‹ Brantom̂e: sa vie et ses écritsChapitre 256 sur 291 · XX. Les éditions de Brantôme · texte numérisé non relu

XX. Les éditions de Brantôme

Divers passages du testament de Brantôme mécontentèrent vivement sa famille; celui, entre autres, où il parle assez mal de son frère aîné, dut choquer singulièrement son neveu, Henri de Bourdeille, qu'il accuse d'ingratitude 1 . Aussi ne faut- il pas s'étonner si ses héritiers ne se crurent pas tenus de se soumettre à l'obligation fort lourde qu'il leur avait imposée de prendre « avant tout, sur son hérédité, les frais d'impression de ses divers écrits, qu'il vouloit être en belle et grande lettre et grand volume. » Le malheureux ! Dans quel accès de colère serait-il entré s'il avait pu prévoir que la première édition ne serait publiée que cinquante ans après sa mort, en 1665- 1666, et dans un petit format! La pensée que les bibliophiles la classeraient un jour dans la collection des Elzévirs n'aurait pas suffi à le consoler.

Brantôme avait plus d'une fois montré ses écrits à diverses personnes, et il est probable que ses héritiers ne les cachèrent pas plus que lui . Les frères Du Puy en tirèrent une copie en 1646. A cette date, les manuscrits devaient être déjà entrés dans la magnifique collection de manuscrits que Hippoly tede Béthune, neveu de Sully, avait déjà rassemblée et dont il fit, en

1. Dans la généalogie de la maison de Bourdeille, Clairambault, ayant eu à parler, à l'article Henri de Bourdeille, de ce testament qu'il avait analysé à l'article Brantôme, déclare c n'avoir pas besoin d'en rappeler les clauses fort peu honorables à la mémoire du seigneur de Brantôme. » (Œuvres du seigneur de Brantôme, 1740, t. XV, p. 286.)

1662, une donation au roi 1 . Dès 1659, le public fut mis à même d'apprécier l'intérêt qu'ils pouvaient présenter par les nombreux extraits que Le Laboureur en donna dans ses Additions aux mémoires de Castelnau. Mais ce ne fut que six ans plus tard, en 1 665 et 1 666, que parut en Hollande une édition, encore fort incomplète, en neuf volumes in-12. Le premier volume est intitulé : Mémoires de messire Pierre du Bourdeille 2 (sic), seigneur de Brantôme, contenant les vies des dames illustres de France de son temps, à Leyde, chez Jean Sambix le jeune, à la Sphère, 1665, in-12. Voici Y avis au lecteur placé en tête du volume :

Les Mémoires de messire Pierre du Bourdeille, seigneur de Brantôme, contenans des particularitez de l'histoire de son temps qui ne se trouvent point autre part, j'ay crû les devoir donner au public. Vous les trouverez plus amples et plus fidèles que ceux qu'on voit dans les cabinets des curieux ; le volume des femmes ayant été presque augmenté de la moitié. Le favorable accueil que vous avez fait jusques à cette heure à tout ce que je vous ai donné me fait espérer que vous ne désapprouverez pas mon dessein et que vous recevrez cet ouvrage comme il le mérite.

Quelque diligence qu'on ait pu faire, il a esté impossible d'empescher qu'il ne se soit glissé quelques fautes, que je vous supplie de vouloir excuser et de croire que je rechercheray avec soin tout ce que je croiray pouvoir contenter voslre curiosité.

Malgré ses fautes et ses lacunes, cette première édition eut un grand succès en France et à l'étranger et

1. Les lettres d'acceptation du roi sont de décembre 1662. Elles furent vérifiées en la Chambre des comptes le 10 janvier 1664. Je dois ces deux renseignements à l'obligeance de mon savant ami M. Michel Deprez, conservateur du département des manuscrits à la Bibliothèque nationale.

2. Cette faute grossière a disparu dans les volumes suivants.

les réimpressions se succédèrent rapidement; mais, de divers côtés, on en demandait une autre moins fautive et plus complète 1 . En 1740, il en parut une qui, jusqu'à ces dernières années, a été considérée comme la meilleure. Elle est intitulée : Œuvres du seigneur de Brantôme, nouvelle édition considérablement augmentée et accompagnée de remarques historiques et critiques, à la Haye, aux dépens du libraire. Cette édition in-1 2, comme les précédentes, se compose de quinze volumes. Les œuvres de Brantôme remplissent les douze premiers volumes et les 1 51 premières pages du treizième. Ensuite viennent les Maximes et advis du maniement de la guerre, par André de Bourdeiile, et occupant le tome XIV tout entier; sa correspondance officielle, mise en ordre par Brantôme qui avait rédigé une biographie de son frère destinée à la précéder. Le marquis de Bourdeiile en possédait le manuscrit, comme il le dit au président Bouhier 2 ; elle existe peut-être encore dans les papiers de la famille, et, si Ton n'a pas jugé à propos de la publier, c'est que probablement ce n'était pas un panégyrique.

1. Voici ce qu'on lit dans une lettre de Bourdelot à l'abbé Nicaise, en date du 14 octobre 1694 : c Leers (un libraire) est venu me voir... je l'ai excité à nous donner une nouvelle édition de Brantôme sur des manuscrits que j'avais, beaucoup plus amples et en meilleur ordre que ce que nous avions d'imprimé, qui est tout plein de fautes et de lacunes considérables. î — Il est encore question de ce projet dans des lettres du 22 décembre de la même année et du 1 er mars 1695. (Correspondance de l'abbé Nicaise, Bibliothèque nationale, fonds français, n° 9360.) Je dois ce renseignement à l'obligeance de mon ami M. G. Servois.

2. Lettre déjà citée du président Bouhier à Nicaise (3 mars 1729).

Le tome XV est uniquement consacré à la généalogie de la maison de Bourdeille, depuis le père de Brantôme. C'est là que se trouve, avant une notice assez peu bienveillante sur notre auteur, un avertissement fort instructif donné par l'éditeur :

Les Mémoires de messire Pierre de Bourdeille, seigneur et abbé de Brantôme, sont si connus, et si généralement estimez, qu'il serait absolument superflu de les recommander ici.

Depuis que Claude de Bourdeille, comte de Montrésor, son petit-neveu, les a fait imprimer à Leyde, chés Jean Sambix le jeune, c'est-à-dire à la Haie, chés les frères Stencker, en 4666, en 8 volumes in-42, les curieux n'ont cessé de les rechercher avec soin, d'en faire une de leurs plus agréables lectures, et par conséquent d'en occasionner diverses autres éditions.

En effet, cet habile et délié courtisan y a si bien et si naïvement dépeint la vie, les mœurs, le tempérament, les inclinations, le génie, le caractère, en un mot les bonnes et les mauvaises qualitez des personnages les plus célèbres de son tems, tant hommes que femmes, tant François qu'étrangers, qu'il semble en le lisant qu'on les entende et voie encore parler et agir, aussi bien dans le secret de leur cabinet que dans leurs démarches et expéditions publiques, et que Suétone et Tacite n'ont ni mieux ni plus naturellement représenté les vices et les vertus des grands de leur siècle.

Mais, s'il est bien avantageux, d'un côté, de posséder un recueil si curieux et si intéressant, il étoit bien désagréable et bien fâcheux, de l'autre, de le voir si pitoiablement imprimé, que beaucoup d'endroits y étoient défigurez par une ponctuation vicieuse, par des alinéas qui en coupoient mal à propos certaines phrases, par des parenthèses quelquefois redoublées qui en réunissoient tout aussi mal à propos d'autres, par des oublis ou retranchemens qui ne laissoient aucune liaison entre les diverses parties d'une page ou d'un discours, en un mot par une négligence généralement répandue sur tout l'ouvrage et qui le rendoit quelquefois inintelligible.

C'est ce dont se sont assez souvent plaints de très habiles

gens, et Golomiés entre autres, qui donne un exemple bien notable et bien convaincant de l'imperfection des différentes éditions de ces Mémoires, alant aussi certainement que judicieusement conjecturé ' qu'il falloit nécessairement que la Vie de M. de Tavannes manquât dans les Hommes illustres et grands capitaines françois, t. III, p. 424. En effet, cette Vie s'est retrouvée depuis, et n'étoit pas la seule qui manquât à cet important recueil.

Comme de pareils défauts en rendoient la lecture beaucoup moins agréable, et quelquefois même fâcheuse et dégoûtante, on en souhaitoit depuis long-tems une meilleure édition, et l'on s'est d'autant plus volontiers prêté à ce juste désir que les précédentes étoient entièrement épuisées.

En voici donc une, qu'on a tâché de rendre telle ; soit en la mettant en meilleur ordre, sans néantmoins toucher en aucune façon au stile ; soit en la corrigeant d'un grand nombre de fautes, tant d'impression que d'inadvertance ; soit enfin en l'augmentant de divers morceaux très considérables qu'on a heureusement recouvrez.

Sans en faire ici avec affectation un détail plus fastueux qu'utile, il suffit de prier les curieux qui voudront se convaincre de la vérité du fait de vouloir seulement conférer les tables des anciennes éditions avec celles des dix premiers volumes de celle-ci, et de les avertir que ces quatre derniers volumes sont absolument nouveaux. On ajoutera seulement que les trois derniers ont été entièrement et exactement imprimez sur des manuscrits communiqués par la famille de Fauteur, et que le douzième ; contenant les Rodomontades espaignoles, Ta été sur un original venant d'un petit-neveu de Brantôme, nommé Nicolas Le Broc 2 , accompagné d'une traduction françoise de ce qui constitue particulièrement chaque Rodomontade, et conservé dans le cabinet de M. Marchand, à la Haie 3 .

Les remarques historiques et critiques qui accompagnent le

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