‹ Brantom̂e: sa vie et ses écritsChapitre 42 sur 291 · Journal de L'Estoile, 1575, 23 avril · texte numérisé non relu

Journal de L'Estoile, 1575, 23 avril

de fort peu. Et les chefs et la pluspart d'icelle, qui de leurs maisons avoyent apporté quelques moyens, payoient honnestement. On ne voyoit point fuir personne des villages, ni n'oyoit-on ne cris ne plaintes.

Somme, c'estoit un désordre très bien ordonné

Dans ceste grande troupe on n'eust pas entendu un blasphème du nom de Dieu ; on n'eust pas trouvé une paire de dez ni un jeu de cartes en tous les quartiers, qui sont des sources de tqnt de querelles et de larcins. Les femmes en estoyent bannies, lesquelles, ordinairement, ne hantent en tels lieux sinon pour servir à la dissolution. > Cette discipline, sur la durée de laquelle Goligny, du reste, ne se faisait pas d'illusion, disparut bientôt. On le vit à la prise de Beaugency, là où les Provençaux qui l'avaient emporté t exercèrent plus de cruauté et de pillerie sur ceux de la religion, habitans d'icelle, qui n'avoient peu sortir, que contre les soldats catholiques qui la défendoy ent ; mesmement il y eut

des forcemens de femmes ; ainsi perdit nostre

infanterie son pucellage ; et de ceste conjonction s'ensuivit la procréation de madamoiselle la Picorée, qui depuis est si bien acreue en dignité qu'on l'appelle maintenant madame; et si la guerre civile continue encor, je ne doute point qu'elle ne devienne princesse. Geste perverse coustume s'alla incontinent jetter au millieu de la noblesse ; une partie de laquelle, ayant gousté des premières friandises qu'elle administre, ne

voulut plus se repaistre d'autre viande Je diray

aussy en faveur des bandes catholiques qu'elles estoyent aussi à ce commencement bien policées et peu malfaisantes au peuple, entre lesquelles la noblesse reluisoit. Mais de dire combien de temps elles persévérèrent, je

ne sçay pas bonnement : toutesfois j'ay entends qu'elles mirent tout incontinent les voiles au vent et prindrent la mesme route des autres ! . * — Les représailles ne se faisaient pas attendre, car, comme Ta dit Montaigne, c les premières cruautez s'exercent pour elles-mesmes : de là s'engendre la crainte d'une juste reyenche qui produit aprez une enfileure de nouvelles cruautez pour les estouffer les unes par les autres 2 . >

C'était du reste une proie splendide qui s'offrait aux convoitises des gens de guerre 3 . La France était d'une richesse qui, depuis longtemps, frappait d'admiration les étrangers 4 , richesse que les rois exploitaient incessamment sans l'épuiser. « Louis XI, dit un « ambassadeur vénitien, la comparait à une belle « prairie qu'il fauchait quand il voulait. L'empereur « Maximilien comparait le roi de France à un berger « de moutons dont la toison était d'or et qui se lais- « saient tondre à sa fantaisie 5 . » Les guerres qui avaient toujours pour théâtre nos frontières n'altéraient point la prospérité du reste du royaume, et un autre ambassadeur nous révèle un fait bien curieux. Le commerce,

1. La Noue, Discours politiques et militaires, éd. de 1587, in-4°, p. 571 et suiv.

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