BRAS 0'AGIB1I
Avec moiBs d*amoiir pour madame YandeiUes^ il eût dé^ eoarert depuis longtemps la place qu'il occupait dans le cœur de la jeune femme; mais, de même que la fièvre empêche on malade d'apprécier l'état des objets qui Teuvironnent, de même l'ardente passion qui dévorait le créole troublait ses (acaltés morales et lui enlevait toute la rectitude, toute la perspicacité de son jugement. Être aimé de Berthe lui semblait un bonheur tellement au-dessus de la félicité humaine, qae son esprit se refusait à croire ce que son cœur pressen* uit par instants»
~ Berthe ne m'aime pas, se disait-il en marchant d'un pas rapide au milieu des arbres et des rochers... Non*.. Elle est bomie et se chagrine de me voir souffrir, voilà* tout^ Puis la reconnaissance..* Si elle était encore rich^ et heureuse, J9 poarrais lui parlet* de mon amour^ mais, en ce momenti*« D'ailleurs, à quoi bon..*
Tandis que sa raison cherchait ainsi à étouffer la faibl6 loeur d'espoir qui s'élevait de temps en temps de son cœur, ses compagnons de voyage achevaient les préparatifs dd leur repas du matin. La bosse de bison venait d'être rétirée de dessous les cendres dans un tel état de carbonisation, que Vandeilles et Ribonneau s'écrièrent qu'elle n'était bonne qu'à jeter.
— AUons donc^ dit Graddle, vous n'y connaisses rien. Vous ailes voir tout à l'heure.
Sans se laisser rebuter par les apparences, rAmérioain fendit la peau noire et informe, sous laquelle parut bientôt nne chaire rose et savoureuse. Tout à coup, deux coups de fusil partirent à la fois de derrière les arbres* Une balle trayersa le chapeau de Vandeilles; une autre atteignit José à l'épaule et le blessa légèrement* Les mineurs sautèrent aussitôt sur leurs fusils et s'élancèrent dans la direction des agresseurs* Le premier mouvement de Bucolick fat de suivre ses amis; mais, esclave de la parole qu'il avait donnée à ¥9l^ blo, il revint sur ses pas et resta debout, l'œil et l'oreille au guet, à côté de là jeune femme vivement efifrayée do cette alerte imprévue. Au bout d'une heure environ, les mi^ neurs revinrent sans avoir rien trouvé, sauf des traces de gros souliers ferrés indiquant évidemment des Européens*
Vandeilles s'était tellement éloigné, qu'il se perdll dans le labyrinthe inextricable des jungles. Peut-^être n'eût-il jamais pa retrouver ses-oompagnons^ si Buoelick, voyant son re*^
tard, n'avait en la précaution de tirer de temps en temps quelques coups de fusil pour lui indiquer la position de la caravane.
Presque au môme instant, on vit arriver Bras d'Acier, dont le premier regard fut pour Berthe.
— Que s'est-il donc passé? demanda-t-il à Bucolick.
— On vient de tirer sur nous, et une balle a traversé mon chapeau, répliqua Vandeilles, en fixant sur le créole nn regard soupçonneux. Pablo y répondit par un regard si calme et si transparent que Vandeilles se sentit rougir de sa mauvaise pensée.
11 se hâta de raconter à Bras d'Acier tous les détails de l'agression. Celui-ci Técouta sans dire un seul mot. Puis il s'éloigna, pour aller visiter les traces que Mundiaz avait découvertes à l'endroit d'où étaient partis les coups de fusil.
— Ce sont les deux Goliath, dit Bras d'Acier en revenant de son inspection.
— Vous avez donc déjà vu le pied des Goliath? demanda Craddle.
— A l'hôtel de l'Etoile seulement : mais il est facile de re-i connaître l'empreinte qu'a dû faire celui de Tom. I
— Comment diable ont-ils pu savoir notre chemin? dit Ribonneau.
— Je. crains plutôt que ce ne soit nous qui marchions sur leurs traces , et qu'ils n'aient le même but de voyage que nous.
— Comment? s'écria Vandeilles. Connaîtraient -ils le placer?
— Je ne crois pas qu'ils sachent précisément Tendroft où se trouve la mine ; mais ils pourraient bien avoir quelques données sur son existence. Ce placer m'a été révélé par un pauvre diable de Mexicain que je trouvai, il y a deux mois, au fond d'un ravin, sur le point d'expirer. Deux balles lui traversaient la poitrine. Tandis que je me penchais sur le malheureux pour lui faire boire un peu de rhum, il me montra du doigt un penon voisin, en balbutiant quelques mots inintelligibles. Le rhum lui ayant rendu un peu de force, il me raconta que, la veille, à deux milles environ de l'endroit où nous nous trouvions, il avait découvert des pépUes assez grosses dont les arêtes encore aiguës révélaient la proximité d'un filon. Il s'était hâté de revenir chercher ses outils à l'endroit où il avait laissé sa tente sous la garde de son associé.
Ddis qa'il faisait part à ce dernier de son importante déaverte, deux brigands tirèrent sur eax. Le compagnon de anito tomba roide mort. Juanito, lui, qaoiqîie blessé, parut à s'écbapper, mais, dans sa faite^ il reçat une seconde essore. Épuisé par la perte de son sang et par la rapidité i sa coarse, il ayait glissé sur le versant du pefion, et son »rps était venu se briser sur les rochers du ravin, il expira 1 minutes après notre rencontre.
— Ëh bien, dit Ribonneau, je ne vois rien dans tout cela li ail pu révéler aux brigands dont vous parlez l'existence 1 placer.
— Les nuggets trouvés par Juanito étaient restés entre les lains^de son compagnon et tombèrent par conséquent au Duvoir des salteadores (voleurs). Ceux-ci n'auront pas anqué de faire, à propos de ces pépites, les mêmes remar- Des qu'avait faites le pauvre Juanito et d'en tirer les mêmes DDclusions.
— Mais pourquoi ne sont-ils pas restés en cet endroit? ^ Peut-être n'auront-ils pas réussi à trouver le filon, fit
ibserver Mundiaz; puis ils pouvaient manquer de vivres on l'iDstraments d'exploitation. D'ailleurs, si ce sont les Goliath loi ont fait le coup, ces damnés Yankees n'auront eu rien le plus pressé que de venir dépenser le fruit de leur vol bns quelque ville.
— Je n'ai aucune certitude à cet égard, dit Pablo; mais je le sais pourquoi je suis disposé à soupçonner les Goliath de {et assassinat. A propos, tâchez donc de retrouver les balles (al vous ont été lancées tout à l'heure.
— Voici toujours la mienne, dit José, qui, dépliant un ^tit paquet soigneusement enveloppé, en retira une balle te fort calibre.
Pablo tira de sa cartouchière un tout petit sac en peau contenant deux balles qu'il mit à côté de celle que venait de tai donner José Guérino.
*- Qui de vous, demanda ^ablo, a remarqué les armes des deux Goliath, et pourrait me dire si leurs rifles sont de même calibre?
^ Le calibre du rifle de Philip est plus petit, répondit ^sitôt Bucolick : celui de Tom fait tout au plus huit balles à la livre.
— Alors la balle qui a frappé José vient probablement du fasil de Philip... et celle-ci aussi, ajouta-t-il en montrant
l'ane des deux balles qu'il venait de f elirei da sare- de eRes s'ôHt elactement pareilles. Quanta l'autre balle que j f etif ée dtt corps de ce pauvre Juanito> cette grosse que voî< elle doit avoir été lancée par le rifle de Tomi Tâehez donc < retrouver la seconde balle, M« Yandeilles. Je suis sûr qi c'est Tom qui a tiré sur vous. j
Tout le monde se mit à Tcauvre pour cette rechercii mais la balle s'était perdue bien avant dans le boi&« On i put la retrouver.
— Cette malheureuse rencontre ne nous empêchera p de continuer notre route, n'est-ce pas? demanda Graddle.
— Certes non! s*écrièrent tous les mineurs.
— Il nous faudra seulement prendre plus de préeaniio] désormais, dit Pablo, et ne jamais nous écarter les ans d autres. Deux d'entre nous marcheront un peu en avant poi éclairer le chemin. La nuit, on montera la garde à tour ( rôle. Puis, le soir, je recommande à chacun d'éviter anta que possible de se tenir dans le cercle de lumière du foye afin qu'on ne puisse en profiter pour l'ajuster^
A partir de ce moment, en effet, les voyageurs^ n'avanc rent qu'avec les plus grandes précautions. Dftns les prairie on clieminait encore hardiment, parce que la Vue d'étendi au loin; mais, dès qu'on atteignait les défilés et les bois, qn'( évitait pourtant le plus possible, chacun descendait de monture, dont il se faisait un rempart. Mundiaz^ Bucolic Craddle et José, plus habitués que lefs Français à la yie d bois, servaient tour à tour d'éclaiireurst Leurs yeiix exerc< interrogeafent avec une minutieuse attention le sol, les bra; ches inférieures des arbres, et les tiges des arbustes, l roseau brisé, une plante foulée par le passage d'un daim c d*un coyote, tout devenait l'objet d'un scrupuleux examei
Au milieu de toutes ces inquiétudes, Berthe n'avait i s^empècher d'éprouver un secret sentiment de joie en soi géant que désormais Pablo serait forcé de rester éluprès d'el pour la protéger. Son espob: fut encore déçu cependan Pablo ne parut pas au déjeuner. Cette absence sembla d'aï tant plus extraordinaire à la jeune femme, que, jdmais peui être, la protection de Bras d'Acier n'avait été adssi nécessaii à la petite caravane^ On venait, en effet, d^entref dans u étroit défilé, bordé des deux côtés par deux collines cou vertes d'arbres épais et de broussailles ineMtrlcables.'Le so détrempé par la pluie^ enfonçait à chaque instaàl souâ i
gRAS d'acier. 71
UitesToyageart. On ^lait souvent obligé de sonder les Ufaes d^eaa aarec de grandes perehes ayant de s'y rlsqaer. imdiaz et Ribonneau marchaient en éclaireurs. L'oreille igaetet la carabine armée, Craddie etVaudeilles se telieDt 4 quelques pas en arrière.
Toa( à coup, Bacolicky qui, fidèle à sa mission, cheminait
eôté de madame VandeiUes, cnit entendre à une cinquau-
î&e de pas sur la droite un craquement de branches bri-
hs. U passa doucement la bride de son cheval autour de
Hibras, afin de conserver Tusage de ses deux mains; puis
Ise tint prêt à épauier ea earabine, les yeux toujours fixés
V le siilaga presque impereeptfble qif un corps inconnu
mil au milieu du bois. Vandei^lgs, qui portait les yeux
tous côtés, finit par remarquer la préoccupation de Bu-
idc. La direction des yeux de ce dernier indiqua au Fr^u-
is le mouvement dont se préoccupait si fort le brave Lr-
ais. Avee son impétuosité ordinaire, Vandeilles s'élança
eeeôlé. Profitant d'un moment où l'agitation des brapches
j indiquait d'une manière plus précise la position de Ten-
C inconnu, il épaula sa carabine et tira au jugé. On ent aossitôt un craquement de branches brisées ^insi 'un épouvantable rugissement qui fit pâlir les plusintrées mineurs.
- Damnés soient vos yeuxl s'écria Craddie, vous venez ratiirer sur nous un grizlyt
Comme il achevait ces paroles, un ours gris montra son iorme tête au-dessus d'une touffe de cactus, et courut sur ^voyageurs «n fanant claquer ses mâchoires avec tant de
t^ qu'on les entendait résonner à plus de cinquante pas distance. Ce qui rendait plus critique encore la position mineurs, c'était la terreur des chevaux. Ils renâclaient [^ec une indicible épouvante et cherchaient à s'enfuîfï "^ligés d'employer toutes leurs forces pour retenir leurs J^ontures effrayées, les mineurs ne pouvaient sç servir de «urs armes contre le terrible animal. 11 s'approchait rapide- J^^Dt. Il n'était déjà plus qu'à trente pas ae la caravane, '^f^qae Ribonneau lui envoya une balle qui l'atteignit eu P'eia corps et ne fit pourtant qu'accélérer sa marche. Buco- "^i'ajnsta à son tour avec plus de sang-froid; mais, au Jomept oùil pressait la détente, la jument de madame Van- ^te,4Ant il avâ^ passé la bride autour de ?on bras, se vessi brns^iemeut à pie, et fit un écart si brusque et si vio-
lent, qu'elle brisa les rênes. Pais, se jeUint sar la gauch dans la direction du torrent, elle partit à fond de train, mal gré les efforts de Bucolick, qui Tayait ressaisie par le lico et se laissait héroïquement traîner sur les cailloux sans lâl cher prise. Un moment indécis. Tours fit tout à coup yoUej face et se dirigea du même côté. Yandeilles s'élança pou barrer le passage au terrible animal. José, tout faible, ton blessé qu'il était, se jeta résolument au-devant du grizij qu'il tira presque à bout portant. L'ours poussa un rugisse ment, arracha des mains de José le fusil, qu'il* brisa en m clin d'oeil, et continua sa course, malgré les balles que id envoyaient les mineurs. Dix pas le séparaient à peine de ma dame Yandeilles, dont la jument venait de s'abattre. BerUi avait saisi le revolver' que lui avait donné Pablo. Pâle d muette, elle attendait avec courage la mort presque inévi table qui la menaçait.
— Pablo regrettera de s'être éloigné, se disait la pauvri Berthe, avec cette constante préoccupation de l'objet aim qui n'abandonne jamais certaines femmes, même dans lej circonstances les plus terribles.
Trop éloignés pour barrer le passage à Tours, Mundiaz Yandeilles et Craddle se hâtèrent de tirer; mais leurs balles comme celle de José, ne firent qu'ajouter encore à la terrible fureur du grizly, dont Berthe sentait déjà Thaleine brûlante.
Soudain un coup de feu partit de Tautre côté du torren et vint frapper le grizly entre Tœil et Toreille. L'animal pous un rugissement de douleur, et s'arrêta une seconde, étoun parle coup. Au même instant, une seconde ballo Tatteigni au défaut de Tépaule, puis un homme franchit le torrent pa^ un bond prodigieux, et vint tomber entre Tours et madam^ Yandeilles presque évanouie.
* — Pablo I s'écrièrent les mineurs d'une seule voix.
Puis il y eut un silence de mort. L'ours venait de se jeter sur Bras d'Acier.
Bucolick, revenu à lui, voulut courir à Pablo. |
— Éloigne madame Yandeilles, lui cria le créole de cettel voix à laquelle nui n'aurait osé résister. |
Réunissant toutes ses forces, il enfonça son large poignard dans le ventre de Tours, qui avait déjà jeté ses deux pattes gigantesques autour du cou du jeune homme. Malheureusejnent pour Pablo, par suite du mouvement qu'il venait de
faire ponr parler à Bacolick, il se trouvait mai posé pour frapper. Son poignard glissa snr une côte du grizly. Renversé par la violence du choc de son terrible adversaire, Pablo tomba, entndnant dans sa chute Tours, qui perdait aoe énorme quantité de sang.
Un cri de terreur s'échappa de toutes les poitrines. Bucolick, qui avait à peine eu le temps d'emporter Berthe à quinze pas de là, épaula précipitamment sa carabine pour ajuster le grizly étendu sur le corps du gambusino. Il prèssait la détente, lorsque deux balles, tirées du côté opposé au torrent, vinrent, Tune, effleurer le bras de l'Irlandais, l'autre, frapper le canon de son fusil à deux pouces des batteries et faire dévier ainsi sa propre balle qui passa bien loin de l'ours. Bucolick poussa un cri de rage. Laissant tomber son arme inutile, il saisit son revolver et se jeta bravement sur le grizly, qui se débattait déjà dans les convulsions de l'agonie. Berthe suivit l'Irlandais. Avec un courage inouï, elle appuya son revolver sur Toreille du terrible animal et fit feu en même temps que Bucolick. L'ours poussa un dernier huriement, se souleva de quelques pouces, puis retomba lourdement à terre. Il était mort.
Aidés de Graddle et de José, Berthe et Bucolick réussirent à déplacer le corps gigantesque du grizly, sous lequel ils croyaient retrouver Bras d'Acier. A leur indicible étonnement, Pablo avait disparu. Son poignard, enfoncé jusqu'au manche dans le cœur du grizly, prouvait assez qu'il avait triomphé de son terrible ennemi. Comme la lutte avait en lieu à deux pas du torrent, sur le bord duquel reposait la tête du grizly, le premier mouvement de Bucolick fut de jeter un regard inquiet sur les flots rapides qui bouillonnaient entre deux rives escarpées.
-- Pablo! Pablo t s'écria Berthe éperdue.
Si Bucolick ne l'eût saisie à bras-le-corps, elle se fût précipitée dans le torrent.
— An nom du ciel, calmez-vous, Madame, lui disait l'honnête Irlandais, qui, malgré son sang-froid, commençait luimême à perdre la tête et cherchait vainement à découvrir quelques traces de Bras d'Acier.
Heureusement pour la pauvre femme, son mari, accom- P^Qé de Mundiaz, s'était élancé dans la direction d'où venaient de partir les deux coups de fusil tirés sur Bucolick. Quant à Craddle et à José, tous deux suivaient en sens con-
74 BHÀS D^ACIEK*
traire les bords da torrent, dans l'espoir d^ reacoatrer quelques traces de Pablo, Leurs gestes, leur air de couster" uaUon gX les cris qu'ils échangeaient ne prouvaient que trop rinutilité de leurs recherches*
Brisée par toutes les émotions qu'elle venait d'éprouver, Berthe n'avait plus conscience de ses paroles, ËÛe répétait machinalement: < Pablol Pablo ! > avec un accent si singulier que Bucolick craignit un moment qu'elle n'eût tout à fait perdu la raison. Maintenant madame Vandeilles d'une maiO) il se pencha sur le bord du torrent pour y puiser un peu d'eau, qu'il jeta à la figure de la jeune femme. On aurait pris Berthe pour une morte, sans le mouvement cenvulsif de se» lèvres, qui murmuraient des mots inintelligibles. Le contact de cette eau glacée ranima un peu la pauvre femme. Elle se leva brusquement.
— - Venex, dit-elle à Bucolick, veneaj,.. il faut que nous le trouvions.
Et, saisissant le bras de l'honnête^ Irlandais avee une force qu'on n'eût jamais attendue d'une si faible créature, elle l'entraîna rapidement le long des borda du torrent*
Pendant ce temps^ Mundiaz, Vandeilles et Eibonneau pénétraient dans le ho}&, Examânant tour à toux avee un soin minutieux le sol, la cime des herbes et les branches brisées des arbustes, chacun d'eux cherchait à découvrir la tracç de leurs mystérieux ennemis» Grâce à Mundias, piusbabile ras' ireador (chercheur de piste) que les deux Français, tous trois marchaient avec une certaine rapidité. Dans un endroit humide, ils trouvèrent Fempreinta du pied des fugitifs. Mundiaz ii'eut besoin que d'un instant pour la reconnaître.
— Ce sont les Goliath, dit-il à voix basse.
La poursuite continua ; mais^ au bout d'un quart d'heure, ils perdirent complètement les tracas.
Arrivés à uac sorte de elairière à laquelle aboutissaient trois sentiers formés par le passage des bêtes fauves, les deux Français et le Mexicain tinrent couseil. Il fut convenu que chacun prendrait un des sentiers et l'explorerait soigneusement. Le premier qui rencontrerait des traces se replierait sur le carrefour pour y attendre ses compagnons. Une fois la piste retrouvée, tous trois se remettraient à la poursuite des assassins.
Un des sentiers pénétrait au milieu du fourré. Ce fht celuilà que suivit Mundias. Les Français iNdrent les deux autres.
BftAS d'acibm. 75
Une heore^ enynron après leur séparation, un conpde fusil retentit dans 1« fourré. Yandeilles et Ribonneau,qui n'avaient encore rencontré aucun indice, revinrent précipitamment m leors pas jusqu'au lieu fixé pour le rendez- vous. N'y trou- ?ant pas le Mexicain, ils se hâtèrent de suivre ses traces et s'enfoncèrent résolument dans le fourré. Après avoir fait un mifle environ, ils arrivèrent à une autre clairière assez large, p'entouraient de magnifiques cyprès californiens. En jetant les yeux autour de lui, Yandeilles aperçut tout à coup le corps de Mandiaz étendu à Tendroit où le sentier débouchait sur kt clairière. Les deux Français coururent à leur malheureux camarade. Mundiaz n'était. plus qu'un cadavre. Une balle, tirée par derrière, lui traversait le dos, à trois ou quatre lignes de l'épine dorsale.
Yandeilles et Ribonneau creusèrent une fosse au pauvre Mexicain avec leurs bowies-knifes, et la recouvrirent de branches et de pierres pour la proléger contre les bêtes fauves.
— Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Yandeilles,
— Le diable m'emporte si j'en sais rien ! répondit Ribonneau. Je crois pourtant qu*il serait bon de retourner au camp.
•— Yoyons d'abord si nous trouvons quelques traces de ces brigands, répondit Yandeilles.
La nuit, qui commençait S répandre ses ombres sur la forêt, rendait leurs recherches de plus en plus difficiles. Il leur fallut bientôt y renoncer et songer à rejoindre leurs compagnons.
Yandeilles et Ribonneau avaient à peine fait à cinq cents pas, qu'ils entendirent un coup de feu immédiatement suivi d'un second. Les deux détonations partaient de la clairière même quils venaient de quitter. Ils se hâtèrent d'y coanr de nouveau, mais ils n'y trouvèrent personne.
Malgré l'obscurité, presque complète déjà, ils reconnurent fecilement dans le fourré les traces du passage de plusieurs individus. Us aperçurent aussi des traces de sang à deux endroits différents de la clairière.
Leur première idée à tous deux fut de suivre encore la nouvelle piste qui s'offrait à eux, mais l'obscurité, de plus en plus profonde, les arrêta bientôt complètement, fis furent obligés de revenir sur leurs pas et de se diriger au plus tôt vers le camp où ils avaient laissé leurs amis; encore eurentils beaucoup de peine à retrouver leur route.
76 \ BRAS d'acibb«
Au moment où ils arriyaienl dans la zone éclairée par le brasier, deux personnes accoururent au-devant d'eux. C'était Bertbe et le fidèle BucoUck.
— Au nom du ciel. Madame, contenez-vous, disait le boa irlandais.
Heureusement pour Berthe, Vandeilles attribua la pâleur et Tair inquiet de la pauvre femme aux inquiétudes qu'elle venait d'éprouver pour lui. Elle ne fit rien cependant pour le confirmer dans son erreur. Son premier mot fut pour demander si l'on avait des nouvelles de Pablo.
— Non, répondît Vandeilles, à moins pourtant que ce ne soit lui qui ait tiré ces deux coups de fusil que nous avons entendus.
Vandeilles et Ribonneau racontèrent à leurs compagnons la mort du pauvre Mundiaz. Devenue indifférente à tout ce qui ne concernait pas Bras d'Acier, Berthe se laiisisa tomber sur Tberbe. Des larmes brûlantes gonflaient son cœur et ses yeux, mais elle ne pouvait pleurer.
Tout à coup le pas d'une créature bumaine fit bruire les feuilles sèches du sentier. Les mineurs sautèrent sur leurs
armes.
— C'est moi, dit la voix calme et douce de Pablo. Berthe tressaillit des pieds à la tête. Elle se leva d'un bond,
et s'élança vers Pablo. Bucolick eut à peine le temps de lui saisir la main pour l'empêcher de se jeter dans les bras du jeune homme.
— Madame, lui dit précipitamment l'honnête Irlandais, prenez garde... pour lui et pour vous I
Madame Vandeilles s'arrêta et baissa la tête. Elle rougissait déjà du mouvement qui avait failli l'emporter.
— Il vit! mumurart-elle ; mon Dieu^ soyez béni et pardonnez-moi I
Elle essuya précipitamment les larmes qui inondaient son visage, et fit un effort surhumain pour dissimuler sa profonde émotion.
— Où donc est madame Vandeilles? demanda Pablo, tandis que les mineurs le pressaient de questions et de félicitations.
— Me voici, don Pablo! répondit la jeune femme, en s'avançant vers Bras d'Acier. Je suis heureuse de vous voir de retour sain et sauf.
Un sourire amer glissa sur les lèvres du créole en enten-
dant ces paroles, prononcées'd'une voix en apparence si froide et si indifférente.
A bout de forces^ et n'osant parler, de peur de se trahir, la pauvre femme prit la main de Pablo et la serra dans les siennes. Blessé au cœur par l'apparente indifférence de Berthe, Bras d'Acier retira sa main et s'éloigna silencieusement. Les mineurs se groupèrent de nouveau autour de Pablo pour sa-, voir ce qui lui était arrivé.
— Au moment où le grizly se précipitait sur moi, raconta Bras d'Acier, j'ai entendu deux coups de fusil. J'ai pensé que si les Goliath me croyaient mort, ils se sauveraient moins vite, et que j'aurais peut-être le temps de leur couper la retraite. Je me suis dégagé de dessous le grizly en rampant au milieu des herbes, et je me suis laissé glisser dans le torrent, que j'ai traversé à la nage. Les arbustes qui bordent l'autre rive m'ont permis d'aborder sans être aperçu. Alors, j'ai pénétré dans le bois en faisant un grand détour, afin de prendre les Goliath entre vous et moi. Malheureusement, ils étaient déjà bien loin. Au moment où j'allais déboucher sur la clairière où vous avez trouvé le cadavre de Mundiaz, j'ai aperçu ce pauvre garçon courbé à terre et cherchant probablement à se rendre compte d'une empreinte. Comme je m'avançais vers lui, une balle tirée du haut d'un arbre l'a frappé au milieu du dos. Il est tombé la face contre terre et n'a plus bougé. J'espérais que son meurtrier destendrait pour venir prendre le fasil. Je me suis caché dans le bois, mais les Goliath se dontaient probablement que MUndiaz n'était pas seul, et sont restés immobiles. Au moment où vous avez débouché sur la clairière, un d'eux a fait un 'mouvement, sans doute pour épauler son fusil. Le bruit et le mouvement des branches m'ont indiqué sa position. Pai voulu appuyer sur la gauche aôn de mieux les apercevoir, mais un lièvre qui a déboulé sous mes pieds a attiré de mon côté l'attention des Goliath : ils ont deviné la présence 'd'un ennemi et n'ont pas bougé. Après votre départ, j'ai attendu encore assez longtemps sans qu'ils fissent un seul mouvement. Cela m'a prouvé qu'ils se doutaient de ma présence. Après avoir inutilement essayé de les apercevoir entre les branches et de les tirer au jugé, j'ai pris le parti de me montrer. Comme je le prévoyais, celui qui se trouvait de mon côté s'est empressé de tirer sur moi. La flamme de son coup de fusil m'a servi de guide, et j'ai fait feu immédiatement. Philip a dégringolé de branche
en braBcbe, mais les baissans dô mioiasas ott amorti sa
chute. Tom s'est laissé glisser au bas de Farbre. lia {uns son frère sur ses épaulas et s'est enfui avec lui.
•^ Et vous ne les avez pas poursuivis? demanda Craddle.
-*- Je n'ai pu les rejoindre, répartit ^ra& d'Acier.
— Vous étiez donc blessé, dit José en s'approcbant dxt créole... Ëh oui, cacamba, vous êtes blessé! s*écria-t-il en remarquant le bourrelet que formait à deux pouces au-dessus du genou de Pablo un bandage placé en dessous de son pantalon.
— Vous ôtes blessé, don Pablo? demanda Berthe avec anxiété.
— Ce n'est rien, répondit le créole, rien du tout.
— Voulez-vous que je vous prépare une compresse d'or^gano ? reprit la jeune femme.
— Je n'ai besoin de rien.
— Laissez-moi du moins visiter votre blessure et vous arranger une ligature.
— Je vous remercie. Madame, répondit*il encore, sans amertume, mais avec une profonde tristesse.
L'apparente indifférence de Bertbe lui avait fait un mal affreux. Cette indifférence ne diminuait ni son amour ni son dévouement, mais il souffrait cruellement.
11 jeta son zarape à terre et se coucha entre Bucolick et Craddle. %
Madame Yandeilles ne comprit que trop ce qui se passait dans le cœur du créole. £n ce moment, elle eût donné tout au monde pour se Urouver quelques instants seule avec lui et pour se justifier. Les yeux de la jeune femme se remplirent de larmes, mais l'obscurité ne permit pas à Bras d'Acier de les apercevoir.
Tous deux passèrent une nuit sans sommeil. Comme toujours, Pablo partit avant le lever du soleil. U rejoignit ses compagnons un peu plus tôt que d'habitude. Il avait l'air son* cieux et préoccupé*
*— - Avez-vous retrouvé la piste des Goliath? lui deimanda Yandeilles.
— Oui. Je l'ai suivie assez longtemps, répondit Bras d'Acier. Elle m'a conduit à d'autres traces qui me préoc* eùpent beaucoup. Nous avons devant nous une troupe de plusieurs personnes.
— Des blancs ou des Indiens? dit Craddle.
— Des blancs. Ils sont à cheval. J'ai trouvé les pieds de . trois hommes et de deux femmes. Peut-être môme sont-ils plas nombreux.
— Quelle direction suivent- ils?
— La même que nous jusqu'à présent. Ils ont dû passer la nuit à cet endroit et se sont remis en route ce matin.
Une de ces femmes a un pied que j'aurais juré reconnaître si je n'avais été certain de la mort de la personne à laquelle je pensais. Il faudra maintenant marcher avec plus de précaution que jamais, jusqu'à ce que nous sachions quels sont les individus qui nous précèdent.
— Si nous prenions un détour pour les éviter? dit Ribonneau.
— Impossible, répliqua Pablo ; le chemin que nous suivons en ce moment est le seul praticable.
— Bah 1 fit Yandeilles; après tout, ce sont peut-être des mineurs comme nous.
— Probablement, répondit Bras d'Acier; mais, aux mines, il faut toujours se tenir sur ses gardés. On est exposé à rencontrer à chaque instant des bandes de salteadores et de bushrangerSy et la vallée que nous suivons offre une foule d'endroits propices à une embuscade. Ainsi, soyons tous aux aguets.
En achevant ces paroles. Bras d'Acier jeta sa carabine sur son épaule et partit en avant, agrès avoir échangé quelques mots avec Bucolick. Celui-ci reprit son poste auprès de madame Yandeilles, et la petite caravane se remit en route aux premiers rayons du soleil.