Acte ii, se
quelques-unes, grâce à la résolution qu'il avait prise, pour éviter tout scandale, c de ne rien nommer, » c'est-à-dire de ne prononcer aucun nom 1 . Cette discrétion qu'il s'était imposée pour les ouvrages destinés à l'impression, il s'en est un peu départi dans ses poésies. Elles vont me permettre de soulever un petit coin du voile dont il s'était enveloppé.
Avant leur publication (1881), personne ne se doutait que Pierre de Bourdeille, si oublié par ses contemporains, eût laissé, outre ses œuvres en prose, un bagage poétique d'une certaine valeur. On pouvait bien lui attribuer une quarantaine de vers anonymes disséminés dans ses écrits 2 , et l'on n'avait attaché aucune importance à deux pièces qui ont paru pour la première fois dans l'édition de 1740 : l'une de 108 vers : Tombeau de madame de Bourdeille, en forme de dialogue, faictpar son frère de Brantôme, qui parle avesques elle, et elle respond; l'autre de 92 vers : Êpitaphe ou tombeau de madame d'Aubeterre, ma niepce, faict par moy de Brantôme, son oncle, en forme de dialogue; V oncle et la niepce parlans* . Et pourtant,
1. Cette discrétion, il se l'est appliquée à lui-même d'une façon assez bizarre. Quand il se met en scène, il se dissimule sous des périphrases comme celles-ci où Ton n'a aucune peine à le reconnaître : c Un fort honneste gentilhomme, — un gentilhomme que Ton cognoist sans le nommer, — un honneste gentilhomme et des moins déchirez de la cour, — un gentilhomme qui n'estoit point des plus impertinents, etc. »
2. Sur Anne de Bretagne (VII, 331), sur Catherine de Médicis (402), sur Marie Stuart (448), sur la reine d'Espagne (VIII, 21), sur Marguerite de Valois (85), sur les femmes (IX, 230).
3. T. X, p. 74 et 80. — Ce genre d'oraison funèbre était assez usité au xyi 6 siècle. Voy. dans les DelicÙB poetarum Gallorum,
à la suite d'un autre tombeau en prose de cette nièce, on lisait ce post-scriptum : c Je romps icy ma plume et à jamais je ne trace plus de vers, que j 'a vois quitté despuis vingt ans, comme il paroist à ma grossière rime et qui sent son antiquité à pleine gorge. Mais, pour honnorer la mémoire de ces honnestes dames, je me suis advanturé d'escrire cecy tellement quellement. Âussy dès lores, je prendz congé des Muses et leur dis adieu pour jamais. Qui aura bien cognu ces dames, des belles et honnestes du monde (il faut que la vérité m'en fasse ainsy parler), pourra dire me sçavoir bon gré si pour elles j'ay faict telz regretz 1 . » Ce passage était fort clair et fait pour éveiller l'attention des éditeurs de Brantôme, mais aucun d'eux ne s'est mis en peine de rechercher les oeuvres poétiques qu'il annonçait avoir composées.
C'est à un érudit périgourdin, feu M. le IF Galy, que revient l'honneur de la découverte et de la publication de ces poésies. Il y a une quarantaine d'années, il a eu l'heureuse chance de rencontrer et d'acquérir le manuscrit qui les contenait. L'ayant appris, j'allai le voir en qualité d'éditeur de Brantôme, dans un voyage que je fis en Périgord en 1880. Il m'accueillit de la manière la plus aimable et me fit voir le précieux volume. C'est un petit in-folio de 239 feuillets, dont les 1 96 premiers contiennent une copie de pièces des plus célèbres poètes contemporains, faite par l'un des frères Mataud, secrétaires de Brantôme. A partir du
pars prima, 1609, in- 12, p. 377, le Tumulus Mellini Sangekuii de Daurat. C'est un dialogue entre Garylus et Dorylas. 1. T. X, p. 87.
feuillet 197, commence une longue suite de sonnets 1 entremêlés de stances, de quatrains, d'élégies, etc., au nombre de 148 pièces. Elle est intitulée : Recueil d'aulcunes rymes de mes jeunes amours que fay d'autres fois composées telles quelles. Aucun doute sur l'auteur. Si Brantôme ne les a pas transcrites lui-même, il y a fait de sa main de nombreuses corrections. Je n'ai pas besoin de dire à quel point ce volume m'intéressa, et, sur mes très vives instances, M. Galy voulut bien consentir à se charger, en les annotant lui-même 9 , d'éditer ces poésies et de les publier dans le dixième volume de mon édition, où elles occupent les pages 309 à 502 sous le titre de : Poésies inédites de Brantôme publiées d'après le manuscrit original. M. Galy, qui a fait cette publication comme il l'entendait, n'a pas, et on ne saurait l'en blâmer, reproduit complètement son manuscrit. « Nous ne donnerons pas, dit-il, le très petit nombre de pièces où l'honnêteté, soit dans les images, soit dans les mots, est effrontément bravée 3 ... Nous avons dû refuser, pour la même raison, les honneurs de l'impression à des chiffres formés de lettres initiales entrelacées, comme on se plaisait alors à en composer en souvenir de personnes aimées. Brantôme a osé les dessiner lui-même
1. Dans le nombre figurent (p. 446) un sonnet composé pour lui et sa maîtresse par Desportes, et un autre t qui lui fut envoyé d'une dame bien sage et bien vertueuse. »
2. Dans la notice placée en tête de ces pièces, M. Galy avait cité, comme de Brantôme, un sonnet adressé à Ronsard; mais ce sonnet qui devait figurer dans son recueil, il Ta supprimé plus tard, ayant reconnu qu'il était de Remy Belleau.
et les faire suivre de devises formulées en distiques impertinents et obscènes. Il joue sur les mots et livre à la honte la réputation des dames de la cour dont il prétend avoir obtenu les faveurs 1 . » On voit que Brantôme, dans ce manuscrit, s'était largement dédommagé de la contrainte qu'il s'était imposée ailleurs, et Ton trouvera peut-être exagéré le scrupule de M. Galy ; il est probable, en effet, que, si elles nous étaient connues, au nom de chacune de ces c honnestes dames, > la chronique scandaleuse aurait permis d'ajouter non seulement les prédécesseurs, mais les successeurs de Brantôme.
Il n'y a pas une date dans ces 148 pièces (dont 130 sonnets, le tout formant environ 2,200 vers); 18 sont adressées, soit à son frère Ardelay, soit à des amis, Strozzi, Théligny, Brissac, Tallard, BeauHeu, ou à des poètes, Ronsard, Maisonfleur, une trentaine à des filles de la reine; les autres sont anonymes, c'est-à-dire ne portent pas de suscriptions ; quand elles sont destinées à des dames, ces dames sont des veuves ou des femmes mariées que, par discrétion, il n'a pas voulu désigner; par discrétion ou par prudence, car lui qui doit avoir beaucoup pratiqué
1 . Il a fait une exception pour le sonnet suivant, sans suscription, dont nous n'osons donner que les six premiers vers, car Brantôme y déshabille sa maîtresse de la tête aux pieds :
Vos yeux sont plus luysans que l'estoile du jour, Vostre front plus serein que l'aube matiniôre, Vostre tainct plus vermeil que la rose espiniôre, Vostre baiser plus doux que la manne d'Amour; Vostre sein est plus beau que le Ghiprin séjour, Vostre bras trop plus blanc que la fleur printanière... (Voy. la suite, t. X, p. 482.)
l'adultère 4 , que le bon Plutarque appelle c la curiosité de la volupté d'autrui 2 , » il énumère ce que de son temps on pouvait appeler les misères d'un amant heureux 3 .
Bien qu'il ait dit en tête de son recueil :
Ne pensez pas de lire icy des vers Si bien limez que peut faire un Jodelle, Ou un Ronsard qui, d'une aile immortelle, Se sont poussez pardessus l'univers,
je crois qu'il aurait été fort peiné qu'on prit sa modestie trop à la lettre. Il y a chez lui de beaux sonnets, comme celui à Théligny, que nous avons donné plus haut, il y en a d'une très franche et très libre allure. Sans vouloir trop exagérer son mérite, je crois que leur auteur, si remarquable comme prosateur, pourra
1. c La fréquence de cet accident, » dit malicieusement Montaigne (1. III, ch. 5), « en doibt avoir meshuy modéré l'aigreur, le voylà tantost passé en coustume... »