Gua, bien que se sentant menacé de la haine de Marguerite et de celle de Monsieur 2 , à qui Vitteaux appartenait, commit un jour une grande imprudence : « Ordinairement il estoit très bien accompaigné ; mesme que, la pluspart du temps, il faisoit faire garde à son logis de dix ou douze soldatz ; et, après avoir posé garde au logis du roy, en falloit aller faire de mesmes et autant au sien. Mais le malheur fut qu'un soir (le 31 octobre 1575) n'y en avoit point; car il a voit changé de logis, ne quictant pas le sien pourtant, où estoit son train ; mais, pour mieux faire la diette, il s' estoit séquestré et séparé à part; et aussi que luy, se doubtant tousjours dudict baron, il se fioit à un homme qui guestoit et espioit ledict baron, et où il estoit; car, deux mois avant, il estoit party de la

2. « Il avoit bravé Monsieur jusques à estre passé un jour devant lui en la rue Sainct- Antoine «ans le saluer ni faire semblant de le cognoistre, et avoir dit par plusieurs fois qu'il ne recognoissoit que le roi, et, quand il lui auroit commandé de tuer son propre frère, qu'il le feroit. i (L'Estoile, Journal, octobre 1575.)

court. Cet homme le trahist. Aussi le sceut-il bien dire aux abois de la mort : t Ah! Barbe-grise, tu m'as « trahy 1 ! » V itteaux , averti de ce changement de logis où il n'y avait personne pour le garder, put pénétrer sans aucun obstacle dans sa chambre, où il était malade. « M. du Gua, l'appercevant, saute en la ruelle, prit un espieu; mais, ne le pouvant contourner ny s'en ayder aisément comme en belle place, le baron, avecqu'une courte espée qu'il portoit tousjours telle, le blessa tellement avecques ses lyons qu'il ne put guières plus parler, et mourut. Ayant faict son coup, il sortit résolu, sans trouver empeschement, et se sauva de la ville si dilligemment et finement, qu'encor doubta-on s'il l'avoit faict, et aucuns en doubtent encor 2 . *

Le roi, qui savait trop bien d'où partait le coup, regretta fort son favori, dit Brantôme, mais c il ne fat fait autre instance ni poursuitte, sinon qu'il lui fist faire un beau service et enterrer solennellement à costé du grand autel de Saint-Germain-de-1'Auxerrois, se chargeant de paier ses debtes, qu'on disoit se monter à cent mil francs et plus 3 . »

Brantôme aussi le regretta, mais à sa manière : il continua son intimité avec Vit teaux. c Hélas! dit-il, si je puis le dire sans larmes aux yeux, un mien grand amy tua un autre mien grand amy. L'on en accusa le

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