‹ Bras d'acierChapitre 9 sur 12 · LLE1C · texte numérisé non relu

LLE1C

— Eh I laisse-moi donc tranquille , je n'ai rien à te donner , lui dit le chasseur , qui la prit pour une mendiante.

— Où est Yvon ? demanda-t-elle.

— Quel Yvon? dit le soldat en regardant la petite plus attentivement.

— Yvon Le Marec.

— Ah I oui; l^ours de Pleudaniel? Ce n'est pas un beau galant que vous avez là, ma petite.

— Où est Yvon ? reprit EUen , tout entière à son idée.

— A rhôpital.

— Où est l'hôpital?

— La deuxième rue à gauche, répondit le soldat, mais on ne vous laissera pas entrer. Vous feriez bien mieux de

Ellen était déjà loin.

Ce mot d'hôpital est un épouvantail pour les paysans. Ils se figurent qu^à l'hôpital on laisse les pauvres mourir de faim, et qu'on donne leurs corps à disséquer aux chirurgiens. Ellen avait confusément entendu parler de tout cela. Il lui en était resté une impression générale de lugubre terreur.

Néanmoins, elle courut de toute la vitesse de ses jambes jusqu'à l'endroit qu'on venait de lui indiquer. Puis, après bien des irrésolutions, elle interrogea une bonne femme qui passait. Celle-ci lui montra l'hôpital à deux pas devant elle.

Arrivée à la porte, les angoisses de la jeune fille recommencèrent. Elle laissa retomber le lourd marteau du portail ; mais son cœur battait comme si elle eût commis un crime.

Un vieux portier à la figure rébarbative , entr'ouvr un judas grillé.

— Que voulez- vous? demanda-t-il brusquement.

— Je veux voir Yvon.

— Quel Yvon ?

— Un militaire.

— Cet Yvon est-il votre frère, votre parent^? L^enfant interdite balbutia quelques mots confus. Le

portier haussa les épaules, etfermabrusquementle judas. Dieu sait quelle supposition il fit sur le compte d^EUen.

Celle-ci attendit quelque temps , espérant toujours qu'on allait lui ouvrir.

Enfin, elle se décida à firapper une seconde fois. Le portier revint, et s'emporta contre Ellen qui crut avoir commis quelque grande faute, et prit la fuite à toutes jambes.

La pauvre créature eut encore cependant le courage de retourner sur ses pas. Cette fois, elle n'osa s'approcher du portail, et se contenta d'errer comme une âme en peine autour de l'hospice, en contemplant tour à tour chaque fenêtre.

Lorsque vint la nuit, les frayeurs de la pauvre enfant redoublèrent. Néanmoins elle ne quitta pas son poste. Vers minuit, brisée de fatigue, elle s'endoriùil sur le

banc de pierre placé tout près de la porte de Thospice, La pluie qui tombait à torrents ne tarda pas à la réveiller. Après avoir encore erré quelque temps dans les rues voisines, Ellen rencontra une de ces maisons bâties suivant Tancienne architecture , dont le premier étage faisait saillie au-dessus du rez-de-chaussée. Elle se blottit sous cette espèce d'auvent, et passa le reste de la nuit assise par terre, le dos appuyé contre la muraille, et la tête reposant sur ses deux mains.

Quand vint le jour, elle retourna se placer devant Thospice.

Sa présence et sa tournure un peu étrange finirent par attirer Tattention des voisins.

Aux questions qu'on lui adressa, elle répondit comme au portier, comme à tout le monde, qu'elle attendait Yvon Le Marec. On s^aperçut bientôt qu'elle avait Tesprit un peu dérangé, et l'on eut pitié d^elle.

— ^^ Vous avez donc passé la nuit dehors ? lui dit une vieille marchande de sabots qui voyait la pauvre enfant grelotter sous ses haillons mouillés.

— Oui, dit Ellen,

— Depuis quand êtes-vous là ?

— Je ne sais pas.

— Vous n'avez donc pas de parents, personne qui s'occupe de vous ?

— Non, dit la petite, qui se mit à pleurer.

— Bonne sainte Vierge, s'écria la vieille femme, cela fend le cœur. Allons, venez avec moi, ma pauvre fille.

Je ne suis pas riche non plus ; mais il ne sera pas dit qu'une créature du bon Dieu aura souffert de faim et de froid devant la porte de Madeleine Gaurial tant qu'il restera un morceau de pain dans sa huche.

— Je ne veux pas m'en aller d'ici, répondit Ellen, qui, malgré la faim dont elle commençait à souffrir, ne voulait pas s^éloigner de l'hospice.

— Pauvre innœeffte, dit la bonne femme, cet Yvon est quelque mauvais garnement qui l'aura trompée. Enfin, c'est au bon Dieu, et pas à moi de la juger. — Allons, venez donc, petite, continua-t-elle en s'emparant du bras d'EUen ; tenez, voilà ma boutique là, juste vis-à-vis de la maison ; vous verrez l'hospice aussi bien que d'ici.

Ellen suivit alors la bonne vieille, qui lui donna du pain et du beurre, ainsi qu'un peu de lait, qu'elle alla chercher chez une voisine.

Au bout d'un quart- d'heure, toutes les commères du quartier étaient réunies chez la Madeleine et harcelaient la petite pay3anne de questions. Mais il y avait de la bienveillance et de la commisération dans leur curiosité. Chaque femme s'en retourna chez elle fouiller dans son armoire et rapporta quelque chose pour l'habillement de la pauvre abandonnée.

Le bruit de la bataille qui avait eu lieu la veille, auprès du Gourio, entre un soldat et des paysans, commençait déjà à circuler en ville. Puis, une cardeuse de matelas qui travaillait souvent au Gourio reconnut Ellen pour ravoir vue à la métairie.

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On essaya de décider EUen à s'en retourner à la ferme; elle refusa. Persuasion, raisonnements, menaces, tout échoua devant son obstination. On voulut remmener de force ; mais elle se débattit avec tant de violence et poussa des cris si déchirants, qu'il feiUut la laisser tranquille.

Quelqu'un eut l'idée d'aller prévenir le commissaire de police, cet homme universel de la province, dont chacun se moque et médit assez volontiers, mais chez lequel on accourt à la plus petite difficulté.

Il vintlui-même chez la Madeleine. Ses regards inquisiteurs et sa voix un peu brusque effrayèrent la petite; elle garda un silence obstiné. Le fonctionnaire, qui était un ancien sous-officier décoré, se rendit alors à l'hospice dans l'espoir d'obtenir d' Yvon quelques renseignements.

Ce dernier entrait en convalescence.

Dès qu'on lui parla de la présence d'Ellen, il sauta en bas de son lit en réclamant à grands cris ses vêtements et le droit de sortir. Le double refus qu'il essuya le mit dans un tel état d'exaspération, qu'il frappait du pied, injuriait les infirmiers et jurait comme un païen, quoique ce ne fut pas dans ses habitudes.

Ce que le commissaire tenait surtout à éclaircir, c'était la nature des relations qui existaient entre Ellen et le militaire.

L'indignation d'Yvon, au premier mot qu'on lui toucha 4e ce sujet, rendit inutile un plus long interrogatoire.

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