Avec la plus grande gravité
c comme en la maison de madame vostre mère; « vous priant de disposer de cette-cy de mesme et « ainsi que la sienne, et y faire ny plus ny moins, t J'ay ce bonheur d'estre aymée et visitée d'honnestes « et belles dames de ce royaume et de cette ville, « autant que dame qui soit; et d'autant que vostre « jeunesse et vertu porte que vous * aymez la con verc sation des honnestes dames, je les prieray de se « rendre icy plus souvent que de coustume , pour « vous tenir compagnie et à toute cette belle noblesse « qui est avec vous. Voilà mes deux filles auxquelles c je commanderay, encores qu'elles ne soyent si c accomplies qu'on diroit bien, de vous tenir compac gnie à la françoise, comme de rire, danser, jouer, « causer librement, modestement et honnestement, « comme vous faites à la cour de France, à quoy je « m'ofirirois volontiers; mais il fascheroit fort à un « prince jeune, beau et honneste comme vous estes, « d'entretenir une vieille surannée, fascheuse et peu « aymable comme moy; car volontiers jeunesse et c vieillesse ne s'accordent guières bien ensemble. »
« M. le grand prieur luy releva aussitost ces mots, en luy faisant entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle, et que malaisément il ne passerait pas celuy-là, et que son autonne surpassoit tous les printemps et estez qui estoyent en cette salle ; comme de vray, elle se monstroit encor une très belle dame et fort aymable, voire plus que ses deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoyent ; si avoit-elle bien alors près de soixante bonnes années. Ces deux petits mots que M. le grand prieur donna à madame la marquise luy pleurent fort, selon que nous pusmes I 3
cognoistre à son visage riant, à sa parole et à sa façon.
c Nous partismes de là extrêmement bien édifiez de cette belle dame, et surtout M. le grand prieur, qui en fut aussitost espris, ainsi qu'il nous le dit. U ne faut donc douter si cette belle dame et honneste, et sa belle troupe de dames convia M. le grand prieur tous les jours d'aller à son logis; car si on n'y alloit l'après-disnée, on y alloit le soir. M. le grand prieur prit pour sa maistresse sa fille aisnée, encor qu'il aymast mieux la mère ; mais ce fut per adumbrar la cosa*.
c II se fit force couremens de bague où M. le grand prieur emporta le prix, force ballets et danses. Bref, cette belle compagnie fut cause que, luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y fusmes pour nos six sepmaines, sans nous y fascher nullement, car nous y avions nous autres aussi bien fait des maistresses comme nostre général. Encore y eussions-nous demeuré davantage, sans qu'un courrier vint du roy son maistre, qui luy porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse ; et pour ce falloit mener et faire passer ses gallères de levant en ponant, qui pourtant ne passèrent de huict mois après.
« Ce fut à se départir de ces plaisirs délicieux, et de laisser la bonne et gentille ville de Naples ; et ne fut à Monsieur nostre général et à tous nous autres sans grandes tristesses et regrets, mais nous faschant fort de quitter un lieu où nous nous trouvions si bien. »
Brantôme quitta Rome peu de temps après l'avènement de Pie IV (élu le %6 décembre 4 539 et couronné