VII. Brantôme armateur
La piraterie au xvi° siècle.
c Rien n'est tant si coquin, ny doux, ny attirant qu'un butin, dit Brantôme, quel qu'il soit, soit de mer, soit de terre 1 . » Cette douceur et cet attrait, il a dû les éprouver. S'il ne dit rien des profits qu'il a recueillis des guerres civiles, il laisse entrevoir que ce n'est pas sa faute s'il ne s'est point enrichi dans des expéditions maritimes, c'est-à-dire dans de véritables expéditions de pirates.
Au xvi 6 siècle, pendant une partie du siècle suivant, et, à plus forte raison, au moyen âge 2 , les mers étaient, pour les marins de toutes les nations, ce que le désert est encore aujourd'hui pour les tribus qui l'habitent, un champ ouvert au brigandage. Les chrétiens capturaient ou pillaient sans distinction les navires des pays amis ou ennemis, comme les autres pillent encore
2. Citons pour la rareté du fait le trait suivant qui, certainement, ne s'est jamais renouvelé. Le prince Yvain de Galles, allié de Charles V dans sa guerre contre les Anglais, étant parti de Honfleur sur un beau navire, avec 500 hommes d'armes et 300 arbalétriers, fit la rencontre de 16 nefs bien garnies qui étaient à l'ancre. Ses compagnons voulaient les piller, prétendant qu'elles étaient anglaises. Mais, ayant appris que c'étaient des navires appartenant à des Flamands qui se rendaient d'Espagne en Flandre avec des marchandises, le prince dit à ses nommes : « Seigneurs, je vous prie que à ces bons marchans on ne mefface rien, car on ne doit pas marchands grever. » Puis aux Flamands : c Seigneurs, Dieu vous gart d'ennuy. Rien ne perdrez par nous. i (Histoire de messire Bertrand du Guesclin, escrite en prose l'an M CGC LXXXVI1, et nouvellement mise en lumière par M* Claude Menard. Paris, 1618, in-4°, p. 459-461.)
aujourd'hui les caravanes. La perspective d'un riche butin à gagner sans trop de risques était en effet bien séduisante, l'impunité étant à peu près assurée aux auteurs de ces méfaits, que les gouvernements étaient impuissants à empêcher, quand ils l'auraient voulu, et ils ne le voulaient pas toujours. Rarement les plaignants obtenaient satisfaction 1 . Le droit des gens n'existait pas, et il n'y avait de sécurité nulle part pour les navires marchands qui ne s'étaient pas mis en état de se défendre. Tout était à redouter pour eux, leurs compatriotes comme les étrangers, les amis comme les ennemis. Du reste, les sujets ne faisaient que suivre l'exemple qui leur était donné d'en haut. En 1550, bien qu'on fût en paix avec l'Espagne, la gouvernante des Pays-Bas, la reine de Hongrie, envoyait guetter au passage le maréchal de Saint-André, qui devait traverser le détroit pour se rendre en Angleterre jurer la paix signée entre Henri II et Edouard VI. Elle avait fait armer, dit Brantôme, « nombre de navires, et plusieurs insolences en sortoient sur nos navires françois, à les desvalliser de leurs biscuits, vins et munitions, jusques aux ancres et voilles 2 . »
Diverses ordonnances avaient beau interdire aux officiers de la marine royale tout acte de piraterie, on
1. Voy., dans le ms. 64, fol. 129, de la Collection Godefroy, à la Bibliothèque de l'Institut, une plainte adressée en 1497 au roi par les villes anséatiques, auxquelles il fut donné pour toute réponse que nul navire de guerre ne pouvait sortir des ports de France sans bailler caution de ne porter aucun dommage aux alliés et confédérés du royaume,' défense illusoire s'il en fut jamais. Il y a encore dans le môme volume (fol. 9) une requête analogue des habitants de Lubeck au roi en date du 14 août 1562. — Cf. le ms. 3882 du fonds français à la Bibliothèque nationale.
n'en tenait aucun compte, c II prit une fois envie, nous dit Brantôme, au grand prieur François de Lorraine d'envoyer en course vers le Levant douze de ses galères, commendées par son lieutenant Beaulieu- Chastaigner. • Beaulieu, grand ami du narrateur, c y alla fort bien, car il estoit brave et vaillant. Quand il fut vers PArchipelage (l'Archipel), il rencontra une grand'nau vénitienne, bien armée et bien riche. Il Paccommença à la canonner, mais la nan luy rendit bien sa salve, car, de la première voilée, elle luy emporta deux de ses bancs avec leurs forçats tout nets, et son lieutenant, qui s'appelloit le capitaine Panier, qui pourtant eut le loisir de dire ce seul mot, et puis mourir : c Adieu, paniers, vendanges sont € faites. » Ce fut à M. de Beaulieu à se retirer, car ceste nau estoit pour luy invincible 4 • »
Pour cette belle expédition, il avait arboré c la ban* dière de la roine d'Ecosse (Marie Stuart), qu'on n'avoit jamais veue vers les mers de levant, ny cogneue, dont on estoit fort esbahy ; car, de prendre celle de France, n'en falloit point parler, pour l'alliance entre le Turc 2 . » L'ébahissement était naturel, mais le grand prieur avait pris ses précautions. Pour ne pas compromettre la France, il avait, avant de reconduire la princesse dans son royaume, obtenu d'elle l'autorisation de prendre la bannière d'Ecosse ; autorisation qu'il avait fait mettre au nom de Beaulieu. C'est ce que nous apprennent deux lettres écrites par la reine le 28 mai 1 561 , adressées, l'une à Philippe II, l'autre
4. Des Dames, t. IX, p. 462, 463. Ceci se passait en 1561 ou 1562 au plus tard.