Desgouster, prendre en dégoût
leurs que céans. S'il fut là bien accompaigné, il le fut encor mieux au bout d'un mois là mesmes à Paris, où il cuyda estre tué la nuict, sortant du Louvre, et se retirant chez luy, en la rue des Grenelles, à la Gornedu-Cerf, où il estoit venu loger exprès pour l'amour de moy, où j'estois tout auprès. Il fut assailly de douze bons hommes, dont j'en nommerais aucuns, montez tous sur des chevaux d'Espaigne qu'ilz avoient pris en l'escurie d'un très grand qui leur tenoit la main. Tous chargeaient au coup, et tous tinrent leurs pistolletz et en firent une escouppetterie sur luy et ses gens; mais, cas admirable! il ne fut ny blessé ny frappé, ni aucun de ses gens, fors qu'un qui eut un coup de pistollet au bras. Luy soudain commança à songer en soy, voyant que ses gens s'escartoient ; et, à la faveur de la nuict, car ses flambeaux s'estoient aussitost estainctz, se retira tout bellement, et approchant d'une porte toute poussée, pourtant s'y voulant tapir affin que les autres qui le poursuivoient ne le peussent voir, la fortune fut si grande pour luy que la porte ne se trouva point fermée, mais poussée seulement; par quoy il se coula tout bellement dans la maison, et poussa toute la porte, et la ferma très bien sur luy. Dont bien lui servit, car autrement il estoit mort, d'autant que les autres le suivoient et cherchoient à cheval, et par ainsi il esvada. J'estois lors mallade d'une grosse fiebvre tierce, et, oyant ceste escouppetterie, je creus que c'estoit la garde qui estoit là assise, et dis en moy-mesme que telles gens estoient indiscretz et mal créez de tirer ainsi de nuict. Toutesfois j'envoye sçavoir que c'estoit, car j'ouy une grande rumeur. Mes gens trouvarent M. de
sa vie ëï SES ÉCRITS. 885
Grillon avec cinq ou six de ses gens, et un bon espieu en la main, qui cherchoit M. de Bussi, lequel s'estoit retiré, après que les autres s'en furent allez, chez M. Drou, capitaine des Souysses de Monsieur, où il l'alla trouver, et le ramena à son logis sain et sauve ; et m'envoya de ses recommandations, et me manda comme il l'avoit eschappé belle.
« L'endemain, luy, ayant sceu d'où estoit venu le jeu, commança à braver, à menasser de fendre nazeaux, et qu'il tueroit tout ; mais amprès, il fut adverty de bon lieu qu'il fust sage, et fust muet et plus doux, autrement qu'on joueroit à la prime avec luy 4 , car de très grandz s'en mesloient ; et de bon lieu fut adverty de changer d'air et de s'absenter de la court pour quelques jours, ce qu'il fit avecque un très grand regret ; et ce fut alors qu'il sortit de Paris, très bien accompaigné d'une belle noblesse et bien montée, car toute celle de Monsieur y estoit, à laquelle il avoit commandé expressément de l'aller conduire; et nul gentilhomme de ceux du roy n'y alla, que MM. de Grillon, de Neufvic et moy, encor que j'eusse la fièbre, mais ce n'estoit pas mon jour ; dont le roy n'en fut contant puis après ; mais je m'excusay qu'il estoit mon parent et mon amy, et mesmes qu'on nous avoit assuré qu'on le vouloit tuer par les rues, où nous pensions nous battre à chasque canton 2 ; à quoy le roy m'excusa fort facilement, car il me portoit lors bon visage... Quand son escorte le quitta hors de la ville, Bussy me pria tout haut par sus tous, comme son bon
1 . Qu'on joueroit à la prime avec luy, c'est-à-dire qu'on prendrait les devants, qu'on le préviendrait.