‹ Brantom̂e: sa vie et ses écritsChapitre 229 sur 291 · Scripta moralia, éd. Didot, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Scripta moralia, éd. Didot, 1. 1, p

3. c Si nous faizons des maux, donnons des tourmens, des martyres et des mauvais tours à ces pauvres cocus, nous en portons bien la folle enchère, comme Ton dit, et en payons les triples intérêts; car la pluspart de leurs persécuteurs et faiseurs d'amour, et de ces dameretz, en endurent bien autant de maux ; car ils sont plus sujets à jalousies, mesmes qu'ils en ont des marys aussi bien que de leurs corrivals : ils portent (supportent) des martels (soucis), des capriches, se mettent aux hazards en danger de mort, d'estropiemens, de playes, d'affronts, d'offenses, de querelles, de craintes, peines et morts; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs... » Il ajoute : c Je ne conte pas la vérolle, les chancres, les maux et maladies qu'ilz y gaignent, aussi bien avec les grandes que les petites ; de sorte que bien souvent ils acheptent bien cher ce que l'on leur donne ; et la chandelle n'en vaut pas le jeu. » (T. IX, p. 186.)

aussi avoir une petite place parmi les poètes du second ou du troisième ordre.

Outre ses poésies amoureuses, dont nous parlerons tout à l'heure, Brantôme a composé quelques pièces d'un genre différent et où se montre son talent sous une forme toute nouvelle. Tels sont les deux sonnets adressés à Dubreuil et qui me semblent d'une excellente facture :

A peine sçauroit-on le nom de Jupiter < Ou de celuy qui porte un trident pour ses armes, Ou de la sœur de Mars qui préside aux alarmes, Sans l'honneur qui nous doit à bien faire inciter.

Si Jupin n'eust rien fait que les Dames hanter, Il fut mort, sans renom, en courtisant les Dames ; Et sans l'invention des voiles et des rames Neptune eust veu l'oubly sa mémoire emporter.

Si Bellone eust filé, ne pratiquant la guerre, Et ses os et son los seraient couverte de terre -, Mais d'eux trois les hautz faits triomfèrent du sort.

Heureux qui suit leur trace et qui, brave, s'achète Une gloire qui n'est au cours du tems sujette, En préférant l'honneur à la crainte de mort 9 .

Puis il s'est amusé à faire une parodie de ce fier sonnet, dont il a conservé une partie des rimes :

1. Nous avons déjà dit la croyance de Brantôme à l'existence des personnages de la mythologie. Ce sonnet et le suivant en donnent encore la preuve. Joignons-y ce passage qui n'est pai le moins curieux de ceux que nous avons cités : c Les poètes jadis ont loué Aurore pour avoir de belles mains et de beaux doigts, mais je pense que la Royne (Catherine de Médicis) l'eust effacée en tout cela. » (T. VII, p. 342.)

Je ne veux point ravir sa foudre à Jupiter, Son trident à Neptune, à Bellone ses armes, Ny mettre à la mercy de ces tranchantes lames Mon pauvre corps mortel, ny fortune tenter.

En parle qui voudra, j'aime mieux fréquenter Jour et nuit, sans danger, la corapaignie des Dames Que me faire tuer aux cruelles alarmes, Et au prix de ma vie une gloire acheter.

Qu'a servy à César, ce grand foudre de guerre, D'avoir, en son vivant, subjugué mainte terre, S'il n'a pu éviter son très malheureux sort !

Fy de l'honneur, Le Breuil, qui à tel prix s'achète;

Certes j'aimeray mieux traîner une charrete,

Que si, cherchant l'honneur, je rencontray la mort 4 .

Voici un sonnet tellement empreint de scepticisme qu'on peut y reconnaître l'influence de Strozzi :

Je ne veux point sçavoir, trop soucieux, Quel but Dieu meit à nostre destinée, Ny en quel temps toute chose soit née, Ny ce qu'on fait au Royaume des ci eux.

Je ne veux point sçavoir mon pis, mon mieux, Ny de quel jour, ny mois de quelle année Me soit du ciel la vie terminée; Je ne suis point de ces gens curieux.

Or, quand mes ans commenceront à croistre, Vienne la mort devant moy s'apparoistre, Quand elT voudra, je n'en ay point de peur.

Mais, cependant, je veux passer ma vie l.T. X, p. 455.

En tout plaisir et avoir belle amie,

Puis laisser faire à mon heur ou malheur 4 .

Citons enfin deux épigrammes qui sont loin d'être sans mérite :

Deux veufves je cognois, toutes deux fort semblables, De grâce et de beauté et d'honneste maintien; Mais elles sont, aussi, d'habits fort dissemblables Qui font que de leurs meurs ne se semblent en rien.

L'une s'habille trop en Dame peu modeste, Car son habillement luy fait grand deshonneur, L'autre s'habille aussi en Dame si honneste Que son seul vestemenl luy fait un grand honneur.

Baste, quoy qu'il en soit, si Tune est trop mondaine

En son habit lascif, elle est femme de bien ;

Et si l'autre a gaigné une gloire incertaine

Par son habit fardé, des meurs on n'en croit rien '.

L'autre est contre une médisante :

Ne faites point tant de la preude femme Pour n'avoir point sentu le trait d'amour.

Vostre beauté n'aura jamais le blasme De l'avoir fait seulement un seul jour.

Celles qui sont belles et bien exquises Méritent bien un autre honneur que vous, Car elles sont cent et cent fois requises Et n'en font rien. Parlez doncques plus doux 8 .

Si nous ne savons pas quand les amours de Brantôme finissent, la première de ses deux élégies nous

apprend au moins quand ils ont commencé ; c'est de très bonne heure que Y Aima Venus, de Lucrèce,

Hominum divumque voluptas,

vint s'emparer de lui pour ne plus le lâcher.

... Lorsque le menton Me commença frizer d'un folastre coton, Que, gaillard, j'entrepris me mettre à la campaigne Pour suivre de l'amour la cornette et l'enseigne, Avant que m'enfoncer plus avant aux hazards Où sçavent se ruer les plus pratics soudards, Je vins à esprouver mon brandon et ma flamme, Faisant mon coup d'essai sur une jeune dame Qui, telle qu'elle estoit, me fit sentir mon cœur, Pensant estre pareil 4 de tout autre vainqueur.

Cette première amourette ne semble pas avoir été de longue durée ; bientôt survint une fille de la reine mère, La Guyonnière 2 ,

... Qui d'un seul regard me vint à estonner

Et plus forte que moy me vint emprisonner,

Qui me retint dix mois esclave de sa face,

De son brave maintien et de sa bonne grâce;

Mais une longue absence 3 , un long temps, un séjour,

Qui sont vrais médecins pour divertir l'amour,

Mirent hors de prison mon captivé courage,

Luy remettant au prix sa liberté en gage 4 .

i. L'égal.

2. Brantôme en parle encore dans un sonnet, probablement l'un de ses premiers, dont voici le commencement :

c Amour, quiconque dit que Vénus soit ta mère, A qui tu dois porter tout respect et faveur, Il en ment faucement, car tu as eu cet heur D'avoir été conceu au sein de Guionnières. »

(Voy. t. X, p. 408.)

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