‹ Brantom̂e: sa vie et ses écritsChapitre 275 sur 291 · Madame de la Fayette, Hachette, 1891, in · texte numérisé non relu

Madame de la Fayette, Hachette, 1891, in

encore inédits de Brantôme, qu'il faisait pour la première fois connaître au public. C'est dans ces extraits que M m « de la Fayette est allée puiser en toute sécurité ce qui lui semblait à sa convenance. Elle a tiré si bon parti de ses emprunts pratiqués avec une très grande liberté que je me garderai de les lui reprocher; et ce que je vais en dire, c'est uniquement à titre de petite curiosité littéraire.

La Princesse de C lèves, comme on sait, a pour sujet l'histoire des amours infortunées d'une princesse de Clèves, qui n'a jamais existé, et de Jacques de Savoie, duc de Nemours, dont le rôle fut des plus brillants sous Henri II et ses fils. Si elle a choisi ce personnage, c'est que Brantôme a écrit sa vie et qu'il en a tracé un portrait qui réalise l'idéal le plus séduisant que, de son temps, on pouvait rêver pour un héros de roman.

f Ce prince, nous dit-il, fut un des plus parfaictz et accomplys princes, seigneurs et gentilzhommes qui furent jamais. Qui Ta veu le peut dire comme moy. Il a esté un très beau prince et de très bonne grâce, brave, vaillant, agréable, aymable et accostable, bien disant, bien escrivant, autant en rithme qu'en prose, s' habillant des mieux, si que toute la court en son temps (au moins la jeu* nessej prenoit tout son patron de se bien habiller sur luy ; et quand on portoit un habillement sur sa façon, il n'y avoit non plus à redire que quand on se façonnoit en tous ses gestes et actions. H estoit pour* veu d'un grand sens et d'esprit, ses discours beaux, ses oppinions en un conseil belles et recepvables. De plus, tout ce qu'il faisoit il le faisoit si bien, de si bonne grâce et de si belle adresse, sans autrement se contraindre ( comme j'en ay veu qui le voulloient imiter sans en approcher), mais si naïfvement que l'on eust dict que tout cela estoit né avec luy.

« Il aymoit toutes sortes d'exercices, et si y estoit si universel qu'il estoit parfaict en tous. Il estoit très bon homme de cheval et très adroict et de belle grâce, fust ou à picquer, ou rompre une lance ou courir bague, ou autre exercice pour plaisir; et pour la guerre, bon homme de pied à combattre à la picque et à l'espée, à la barrière, les armes belles en la main. Il jouoit très bien à la paume, aussi disoit-on les revers de M. de Nemours; jouoit bien à la balle, au ballon ; sautoit, voltigeoit, dançoit, et le tout avec si bonne grâce, qu'on pou voit dire qu'il estoit très parfaict en toutes sortes d'exercices cavalleresques : si bien, qui n'a veu M. de Nemours en ses années guayes, il n'a rien veu; 'et qui Pa veq, le peut baptiser par tout le monde la fleur de toute chevallerie ;

et, pour ce, fort aymé de tout le monde, et principaiiement des dames 4 . »

Ainsi parle l'historien dans sa bonne langue du xvi« siècle. M me de la Fayette, qui était obligée de nous faire connaître ce beau prince, ne pouvait que s'inspirer de ce joli portrait, et voici ce qu'elle nous dit dans le style élégant de la cour de Louis XIV :

« Ce prince était un chef-d'œuvre de la nature ; ce qu'il avait de moins admirable, c'était d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul. 11 avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin un air dans toute sa personne qui faisait qu'on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n'y avait aucune dame, dans la cour, dont la gloire n'eût été flattée de le voir attaché à elle. » Et ailleurs : t M me de Glèves avait ouï parler de ce prince à tout le monde comme de ce qu'il y avait de mieux fait et de plus agréable à la cour. Elle le vit chez la reine dauphine; elle le vit jouer à la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle l'entendit parler ; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous les autres et se rendre tellement maître de la conversation dans tous les lieux où il était, par l'air de sa personne et par l'agrément de son esprit, qu'il fit en peu de temps impression dans son cœur 2 . »

N'est-il pas évident qu'en écrivant ces lignes M œe de la Fayette avait sous les yeux la page de Brantôme ? Toutefois elle ne l'a pas complétée et avec raison. Cette fleur de toute chevalerie que, pour le besoin de sa cause, elle a transformée, comme elle en avait le droit, en amant aussi timide, aussi délicat que passionné, était, ainsi qu'a pu le lui apprendre un autre passage, le plus audacieux des libertins 3 . Mais tel qu'elle nous le dépeint, c'était bien là le seul homme capable de faire partager à la vertueuse M me de Clèves l'ardent amour qu'elle lui avait inspiré.

Page 1