DEUXIÈME PARTIE
Les voyageurs dont Bras d'Acier venait de parler à ses compagnons se trouvaient en effet à cinq milles environ de ces derniers.
Dans l'après-midi du jour où Pablo avait vu le grizly et poursuivi les Goliath, deux femmes étaient assises au soleil devant une sorte de butte construite à la hâte avec des bambous et de larges feuilles d'arbre. L'une d'elles^ charmante créature de dix-neuf ans à peine, semblait douée de toutes les séductions que Dieu a départies à la créole et dont la Liménienne est le type le plus parfait. Petite, mignonne, svelte et souple comme un roseau, elle avait une taille qu'on eût tenue entre dix doigts. Ses longs cils, plus noirs encore que son opulente chevelure noire, ne pouvaient éteindre la flamme de ses grands yeux aux prunelles de velours.
Une chemise couverte de broderies et fort courte des manches trahissait les charmants contours de son corsage. Elle avait laissé tomber ses souliers. Son pied, d'une extrême petitesse, chaussé de bas de soie, semblait prendre sa part d'air et de soleil. Une ceinture, formée d'un magnifique crêpe de Qhine rouge, serrait, au-dessus des hanches de la jeune femme, un jupon de soie un peu fanné par la route, et terni par le soleil.
Fort gracieux, mais fort peu approprié aux nécessités du voyage, ce costume, qui avait d'ailleurs beaucoup perdu de sa primitive fraîcheur^ contrastait singulièrement avec le paysage ainsi qu'avec la situation de la jeune femme.
A côté d'elle, dormait un enfant de deux ans environ, qn'elle venait d'ôter de dessus ses genoux pour le poser sur un lit de gazon. Afin de le protéger contre le soleil, elle avait suspendu au-dessus de lui son rebozo, ou longue éebarpe de soie noire.
Un rosaire, aox grains d'ébène incrustés d'or, s'enroulait aotonr du poignet frêle et arrondi de la jeune femme.
De la main gauche, aussi petite que celle d'un enfant de douze ans, elle tenait une mandoline; de temps en temps, elle en tirait machinalement quelques sons.
Cette jeune femme semblait plongée dans une profonde rêverie. Ses yeux ne tardèrent pas à se remplir de larmes. Elle jeta sa mandoline de côté, saisit son rosaire et se mit à prier.
L'autre femme, qui restait couchée sur le gazon comme une couleuvre au soleil, se leva nonchalamment et s'approcha de sa compagne.
— Étes-vous malade, dona Rosina? demanda-t-elle.
— Non, Cypriana.
— Vous avez quelque chagrin?
— Non.
— Cependant...
— J'ai envie de pleurer, interrompit Rosina, avec une sorte d'impatience douloureuse... et je pleure, ajouta-t-elle en se cachant la figure dans les deux mains.
Cypriana haussa imperceptiblement les épaules et s'agenouilla devant l'autre jeune femme.
Cypriana avait du sang mêlé dans les veines. C'était une de ces métisses au teint doré, à la démarche provoquante, aux yeux ardents, aux lèvres de pourpre, dont la voix, le regard, et tous les mouvements respirent les passions et la volupté... Sans être très-belle, elle devait avoir un grand charme pour une certaine classe d'hommes dont la nature sensuelle et violente était en harmonie avec la sienne.
Simple suivante de Rosina au début du voyage, elle n'avait pas tardé à devenir la compagne et quelquefois la confidente de la créole.
Elle continuait à la servir, mais comme par complai-
sance, et par égard pour la nature plus frêle et moinà robuste de Rosina.
— Est-ce l'absence de Bcnîto qui vous attriste? demanda Cypriana, en interrogeant les yeux de sa maîtresse.
Rosina ne répondit pas.
— Il va revenir, reprit la suivante.
— Ce n'est pas cela qui me fait pleurer, murmura Rosina.
— Vous pensez toujours à don Pablo ?
— Hélas, oui, ma pauvre fille.
— Vous Faimez encore?
— Je ne sais, mais, lorsque je songe à lui. Je ne puis m'empôcher de pleurer,
— Pourquoi ne retournez-vous pas à Thacienda de San- Fernaudo ?
— Benito ne le voudrait pas ; mol non plus. Il me tuerait plutôt que de m'y ramener. Comment oserais-je y retourner et revoir mes parents, moi qui suis devenue la femme d'un métis, d*un simple capataz de mon père ?
— Vous raimiez donc bien, ce Benito? reprît Cypriana, qui paraissait décidée à obtenir les confidences de sa maîtresse.
— Moi ! grand Dieu, moi !.. Ah ! si tu savais, ma pauvre Cypriana!..
'— Quoi donc, senora?
Il est des instants où la femme, même la moins confiante, éprouve le besoin de partager avec quelqu'un le secret qui pèse sur son cœur. La créole surtout, avec son caractère ardent et expansif, peut bien rarement se passer de confidente.
Rosina jeta sur Tautre jeune femme ce regard indécis d'une personne qui hésite encore avant de commencer un aveu embarrassant.
— Eh bien, sefiora? reprit la china (grîsette mexicaine).
— Eh bien, ma pauvre fille, tu sauras...
Elle s*interrompit en entendant le galop de plusieurs chevaux qui approchaient rapidement.
•— Benito ! dit-elle avec un singulier mélange de crainte et d'intérêt.
— Et t)omingo I fit Cypriana, qui se leva d'un bond; voyons s'ils ont fait bonne chasse.
Presque aussitôt quatre cavaliers parurent à l'entrée de la
clairière. L*un d'eux, qui semblait Ôlre le cher, portail un dolman de drap brodé de soie, et de larges caîzoneras oméçs de boutons brillants. Ses grandes bottes vaqueras^, en cuir jaune, étaient garnies d'énormes éperons dont les molettes avaient bien deux ou trois pouces de diamètre. Recouvert d'une enveloppe cirée, son chapeau à larges bords se campait hardiment sur une forêt de cheveux noirs. Son teint olivâtre, et sa barbe noire un peu clair-semée, le reflet bleuâtre du blanc de ses yeux^ et la coupe anguleuse de ses traits, révélaient un homme dans les veines duquel coulait nn sang mêlé. Un Européen nouvellement arrivé n'aurait fait cependant aucune différence entre cet homme et le premier venu des blancs au teint bronzé qu'il aurait vus autour de lui. Une créole, au contraire, n'aurait eu besoin que d'un regard pour reconnaître tout de suite un métis.
Le cavalier au dolman montait un fort beau cheval, qu'il maniait avec une remarquable habileté. Il le faisait caracoler avec l'intention bien évidente d'attirer le regard de la jeune femme.
Le noble animal, enlevé huit jours auparavant à une bande de chevaux sauvages, subissait avec peine la pression du mors et les atteintes de l'éperon. De temps en temps, il se cabrait avec rage et lançait des ruades furieuses. Linmobile sur sa haute selle , le cavalier ripostait aussitôt par des saccades de la bride ou par de terribles coups d'éperon. Les trois hommes qui suivaient le chef menaient, ou, pour mieux dire, traîn|iient en laisse un chevalsauvage dont le cou était encore entouré du lazo avec lequel on venait de le capturer.
Un bozal ou longue corde en crin formait un nœud violemment serré autour de la lèvre supérieure du prisonnier, Au moyen de ce caveçon, on le forçait de suivre les autres chevaux. Ceux-ci étaient couverts d'écume. La sueur ruîs-» selait sur leurs membres nerveux.
— Attachez ce cheval à un arbre, dit le cavalier qui marchait en tête. Je le dompterai tout à l'heure. ..
Il descendit de cheval et ôta la selle et la bride, qu*il posa à terre. Puis il entrava sa monture au moyen d'une corde qui lui prenait la jambe droite de derrière et la jambe gauche de devant. Sans s'occuper davantage de l'animal, il le laissa ensuite s'éloigner et chercher sa pâture dans le bois. Leç autres cavaliers en firent autant à l'égard de leurs monturesi
— Eh bien, chère âme de ma vie, dit Benito en 8*asseyant à côté de Rosina, vous avez eu tort de ne pas nous accompagner. Quelle belle troupe de chevaux nous avons rencontrée 1.. Ce bavard de Domingo a manqué un étalon magnifique, un alezan brûlé qui aurait fait honneur à un vice-roi.
En parlant ainsi, il embrassait la jeune femme. Elle ût machinalement un geste pour le repousser.
Il fronça ses épais sourcils. Sa figure prit aussitôt une expression de colère .
— Carambal s'écria-t-il , est-ce ainsi qu'on me reçoit? Regardez-moi bien en face, Rosina. Vous venez encore de pleurer... Sang du Christ! ajouta- t-il en épanchant sa colère sur un tronc d'arbre, qu'il cingla violemment de sa cuarta (sorte de cravache).
— N*ai-je donc plus le droit de pleurer? répliqua la jeune femme, en relevant brusquement la tête, et d'un ton hautain.
— Non, dit-il avec une sourde colère; car je ne devine que trop le motif de ces larmes ; vous pensez encore à ce jeune homme de San -Fernando. Oh! ce créole maudit, je donnerais dix ans de ma vie pour le tenir deux heures entre mes mains. Je lui arracherais la peau lambeau par lambeau; je le frapperais de cette cuarta, jusqu'à ce que le sang ruisselle sur son corps I
Il se remit à frapper le malheureux tronc d'arbre avec une rage indicible.
Epouvantée de cet accès de fureur, mais trop fière pour laisser paraître son efifroi, Rosina soutint hardiment le regard du capcUaz. Un sourire de défi erra sur ses lèvres crispées.
— Oses-tu me braver! reprit* il avec un redoublement de colère. Je te dis que je l'écraserai comme un ver, ce blanc maudit t et qu'il ne pourra soutenir mon regard, le lâche ! le brigand!..
Et il lança contre son rival une série d'épithètes injurieuses que nous nous garderons bien de reproduire ici. Rosina haussa les épaules et ne répondit rien.
— Oui, c'est un lâche! reprit encore Benito; son bras tremblerait si nous nous trouvions en face l'un de l'autre un machete à la main.
— n est brave, dit la jeune femme, et ne craint personne n monde.
DRAS d'acier. 85
— Voto à Bios I hurla le capataz, ta oses me dire cela eo Ciee à moi ! à moi, gai te polvériserais d'an seul coap de cette cuarta.
Au geste qu'il fit pour lever sa cravache, la jeune femme se leva d'un bond^ les yeux étincelants et les narines pal» pitantes.
— Chien de métis ! s'écria-t-elie avec une ûère indigna» tion et les yeux fixés sur ceux du capataz, si tu as le malbeur de me frapper, je m'enfonce ce couteau dans le cœur.
En parlant ainsi, elle appuyait sur sa poitrine frémissante la pointe d'une navajà qu'elle venait de prendre à sa ceinture. Elle était vraiment belle à voir ainsi, avec sa taille fièrement cambrée, sa jolie tête rejetée en arrière, ses yeux brillants et ses lèvres gonflées par une hautaine expression d'andace et de défi.
Benito fit un, pas en arrière et la contempla silencieusement avec une sorte d'admiration qui éteignit bientôt sa colère.
Par un brusque mouven^ent, il jeta sa cuarta loin de Ini. Puis, honteux de sa violence, il se croisa les bras sur la poitrine et resta immobile, les yeux fixés à terre d'un air sombre et mécontent.
Quant à Rosina, elle se laissa retomber sur le gazon et se couvrit la figure de ses deux mains par un geste de désespoir. Quelqu'un les lui écarta doucement. C'était Benito, qui venait de se mettre à genoux devant elle..
— Pardon, chère âme de ma vie, lui disait-il avec une émotion réelle, mais avec cette emphase naturelle à l'homme du sud. Pardon, ma bien-aimée Rosina. Je t'ai offensée... Ce n'était pas mon cœur qui parlait. La jalousie me rendait foQ. Je sais que tu as aimé un autre homme... que tu l'aimes pen^ètre encore... Chaque fois que je te vois pleurer, je me figure que tu songes à lui. J'ai tort, n'est-ce pas? tu penses à ta famille^ à tes amis...
Les sanglots de Rosina l'interrompirent. Il se frappa le front avec une colère qu'il tournait maintenant contre luimême.
— Rosina, ma bien-aimée, reprit-il, oublie ce que je t'ai dit. Cest ton indifférence qui me rend fou. Tiens, prends cette navajà et enfonce-la-moi dans le cœur, si tu m'en veux encore; mais, au moins, regarde-moi. Dis-moi que ce n'était pas à lui qae tu pensais... n'est-ce pas... Rosina?,. Rosina?.*
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Elle ne retira plus sa main, qae le capataz avait saisie, mais elle ne répondit pas.
— Dis-moi an moins que tu ne Taimes plus et que tu n'aimes que moi, qui t'entoure de soins et d'adoration, comme si tu étais un ange du paradis... Rosina, réponds donc, continua-t-il avec une colère croissante, qu'il s'efforçait en vain de contenir, je veux que tu m'aimes, entendstu... je le veux... et j'en al le droit... Après tout, ne suis-Je pas le père de ton enfant?..
— Oses-tu bien rappeler ce souvenirt dit la jeune femme en tournant vers le métis son visage baigné de larmes et couvert d'une rougeur brûlante . Tu veux que Je l'aime, distu!., est-ce donc par la force qu'on prend l'amour d*iine femme comme moi? Suis-je une china, dont on achète l'amour par un cadeau ou par un coup d'épée?.. Je te l'ai dit souvent, Benito, chaque fols que tu viendras^ la menace à la bouche, exiger iin amour auquel tu n'as pas droit, je te dirai comme tout à l'heure, en le montrant ma poitrine: cTa peux me tuer, mais non me forcer à t'aimer. t Crois-moi, Benito, ce n'est pas par ce moyen que tu te feras pardonner le crime que tu as commis.
La colère du métis tomba de nouveau. Avec cette fougrue et cette mobilité d'impressions et de gestes communes à presque toutes les races passionnées du sud, il se jeta de nouveau aux genoux de Bosina. Il se roula à ses pieds en la suppliant de lui pardonner et de l'ahner.
Il y avait chez cet homme tant de passion, sauvage peutêtre, mais vraie et profonde, que Rosina fût touchée de ses prières et de son désespoir.
— Lève-toi, Benito, dit-elle en lui tendant la main. Pardonne-moi à ton tour. Je te fais souffrir, mais aussi c'est ta faute. J'ai des jours de tristesse où il faut que je pleure. Pourquoi m'en demander les raisons? Elles ne feraient que nous attrister tous deux. Pourquoi surtout me menacer? Tu ne le sais que trop... je me ferais tuer plutôt que d'obéir à de pareilles exigences !
Les dernières paroles de Rosina faisaient sans doitte allusion à quelque scène du môme genre, terminée d'une manière plus tragique, car Benito baissa la tête.
— Tu as raison, dit-il, je suis un fou, mais je t'aime tant que je ne puiç^ supporter l'idée de partager ton cœur avec un autre. Il faut que je t'aime bien^ va, pour te laisser prendre
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sor moi un pareil empire. Tonte antre femme, vol»^tti, aurait déjà été brisée par moi comme ce grain de verre, ajonta* t-il eh écrasant entre ses doigts une des perles de sa to* quilîa.
— Je sais bien qae tu m'aimes, reprit la jeune femme, et je te suis reconnaissante des soins que tu me prodigues. Bien m'est témoin que je voudrais t'aimer aussi... Mais...
-Eh bien?
— Mais le souvenir de cette horrible nuit...
— Tais-toi, interrompit»il en lui fermant précipitamment la bouche, tais-toi^ ne réveille jamais ce souvenir du passé. Parlons de l'avenir.
Rosina soupira et promena involontairement son regard autour d'elle.
— Oh 1 je sais bien que notre situation actuelle n'est pas brillante, mais, tu le verras bientôt, une fois sur cette terre de Tor, je saurai récolter des trésors pour toi. Nous serons riches; nous irons demeurer à Mexico, à Lima, où tu von* aras, enfin. Nous aurons de belles toitures et des harnais couverts d'or et d'argent. Nous donnerons les plus belles fêtes du pays.
— Qui voudra y venir? murmura Rostna presque malgré elle.
— Qui? reprit-il, qui?.. Tous, car je me couvrirai d'or, s'il le faut, pour qu'on ne voie plus le peu de sang mêlé qui conle encore dans mes veines. Tiens, Rosina, je donnerais vingt ans de ma vie pour quelques livres d'un sang pur comme le tien ! Tu m'aimerais alors, et notre vie à tous deux ne serait plus un enfer.
Comme il achevait ces paroles, il tressaillit et tendit l'oreille comme quelqu^un qui écoute.
— Qu'y a-t-il? demanda Rosina.
Il lui fit signe de s^ taire.
~ Continue toujours à parler comme si j'étais encore à côté de toi, lui dit* il.
Il prit son lazo, posé sur le gazon, et se mît à plat- ventre, puis il se glissa sous bois en rampant comme une couleuvre.
Rosina, surprise, regardait autour d'elle, en cherchant à !^eipliquer le motif de cette brusque disparition. Tout à coup eUe aperçut, à trente ou quarante pas, nn homme qui se glissait à terre sur la lisière du bois. Cet homme s'approcha
en rampant des denx chevaux qui broataient quelques jeunes pousses d'arbres. Arrivé à côté d'eux, il leur mit précipitamment les brides qu'il venait de ramasser un instant auparavant. Au moment où l^ voleur s'élançait sur un des chevaux, un lazo lancé avec adresse vint entourer son buste et ses deux bras. Le cavalier excita son cheval de la voix et des Jambes, et se roidit contre Tétreinte du terrible lazo; efforts inutiles. 11 fut renversé sur le gazon avec violence. Avant qu'il eût le temps de se relever, un homme bondit sur lui et lui mit le genou sur la gorge.
Ce dernier était Benito.
En un clin d'oeil, il eut garrotté le voleur de manière à lui rendre toute résistance impossible. Cette opération terminée avec toute l'adresse d'un homme qui en a l'habitude, Benito prit sa navajà, dont il appuya la pointe sur la poitrine du voleur de chevaux.
— Réponds maintenant, dit Benito. Qui es-tu? que vienstu faire ici?
L'individu, qui n'était autre que notre ancienne connaissance, Tom Smithson, ne répondit d'abord que par un grognement accompagné d'une terrible secousse, mais les liens du lazo restèrent tout aussi serrés qu'auparavant. >
— Ah 1 c'est ainsi, reprit le métis. Eh bien, je vais répondre pour toi. Tu es un brigand et tu venais voler mes chevaux. Par mon saint patron, tu n'en voleras pas d'autres!
— Grâce 1 au nom du ciel, s'écria Tom, qui sentait la pointe de la navajà pénétrer dans les chairs.
— Non.
— Grâce I et pour sauver ma vie je vous donnerai une fortune.
^ Une fortune I et où la prendrais-tu, chien de Yankee ?
Le bandit hésita un instant; mais, voyant que Benito levait de nouveau la terrible navajà, il prit son parti et répondit précipitamment :
— Je connais une bonanza d'une immense richesse, et je vous y conduirai.
Les yeux de Benito étincelèrent. Il haussa les épaules, mais sa nature impressionnable lui représentait déjà des monceaux d'or étalés devant lui.
— Toute ton histoire n'a pour but que de sauver ta vie, dit-il à l'Américain.
— Je vous jure...
BRAS d'acibr. 89
— Alors, explique-toi plus clairement. Où se trouve ce filon? Dans quelle direction? Comment en connàis-tu Texistence? Parie; n'essaye pas de me tromper, surtout; car, par rame de mon père, à ton premier mensonge je t'enfonce ce couteau dans la gorge.
— £h bien, dit Tom, cette mine est à dix ou douze journées de marche d'ici tout au plus. Son existence m'a été révélée par un mineur que j'avais rencontré il y a quelques mois. Il était blessé à mort.
— Comment?
— Un accident de cheval, répondit Tom d'une voix un peu embarrassée. Avant d'expirer, le pauvre diable me confia sa découverte. Il me montra en même temps plusieurs pépites qu'il avait trouvées dans le torrent. Leurs arrêtes aiguës prouvaient qu'elles venaient d'une mine peu éloi> gnée.
— Attends, dit Benito, qui semblait réfléchir depuis quelques minutes en considérant Goliath ; ne serais-tu pas un des Smithson, un de ces Américains qu'aux mines on appelle les Goliath?
Peu satisfait de cette découverte de son identité, Tom marmotta cependant une réponse afi&rmative.
— Qui me garantit la vérité de tes paroles? reprit Benito en fronçant les sourcils. Peut-être cherches-tu à nous attirer dans quelque guet-apens?
— Seigneur!..
—Tu comprends que je ne puis me fier à un drôle de ton espèce.
— Je resterai près de vous, dit Tom après un instant de réflexion. Si j'ai menti, vous pourrez me tuer. Puis j'amènerai ici mon frère Philip. Ce sera encore un otage de pins, et un otage bien sûr, car mon pauvre frère est blessé.
— Oùl'as-tu laissé?
—Ici près, dans le bois; c'est pour lui que je voulais un cheval.
— Vraiment!
— Il m'a fallu le porter pendant près de huit milles sur mes épaules.
— Vous vous sauviez donc?
— Oui, murmura Tom d'une voix irritée. Mon frère est grièvement blessé.
Benito lui lit sur la ^tuation de la mine diverses ques-
tîons auxquelles le géant répondit tfttne manière assez sa-
tHfaisame.
• — Il fatit s'y rendre le plus tôt possible , reprît FAmé-
ricain.
— Pourquoi ?
— Nous avons derrière nous une bande de mineurs qui m'ont tout Tair de voyager dans la direction de ma bonanza.
— Les connais-tu?
— Oh oui! voilà bientôt quinze jours que je les suis. C'est leur chef, ce Bras d'Acier, que Dieu confonde I qui a blessé mon frère.
— Bras d'Acier! s'écria Bentto,qui, comme tout le monde, avait entendu parler du fameux gàmbusino.
— Lui-môme, senor, reprit Tom. Il m'a déjà échappé deux fois, mais, par l'enfer, qu'il prenne garde à la troisième!...
— Prenons leis devants, alors, dit Benito.
— Ce sera difficile, reprit le géant. Ils s*en apercevront et trouveront moyen de nous dépasser encore.
— Nous marcherons rapidement.
— N'imporie. Il n'y a pas un homme dans toute la Californie qui connaisse les chemins comme ce damné Bras d'Acier. Il faudrait trouver un moyen de le forcer de rester en arrière ou de différer son départ.
— Cela me paraît impossible.
— ■ Peut-être y a-t-il un moyen, pourtant?
— Lequel?
— Je vais y réfléchir et je vous le dirai ; mais, pour Tamour de Dieu, laissez-moi retourner auprès de mon pauvre frère. Il doit me croire mort ou prisonnier. Vous m'aiderez à le transporter ici. En route, je vous dirai mon moyen.
Benito chercha des yeux les trois cavaliers qui l'accompagnaient quelques instants auparavant. Il ne put les voir, mais il entendit les échos bruyants de leurs voix et de leur gaieté.
Groupés autour d'un brasier, ils faisaient griller sur les charbons ardents des tranches de cecina (lanières de viande sèche) qu'ils dévoraient ensuite à belles dents. Assise à côté d'eux, Cypriana prenait sa part du repas et de la conversation. Quant à Rosina, elle était restée auprès de son enfant sur la clairière. Benito ne pouvait la voir.
-- Ramon, dit le métis en appelant nn des trois hommes, renée avec moi.
Le vaquero se leva aussitôt, rajusta les plis de sa ceintoro et suivit Benîto. Ce dernier relâcha nn peu les nœuds da lazo qtd emprisonnait les membres de Goliath. Celui-ci pnt alors, non pas courir, mais marcher de manière à suivre ses compagnons.
— Conduis-moi, dit le métis à l'Américain. Rappelle-toi qu'au premier soupçon de trahison, je t'enfonce mon couteaa dans la poitrine. Et toi, Ramon, ne le perds pas de vue. Tue-le comme un chien s'il fait un seul mouvement pour s'enfuir.
Une heure après environ, Ramon revint en courant à la clairière. Tl appela Domingo et lui dit quelques mots à voit basse. Celui-ci se hâta de seller son cheval. Il mit ensuite dans une sorte de bissac quelques tranches de cecina et de la farine de maïs. Ramon en lit autant de son côté. Leurs préparatifs terminés, ils remontèrent à cheval.
— Où vas-tu donc, Domingo? demanda Cypriana. Bamon fit signe à son camarade de se taire.
— Nous allons voir les poissons voler, et les oiseaux nager, répondît Domingo en riant. Sois tranquille, pr^cio^i^a de mi aima, je serai bientôt de retour.
Pais tous deux s'éloignèrent au galop.
Benito ne revint qu'à la nuit. Il était accompagné de Tom et de Philip. Celui-ci marchait péniblement, appuyé sur le bras de son frère, qui le portait de temps en temps.
Lorsqu'on se remit en route, le lendemain matin à la pointe du jour, Ramon et Domingo n'avaient point reparu.
On mit Philippe sur le cheval le plus doux d'allure et le mieux dressé. Tom Smithson comptait marcher à côté de son frère pour le soutenir au besoin, mais Benito l'en empêcha.
— On reconnaîtrait la trace de vos pieds, lui dit le ca* piktaz.
— C'est juste, répondit l'Américain; donnez-moi un cheval alors.
11 enfburcha un malheureux cheval qui pliait sous son poids et se mit auprès de Philip.
On fit ce jour-là une trentaine de milles, malgré les difficultés 4u terrain. La nuit seule força les voyageurs de s'arrêter.
— Benito, dit Goliath en s'adressant au métis; U est probable que Bras d'Acier aura cherché ce matin à retrouver mes traces et celles de mon frère. Peut-être se sera*t-il douté que je me suis joint à votre bande, et nous aura-t-il suivis. Il vaut mieux que nous ne restions pas ensemble cette nuit, et surtout auprès du même feu.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il viendrait probablement rôder autour de votre campement.
— Eh bien?
— D*abord, il voudra s'emparer de mon frère et de moi.
— Nous vous défendrons.
— Us sont plus nombreux, et, d'ailleurs, deux de vos hommes vous manquent. Puis, Bras d'Acier pourrait se douter que je vous conduis aux mines.
— En effet... mais... c'est que si je vous laisse seuls...
— Avez-vous peur que nous nous échappions? Vous nous auriez bien vite rattrapés. Vous savez bien dans quel état est mon frère. D'ailleurs, quel intérêt aurais-je à me sauver maintenant? Je ne suis pas capable d'explorer la mine tout seul.
— Allons, soit. Je vous enverrai des vivres par Pepe Kieto, qui restera avec vous. Nous allons chercher un endroit pour votre halte, afin que je sache où vous rett'ouver.
Les trois hommes s'éloignèrent.
Nieto et Cypriana, restés avec Rosina, commencèrent à s'occuper des préparatifs du souper. Quant à Rosina, elle se promenait autour du campement avec une agitation singulière. Sous l'impression d'un de ces pressentiments inexplicables, que chacun de nous a éprouvés quelquefois dans sa vie, la jeune femme ne pouvait rester en place.
Au moment où, s'écartant du brasier, elle. tournait le dos à la lumière rougeâtre des branches amoncelées, un homme parut dans le cercle lumineux tracé par la flamme.
Rosina se retourna. Deux cris de surprise et de joie partirent en même temps.
— Pablo ! s*écria la jeune femme.
— Rosina ! dit le créole, qui osait à peine en croire ses yeux,
U la saisit dans ses bras et Fembrassa avec une vive effusion de joie.
— Dieu soit loué ! dit- il enfin. Vous vivez!
Trop émne poar pouvoir parler, la jeune femme restait la tête appuyée sur la poitrine de Bras d'Acier. Il la conduisit doucement près d'une sorte de siège naturel formé par les racines d'un arbre, et s'assit à côté d'elle.
— Que je suis heureux de vous revoir! lui dit-il. L'idée de votre mort empoisonnait ma vie. Que de fois j'ai pleuré en songeant à vous!
— Est-ce bien vrai, Pablo? dit Rosina en fixant ses beaux yeux noirs sur ceux du créole.
— Vous en doutez, Rosina?..
— Vous avez donc toujours quelque affection pour moi?
— Oui, Rosina; une affection bien sincère et bien profonde. Mais qu'ôtes-vous donc devenue? Que vofus est-il arrivé? Pourquoi cette lettre qui m'a brisé le cœur?.. Et tous ces indices qui faisaient croire à votre mort?.. Votre famille...
— Ma famille me croit morte, Pablo, dit la jeune femme.
— Et vous ne l'avez pas détrompée?
— Plus tard, mon ami. En ce moment, cela m'est impossible... Je vous expliquerai cela plus tard. Mais vous-même^ comment vous trouvez- vous ici?
— Depuis trois ans, je parcours la Californie.
~ Dans quel but? Seriez-vous donc cet homme dont j'ai si souvent entendu parler, et qu'on appelle Bras d'Acier?
— En effet, Rosina.
— Je l'avais deviné... Vous seul étiez capable de tous ces traits de bravoure et de générosité qu'on m'a si souvent racontés. Que cberchiez-vous donc dans le pays des mines? Quelle était cette femme pour laquelle vous demandiez aide et protection à tous ceux que vous secouriez? Aviez-vous donc appris que je vivais encore, et que je voyageais moimôme dans ces contrées si dangereuses?
Bras d'Acier ne se sentit pas le courage de détruire Tillusien de la jeune femme, en lui révélant la vérité. Il fit une réponse ambiguë, que, dans son exaltation, Rosina interpréta à son avantage.
— Comme vous êtes changé, Pablo ! dit-elle en écartant de la main les longs cheveux qui voilaient le front du Mexicain. Ces trois années vous ont vieilli de dix ans. N'importe, voas êtes toujours le môme, vous avez toujours vos beaux cheveux et vos yeux si doux et si fiers. Ainsi, c'est moi que vous cherchiez?... Mais comment avez-vous retrouvé mes traces jnsqu*icî^
-- Le hasard seul a guidé mes pas^ répondit le créole.
— Le hasard?
— Oui, Rosina. Pouvais -je prévoir une pareille rencontre... car... Enfin, à votre tour, dites-n^oi donc camment vous vous trouvez dans ce pays désert, au milieu de cette forêt? Vous n'êtes pas seule,, pourtant?
-—Oh! non ! répondit la jeune femme en baissant la tète pour cacher sa rougeur. Plusieurs personnes m's^ecompagnent. Elles sont là qui préparent le souper.
— Quelles sont ces personnes, Rosina?
— Vous le saurez plus tard, murmura-t«elle.
' Puis^ ne pouvant résister plus longtemps aux douloureuses pensées que les questions de Pablo venaient de lui suggérer, elle cacha son visage entre ses deux mains» et se mit à pleurer avec une profonde amertume.
Quoiqu'il n'éprouvât désormais aucun amour pour la jeune créole, Pablo avait toujours conservé une sincère affection pour la compagne de son enfance. A cette affection se joignait encore cette reconnaissance que l'amour d'une fenmoie inspire toujours à l'homme qu'elle aime. Enfin» le sentiment de ses torts envers elle, et les reproches qu'il s'était si souvent adressés, tout se réunissait pour Témouvoir vivement en faveur de Rosina. Touché de sa douleur, il lui i»rit affectueusement la main et lui demanda la cause de ses larmes.
Rosina fit signe qu'elle ne pouvait répondre.
— Dlte8*moi au moins si vous êtes malheureuse^ et ce que je puis faire pour vous consoler ou pour diminuer vos chagrins.
La jeune femme pleurait toujours et ne répondait que par des signes de tête négatifs à toutes les suppositions de Bras d'Acier. Enfin, cédant aux élans de sa nature passionnée, elle jeta ses deux bras autour du cou de Pablo, et lui dit d'une voix entrecoupée :
•-« Emmène-moi, Pablo; au nom du ciel^ ^nmène-moi d'ici !
Comme il allait répoiidre, Tenfiant, qui venait de se réveiller et de quitter son lit de mousse, sortit de dessous les arbustes qui l'abritaient. En voyant pleurer sa mère, il coarut à elle et se jeta sur les genoux de la jeune femme. Rosina fit un cri et saisit l'enfant dans ses bras. Elle le contempla un instant avec une de ces expressions de physionomie que nul ne saurait définir. Puis^ elle l'enleira de teire
et l'embrassa avec une effusion qui avait quelque chose de si brusque et de si violent, que l'enfant se mit à crier :
-- A qui est cet enfant? demanda Pablo> qui s'était levé en même temps que la jeune femme.
Elle baissa les yeux. Une jrougeur brûlante couvrit sa figure,
— A moi, dit-elle enfin.
— A vous, Rosina, vous êtes donc mariée? s'éeria-t-il avec nne sorte de joie que trahissaient sa \Qiii et son regard.
Rosina pâlit, comme si on lui avait enfoncé un poignard dans le cœur.
— Qu'est devenue Berihe de Mareuil? dit-elle en axant un regard perçant sur le Mexicain. L'avez-vous retrouvée?
Gomme il hésitait à répondre, il vil tout à coup un mou* vementde terreur sur la physionomie de Rosina. Elle venait d'apercevoir, à cinquante pas tout au plus> Benilo, qui arrivail en courant.
— Qu'y a-t-il? demanda Pablo en répondant au regard effrayé de la jeune femme.
— C'est Benito, murmura-t-elle d'une voix brisée— Voyez là-bas dans ce sentier.
— Quel est ce cavalier?
Rosina baissa la tête et ne répondit pas. Seulement son regard se porta sur l'enfant, et se leva ensuite vers Pablo avec une expression indicible de honte, de douleur et de l^ère.
-* Son père? dit le créole à demi voix.
Elle fit signe que oui.
— Ne m'interrogez paa, Pablo, ajoula-t^elle précipitamment. Plaignez-moi« ayez pitié de moi, car je suis bien malheureuse!
— Est-ce que cet homme vous noaltraite?
*-<Obl non, il est très-bon pour moi; il me comble de soins et de prévenances, mais... tenez, je n'ai pas le temps de vous dire cela aujourd'hui. Plus tard... peut-être; mais aujourd'hui, je vous en conjure, n'ayez pas l'air de me connaître. Qu'il ne saebe jamais que vous êtes venu à San-Fernando !
— Pourquoi?
— Je ne puis vous le dire. Qu'il ignore aussi votre vrai nom... Cette précaution est peut-être iantiie, mais je vous supplie de l'observer-..
— Aurait-il quelque motif de m'en vouloir?
— Vous saurez tout plus tard, mais, de grâce, ne dites pas que vous me connaissez... Trouvez un motif pour justifier votre présence. Dites... Je ne saispas^ moi... ma pauvre tête n'y est plus. Mais vous trouverez un prétexte.
Une seconde aprôs, fienito arrivait auprès des deux jeunes gens.
Ses sourcils froncés et ses traits contractés révélaient assez sa colère et sa jaJousie. Il se mit entre le créole et Rosina.
— Quel est cet homme? demanda-t-il à la jeune femme, que veut-il?
— Cet homme est un caballero, senior, répondit Bras d'Acier d'un ton ftroid et hautain.
Benito haussa les épaules.
•— Que venez-vous chercher ici?
•— Deux assassins.
— Capa de Dios, seilor, est-ce une insulte? s'écria le métis en portant la main à la poignée de son macbete.
— Nullement. Il ne s'agit ni de vous ni de ceux de yotre bande. Je parle de deux brigands américains.
— Je n'ai pas d'Américains dans ma bande.
— Cependant...
— D'ailleurs, qui êtes-vous?
•— On m'appelle Bras d'Acier.
— Ah ! fit d'un ton surpris Benilo, qui, d'après le récit des prouesses du célèbre gambusino, s'attendait à voir un tout autre homme que ce créole à la taille mince et souple... et que vous ont fait ces hommes que vous poursuivez?
— Ils ont assassiné un de mes compagnons et tiré plusieurs fois sur moi.
— Je ne connais pas ces hommes, et je ne les ai pas vos.
— J'ai pourtant suivi leurs traces jusqu'à votre dernier campement.
— ns y seront venus après notre départ. Pablo secoua la tête d'un air de doute.
— Combien avez- vous de personnes dans votre bande? demanda-t-il.
— Trois hommes et deux femmes.
— Où sont les hommes?
— Un d'eux est là près de ce feu dont vous apercevez ia lueur à travers ces arbres. Il prépare le souper. Les deux
BBAS d'acier. 97
aotres ramassent du bois poar la nuit. Leurs cheyaux paissent à deux pas d'ici.
— Je crois bien, cependant, que ces deux Américains ont rejoint votre bande, reprit Bras d'Acier. 11 faut que je m'assure...
— Oseriez-Yous mettre en doute la parole d'un caballero comme moi? s'écria Benito, qui trouvait naturellement plus facile de soutenir une querelle qu'Une explication. Si ma voix ne suffit pas à convaincre Votre Seigneurie, mon machete sera peut-être plus heureux.
Le regard méprisant que Pablo laissa tomber sur le métis semblait si bien exprimer à ce dernier la distance qui existait entre eux, que Benito bondit de rage.
— Valga me Bios t s'écria-t-il, en tirant son machete.
— Benito I dit la jeune femme en cbercbant à le retenir. Il la repoussa durement.
Un éclair passa dans les yeux de Pablo. 11 fit un pas vers le métis, mais un regard suppliant de Rosina le retint.
— En vous demandant si vous avez vu ces deux brigands américains qu'on appelle les Goliath, reprit le créole, je ne fais qu'user du droit qu'ont tous les honnêtes gens de questionner en pareille circonstance les personnes qu'ils rencontrent. Aujourd'hui, c'est moi que ces bandits attaquent; demain , ce sera peut-être vous.
— Encore une fois, je ne les ai pas vus.
— C'est bien, dit Pablo, qui eut pitié de l'inquiétude et des transes de Rosina. Je me retire. Que Dieu protège la seiîora et lui donne un heureux voyage î
-- Merci, seilor caballero, murmura la jeune femme d'une Toix émue, merci de votre bonté!
Elle eût donné tout au monde pour glisser quelques mots âBras d'Acier; mais, au premier mouvement qu'elle fit pour s'approcher du créole, elle rencontra le regard dur et jaloux de Benito.
Bras d'Acier salua Benito avec une politesse hautaine qui fit bouUlir le sang du métis. Un instant après, il avait dispara dans l'épaisseur du bois.
— Que tous les démons de l'enfer te tordent le cou, Espagnol maudit! s'écria Benito en montrant le poing au cava. lier qui s'éloignait... retourne à ton camp, va!.. Tu y trouveras de mes nouvelles.
— Que veux-tu dire, Benito? démanda Rosina.
— Rien que tu aies besoin de savoir, répondit-il durement. Cet étranger fa-t-il donc promis quelque chose poui lui livrer mes secrets?
— Benito !
— Carambal tu causais avec lui d'un air si animé !.. Esti ce parce qu'il a la peau un peu plus blanche que moi qu'il te plaît déjà, ce fils de Tenfer?
Tandis que le métis, exaspéré par la dédaigneuse indifférence du créole, épanchait sa colère en faisant une scène de jalousie à sa pauvre femme, Pablo retournait vers ses compagnons.
La rencontre soudaine et inespérée de Bosina l'avait boib leversé. Elle lui enlevait le remords incessant qui, depuis si longtemps, tourmentait ses jours et ses nuits. 11 avait bâte de raconter cette heureuse découverte à madame Vandeilles, car il savait que ceile-ci se reprochait presque autant qo^ luiH3ième la mori de la pauvre Rosina.
^ Quelle joie, quel soulagement pour Berthel se disait-il^ en marchant avec rapidité. Comme ses beaux yeux vont se lever vers le ciell.. Si nous nous trouvons seuls, peut-être me serrera-t-elle la main pour me remercier de cette bouue nouvelle.
Les deux camps étant fort éloignés Tun de raulre, il fat obligé de marcher toute la nuit pour rejoindre ses compagnons.
En arrivant à l'endroit désigné pour la halte^ il fut étonné de trouver tout le monde sur pied. Le soleil n'étant pas encore levé, il se demanda d'où venait cet empressement inusité. Une vague inquiétude lui traversa le coeur, et lui fit instinctivement hâter le pas. Bientôt il crut^ remarquer un air de consternation sur les visages de deux de ses compagnons qu'il apercevait déjà, et qu'éclairait la flanune du brasier. R chercha des yeux madame Vandeilles, et ne la vit pas. En deux bonds, il fut au milieu du cercle. Bueolick courut à lui. La figure de rhounèta Irlandais était bouleversée.
— On a enlevé madame Vandeilles, dit Bucolick d'ane voix étranglée par Témotlon.
Pablo ne répondit rien. Il concentrait tontes ses forées pour cacher sa douleur aux yeux qui l'observaient.
Yandeilles surtout ne le quittait pas du regard. Pablo fttt sQblime d'énergie. Son effrayante pâleur aurait pu seule le trahir, mais la lueur vacillante du brasier empêchait de la remarquer.
— Comment cela est-il arrivé? demanda-t-il d'une voix presque calme.
» Voici comment, dit Ribonneau, toujours prêt à prendre la parole...
— Laissez donc parler Bucolick, interrompit Craddle. C'était lui qui se trouvait à côté de la jeune dame. Il sait mieax que personne ce qui s'est passé, et il le racontera plus simplement.
— Qu'entendez-vous par là? s'écria le Marseillais d*an ton mécontent.
— Que vous nous racontez à tout moment un tas d'histoires dont nous ne croyons pas un mot.
— Est-ce à dire que je suis un menteur? s'écria Ribon- Deau.
Tandis que le Provençal et l'Américain se disputaient en criant, Pablo s'éloigna de quelques pas avec Bucolick.
— Parle maintenant, dit-Il à ce dernier en s'asseyant à terre, la ligure cachée entre ses deux mains.
— Il n'y a pas de ma faute, je vous jure, dit l'honnête Irlandais, qui tremblait comme une feuille. Et pourtant je donnerais ma vie pour que cela ne fût pas arrivé.
— Raconte-moi tout.
— Eh bien, don Pablo, en cheminant dans le bois, nous avons Vu passer une bande de chevaux sauvages, de mus- ^««i/i, comme les appelait ce pauvre Mundiaz. 11 y avait une belle jument baie qui traînait un lazo et qui ne pouvait galoper bien vite. Tout le monde s'est lancé après ce cheval.
iOO BRAS d'acier.
excepté madame Vandeilles. Alors, moi, je suis resté pour veiller sur elle, comme je vous l'avais promis en partant. Nous marchions au pas à côté l'un de l'autre. Tout à coup j'aperçois, à deux cents pas dans le hois, un cerf qui semblait brouter des feuilles d*arbre. C'est-à-dire, je ne voyais pas le cerf, mais je voyais sa tête qui passait à travers les arbres. Il avait des bois superbes. Je me glisse à plat-ventre pour m'approcher de l'animal. Il ne bouge pas d'abord. Âa moment où je vais pour rajuster, il s'éloigne de quelques pas. Naturellement, je le suis. Il fait le môme manège cinq ou six fois; enfin, cela me paraît suspect. Je cours dessus, mon fusil à la main. Il disparait encore. J'arrive à l'endroit où il était... Je cherche... je trouve des pieds d'homme... puis tout à coup j'aperçois, sur une touffe de mimosas, une tête de cerf... mais une tête séparée du corps de l'animal... Alors je me doute d'un piège. Je songe à madame Vandeilles; je cours comme un fou à l'endroit où je l'avais laissée... Rien... Je regarde; je cherche partout... je l'appelle... Rien... J'étais fou. Bras d'Acier, fou de désespoir, que mes oreilles en tintaient et que mes dents claquaient comme si j'avais eu la fièvre !.. Je me roulais sur la terre en criant de rage !.. Enfin je me suis levé. J'ai recommencé mes recherches. J'ai trouvé les pieds de deux hommes.
— Les as- tu reconnus?
— Non, dit Bucolick. Il faisait déjà bien sombre; seulement, je puis vous garantir que ces empreintes sont beancoup plus petites que celles des Goliath. Vandeilles et les autres sont arrivés. Nous avons recommencé nos recherches avec des branches enflammées. Tout le monde l'aimait tant, cette pauvre dame... Craddle lui-même, qui est dur comme une pierre à fusil, eh bien I il en était tout bouleversé. Tout ce que nous avons pu voir, c'est que les deux hommes étaient montés à cheval à cinq cents pas d'ici. Ils avaient sans doute emporté madame Vandeilles jusque-là. Tenez» voilà Craddle et José, qui vous diront comme moi que nous ne nous sommes pas couchés.
— - Il faut la retrouver, dit Pablo. Je ne te fais pas de reproche, Bucolick, car je vois combien tu es malheureux en ce moment... Dans une heure, il fera jour, dit-il en élevant la voix pour s'adresser aux autres mineurs qui étaient venos peu à peu se grouper autour de lui. Reposez-vous un peu jusque-là. Nous aurons probablement une rude journée.
BRAS p' ACIER. \0{
^ Et vous, don Pablo?
— Vous savez bien que moi je n'ai pas besoin de sommeil. Aux premiers rayons de soleil, je vous réveillerai tous.
— Je vous tiendrai compagnie, Pablo, dit Yandeilles. Il me serait impossible de fermer l'oeil dans Tétat d'inquiétude où je suis... La pauvre Bertbe!.. où est-elle en ce moment?.. Qui Ta enlevée? Dans quel but? Ah! c'est à en devenir fou!
Pablo ne lui répondit pas. Il s'assit au pied d'un arbre, la carabine entre ses genoux, appuya le front sur ses deux mains, et resta ainsi jusqu'au lever du soleil.
Quant à Yandeilles, vaincu par la fatigue, il avait fini par s'endormir.
Dès que les premiers rayons du soleil eurent jeté quelque lumière sur la cime des forêts, Pablo réveilla ses compagnons.
Un quart d'heure après, les mineurs, divisés deux par deux, commençaient leurs recherches. Sous la direction de Bras d'Acier, qui leur inspirait une aveugle confiance, ils se croyaient certains de réussir. Il se fût agi de découvrir un filon d'or pur, que ces braves gens n'auraient pu mettre plus de zèle et de soin à leur exploration. La beauté, le courage et la résignation de Bertbe avaient fait sur ces. hommes à demi sauvages une vive impression. Tous la respectaient et raimaient. C'eût été pour eux une grande honte et un profond chagrin de ne pas retrouver leur compagne de route.
Nous ne raconterons pas ici les divers incidents de cette poursuite. Comment, en effet, pourrions-nous entrer, sans ennuyer le lecteur, dans tous les détails nécessaires pour expliquer, pour faire comprendre les émotions profondes, les cris de joie et les cris de désappointement auxquels donnaient lieu les détails en apparence les plus futiles. Une branche cassée, une tige d'herbe foulée, un caillou dont le côié humide se trouvait en l'air, au lieu d'être encore enfoui dans la terre, une flaque d'eau plus ou moins trouble que sa voisine, et mille autres observations de ce genre, trop minmieuses pour que nous en puissions parler, voilà quels étaient les seuls renseignements sur lesquels devaient se guider les amis de madame Yandeilles.
La jeune femme avait été enlevée le mercredi soir, c'està-dire le lendemain du jour où Pablo l'avait sauvée en tuant le grizly.
Le premier jour de recherches, le jeudi, se passa sans incident. Tout en perdant fréquemment les traces, on finissait
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toujours par les retrouver. Dans la unit du jeudi au vendredi, les voyageurs furent réveillés par un bruit sourd et menaçant. On eût dit le mugissement lointain de la tempête à travers une immense forêt, ou la voix affaiblie de TOcéan.
A partir de ce moment, jusqu'au lever du soleil, les mineurs entendirent passer près d'eux, dans le bois, des bandes d'animaux qui se dirigeaient du sud-ouest au nord-est. Comme tous suivaient à peu près la même direction^ c'està-dire du côté opposé au bruit inexplicable qu'on venait d'entendre , il était probable que ces animaux fuyaient devant quelque danger dont les mineurs ne pouvaient encore deviner la cause.
Dès qu'il fit assez clair pour qu'on distinguât quelque chose à terre, les compagnons de Pablo recommencèrent leur pénible exploration.
Vers dix heures du matin, ils arrivèrent aux terrains marécageux qu'ils avaient côtoyés deux jours auparavant. Par malheur, aux abords mêmes de ce marécage, il se trouva un endroit où les pieds des chevaux des ravisseurs se confondaient complètement avec ceux d'une troupe de mustangs Plusieurs pouces d'eau couvrant le ^ sol, cela contribuait encore à rendre les recherches plus diflSciles. A partip de cet endroit, les rastreadores ne purent retrouver d'indices certains.
Depuis plusieurs heures, les pauvres gens marchaient le corps plié en deux et le front courbé vers la terre. Ils n'avaient encore rien mangé de la journée. Leurs forces étaient à bout. Le découragement leur enleva le reste d'énergie qui les soutenait seul depuis quelque temps. Ils se laissèrent tomber à terre au pied .d'un arbre et déclarèrent qu'ils ne pouvaient aller plus loin.
Jusque-là, Pablo avait laissé travailler ses compagnons. Il s'était contenté de les aider chaque fois qu'il les voyait rester quelque temps sans retrouver les traces. Le créole s'était prudemment ménagé. Dès qu'il vit ses amis à bout de forces, il continua tout seul ses recherches. Pendant près de trois heures, il fouilla inutilement les abords de l'immense marécage, les roseaux et les ilôts de verdure. Rien, toujours rien.
Pâle et sombre, les yeux ardents et les traits contractés, Pablo marchait toujours, le front courbé à terre.
Après avoir réparé leurs forces par un peu de nourriture
et par deux benres de repos, les mineurs rejoignirent Bras d'Acier. Sachant qu'il serait superflu de chercher après lui, ils marchèrent en droite ligne^ et ne tardèrent pas à le rattrâper. Pablo n'avait encore rien trouvé.
Un peu avant le coucher du soleil, ils découvrirent des terrains inondés qui s'étendaient à perte de vue devant eux.
— La Birds*s-river (rivière des Oiseaux) est débordée, s'êcria José. Brute que je suis de ne pas l'avoir deviné plus tôt. Voilà d'où venait le bruit que nous avons entendu cette nuit.
Au bout d'une autre demi-heure de marche, il devint évident que José avait raison. La Birds's-river couvrait.de ses eaux fangeuses un immense espace de terrain. Sans les cimes de quelques arbres qui se dressaient au-dessus des ondes, et le remous violent des eaux, on aurait cru qu'un lac immense fermait le passage aux voyageurs.
— Mon Dieu, mon Dieu! dit José en levant les yeux au ciel, ayez pitié de cette pauvre dame !
Pablo voulut voir s'il était possible à un cavalier àe traverser la rivière débordée. 11 prit un des chevaux et le força d'entrer dans l'eau. Le pauvre animal ne tarda pas à trébucher contre les racines d'arbre et les troncs d'arbustes renversés et cachés par l'inondation. Il s'abattait à chaque instant. Bientôt il perdit pied et faillit être entrmné par le courant avec son cavalier. Bras d'Acier fut obligé de revenir sur ses pas.
Vingt fois, Pablo renouvela cette tentative. Vingt fois, elle eut le même résultat. L'entreprise était d'autant plus insensée que la rivière roulait dans ses eaux rapides des troncs d'arbre et des débris de tout genre qui auraient renversé rimprudent cavalier. Entraîné par le courant, il n'eût pa éviter une de ces masses mouvantes que pour en rencontrer une autre.
— Alors, je passerai à la nage, dit Bras d'Acier en commençant à se déshabiller.
— Don Pablo, s'écria Graddle, laissez-moi vous faire une observation.
— Parlez.
— Vous allez vous exposer à une mort certaine^ et sans motif raisonnable... Ecoutez -moi donc... Qui vous dit que les ravisseurs de madame Vandeilles sont de l'autre côté de la rivière?
'-- C'est probable^ du moins»
lOi BRAS d'acier.
— Non pas. D'abord, il se peut que ces brigands aient été sarpris par l'inondation, car vous savez que ces crues d'eau provenant des torrents des montagnes se produisentavec une rapidité extraordinaire.
— En effet.
— Peut-être ont-ils traversé la rivière auparavant ; mais, a^ors ils sont en sûreté sur l'autre bord et bien loin de nous maintenant...
•» Ohl nous les retrouverons néanmoins, fil Pablo.
— Ou bien encore, et c'est le plus probable, ils ont été forcés de rebrousser chemin. Traverser les terrains inondés ne' servirait donc qu'à nous éloigner de madame Vandeilles.
— Tu as raison, dit Pablo, je vais suivre une ligne parallèle à la rivière en dehors de Teau. S'ils sont' revenus sur leurs pas, je trouverai bien le retour. Attendez-moi tous ici et reposez- vous pendant ce temps-là.
— Et vous, Pablo ?
' — Moi, je ne suis pas fatigué. Tenez, reprenez ce cheval. Au bout d'une heure environ. Bras d'Acier découvrit enfin ce qu'il cherchait, c'est-à-dire les traces des deux cavaliers. Il les suivit quelques instants et s'assura qu'elles se dirigeaient en sens contraire à l'inondation et retournaient à peu près vers leur point de départ. Il courut annoncer à ses compagnons cette bonne nouvelle, qui leur rendit toute leur ardeur.
Les ravisseurs croyaient sans doute avoir complètement dépisté ceux qui auraient voulu les rejoindre , car ils ne prenaient plus aucune précaution pour dissimuler leurs traces. On les suivait facilement. Soutenus par l'espoir de retrouver madame Yandeilies, les mineurs avançaient rapidement sous la conduite de Bras d'Acier. Bien qu'il fût à pied, Pablo marchait avec une telle i^apidité que ses compagnons à cheval pouvaient à peine le suivre.
Pendant trois jours, les mineurs avancèrent ainsi à marche forcée. Le troisième jour, les traces des deux cavaliers se mêlèrent à celles de plusieurs autres individus. Pablo examina longtemps «es dernières empreintes.
— Je les reconnais, dit-il. Ce sont les pieds que j'avais rencontrés non loin de notre campement, mardi dernier, et dont je vous avais parlé... Les ravisseurs de madame Yandeilles faisaient-ils donc partie de cette bande?
Il tomba dans une profonde rêverie. Il songeait à Rosina et se demandait si la jeune femme était pour quelque chose dans Tenlèvement de sa rivale.
— En route, dit-il enûn. Nous sommes maintenant bien certains d'avoir suivi la bonne piste. A tout prix, il faut re* joindre la caravane qui nous précède.
Quoique brisés de fatigue, les mineurs se remirent courageusement en marche. Dès le soir, on s'aperçut que l'autre caravane avançait aussi à marche forcée. Il était facile de s*en convaincre à la distance qui séparait les divers endroits où elle avait fait halte et allunié du feu.
Les forces humaines ont des bornes, et les mineurs durent encore une fois s'arrêter pour prendre un peu de repos. Malgré Tlncroyable résistance à la fatigue des chevaux cali fomiens, les pauvres mustangs étaient sur les dents, des* peados, comme on dit en Californie. Le fouet et Téperon parvenaient à peine à leur faire presser le pas.
Bras d'Acier jeta un regard de désespoir sur ses compagnons, qui venaient de s'étendre autour du feu. Malgré son impatience, il comprenait que ces malheureux étaient hors d'état de continuer plus longtemps.
Ribonuean surtout et le pauvre José étaient littéralement forcés.
Quant à Pablo, la fièvre qui empourprait ses joues, d'habitude si pâles, et qui précipitait les battements de son cœur.
souteuait de son feu dévorant cette paissante et nerveuse organisation.
— • Je pars en avant, dit-il enfin. Vous me suivrez dès que cela vous sera possible. Je laisserai des marques pour vous indiquer ma route. Adieu, mes amis, à bientôt.
Il leur serra la main et s'éloigna de ce pas ferme et élastique particulier aux Indiens, qui peuvent, grâce à lui, parcourir d'énormes distances avec une incroyable rapidité.
Pendant deux jours, Pablo suivit les traces de la caravane de Benito. Malgré toutes ses investigations, il lui fut impossible de trouver un indice qui lui révélât la présence de Berthe. Il rencontra deux ou trois fois des pieds qu'il reconnut pour ceux des Goliath, mais ces derniers semblaient marcher en avant de la caravane.
Une autre chose qui faisait encore supposer que les Américains ne voyageaient pas de concert avec les compagnons de Rosina, c'est que leurs baltes de nuit étaient toujours séparées. En ce moment du reste , Bras d'Acier songeait à peine à ses ennemis. Toutes ses pensées étaient concentrées sur madame Vandeilles.
Il rencontra beaucoup de gibier sur sa route. Des animaux sauvages de tout genre passaient à côté de lui. Il Vit aussi plusieurs bandes de chevaux sauvages. Tous ces animaux se dirigeaient dans un sens inverse à celui que suivait Bras d'Acier. Pablo supposa qu'ils regagnaient les environs de la Birds's-river, dont l'inondation les avait chassés quelques jours auparavant. Il y avait cependant dans Tallure de ces animaux et dans la rapidité effarée de leur course quelque chose que Pablo ne pouvait s'expliquer. Cette fois encore on eût dit qu'ils fuyaient devant quelque danger. Un soir enfin, Pablo rencontra un sanglier à demi mort, dans le corps duquel étaient encore plantés les tronçons de plusieurs flèches,
r- Quelque parti d'Indiens serait-il en chasse de ce côté? se demanda Pablo avec inquiétude.
Malgré l'épuisement de ses forces, il précipita encore sa marche. Vers le soir du sixième jour^ Bras d'Acier aperçut enfin un feu qui flambait à travers les arbres; son cœur battit avec violence. Il se dirigea promplement de ce côté, en ayant soin de se tenir dans l'ombre. Arrivé à cinquante pas du brasier, fl se cacha dans le fourré.
Autour du feu étaient couchées ou assises six personnes.
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luurini lesquelles Bras d'Acier reconnut aisément Rosina et Benito. Les autres étaient Cypriana, Pepe Nieto et Domingo Salazar. Du côté opposé à Bras d'Acier, une sorte de haute baiTicade^ formée de pieux et de claies en feuillage, protégeait le campement. Elle empêchait en même temps la lumière du foyer de se projeter dans cette direction.
En dehors de cette barricade, se tenait Ramon Cazillas^ qui semblait être de faction. De temps en temps, ce dernier passait la tête par-dessus la haie improvisée et jetait un regard d*envie sur les tranches de tasajo qui cuisaient sur les charbons.
Bras d'Acier avait déjà remarqué que la distance entre cette halte et celle de la veille était beaucoup moindre que celle qui existait entre les deux haltes précédentes. Les précautions inusitées prises pour le campement achevèrent de prouver au gambusino que les campagnons de Rosina redoutaient quelque danger.
— Ils auront sans doute rencontré quelques traces dlndienSy se dit Pablo.
Mais cette idée ne fit que traverser son cerveau. Toutes ses pensées se concentraient sur un seul point : Tabsence de madame Yandeilles. Jusque-là, il s'était presque regardé comme certain de trouver Berthe au milieu de la bande de ^Benito. Maintenant, il lui Mait renoncer a cet jespoir, et retomber dans de nouvelles incertitudes.
Depuis huit jours. Bras d'Acier n'avait pas fermé les yeux. Pendant ce temps, il avait marché presque constamment, et prcsqae toujours dans une position horriblement fatigante, c'est-à-dire le corps plié en deux et la tête penchée à terre. La fièvre, qui seule le soutenait, lui avait complètement Oté l'appétit, de sorte que, depuis quatre ou cinq jours, il avait à peine mangé quelques bouchées de biscuit.
Quelque grande que fût l'excitation de Pablo, et malgré son habitude à supporter des fatigues presque surhumaines, ses forces étaient enfin épuisées. Jusque-là, l'espérance de trouver madame Yandeilles au bivouac de Benito avait encore rendu quelque énergie au créole, mais cette énergie lactice tomba tout à coup sous le poids de la déception qu'il rencontrait.
Une sorte de torpeur s'empara insensiblement de tous ses membres. Ses tempes battirent avec violence. Des bourdon- AQiai^iiaitsiBoms martelèrent son cerveau; ses idées devinrent
plos confoses et plus pénibles. En vain essaya-t-il âe se lever et de lutter contre la maladie par laquelle il se sentait envahir. En vain, ne pouvant déjà plus marcher, se traînat-il, en rampant, autour du bivouac pour tâcher de découvrir quelques traces, quelque renseignement qui pussent le guider et lui faire découvrir le sort de la jeune femme. Sa tête se perdait peu à peu.
~ Mon Dieu, mon Dieu! murmura-t-il en pressant convulsivement son front brûlant entre ses deux mains déchirées. Mon Dieul ayez pitié de moi. Laissez-moi mes forces
et ma raison» ne fût-ce que pour quelques heures 1 Je
ne veux pas succomber... non... non... J'ai besoin de vivre encore... je veux savoir ce qu'elle est devenue, et la sauver.
Vains efforts I Lutte impuissante de la volonté contre le mal.
Une heure après son arrivée auprès du bivouac^ Pablo gisait étendu sur le sol. Par suite de la lutte suprême que cette admirable nature soutenait encore pour conserver sa raison, le malheureux, en proie à de cruelles douleurs, passait tout à coup d'un délire épouvantable à une sorte d'afifaissement qui en faisait presque un cadavre. Ce qu'il y avait de plus affreux dans sa situation, c'est que, durant ses intervalles lucides, il sentait le délire le gagner peu à peu. »
L'homme n'a pas été créé pour vivre seul. Lorsqu'il est malade surtout, son instinct naturel le porte à réclamer le secours et la présence de ses semblables. Dans certaines circonstances, il se livrerait à son plus cruel ennemi plutôt que de rester seul et sans appui contre sa douleur.
Par suite de Taffaiblissemeut de ses facultés, Pablo éprouva un moment le désir ou plutôt l'impulsion instinctive de se traîner auprès du bivouac et d'y demander du secours.
Se montrer à Benito, cependant» c'était avertir ce dernier qu'on le soupçonnait d'avoir enlevé madame Vandeilles; c'était le mettre sur ses gardes et lui donner le moyen de faire disparaître la jeune femme, peut-être par un nouveau crime.
Dans son état d'anéantissement, Pablo ne pouvait pas faire ce raisonnement, mais il en avait, il eu ressentait pour ainsi dire la perception confuse. La conclusion surtout restait toujours présente à sa raison chancelante, comme l'idée fixe qui s'est établie dans la cervelle d'un homme ivre ; alors il se cramponnait au tronc d'arbre près duquel il était tombé,
BRAS I)*ACtER. 109
et se roidissait contre le désir de réclamer le secours de ses semblables, que lui suggérait la nature humaine.
Au bout de quelques heures de cette luttel' affreuse, Pablo perdit complètement l'usage de ses sens.
Lorsqu'il revint à lui, lorsque ses yeux purent distinguer quelque chose^ et sa raison s'en rendre compte, il aperçut, à ses côtés, ses compagnons de voyage. La première pensée de Pablo fut pour Berthe. Au milieu de ce demi-sommeil dans lequel flottait encore son esprit affaibli, il ouvrit la bouche pour demander ce qu'était devenue la jeune femme; mais, en même temps, une vague idée du mystère dont il devait entourer son ainour surgit aussi dans son cerveau. Tandis qne le pauvre malade flottait entre ces deux pensées encore confuses, Bucolick vint remplacer Ribonneau, qui tenait la tête de Pablo sur ses genoux.
Pendant ce temps Yandeilles frottait les jambes du ma-*' iade avec des morceaux de drap que Craddle chauffait à mesure devant un énorme brasier.
—Bucolick! murmura Bras d'Acier à demi voix.
— Dieu soit béni 1 s'écria l'honnête Lrlandais avec un mouvement de joie qui faillit faire retomber à terre la tête du créole. Il m'a reconnu!.. Hourra!., hourra! mes amis!
Tons s'approchèrent avec des mîtrques de la joie la plus profonde.
— Je vous disais bien que ce verre de wiskey lui remettrait le cceur au ventre, reprit Bucolick; il n'y a rien comme cela, voyez- vous! Je vais lui en faire avaler un autre.
— Garde-t'en bien ! s'écria Ribonneau.
— Allons donc! fit l'Irlandais, vous allez voir.
— Bucolick, dit encore Bras d'Acier au moment où l'Irlandais présentait aux lèvres du malade un flacon rempli de wiskey, l'a-t-on retrouvée?
Bncolick fit tristement un signe négatif.
— Mon Dieu, mon Dieu ! murmura Pablo, dont les yeux se fermèrent de nouveau.
Cette fois, pourtant, il reprit connaissance assez promptement.
A peine eut-il conscience de ses mouvements qu'il saisit le flacon de wiskey que Bucolick lui tenait sous les narines depuis cinq minutes. Il en but une ample gorgée.
— Prenez garde, Bucolick! s'écria Yandeilles. Il y a de qaoi tuer un malade.
— Jamais, répondit Bucolick. Le wiskey est rami de l'houime.
En œ moment pourtant, Vami de Vhomme, comme rappelait poétiquement Tlilandais, brûlait horriblement la poitrine du créoie. Telle était la souffrance qu'endurait Pablo, que de cosses gouttes de suettr perlaient sur son visage contracté. L'énergique breuvage ranima néanmoins pour un moment les forces du créole.
*- Aide-moi à me lever, dit-il à Bucolick.
On le mit sûr ses pieds, mais il chancela comme un homme Ivre.
— Appuyez-moi contre un arbre, reprit-il.
— Mais, don Pablo... dit José.
— Appuyez-moi contre un arbre, répéta le créole entre ses dents serrées.
On lui obéit.
— Le wiskey? dit-il.
Vandeilles et Ribonneau sinterposèrent encore. 11 ne répondit pas à leurs observations, car il n'en avait pas la force, mais il répéta de sa voix creuse et morne :
•^ Du wiskey !
Bucolick lui tendit la gourde, mais, celte fois, à contrecœur.
Pablo but silencieusement. Tout son corps tremblait. La sueur ruisselait sur son visage.
— Il y avait des hommes là, reprit-il; que sont-ils devenus?
— Ils sont partis, répondît Vandeilles.
— Quand?
— Hier matin, je suppose, reprit José, car les cendres de leur feu étaient encore chaudes quand nous sommes arrivés hier au soir.
— Hier?
— Oui, don Pablo. Voilà quinze heures au moins que nous sommes là près de vous.
— Ah ! fit Pablo... Et madame Vandeilles?
— Nous n'avons rien découvert.
— Vous êtes sans doute reposés maintenant?
— Un peu.
— Alors, enroule.
— Enroule... et vous?
— Qu'on me mette sur un chevaU
— Vous ne pourrez jamais vous y tenir.
— Alors, qu'on m'y attache.
Toutes les représentations de ses amis se brisèrent contre la Tolonié du gambusino. On le mit sur le cheval de madame Yandeilles.
Pablo faisait pitié à voir. Peu à peu, cependant, son énergie reprit le dessus. La volonté vainquit encore une fois la nature. Au bout de trois milles, il se tenait en selle sans le secours de personne, et pouvait parler à ses compagnons. Lors» qu'on fit halte à la brune, on enveloppa le créole de manteaux et de couvertures et il dormit un peu. Le lendemain il allait beaucoup mieux. On se mit en route à la pointe du Jow.
Vers deux heures de Taprès midi, Craddle et José, qui marchaient en tète, s'arrêtèrent tout à coup.
Une troupe â*hommes venait de paraître devant eux au détour du sentier.
— Qui vive? cria José.
— Gente de paz, répondit Benito.
Bras d'Acier reconnut la voix du eapataz. Il redressa brusquement son corps afifaissé sur sa selle et lança sa ju* ment en avant.
— Laissez-moi leur parler, dit-il à ses amis.
Au même instant, toute la bande de Benito sortit du bois< Pablo reconnut les deux Goliath parmi les compagnons du métis.
A la vue du créole, les deux bandits portèrent la main sur leurs carabines.
— Ordonnes à ces hommes de se tenir tranquilles, dit Bras d'Acier s'adressant au métid et désignant les Américains. Pai à vous parler.
— Que voulez-vous? demanda Benito après avoir fait un signe d'intelligence aux Goliath.
Les deux bandes étaient égales en nombre. Chacune comprenait six hommes; seulement, les compagnons de Pablo étaient mieux armés, et cela fit réfléchir le métis.
^ Deux de vos hommes ont enlevé une jeune féïnme qui irisait partie de notre troupe, dit Pablo... la femme de Mon^ sioor, aîonta-t-il, en désignant Vandeilles.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua Benito en haussant les épaules.
— Je suis certain de ce que j'avance, reprit Bras d* Acier.
Ii2 BRAS d'aCIëK.
— Qaelle preuve en avez-vous?
Toujours calme et froid en apparence, mais les yeax étincelants sur son visage de marbre, Pablo expliqua les divers motifs sur lesquels il basait ses soupçons.
Le métis haussa de nouveau les épaules.
— Pourquoi aurais-je enlevé cette jeune femme? dit-il, qu'en aurais-je fait?.. Vous voyez bien d*ailleurs qu'elle n'est pas avec nous, et cependant vous nous avez pris à rimproviste.
— Les pieds des chevaux de ses ravisseurs nous ont conduits jusqu'à votre dernier campement, s'écria Vandeilles.
— Qu'est-ce que cela prouve? Ces hommes suivent la même route que nous, voilà tout. Du reste, puisque vous avez suivi leurs traces depuis si longtemps, vous devez être à même de les reconnaître. Voici tous nos chevaux; les marques de leurs pieds sont encore toutes fraîches dans ce sentier... Voyez si vous retrouvez celles que vous avez si soigneusement observées.
Pablo fit un mouvement pour aller vérifier le fait, mais José le retint.
— Ce n'est pas la peine, dit-il à Bras d'Acier, je viens d'y regarder... Cet homme a raison.
— N'importe, dit Pablo, je veux vérifier la chose moimême.
Tandis qu'il cherchait sur le sol du sentier les empreintes laissées par les chevaux, une discussion très-vive s'engageait entre Vandeilles et Benito.
Cédant à sa violence naturelle, le Français arma son revolver. Les compagnons de Benito apprêtèrent aussitôt leurs lazos.
— Bras d'Acier, s'écria Craddle.
Le créole accourut et se jeta entre les deux adversaires. ^ £h bien, senor? dit Benito à Bras d'Acier.
— Je ne retrouve pas les traces, répondit- Pablo.
— Vous voyez bien.
— ^ Un mot encore, reprit Bras d'Acier... Comment ces deux hommes (il désignait les Goliath) se trouvent-ils dans votre bande? Vous m'aviez juré que vous ne les aviez pas vus.
— Ceci est la vérité, répondit effrontément Benito. Us ne se sont joints à moi que plus tard.
— Et TOUS les avez accueillis, sachant que vous aviez affaire à des assassins?
— Caramba! senor, vous ne savez donc pas dans quelle position nous nous trouvons?.. Il y a devant nous une bande dlndiens de plus de deux cents hommes.
— Vous les avez vus?
— Non, Dieu merci, sans quoi je ne serais pas ici à causer avec Votre Seigneurie, mais nous avons vu leurs traces, et c'est ce qui nous a forcés de rebrousser chemin. D'un moment à l'autre, ces coquins peuvent nous tomber sur le dos, et deux carabines comme celles des Goliath ne sont pas à dédaigner en pareille circonstance.
Eu égard aux mœurs exceptionnelles des placeres, il n'y avait rien à répondre à cela.
— Tenez, don Pablo, reprit le métis, soyez raisonnable. Nous voici douze hommes bien armés. En restant unis, nous pouvons aisément résister à toute une bande d'Apaches... Si nous nous séparons, au contraire, il y a toutes les chances dn monde pour que nous soyons écrasés l'un après l'autre. Réunissons nos forces et restons ensemble jusqu'à ce que nous ayons esquivé le danger auquel nous sommes exposés en ce moment. Une fois hors de péril, nous reprendrons chacan notre route. Si vous avez quelque affaire à régler avec les Goliath, vous pourrez alors vous expliquer tous les trois.
Pablo resta un instant silencieux.
An fond, la proposition de Benito était raisonnable. Divers indices qu'il serait trop long de rapporter ici avaient déjà liait supposer à Bras d'Acier qu'une bande d'Indiens devait en effet se trouver en chasse dans les environs.
— Il faut que je consulte mes compagnons, dit enfin le créole.
— C'est tout naturel, répondit Benito.
Les deux chefs s'éloignèrent au pas l'un de l'autre.
— Cet homme a quelque arrière-pensée, j'en suis certain, dit Pablo à ses compagnons. Je crois pourtant que nous devons accepter sa proposition.
— Frayer avec de pareils bandits! s'écria Vandeilles, avec ces assassins de Goliath !
— C'est le seul moyen d'obtenir quelques renseignements snr le sort de madame Vandeilles, répondit Pablo. En outre, one attaque des Indiens est fort probable, et nous ne serons pas trop de douze pour les repousser.
•— Bras d'Acier a raison, dit Craédla. Pour h» moment, nous n'avons d'autre parti à prendre que de nous joindre aux hommes de Benito ; nous en serons quittes pour nous ternir sur nos gardes aussi bien contre eux que oontre les Indiens.
— Quels renseignements espérez^vous donc obtenir? reprit Vandeilles. Tout semble prouver que ces hommes ne sont pour rien dans l'enlèvement de ma pauvre femme.
— Je ne me rends pas si yile- que cela, dit Pabloy et je persiste à les en croire coupables. Au reste, d'ki à peu de temps, je compte savoir la vérité.
— Comment cela?
— Fiez-vous-en à moi.
Pendant que Pablo se concertait avec ses compagnons, Benito causait avec les siens, et leur racontait sa conversation avec Bras d'Acier. '
«— Me suis- je a^sez moqué d'eux i disait*il en roulant une cigarette entre ses doigts. Devinez*vous pourquoi je tâche d'amener la réunion de nos deux bandes?
*- Pas trop, fit Goliath en fronçant les sourcils.
— Eh bien, voici pourquoi. D'abord, d'après ce que j'ai entendu dire à tout le monde depuis longtemps, et môme à vous tout récemment, ce Bras d'Acier est l'homme qui connaît le mieux le pays oij nous sommes.
— C'est vrai, répartit Philip.
*- Eh bien, si quelqu'un peut nous tirer des mains des Indiens et nous faire parcourir sans .danger ces maudites plaines de la Calleja, Pablo le fera. Une fois délivrés des Apaches, nous trouverons bien quelque moyen honnête de nous débarrasser de ces compagnons inutiles»..
— Et gênants, interrompit Domingo.
— Et gênants, que nous sommes forcés d'accepter pour le moment. Qu'en dites-vous ?
' — Vous avez peut-être raison, Benito. Seulement ce démon de Bras d'Acier est bien difficile à surprendre.
— - Bah I nous essayerons toujours.
An bout d'un quart d'heure environ de pourpariers, les deux bandes se rapprochèrent de nouveau. Il fut convenu qu'on marcherait de concert jusqu'au jour où l'on serait délivré de toute crainte à l'égard des Indiens.
Bras d'Acier et Benito convinrent ensemble de diverses précautions à prendre tant pour se garder contre les Apaches
BRAS d'acier. H3
que poQf proléger chaque troupe contre les surprises de Fantre.
Pour que Tégalité du nombre subsistât toujours, il fut convenu que les fonctions de sentinelles, d'éclâireurs, etc., se feraient deux par deux, en réunissant un individu de chaque bande.
José fnt associé à Philip, dont la blessure commençait à se cicatriser ; Graddle à Domingo , Ribonneau à Bamon, et Bncoliek à Pepe Nieto.
Bras d'Acier et Benito se trouvèrent naturellement placés sur la même ligne, mais Pablo fît observer, avec assez de raison, qu'il serait à désirer qu'un des chefs se trouvât tou«* jours avec le gros de Texpédition. D'après cet avis, que Benito appuya aussi, ce dernier eut Vandeilles pour compagnon d'expédition, tandis que Pablo jouissait de l'aimable compagnie de Tom Smitbson.
Le but de Pablo, en provoquant cet arrangement, avait été de se ménager le moyen de rester de temps en temps seul avec Rosina, de laquelle il espérait obtenir quelques révélations sur le sort de Berthe. Il craignait, en outre, que qnelqne discussion ne s'élevât entre Goliath et M. Vandeilles. Quant à Benito, un sentiment de jalousie l'avait poussé à consentir à son association avec le Français.
Il avait remarqué qu'à diverses reprises, Rosina s'était approchée de ce dernier comme si elle avait voulu lui parier. De son c&té, Vandeilles regardait de temps en temps la jeune femme, qu'il cherchait évidemment à reconnaître. Rosina s'était hâtée de ramener sur sa figure les plis de son rebozo, mais Vandeilles, frappé d'un souvenir confus, reportait fréquemment ses yeux sur la jolie Espagnole.
Dans la soirée, Rosina profita du moment où Benito dessellait son cheval pour s'aj^rocher furtivement de M. Vandeilles.
— M. de Mareuil, lui dit-elle à voix basse.
A ce nom, qu'il avait cessé de porter depuis son départ de San-Femando, le Français sentit tout à coup ses souvenirs se raviver.
— Comment, c'est vous, dona Rosina? s*écria-t-iK
— Silence, pour l'amour de Dieu! reprit-elle ; n'ayez pas l'air de me connaître ...
— Pourquoi donc?
— Je n'ai pas le temps de vous l'expliquer, mais, au nom
de tout ce que vous avez de plus cher.au monde, ne parlez à Benito de rien de ce qui s'est passé à San-Femaudo. Vous seriez cause de ma mort.
•— Il me passerait sur le corps auparavant, s'écria Vandeilles... je vous jure...
Rosina s'éloigna tout à coup par un brusque mouvement. £lle venait de suprendre le regard de Benito fixé sur elle. Le métis jeta sa selle sur le gazon, et, sans prendre le temps d'entraver son cheval, comme d'habitude, il accourut près de Rosina.
— Que disiez- vous à ce Français? demanda-t-il d'un ton mécontent.
— Il me demandait si nous avions déjà rencontré des Indiens ces jours-ci, répondit la jeune femme.
— C'est bien, reprit Benito. S'il a des questions de ce genre à faire, dites -lui que c'est à moi qu'il doit les adresser désormais.
•— Votre jalousie est absurde, Benito ; vous savez bien que M. Vandéilles est marié, puisque c'est sa fenune que ces voyageurs viennent vous réclamer.
— N'importe, je te défends de causer avec ces honunes. Si l'uD ou l'autre essayait de te questionner, rappelle-toi bien que les Goliath ne sont avec nous que depuis hier, et qu'aucun des hommes de la bande n'a fait d'absence.
— Mais, cependant, Ramon et Domingo...
— Je ne veux pas qu'on le sache. Révéler cette circonstance serait nous mettre immédiatement les armes à la main les uns contre les autres.
~ Je me tairai, dit Rosina, qui songeait à Pablo.
Contenant l'impatience qui le dévorait, et feignant de ne s'occuper que de la route à suivre, Bras d'Acier examinait tout autour de lui. Les circonstances les plus insignifiantes étaient notées dans sa mémoire.
La caravane n'avait pas encore fait deux milles, que Pablo s'était aperçu que Ramon et Domingo montaient des chevaux à peine domptés. Pour se défendre, comme ils le faisaient, contre leurs habiles cavaliers, il fallait que ces chevaux eussent été enlevés tout récemment à leur vie de liberté.
BnAâ d'acier. ii7
Secrètement poassé par le créole, Craddle se mit à plaisanter Domingo^ dont le cheval, bel étalon bai brun, à l'œil saavage et méchant, se cabrait sans vouloir avancer et répondait par des bonds épouvantables aux coups d'éperon de l'ancien vaquero.
— Je crois que nous ne ferions pas mal d'allumer du féu, et de mettre sur les charbons quelques morceaux de tasajo (chair de bœuf séchée au soleil), dit Craddle. Ils auraient le temps de cuire avant que vous ayez bougé de place.
— Garambat je voudrais bien vous y voir, vousi s'écria Domingo avec humeur. Ce cheval est possédé du démon.
— Bahl reprit Craddle, nous autres Américains nous ne coniiaissons pas tous ces démons-là. Nos éperons les mettraient bien vite à la raison.
— Capa de Dios! je donnerais bien .quelque chose pour rencontrer un Yankee qui brisât un cheval aussi promptemeut que moi.
— Aussi promptement, dites-vous?... répéta Craddle d'un ton railleur. Boni... encore un écart... Vous avez failli renverser ce gros sapin. Avant la fin de la journée, je serai obligé de vous repêcher au sommet de quelque arbre où TOUS aura lancé votre cheval.
— Que tous les diables de l'enfer vous tordent le cou, à ce damné animal et à vous! s'écria Domingo exaspéré. Le premier mustang que nous attrapons, je vous le donnerai, et nous verrons comment il sera quebrantado (brisé) au bout de deux jours*
— Tiens, je le crois bien! Vous avez le vôtre depuis quinze jours au moins.
— Depuis quinze jours I... On voit bien que vous vous y connaissez comme un Yankee, vous! Je l'ai pris avant-hier, en même temps que celui de Ramon.
C'était tout ce que voulait savoir Craddle, mais il n'en continoa pas moins ses plaisanteries, afin d'occuper Domingo.
i\S BRAS d'acier.
Ce dernier semblait déjà regretter ce qu'il venait de dire, et cherchait évidemment à voir si Craddle en avait pris note. Mais, avec son air lourd et flegmatique, rAméricain feignit de n'attacher aucune importance à cette réponse, et changea bientôt de sujet de conversation.
Quelques minutes après, en passant, comme par hasard, à côté de Bras d'Acier, il lui dit précipitamment, et à voix basse :
-- Vous aviez raison . Les dievaux ont été pris «vMd^kler.
Au bout d'une demi-heure de marche, Pabk>, qui condui* sait les deux bandes réunies , changea briBquemeDt dft di« rection.
— Nous allons retomber sur la route que j'avais suivie, et qui m'a conduit auprès des Indiens, dit Benilo en accourant au galop.
"— il n'y a pas moyen de faire autrement^ rêpondU Pablo. Nous chang«erons tout à l'heure.. ^ An reste, iaissex-ttoi aller en avant.
— Goliath va vous aoeompagner.
— Non... Philip étant blessé, mes ]K)mmes sont de force avec les vôtres, même en mon absence. Je suis le seul de nous tous qui puisse approcher des Indiens sans risquer de leur donner l'éveil. Qu'on fasse halte et qu*on m'attende ici.
Ce projet déplaisait évidemment à Benito, mais, évidemment aussi, il ne pouvait en dire le véritable motif. Pablo. s'éloigna sans l'écouter. '
I) resta absent pendant près de trois heures.
— Eh bien? lui dit Benito lorsqu'il revint.
— J'ai vu les pieds des. Indiens. Ce sont des AfAdlte&i. Vous voyez ce cerro (pic) qui se dresse là-bas, à trois milles sur notre gauche ? Ëh bien, il nous faut le gagner au plus vite. Au pied du peiion se trouve une longue canaâa {n* vin) entourée de bois. Nous la suivrons. Après^demâin, nous aurons mis entre les Indiens et nous les préeipiees qui bordent ce peiion, et nous serons en sûreté pour quelque tempâ.
-— Vous avez raison, s'écria Benito, que les paroles de Bras d'Acier avaient paru soulager d'un giand poids. C'est le meilleur parti que nous puissions prendre.
— Partons tout de suite, alors, fit Ribonneaû.'
— Non, dit Pablo en fronçant les sourdb. Il eet trop tard. Demain, aux premiers rayons du soleil.
BRAS d'acier. il9
— Eh bien, don Pàblo, demanda Yandeilles en s'avançant vers le gambusino, vous n'avez recaeilli aucun indice sur le sort de ma pauvre femme?
^ Aucun, répondit à haute votx Bras d'Acier en serrant la main du Français.
A sa grande surprise, ce dernier sentit que le créole venait de hii glisser un biNet. Il craignit un moment que Benito, qui se trouvait tout près d'eux, n'eût vu le mouvement» mais il n'en était rien. Le métis avait tourné la tête au moment où Pablo répondait négativement à la question de Vandeilies.
Au bout de quelques minutes, ce dernier resta un peu en arrière de ses compagnons» sous prétexte d'arranger sa bride, n ouviit précipitamment le billet et lut ces mots» tracés avec le jus de baies sauvages :
< Ce sont deux de ces hommes qui ont enlevé madame Vandeilies. J'en ai la preuve maintenant... J'ai ti^ouvé les cadavres des deux chevaux qu'on a tués à coups de machete et enterrés dans le bois. Éloignons-nous d'abord des Indiens, pour qu'ils n'entendent pas les coups de fusil. La canada du Rosario est fort étroite et fort escarpée. H faudra descendre de cheval pourra suivre. Nos ennemis perdront ainsi leurs avantages. Tenez-vous prêts. Quand je crierai : Dieu soit en aide au bon droit, jetez-vous sur l'homme qui se trouvera . près de vous. Épargnez Benito, Ramon et Domingo. Nous ayons besoin de leurs révélations pour retrouver madame Vandeilies. Faites passer ce billet, et pas d'imprudence. Je me charge de prévenu* Bucolick et José, qui ne savent pas lire. >
Pendant les apprêts du repas, Vandeilies exécuta les instructions de Bras d'Acier.
Dans la position singulière faite à ces deux bandes ennemies, par suite de leur rapprochement forcé, chacun s'observait avec une attention facile à comprendre. En écrivant ce billet, Pablo avait voulu éviter qu'on ne le vît parler successivement à chacun de ses compagnons ou tenir avec eux une sorte de conseil. Il n'en aurait pas fallu davantage pour mettre les ennemis sur leurs gardes.
ToQt se passa fort bien sous ce rapport, mais, le lendemain, au moment où Ton allait se mettre en marche, Ribonneau faillît tout gâter. Il y avait chez le Provençal une rage de produiire de l'eiTet, de poser, comme on dit dans le peu-
i20 . BRAS d'acier.
pie, qui lui faisait tout oublier. Prévoyant un combat, il prenait les airs à la fois sombres el belliqueux d'un conspirateur. Il fronçait les sourcils^ et parlait à mots mystérieux. Puis il caressait ses moustaches et les poignées de ses pistolets.
Bras d'Acier s'aperçut bien vite que Benito^ observateur comme tous les hommes de sa race, remarquait le manège du Provençal.
Le créole parvint à s'approcher de Bibonneau et lui fît comprendre toute la maladresse de ses poses théâtrales. Ribonneau promit de s'observer davantage, mais il promettait plus qu'il ne pouvait tenir. D'ailleurs, le mal était fait.
Bras d'Acier s'aperçut à son tour que Benito faisait quelques recommandations à ses compagnons. A partir de ce moment, ceux-ci redoublèrent évidemment de circonspection et de vigilance.
Les deux troupes ennemies ne tardèrent pas néanmoins à s'engager dans l'étroit ravin dont avait parlé Bras d'Acier.
Dix minutes après, chaque homme, tenant son cheval par la bride, marchait à la file l'un de l'autre. Pablo était en tête et toujours un peu en avant; Goliath le suivait. Venaient ensuite Bibonneau et Bamon, Vandeilles et Benito. Ce dernier veillait sur Bosina et sur son enfant, après lesquels cheminaient Gypriana, Domingo et Craddle, Philip Smlthson et José. Pepe Nieto et Bucolick fermaient la marche.
Il faut maintei^nt revenir sur nos pas pour connaître le sort de la pauvre Berthe Vandeilles.
On se rappelle que Tom Smithson avait promis à Benito de lui indiquer un moyen pour retarder la marche des compagnons de Pablo. Ce moyen était assez adroit. Soit en écoutant la conservation des mineurs, à vingt-cinq pas desquels il s'était trouvé plus d'une fois- depuis quinze jours, soit en observant les soins dont on entourait madame Vandeilles, Tom avait deviné l'intérêt que Bras d'Acier portait à la jeune femme. II s'était dit qu'en enlevant Berthe, on forcerait les mineurs de retourner sur leurs pas, et que, pendant ce temps, Benito et les siens gagneraient une grande avance.
On avait chargé Bamon et Domingo de cette expédition, en leur recommandant de profiter du moment où Pablo se trouverait absent.
Ainsi que nous l'avons vu, les deux vaqueros étaient partis dans la soirée du mardi. Durant toute la journée du mer-
credi, ils avaient suivi à distance les mineurs^ que Vandeilles eondaisait en l'absence de Bras d'Acier. Nous ayons vu aussi par quelle rose ils avaient trouvé moyen d'éloigner le pauvre Bueolick, qui restait seul à côté de madame Vandeilles. A peine le fidèle Irlandais avait-il perdu de vue la jeune femme, que les deux vaqneros, se glissant à plat*ventre à travers bois, s'étaient élancés sur madame Vandeilles. Us lui avaient entouré la tête avec une man(|fa (sorte de manteau mexicain), et Favaient emportée en courant jusqu'à l'endroit où se trouvaient leurs chevaux.
Une fois à cheval, Ramon avait mis devant lui la jeune femme solidement garrottée. Puis les deux bandits étaient partis au galop dans une direction opposée à celle de leurs amis. Suivant les recon\mandations de Benito, ils avaient voyagé une bonne partie de la nuit. Puis, après quelques instants de repos, ils avaient, au lever du soleil, repris leur course, toujours dans la même direction.
Le jeudi soir seulement, quelque temps après avoir franchi le marécage, ils avaient profité du voisinage de la rivière et d'un bouquet d'arbres épais pour faire une halte de quelques heures. Us avaient dessellé leurs chevaux, et s'étaient hâtés d'allumer du feu pour préparer leur pinolSj et faire cuire leurs tranches de cecina. Quant à Berlhe, comme il n'était guère à craindre qu'elle cherchât à s'échapper dans cet immense désert inconnu d'elle, les vaqueros lui avaient ôté une partie de ses liens : elle pouvait ainsi marcher à côté d'eux, et reposer un peu ses membres brisés par cette traite de plusieurs milles, accomplie dans la position la plus incommode.
— Ah çà, dit Ramon, qu'allons-nous faire de cette petite femme, maintenant ?
-- Tu sais ce qu'a recommandé Behito, répondit Do* mingo.
— Je trouve cela cruel.
— Bah I dit Domingo, tu as des scrupules maintenant!
— Je n'aime pas à tuer des femmes.
— Surtout quand elles sont jolies, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Vois-tu, Domingo, cette femme-là me plaît. -Ahlah!
— Cela f étonne?
— Pas le moins du monde. Elle me plaît aussi, à moi, et
12^ BRAS D'ACIEK.
je ne parlais de )a tuer que pour savoir ce que ta en pensais.
— Et Cypriana?
— Cy|>riana est fort loin. Laissons-la tranquille.
-— Caramiba! ceci se compUqne, dit Ramon en fronçant le soorcil.
*~ Voyons, dit Domingo, laisse donc ton mackete tranquille. Je te fais une proposition : jouons la seilora.
— ' A quel jeu?
•— J'ai mes dés.
— Hum!
— Tu te défierais de moi, amigo?
— Et pour, cause, amigo.
— Ramon I
— A ton tour, tiens-toi tranquille ; montre-moi les dés, que je les examine.
— Non, dit Domingo avec bumeur. Tes sonpçons m*om blessé dans mon honneur de caballero.
~ Comme tu voudras, répondit Ramon, qui savait à qaoî s'en tenir sur Thonneur de son compagnon.
— Jouons-la au monte, dit Domingo après un instant dd silence.
— Soit; j'ai mes cartes.
— - Et moi les miennes.
— Très-bien; commençons alors. En combien d'albars lajouons*nous?
— Cinq, si tu veux.
— J'y consens. Voyons, qui va donner?
Deux minutes après, les deux bandits se livraient à tontes les émotions du monte, si puissantes chez les Mexicains.
Au commencement de la partie, ils jetaient de fréquents regards sur madame Vandeilles, qui gisait étendue sur l'herbe à quelques pas d'eux. Mais bientôt l'enivrement da monte leur fit oublier jusqu'à la pauvre créature qui 4eur servait d'enjeu. Berthe profita de leur distraction pour s'éloigner peu à peu, et disparut bientôt dans le bois.
— Capa de Dios I s'écria tout à coup Ramon, qui venait de perdre un albur, où donc est passée la Française?
— Elle n'est pas bien loin, sois en sûr, dit Domingo en riant; elle aurait trop grand'peur de rester seule pour s'exposer à nous perdre.
— Cependant...
— Chml écoute donc...
On eliteadali un bruU sourd, qui allait toujours croissant, et qui semblait s'approcher rapidement.
— Quel est donc ce grondement? demanda Ramon. Il n'y a pas de tempête, pourtant. Comme cela. s'aipprocUe!
— Voio al Demonio ! s'écria Domingo, je parie que les torrents de la sierra Mazitta auront fait déborder la Birds'sriver.
Ils se levèrent précipitamment, s'élancèrent à cheval et galopèrent jusqu'au bord de la rivière.
— Carambal lit Ramon» tu as raison. Yoi$ comme la fv* vière augmente de hauteur et de rapidité. Il est teiap& d« nous saav^.
— Je crois bien I... Il s'agit de rattraper notre prisonnière auparavant. «
£t ils appelèrent madame Vandeilles de toutes leurs forées.
Bs la ebercbèrent inutilement de tous c6tés»
De temp^ en temps, ils s'arrêtaient pour l'appeler encore*
— Hâtez-vouâxCriaient>ils; d^ns €paelqiies heures le terrain va être inondé... La rivière déborde... $i voqs tenez à la vie, revenez au plus vite.
— Qu'elle ^aille au diable, à la fini s'écria Domingo. Je n'ai pas envie de me noyer pour ses beaux yeitx, moi. Dana (pielques minutes,, nous serons cernés. A cheval, et jouona des éperons.
En achevant ces paroles, il rendit la bride à son cheval et partit au galop. Raraon le suivit, après avoir jeté un dernier regard autour de lui.
Cachée dans un massif de jeunes bouleaux et de tulas (sorte de roseaux), à deux ou trois cents pas de ses ravisseurs, madame Vandeilles avait entendu leurs voix et leur sinistre prédiction. Quoique glacée de terreur par l'annonce de l'inondation, dont le bruit l'avait déjà frappée, la pauvre femme était restée blottie dans sa retraite. Les regards et les propos de Ramon, tandis qu'il la tenait sur son cheval pendant la route, lui avaient fait eoneevoir de teiies craintes ^e tout lui paraissait préférable au danger de retomber entre les mains des vaqqeros.
Dès qu'elle se crut enfin certaine de leur éloignemaftl^ elle sortit avec précaution de sa cachette.
Apr^ aroir longtemps regardé autour dTelle, pw s'aasiï* rer du défiart des Mexicains, Berthe se mit à courir le fdns Yite poMible afin de a'iloiga«r de la riviôre. MaUMuranse-»
t.^i BRAS D* ACIER.
ment, il était déjà trop tard. Les eaux se répandaient autour d'elle avec une effrayante rapidité. L'inondation arrivait, nonsealement par le lit naturel de la rivière, mais aussi par le terrain plat qui bordait la rive sur laquelle se trouvait madame Vandeilles.
Au bout de quelques minutes, Bertbe avait de Teau jusqu'à la ceinture. Par bonbeur, le courant n'était pas rapide en cet endroit comme dans le lit de la rivière.
L'inondation qui arrivait sur cette plaine provenait d'une immense nappe d'eau que la Birds's-river avait déversée à deux lieues de là dans une sorte de vallon dont la pente la renvoyait parallèlement à la rivière. Cette nappe d'eau s'agrandissait encore des ondes que le fleuve lançait hors de ses rives dans tout son parcours.
Bientôt madame Vandeilles se vit au milieu d'un lac immense dont les flots la soulevaient déjà ei lui faisaient perdre pied. La malheureuse fut même entraînée assez loin. Elle ferma les yeux et recommanda son âme à Dieu.
— Pablo, je t'aime! murmura- t-elle. Maintenant, du moins, je puis le dire sans crime.
Le courant,, de plus en plus rapide; qui entraînait la jeune femme, la jeta contre un tronc d^arbre. Berthe tendit les mains, rencontra une branche, et s'y cramponna avec l'énergie du désespoir.
Habituée à braver le danger par suite de la triste existence qu'elle menait depuis trois ans, la jeune femme ne manquait ni de courage ni de sang-froid. Elle parvint à saisir une branche plus élevée, puis une seconde, et s'éleva ainsi à deux ou trois pieds au-dessus des eaux, qui montaient toujours. Bientôt Berthe se vit obligée de grimper encore. C'était une entreprise bien pénible pour une femme. Par bonheur, l'arbre que Berthe avait rencontré était un
BRAS d'acier. iSo
akuehueU. A cette hauteur du tronc, la disposition régulière de ses branches rendait plus facile la pénible ascension de madame Yandeiiles.
Des animaux de toute espèce passaient continuellement à côté de la jeune femme. Les uns nageaient et luttaient inutilement contre le courant ; les autres se cramponnaient à quelques arbres déracinés par les flots.
Entre autres animaux, madame Yandeiiles vit passer deux jaguars. L'un d'eux se tenait accroupi entre les branches d'an cyprès, dont les racines effleurèrent en passant l'arbre sur lequel était madame Yandeiiles. Le jaguar^ qui paraissait fort mécontent et fort efiîrayé de son excursion nautique, fit nn mouvement pour s'élancer sur Vahuehuelt. Le cyprès ayant tourné par suite du mouvement de l'animal , celui-ci manqua son élan et tomba dans la rivière. Quelques minutes plos tard, Berthe le perdit de vue.^
La nuit vint augmenter encore les terreurs, déjà si cruelles, de la jeune femme. Dans la crainte de succomber au sommeil, madame Yandeiiles s'attacha au tronc de l'arbre avec sa ceinture. C'était une précaution inutile. En dépit de sa fatigue, la pauvre Berthe ne put fermer les yeux.
A chaque instant, des troncs d'arbre et des débris de tout genre heurtaient le cèdre qui lui servait d'asile et qui pliait suas ce choc. Puis, aux sourds mugissements des eaux débordées, se mêlaient les cris effrayants des hôtes fauves qu'emportait le courant ou qui rôdaient sur le rivage. De temps en temps aussi, Berthe voyait scintiller dans l'obscurité deux points lumineux qui jaillissaient des yeux de quelque animal sauvage que la rivière emportait dans sa course. Alors Berthe fermait les yeux et priait avec ferveur.
Le lever du soleil fut un moment de soulagement et de joie pour la pauvre créature. Le spectacle qui s'offrit à ses yeni était pourtant bien désespérant.
Autour d'elle s'étendait un lac immense, au milieu duquel on reconnaissait le cours de la rivière à la rapidité du courant ainsi qu'à l'écume qui jaillissait au-dessus des rives ensevelies sous les ondes.
Vers le soir, Berthe commença à ressentir les atteintes de la faim. La pauvre femme n'avait rien pris depuis trente-six heures. £lle mourait de soif et n'osait descendre pour pmser un peu d'eau. Elle craignait avec raison d'être eninlnée par le courant, et surtout de ne pouvoir remonter.
ear elle sentait que ses forces s'affifUblissaient de plus en plus.
La nuit du vendredi au samedi fut moins oraelie que la préeédento. Vaincue par la fatigue, Bertbe dormit quelques heures, malgré la pénible position dans laqueUe elle se troavait. Elle se réveilla brisée de fatigue, glacée de froid et mourant de faim. La soif surtout la faisait tellement souffrir qu'elle ne put y résister plus longtemps. Elle deseendit de branche en branche; puis, se cramponnant à Tarbre qu'elle entourait du bras gauche, elle puisa un peu d'eau de la main droite. Madame Vandeilles voulut ensuite remonteraa sommet de l'arbre, mais la force lui manqua. Deux ou trois fois, elle faillit tomber à l'eau.
Tout à coup, au moment où elle priait Dieu, en plenrant, de lui donner la force de défendre sa vie encore quelque temps, Berthe entendit dans le lointain le son d'une voix humaine.
La pauvre femme tressaillit de la tête aux pieds. Par un effort désespéré elle remonta de quelques branches et promena autour d'elle ses yeux remplis d'anxiété. Pendant quelques minutes, elle ne vit rien. Les larmes obscurcissaient sa vue. ËnfHï, elle distingua, dans le lointain, une sorte de canot ou de tronc d'arbre sur lequel un homme était assis. Cet homme paraissait essayer de traverser la rivière en amont de madame Vandeilles. Soit que la voix de cet homme ne parvînt point aux oreilles de la jeune femme, soit qu'il gardât le silence en ce moment, Bertbe n'entendait plus rien. Madame Vandeilles cria de toutes ses forces, agita son mouchoir, et fit tout ce qui dépendait d'elle pour attirer l'attention du hardi voyageur. Ce dernier continua sa route sans retourner la tête. Evidemment il ne voyait ni n'entendait rien.
Bientôt sa voix s'éleva de nouveau. A la grande surprise de Berthe, elle reconnut qu'il chantait. Le vent, qui empêchait l'inconnu d'entendre la voix de madame Vandeilles, apportait à celle-ci le chant du jeune homme.
Les paroles étaient françaises, mais il les prononçait avec un accent étranger dont Berthe ne pouvait se rendre compte.
Ces paroles devenant de plus en plus distinctes, madame Vandeilles s'aperçut bientôt que le chanteur approchait d'elle peu à peu. Cela tenait au courant, qui drossait insensible-
ment le oanot en aval et loi ^sait ainsi trayerser la rivière par une longue ligne oblique.
Berthe essaya de nouveau de crier, mais sa voix épuisée s'éteignit sur ses lèvres. Elle résolut de se ménager et d'at* tendre le moment où le canot se trouverait le plus rapproché de l'abnebuelt.
Le voyageur chantait toujours, d^une voix rude et inculte^ mais empreinte d'un certain charme. .
En achevant le dernier couplet, il se leva pour regarder autour de lui. Madame Yandeilles s'aperçut alors que son ba« teau était tout simplement un tronc d'arbre évidé des deux bouts et creusé dans l'intérieur en forme de canot.
En ce moment, le chanteur se trouvait à trois ou quatre cents pas environ de madame Yandeilles. Celle-ci agita de nouveau son mouchoir blanc, qu'elle avait mis au bout d'une branche, et réunit tous ses efforts pour pousser un cri suprême. Cette fois, enfin, le son de sa voix parvint jusqu'au voyageur. H fit un geste de surprise et se mit à regarder aatour de lui. Malheureusement, il cherchait toujours au niveau de l'eau et ne songeait pas à regarder au-dessus.
Un moment Berthe crut qu'il allait la dépasser sans l'avoir aperçue. Elle fit une courte prière et tenta un nouvel effort. La pauvre femme était tellement à bout de force, que ce dernier cri put à peine se prolonger durant quelques secondes.
L'homme au canot leva enfin les yeux et remarqua le mouchoir. Puis il aperçut madame Yandeilles , qui se pen« chait en dehors du feuillage, au risque de tomber.
Un instant, l'inconnu resta immobile comme s'il se consnltait sur le parti à prendre. Puis il se rassit et reprit les rames qu'il avait abandonnées pour regarder autour de lui.
— Que va-t-il faire? se demanda Berthe en voyant qu'il ramait comme s'il eût voulu continuer à traverser directement la rivière.
La jeune femme fUt bientôt rassurée.
Entraîné par le courant, le canot s'approchait de l'ahuebnelt. L'homme ne ramait évidemment que pour guider son embarcation et pour rester toujours maître d'éviter les troncs d'arbre et les débris de tout genre qui flottaient à la surface des eaux.
An moment où le canot arrivait à cinq ou six pieds de l'ahaehuelt, il rencontra la racine d'un autre arbre cachée
138 BRAS d'aCIEK.
SOUS Teau et fit un brusque demi-tour. Puis, emporté par le courant, il dépassa rahuebuelt. Berthe poussa un cri de désespoir. L'homme au canot se leva en faisant tournoyer de sa main droite une pierre^ à laquelle était attachée uae longue corde dont il retenait l'autre extrémité da];^s sa main gauche. Lancée par un bras vigoureux, la pierre atteignît le cèdre, autour duquel la corde s'enroula plusieurs fois.
Alors l'inconnu, se halant sur cette corde, ramena son canot. Cette opération terminée, il grimpa de branche en branche jusqu'à madame Yandeilles. C'était un jeune homme de vingt ans tout au plus et d'une taille un peu au-dessous de la moyenne. De longs cheveux châtains, séparés au milieu, retombaient de chaque côté de sa tête sur sa capote de matelot en toile cirée de couleur jaunâtre. Il portait un petit chapeau rond, en feutre noir, à bords très-exigus. Autour du fond de ce chapeau, s'enroulait, en guise de rubans, un de ce3 cordons en chenille de nuances bigarrées dont les paysans du Finistère et du Morbihan parent volontiers leur coiffure les jours de fête. Deux ou trois médailles en plomb et une petite croix en argent étaient solidement attachées à cet ornement.
Sous ce chapeau, dont le triste état révélait les longs services, apparaissait une figure çlouce et calme, des yeux bleus d'une limpidité^ extraordinaire, des traits assez réguliers, et surtout une bouche fraîche et rose comme celle d'un enfant.
Il y avait dans cette tête de chérubin campagnard un singulier mélange de douceur et de fermeté, de naïveté crédule et d'exaltation, de courage et de timidité.
Arrivé auprès de madame Yandeilles, il ôta son petit chapeau.
-^ Bonjour, Madame, dit-il à la jeune femme avec une gravité bienveillante et timide qui excluait toute idée de mauvaise plaisanterie.
Surprise de ce singulier début, et glacée d'ailleurs par la terreur et le froid, madame Yandeilles balbutia quelques mots.
— Yous avez faim, pauvre femme, dit le jeune homme, qui devina plutôt le geste de madame Yandeilles qu'il n'entendit ses paroles. Tenez, voici du biscuit de mer. Je n'ai que cela malheureusement.
Il lui tendit en même temps un morceau de biscuit qu'il venait de retirer d'une carnassière suspendue à ses épaules.
BRAS d'acier. i29
— J'ai soif, encore, murmura madame Yandeilles.
— Je vais chercher de l'eau.
— Non, dit-elle, tâchons d'abord de gagner la terre.
— Je crois qu'il vaut mieux attendre encore quelque temps, dit le Jeune homme. J'avais déjà bien de la peine à mener le bateau. Avec deux personnes, ce serait impossible.
— Au nom de votre mère, ne m'abandonnez pas !
— Non, certes! s'écria-t-il. Loïc Kermainguy n'a jamais abandonné un chrétien en danger de périr. Nous nous sauverons tous les deux, ou nous périrons ensemble, si telle est la sainte volonté de Dieu.
— Si le courant emporte votre bateau, pendant que vous êtes ici?
— J'espère que non... Voyez-vous, Madame, reprit-il d'un air tout honteux, je ne suis pas très-fort, moi; mes bras sont fatigués, et je ne pourrais ramer bien longtemps, désormais, avant d'avoir pris un peu de repos.
— Attendons alors, dit tristement madame Yandeilles.
— Je vais attacher le bateau plus solidement, et je vous apporterai de l'eau.
Tout cela était dit avec un calme et une tranquillité inouïs^ dans la situation périlleuse où se trouvaient le jeune homme et madame Yandeilles.
Au bout de cinq minutes, Loïc remonta près de Berlhe. U apportait un peu d'eau dans une sorte d'écuelle de bois, et an mauvais manteau, tout troué, qu'il jeta sur les épaules de la jeune femme.
n prit dans sa carnassière une petite gourde contenant de Tean-de-vie, et en versa quelques gouttes dans l'écuelle.
— Buvez, dit-il à madame Yandeilles. C'est de l'eau-de-vie. La femme chez laquelle je logeais à San-Francisco m*a donné ceci au moment de mon départ... et le manteau aussi* J'ai gardé cela pour le cas où je rencontrerais quelque pauvre malade.
Un peu ranimée par le triste repas qu'elle venait de faire, madame Yandeilles demanda à son compagnon de captivité quel était son projet.
— Dans une heure, je serai reposé, dit Kermainguy. Yous descendrez avec moi dans le bateau; puis, nous essayerons de gagner le rivage.
— Espérez-vous que nous réussissions? demanda la jeune femme avec anxiété.
— Diea seul le sait; que sa rolonté soit faite.
— Vous ne craignez donc pas la mort? dit madame Yaiideilles, frappée de <;ette admirable sérénité.
«^ Je tiens à la vie, Madame; je ne voudrais pas surtout mourir maintenant, parce que j*ai un devoir à accomplir auparavant. Mais, si telle est la volonté de la Providence, à qaoi me servirait de me révolter contre elle?
Il levait en môme temps vers le ciel ses yeux, d'un bleu si clafr et si limpide qu'ils semblaient transparents. Une sorte d'exaltation mystique rayonnait sur sa figure sans lui rien enlever de son calme.
Outre la curiosité naturelle à toute créature humaine, Berthe se sentait poussée à questionner le jeune homme par le désir bien légitime de connaître le nouveau guide entre les mains duquel elle allait mettre sa vie et son honneur. Elle commença par lui expliquer comment elle se trouvait ainsi au milieu de l'inondation, et lui raconta une partie de ses aventures. Puis elle lui fit à son tour quelques questions. Kermainguy lui apprit son nom : il lui dit qu'il était né à Douarnenez, dans le Finistère, et qu'il se rendait aux mines.
— Tout seul? dit madame Vandeilles.
— Oui, Madame.
— Sans outils, sans bagages, sans provisions?
— Je n'avais pas assez d'argent pour acheter tout cela.
— Et vous avez eu le courage d'entreprendre un pareil voyage dans de telles conditions?
— J'avais confiance en Dieu et en notre bonne sainte dame d'Auray.
— Vous avez donc bien envie de faire fortune?
— Oh ! oui, sans cela je n'aurais pas quitté mon clocher et mes bons vieux parents.
— Alors, c'est pour eux que vous venez chercher la forlune?
— Pour eux aussi ; mais c'est surtout à cause d'une autre personne.
— D'une jeune fille, peut-être? demanda Berthe, qui, comme toutes les femmes, était disposée à voir de l'amour dans toutes les belles actions.
— Oh! non, Madame, répondit le Breton en rougissant, et d'un air mécoi^tent.
Berthe comprit qu'il ne voulait pas s'expliquer davantage,
BRAS d'acier. i3i
et cessa de le tpiestionner. Elle lui demanda seulement ce que faisait -son père.
— Mon père et ma mère sont morts, dit le jeune homme.
— Vous parliez tout à Fheure de vos vieux parents.
— Je parlais de mon grand-père et de ma grand'mère. Mon grand^ère est jardinier chez le marquis de Tregastel, que Dieu bénisse, lui et sa femîlle.
Une chose qui avait frappé madame Vandeilles, c'était la manière dont ce jeune homme s'exprimait. Il employait des tournures de phrase et ties mots d'un langage élégant, poétique môme, auxquels il mêlait des expressions de paysan et souvent des fautes de français. Cette anomalie intriguait vivement madame Vandeilles, qui ne pouvait se rendre compte d'une manière bien certaine de la classe de la société à laquelle appartenait son compagnon. Diverses circonstances lui faisaient supposer que Loïc était un simple paysan, mais la manière dont il s'exprimait déroutait un peu la jeune femme.
Quant au Breton, il s'était mis à califourchon sur une grosse branche et surveillait son bateau, que des débris de tous genres heurtaient à chaque instant.
— Il est temps de partir, dit-il enfin au bout d'une demiheure de silence.
Il aida la jeune femme à descendre. Pour Tempêcher de tomber à l'eau, il fut obligé de la recevoir dans ses bras lorsqu'elle sauta dans le bateau. Le pauvre garçon devint rouge comme une fleur de suchil, et baissa les yeux sans oser regarder la jeune femme. Cette timidité paraissait plus étrange encore à madame Vandeilles qu'à bien d'autres femmes, à cause du milieu dans lequel elle avait vécu depuis quelques années.
Berthe s'as^l avec précaution à l'arrière du bateau. Loïc se mit en face d'elle et prit les avirons grossièrement façonnés avec de longues branches de sapin. Au moment où il commençait à ramer, Befthe s'aperçut qu'il avait les mains tout en sang.
— Pauvre garçon, comme vous devez souffrir! ^'écriat-elle.
— Notre divin Sauveur a souffert davantage pour nous, répondit le petit Breton.
Berthe remarqua qu'il passait quelquefois dans les yeux du jeune homme une sorte de lueur mystique qui lui causa;
i:i2 BRAS d'acier.
quelque inquiétude sur la raison de son nouveau guide. Ce dernier mumura une prière, lit le signe de la croix, et se mit à ramer avec plus de vigueur et d'énergie qu'on ne l'anrait attendu de sa faible apparence.
Au milieu des difficultés qui se reproduisaient à chaque instant, Loïc conservait un calme inouï. Plusieurs fois, le bateau fut entraîné par le courant, que certains coudes de la rivière rendaient plus ou moins fort. Alors Kermainguy laissait ses avirons et se tenait debout dans le bateau. Dès qu'il apercevait un arbre à sa portée, il lançait son lazo de corde; puis il halait le bateau au moyen de cette amarre iroprc • visée.
Au bout d'une heure d'efforts et de danger, Loïc et madame Vandeilles parvinrent enfin à traverser la rivière et le terrain inondé.
Aussitôt sur le rivage, Berthe se jeta à genoux et remercia Dieu de l'avoir sauvée. Nous n'oserions pas assurer cependant que la pensée de revoir Pablo ne fût pas pour quelque chose dans les larmes brûlantes qui inondaient la figure de la jeune femme.
Elle remercia Loïc avec effusion et voulut panser les mains du jeune Breton. Elle eut beaucoup de peine à l'y faire consentir. Le pauvre garçon devait beaucoup souffrir cependant, mais il ne laissa pas échapper une plainte. Il semblait bien moins préoccupé de la douleur que lui causait sa blessure que de l'embarras qu'il éprouvait en sentant ses maius entre celles de Berthe.
Cette timidité, dont la jeune femme n'aurait pu s'empêcher de sourire dans toute autre occasion, rassurait beaucoup madame Vandeilles en ce moment.
Aussi se mit-elle en route avec son compagnon sans éprouver le moindre sentiment de crainte ou de défiance.
Berthe s'aperçut bientôt que Loïc faisait un triste guide. C'était vraiment un miracle qu'il eût pu voyager si longtemps dans ces immenses solitudes sans s'égarer, ou sans devenir la victime de quelque accident.
^ Quelle direction comptiez-vous suivre au moment où vous m'avez rencontrée? lui demanda-t-elle.
— Je ne sais trop. Madame. En partant de San-Francisco, on m'a dit que les mines étaient au nord-nord-est; j'ai toujours marché dans ce sens. Les premiers jours, je rencontrais de temps en t^ps des gens qui m'indiquaient la route
à prendre; plus tard, je trouvais les traces d'autres mineurs et je les suivais; mais depuis quatre jours, je n'avais plus hen pour me guider. Je commençais à être bien embarrassé, quand le bon Dieu vous a mise sur mon chemin.
— Alors, peu vous importe où aller, pourvu que vous arriviez aux mines? ^
— Oui, Madame; mais il faut d*abord que nous lâchions de retrouver vos amis.
—Ils se rendent aux mines; ainsi, de toutes les manières, nous ne pouvons mieux faire que de les rejoindre.
— Conune vous voudrez, Madame.
Heureusement pour les deux voyageurs, ils avaient débarqué taut près de l'endroit où Bras d'Acier avait retrouvé la trace de Ramon et de Domingo. Depuis deux ans qu'elle parcourait avec Bon mari les solitudes de la Californie, Berthe commençait à savoir se guider au milieu des bois. D'an autre côté, les deux bandes de Benito et de Bras d'A cier, n'ayant plus aucun motif pour dissimuler leur route, avaient laissé derrière elles des traces faciles à reconnsûtre.
L'ardent désir de se retrouver au milieu de ses compagnons de voyage, de revoir son mari et surtout de retrouver Pablo, donnait à madame Yandeilles une force étonnante. Pour toute nourriture, la pauvre femme n'avait cependant que le biscuit de mer que Loïc partageait avec elle ; encore faUait>il se rationner sur la quantité de cet aliment si dur et si peu substantiel, car la provision du petit Breton tirait à sa fin. Avec son admirable confiance dans la Providence, Loïc semblait à peine s'inquiéter de cette menaçante perspective. U n'en était pas de même de Berthe, quoique la foi de sou petit compagnon réagît sur elle et la soutînt contre le désespoir.
Elle songeait avec effroi au lendemain, et précipitait encore sa marche, déjà si rapide, pour rejoindre ses compagnons de voyage.
id4 6RAS D^CIER.
Malgré son habitude de la vie périlleuse des placeras, dans laquelle il faut lutter de ruse avec des ennemis que n'arrête aucun scrupule, Pablo se sentait toujours retenu par udb sorte de loyauté chevaleresque qui rempêchait de frapper des adversaires avant de les avoir mis sur leurs gardes. Bien qu'il fût certain de la mauvaise foi de Benito, et qu'il ie soupçonnât de quelque trahison, il ne pouvait se décider à donner le signal de Tattaque.
Deux ou trois fois déjà, il s'était retourné pour lancer le mot d'ordre tant attendu, mais sa bouche s'était refermée sans l'avoir proféré.
Bientôt, cependant, il fallut prendre un parti. On arrivait à l'extémité de la canada ; quelques minutes plus tard, les voyageurs allaient atteindre une sorte de plateau assez large. Une fois là, les compagnons de Benito pouvant remonter cà cheval, la troupe de Pablo perdait tous ses avantages. Bras d'Acier songea à madame Yandeilles, et se retourna vers les ennemis qui le suivaient, avec l'intention bien arrêtée cette fois de donner enfin le signal si longtemps différé.
Son regard perçant examina tour à tour la position de chaque individu et se promena un instant de tous côtés pour s'assurer qu'aucun autre danger ne paraissait à l'horizon.
Tout à coup, 11 fit un mouvement si brusque que Goliath, effrayé, porta vivement la main à sa carabine.
Pablo venait d'apercevoir, bien loin derrière les mineurs, deux personnes qui marchaient dans le même sens que ces derniers. Bientôt des sons étranges, d'une mélodie rude et sauvage, mais non sans charme, parvinrent aux oreilles des mineurs étonnés. Us s'arrêtèrent et tournèrent la tête vers l'endroit d'où provenait cette musique singulière.
Us aperçurent alors les deux personnes que Pablo contemplait depuis un instant. Elles étaient encore si loin
BKAS d'àCiek. 435
Qu'elles n^puraissaient que conmie deux points noirs à l'extrémité de la sombre canada.
— Ce ne «ont pas des Indiens, dit Benito, dont la vue était plas perçante que celle des autres voyageurs.
Le ravin était tellement étroit, surtout à cette place, que deax personnes ne pouvaient y marcher de front Néanmoins, Bras d'Acier ne put résister à son impatience. Il ordonna de faire halte. Puis, se cramponnant tantôt aux aspérités des rochers, tantôt aux branches et aux troncs des ari)res, il longea la caravane, et revint à Tarriôre^garde.
-- Où allez-vous donc? lui demanda Vandeilles.
— Voûp ce qui nous arrive, répondit le créole.
— Je vous suis, s'écria le Français. Quelque chose me, dit que je vais avoir des nouvelles de ma pauvre Berthe.
Pablo songea que c'était une imprudence de leur part de s'éloigner ainsi tous les deux à la fois de leurs aiHis. La bande de Benito pouvttt, en effet, profiter de sa supériorité en nombre pour les attaquer à Timproviste. Mais comme Vandeilles aurait pu riposter à robservation de Pablo par un argument du même genre, le créole se tut et laissa le Français passer devant lui.
— Dieu du ciel! s'écria bientôt Vandeilles, c'est Berthe ôllcHmôme ! "^^
Bras d'Acier avait depuis longtemps reconnu la jeune femme. Il eût donné tout au monde pour courir à elle, et pour laisser déborder à ses pieds la joie profonde qui gon« fiait sa poitrine : les battements de son cœur étaient si vio* lents et si rapides qu'il s Fempêchaient d'entendre et retentissaient jusque dans son cerveau. Il eut néanmoins le courage, Bon-seulement de se contenir, mais encore de laisser Vandeilles prendre les devants, tandis que lui-môme restait à deux ou trois portées de fusil du gros des mineurs.
II vit Berthe se jeter dans les bras de son mari, qui la tint longtemps serrée sur son cœur. Malgré son égoïsme, sa vio* lence et sa brutalité, Vandeilles aimait sa femhie autant que sa nature lui permettait d'aimer une autre personne que lui^ même; seulement, il l'aimait à sa manière, c'est-à-dire pour loi : l'habitude et Tégoîsme entraient pour beaucoup dans raffection qu'il portait à la jeune femme, que ses désordres et ses violences avaient rendue si malheureuse.
£n embrassant son mari, Berthe baissait les yeux comme une coupable. La jeune femme pensait à Pablo et comi»i9^
i36 BRAS d'acier.
naît ce que devait souffrir le créole, qui la voyait dans les bras d'au autre, laudis^que lui-même n'osait approcher.
— Pauvre Pablo, pensait-elle, lui qui m'aime tantl
Elle s'avança vers Bras d'Acier et lui tendit la main. Elle ne lui dit rien, mais elle serra la main de Pablo et le regarda comme si elle avait voulu faire passer dans cette étreinte et ce regard toutes les pensées deHreconnaissance et d'amour que sa boucbe ne pouvait exprimer tout haut.
— Comme vous êtes changé ! murmura-t-elle d'une voix dont l'accent ému et inquiet descendit comme une caresse jusqu'au fond du cœur du créole.
— J'ai été un peu malade, répondit-il ; mais je ne souffre plus maintenant.
Toute sa physionomie rayonnait d'une joie si profonde, que des larmes d'attendrissement montèrent jusqu'aux yeux de Berthe.
Elle aussi était bien changée. La fatigue, l'inquiétude et rinsomnie avaient creusé ses traits et rougi ses paupières.
Les autres mineurs avaient aussi reconnu madame Yandeilles. Ils accoururent auprès d'elle. Bucolick arriva le premier et se jeta aux genoux de Berthe en pleurant comme un enfant.
— Levez-vous, mou brave Bucolick, lui dit la jeune femme, en lui tendant la main que l'Irlandais osait à peine toucher. Il n'y a nullement de votre faute dans ce qui m'est arrivé. Une reine ne pouvait être entourée de plus de soins et de sollicitude que je ne l'ai été par vous tous, mes bons amis. Aussi suis-je bien heureuse de vous revoir.
En parlant ainsi, son regard cherchait involontairement celui de Pablo, qui la contemplait avec une émotion contenue. Le cœur du créole débordait de joie et de reconnaissance en voyant l'affection que tous ses compagnons témoignaient à la jeune femme. En ce moment, il eût donné dix ans de sa vie pour pouvoir les enrichir tous.
Tandis que Berthe racontait à ses amis les divers incidents de son enlèvement, et leur présentait Loïc Kermainguy, Bénite et Goliath tenaient conseil avec leurs compagnons.
— Au diable tous nos projets maintenant, s'écria Benito. Cette maudite femme va tout raconter à ses amis. Elle reconnaîtra Ramon et Domingo... Misérables brutes ! reprit-il avec colère, en s'adressant aux deux vaqueros, pourquoi ne pas l'avoir tuée comme je vous l'avais ordonné ?
BRAS n'ACIER. 437
— Nous la croyions noyée, répondit Domingo. Gomment diable a-t-elle fait pour se sauver?
— Voyons, Benito, dit Philip Smithsou, en arrôtant le métis qui éclatait en reprodies et en injures contre les deux vaqueros, laissons de côté ce qui est fait. Puisque malheureusement cette Française est vivante, il ne faut pas chercher ce que nous aurions fait si elle était morte. Quel parti prenons- nous?
— Il faut attendre, dit Tom.
— Je ne crois pas, moi, fit Domingo. La bande de Bras d'Acier est plus nombreuse que la nôtre, ils vont tout à l'heure nous tomber sur le corps : avec leurs fusils et leurs pistolets, ils auront l'avantage sur nous.
— Aujourd'hui, ils hésiteraient à s'en servir, dit Benito.
— Pourquoi cela?
— A cause des Indiens.
~ Les Indiens sont loin. Le danger présent est toujours celai dont on s'occupe le premier.
— Mon avis, reprit Benito, est de profiter du moment où tous ces imbéciles sont occupés de cette jeune femme et ne songent pas à nous. Nous en tuerons toujours bien un ou deux avant qu'ils soient sur leurs gardes. Après cela, nous serons maîtres des autres.
— Soit, dit le géant. Moi je me charge de Bras d'Acier; une fois celui-là mort, nous aurons bon marché du reste.
— Faites marcher les femmes en avant, dit Philip; cela donnera moins de défiance, et nous pourrons les attaquer à rimproviste.
— Non pas, s'écria Benito : elles n'auraient qu'à recevoir quelques balles, files resteront an contraire derrière nous.
— Alors laisse2-moi passer devant, fit Tom avec humeur.
Tout absorbé par la joie que lui causait le retour de madame Vandeilles, Pablo avait oublié les ennemis dont il était entouré. Graddle, toujours calme et prudent, veillait heureasement sur ses compagnons.
U se glissa entre les jambes des deux mineurs qui le précédaient et parvint jusqu'à Bras d'Acier.
— Méfiez-vous, lui dit-il tout bas. Voici Benito et les Goliath qui s'approchent.
En face du péril, Pablo reprit à l'instant son sang-froid.
— Que personne ne bouge de place, dit-il aux deux mi-
neurs qai se trouvaient le plus près de lai. Transmettezvous mes paroles de l'un à Tantre, sans tourner la tête. On va nous attaquer. Que chacun de tous s'occupe de rhomme près duquel il marchait tout à rheure. Qoant à vous, Madame, continua- t-il en s'adressant à la jeune femme, restez un peu en arrière, je vous en conjure, et ne bougez pas de derrière les chevaux; à l'abri de ce rempart vivant, vous n'aurez rien à craindre.
— Que va- t-il se passer? demanda- t-elte avec anxiété. -— Un combat que votre arrivée n'avait fait que différer.
— Mon Dieu I mon Dieu! fit-elle avec angoisse, en levant les yeux au ciel.
— - Pouvez-vous d'ici reconnaître les deux hommes qui vous ont enlevée?
— Oui, répondit-elle. Ce senties hommes que vous voyez derrière Philip Smithson. Le premier des deux es^ celui qui me tenait sur son cheval.
Le souvenir des paroles que lui avait adressées Ramon et du sort dont il l'avait menacée fit monter une rougeur brûlante au front de madame Vandeilles.
-^ Il vous a insultée? dit Pablo d'une voix frémissante.
Elle détourna la. tête pour cacher sa rougeur et sa confusion qui ne répondaient que trop à la question de Bras d'Acier.
Un éclair traversa les yeux de Pablo, dont les lèvres se contractèrent violemment. Il prit son élan, et saisit une forte branche de chêne qui pendait à huit ou dix pieds au-dessiis du ravin. Puis, par un brusque mouvement de reins, il se lança en avant, et vint retomber entre Craddle et José, qui se trouvaient les plus rapprochés de la bande de Benito.
Au moment où les pieds de Pablo touchaient la terre, Goliath se jeta sur Craddle, qu'il renversa d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine. Le géant épaula aussitôt son arme pour tirer à bout portant sur Bras d'Acier. Celui-ci se jeta à plat^ventre, passa comme une couleuvre à cêté de l'Américain stupéfait, et se précipita sur Ramon. Il lui porta un coup de machete, asséné avec tant de force, ou, pour mieux dire, avec tant de rage, que le fer pénétra de plusieurs ponces dans le crâne du vaquero. Ramon étendit les bras et tomba comme une masse.
L'arme de Bras d' Aeier était tellement enfoncée dans le crâne du malheureux, ifue, pour la dégager. Il M ebligé
d'appnyer le pied sor la tète du cadavre. Pepe Nieto profita de ce moment pour jeter son la£o sur Bras d'Acier, qui se sentit tont à coup les deux bras étreints le long du buste par le terrible nœud coulant. Il se rua aussitôt sur Nieto. Le choc Alt si violent qa'ils tombèrent tous les deux. Nieto se trouvait dessous, mais il n'avait point lâché le lazo, et paralysait ainsi tous les mouvements de Bras d'Acier.
— A moi ! cria le bandit. Un bon coup de couteau entre les deux épaules de ce coyote. Il n'y a pas de danger..* Il ne peut pas bouger les bras.
Benito et Domingo ne l'entendirent pas. Tous deux s'étaient jetési à travers bois et se glissaient en rampant dans le foniTé pour prendre de flanc et à l'improviste les compagnons de Bras d'Acier.
II n'y avait derrière Pepe Nièto que Philip Smithson, qui se disposait à ft*apper le créole. Au moment où TAméricain levait son bowle-knife. Bras d'Acier donna une telle secousse à son adversaire que tous deux changèrent de position, et qn'il se trouva sous Nieto, dont le corps lui servait ainsi de bouclier.
— GtMidemI s'écria Philip, dont Farme avait failli rencon* trer la tète du vaquero.
— Tenez le lazo, lui cria Nieto... Bon... Toumez-le au^ tour d'an arbre... Tendez bien la corde pour que ce coyote ne puisse bouger... Tendez-la donc, demoniol
— J'ai beau la tendre, Bras d'Acier avance toujours vers l'arbre... Gela relâche la corde.
— - Passez par-dessus nous alors, et prenez-lui les pieds^^w Comme cela il ne pourra bouger.*. Y ètes-votis?
Maintenant du genou et du poids de son corps Bras d'Aoie^y que les forces en .sens contraire de Philip et du lazo empè«* chaient désormais de remuer, Nieto porta la main à sa ceinture pour y prendre sa fidèle navajà*
A oe moment, une femme se pencha au-dessus des deux combattants. Pablo sentit le nœud coulant se relâcher tout à coup.
Rosina venait de couper le lazo.
— Damn your eyes! (damnés soient vos yeux) hurla Philip, qui ajusta la jeune femme.
Bras d'Acier avait déjà saisi Nieto à la gorge et à la eeintore. Il Tarraoba de dessus lui, et du môme coup lé jeta sur SmitbsoiL Ce ^tomier trébuefail^ el sa baUe se pèrtt eti i'«ir.
140 BRAS Ii'ACIER.
II laissa tomber sa carabine pour reprendre son bowie-knife, mais Pablo ne lai en donna pas le temps. Un conp de pistolet en pleine poitrine renversa le bandit, qai tomba cette fois poar ne plus se relever.
Quant à Nieto , qui arrivait la navajà à la main, on coup de macbete qu'il ne put parer le renversa expirant sur le cadavre de Philip.
— Merci, Résinai murmura Pablo, en faisant un geste de reconnaissance à la jeune femme, à laquelle Gypriana parlait avec vivacité en ce moment.
Puis, sautant par-dessus les corps de ses adversaires, Bras d'Acier s'élança au secours de ses compagnons.
À l'autre extrémité de la canada, la bande de Benito avait l'avantage, grâce à la force prodigieuse de Goliath. Celui-ci avait déchaîné sa carabine sur José, mais le Mexicain s'était baissé assez promptement pour que la balle passât au-dessus de sa tête. Alors Tom, saisissant son arme par le canon, s'en était servi comme d'une massue. Du premier coup, il avait renversé le malheureux José, dont le machete venait de le blesser légèrement à la cuisse. Puis il avait culbuté Hi bonneau qu'il allait achever d'un second coup, lorsque Vandeilles, mettant le pied sur le corps de son compatriote, se jeta entre lui et l'Américain.
Celui-ci était trop près de Vandeilles pour pouvoir désormais se servir de sa carabine. II la laissa tomber et saisit son bowie-knife. Malheureusement pour Vandeilles, Ribonneau fit un brusque effort pour le lever, et faillit renverser son compatriote.
De l'autre côté du Français, Bucolick, le fusil à l'épaule, cherchait vainement à ajuster Goliath, que lui masquait Vandeilles.
Quant à Loïc Kermainguy, auquel on avait confié la garde des chevaux, il contemplait ce combat acharné avec une singulière expression de physionomie. On voyait que sa douceur naturelle et ses idées de religion et de mansuétude luttaient contre les inspirations belliqueuses du vieux sang kymri qui commençait à bouillonner dans ses veines.
Il était pâle et tremblait de tous ses membres. Ce n'était pas de peur, cependant, car il restait en avant des chevaux, derrière lesquels 11 lui eût été facile de s'abriter. Ses yeux, si doux d'habitude, étincelaient en ce moment.
A côté de lui se tenait madame Vandeilles, à laquelle ses
logoisses avaient fait x)Qblier les prudentes recommandalions de Bras d'Acer.
An moment où Yandeilles se baissait pour éviter un coap que lui portait Goliath, en même temps que pour permettre à Bacolick d'ajuster le géant, Benito et Domingo sortirent da fourré. Leurs vêtements étaient en lambeaux, et le sang couvrait leurs figures et leurs mains déchirées par les buissons.
Souples et agiles comme des chats sauvages, tous deux avaient rampé jusqu'auprès de Bucolick à travers les arbres et les arbustes épineux. Tous deux fondirent à la fois sur l'Irlandais. Un cri perçant de madame Yandeilles avertit ce dernier du danger qui le menaçait. 11 se retourna précipitamment, mais il était déjà trop tard. Le machete de Benito s'abattit sur Bucolick; sans que celui-ci eût le temps de parer le coup. Le mouvement que l'Irlandais avait fait pour se détourner lui sauva la vie. Au lieu de l'atteindre entre les deux épaules, le machete lui entama seulement le bras ganebe en effleurant les côtes.
Malgré sa blessure, Bucolick saisit son adversaire à bras le corps. Domingo s'élança au secours de son compagnon. Vandeilles et Ribonneau réunirent leurs forces contre Goliath.
— Laisserez-vous donc assassiner un honnête bomme, un <^rétien, par deux misérables? murmura Bèrthe à l'oreille de Kermainguy. Si vous avez peur, laissez-moi passer.
— Peur! répéta le petit paysan, qui rougit jusqu'aux oreilles^ et dont les yeux se mouillèrent de larmes de honte.
Pais, cédant à l'impulsion contre laquelle il luttait depuis longtemps, il s'élança sur Domingo. Ce dernier se détourna en levant sa navajà, mais il reçut au milieu de la poitrine nn coup de tête à la bretonne qui l'envoya rouler entre les jambes de Benito.
Une fois lancé, Kermainguy s'abandonna au penchant batailleur que l'on retrouve chez le paysan le plus pacifique du sol armoricain.
— Garde à vous, cria-t-il à Benito, qu'une sorte de loyauté chevaleresque l'empêchait d'attaquer par derrière.
Le vaquero se détourna, para le coup de tête que lui por* tait Loïc et saisit le paysan par ses longs cheveux . Au moment de tomber, Loïc jeta ses deux bras autour du corps de Benito, et s'y cramponna de toutes ses forces pour ne pas
être terrassé. Obligé de se défendre contre Bacoliek, le vaqaero ne pouvait, heureusement, frapper lo petit Breton de son machete,
— Tenez bon, Benito, cria (ioliath, je viens à vous.
Puis, renversant de deux cqups de crosse Ribonneau qui tomba sans connaissance, et Vandeilies, qu'il ne fit que blesser à l'épaule, Goliath s'élança sur BucoHck.
Au même instant, Pablo arrivait au secours de ses compagnons. Goliath jeta un rapide regard autour de lui et vil que la partie était perdue pour ses amis. De toute la bande, Benito et Domingo restaient seuls en état de combattre. Ils n'étaient donc plus que trois pour faire face à Pablo, Craddle, Bucolick, Kermainguy et Vandeilies, car ce dernier se relevait déjà.
D'un coup d'œil, Goliath se rendit compte de la situation.
Il prit son élan et se précipita en avant avec une telle furie qu'il renversa du môme coup Bucolick et Benito. Ce dernier entraîna naturellement Loïc dans sa chute. Puis le bandit s'élança d'un bond sur madame Vandeilies et lur appuya son bowie-knife sur sa poitrine.
— Si vous faites un mouvement contre moi, je la tue, s'écria-t-il.
— Arrêtée 1 dit Pablo à ses amis d'une voix frx3missante... Laissez-moi passer, ajouta-t-il.
Il se glissa en rampant sur les flancs du ravin jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de Goliath.
— Ah I ah! je suis le maître maintenant, dit rAméricafn avec un rire insolent et cruel. Dites à vos compagnons de se tenir à distance, Bras d'Acier, et surtout qu'on ne touche pas aux fusils; car, par le Dieu vivant, cette femme mourra avant moi.
Pablo éprouvait une telle angoisse qu'il pouvait à peine parler.
BRAS D^ACIER. i43
— Qae venx-tn? demanda-t-il à rAméricain.
— Je veux que tu nous laisses partir, mon frère et moi, sans nous inquiéter.
— Promets-tu de ton côté de ne plus nous attaquer?
— A quoi vous servirait la parole d'un brigand comme moi? répliqua le bandit en ricanant. Je veux qu'on me rende aussi ma carabine, qui est tombée là, à côté de cet animal dlriandais.
— Pour que tu t'en serves contre nous?...
— Je le veux. ^
— Soit, dît Pablo, qui songea que la carabine était vide, et qu'il aurait le temps de tirer sur le géant si ce dernier es-* sayait de la recharger. Tu as ma parole... Maintenant lâche cette dame.
— Non pas... mon frère et ma carabine d'abord.
— Wacceplez pas cette condition, Bras d'Acier, dit Craddle ; Goliath vous en imposerait alors de nouvelles.
— Tu entends? dit Pablo. Contente- toi de ma parole. Bans toute la Californie, il n'est pas un homme qui osât la mettre en doute.
— C'est possible, mais, moi, je m'en méfie... Allons, ne bougez donc pas, vous, dit-il brutalement à madame Yandeilles, que son bras gauche serrait à l'étoufifer.
— Vous faites mal à cette jeune dame, dit Pablo, qui était [aie comme un mort.
» Bah ! ce sera bien pis si vous refusez de consentir à mes conditions. Mon bowie-knife entrera jusqu'au manche d&Qs sa poitrine, je vous le jure.
^ Écoute, dit Bras d'Acier, devant Dieu et sur le salut de mon âme, je jure que, s'il arrive malheur à madame Vandeilles, je vous couperai par morceaux ton frère et toi, et je vous ferai rôtir à petit feu!
Wy avait un tel accent de résolution et de fureur concentrée dans la voix de Pablo en prononçant ces terribles paroles, que Goliath se sentit froid jusque dans la moelle des os.
^ Si j'accepte votre parole en échange de la liberté de ^Ue femme, reprit le bandit d'un ton hargneux, qui me garantit que vos compagnons observeront les conditions que vous aurez acceptées?
- Moi... moi, car je brûlerais la cervelle au premier qui cben^erait à t'attaquer.
i44 BRAS d'acier.
— Vous noas laisserez nos chevaux, nos armes et nos provisions ?
— Je te le promets.
Tom hésita encore un moment. Pnis^ prenant enfin son parti , il abaissa son bowie-knife et lâcha madame Yandeilles.
— Merci, Pablo, dit la jeune femme, vivement touchée de Tangoisse profonde qu'elle avait lue sur les traits da créole, mais, tout attristée des suites de son imprudence.
Si elle avait suivi, en effet, les prudentes recommandations de Pàblo en se tenant à*l*abri derrière les chevaux, le créole aurait eu le temps d'arrêter Goliath avant qu'il n'arrivât jusqu'à elle.
— Passez derrière moi, lui dit Pablo, dont les yeux élincelaient de joie, et tâchez de rester au milieu de nous.
— Mon frère? dit Goliath, auquel Pablo tendait sa carabine.
— On va vous l'envoyer, lui dit Craddle.
Puis il ajouta tout bas, en s'adressant à Vandeilles.
— Prévenez Bras d'Acier que Philip est mort. Qu'il se tienne sur ses gardes au moment où Goliath verra le cadavre.
Un instant après, le corps de Philip Smithson passait de main en main jusqu'à Bras d'Acier. Celui-ci ignorait que le bandit eût déjà succombé à sa blessure. Mis sur ses gardes par ravis de Craddle, il passa silencieusement le corps de Philip à l'aîné des Smithson^ en ayant soin de tenir sa carabine prête.
Tom posa son frère sur le sol et s'agenouilla près de lui. Voyant qu'il restait immobile , il mit sa main sur la poitrine de Philip. Le cœur ne battait plus. Philip n'était qu ud cadavre.
Tom se leva d'un bond en poussant un rugissement do fureur.
— Mortl s'écria-t-il, mort! vous l'avez tué.
Puis, saisissant son fusil par le canon, il s'élança sur Pablo.
Ce dernier le tenait déjà en joue.
— Un pas de plus, et tu es mort, dit-il à l'Américain.
— Tu m'as trompé.
— J'ignorais que ton frère fût mort. D'ailleurs cela...
— Oh 1 je vous tuerai tous, interrompit Goliath, qui si
3RA9 d'acier. 145
tordait les bras dans le transport do sa rage impaissante. Mon frère, mon pauvre frère I...
Il se jeta sur le corps de Philip et se remit à l'embrasser en pleurant.
Quoique ces deux hommes fussent des misérables souillés de tous les crimes, le désespoir de Tom était si profond et si vrai qu'il émut jusqu'à ses ennemis. Ils restèrent immo« biles et silencieux, respectant la douleur de ce bandit, dont Taffection pour son frère était peut-être le seul sentiment, humain.
— Veux-tu qu'on t'aide à creuser une fosse pour l'enterrer? dit Bras d'Acier au géant.
— Non, répondit celui-ci d'une voix farouche, Je ne veux rien de vous! Soyez tous maudits!
Il jeta sa carabine en bandoulière, chargea le cadavre de son frère sur ses épaules et s* éloigna lentement.
Pablo et Bucolick le suivirent, dans la crainte qu'il ne dispersât les chevaux. Effrayés du tumulte et des coups de feu, ces animaux s'étaient réfugiés à deux cents pas de là, daiis un endroit un peu plus large de la cafiada.
Goliath s'approcha du mustang que lui avait donné Benito. Il mit en travers sur la selle le cadavre de Philip, qu'il assujettit avec une courroie; puis, enfourchant lui-môme une autre monture qui pliait sous son poids énorme, il poussa devant lui le cheval de Philip, à la bride duquel il avait attaché un lazo, et qu'il conduisait ainsi'comme avec de longues guides.
— Soyez maudits, maudits 1 s'écria- t-il encore en se retournant sur sa selle pour jeter cette imprécation à ses en* nemis.
Bras d'Acier et Bucolick le suivirent des yeux jusqu'à cinq ou six portées de fusil; puis ils rassemblèrent les chevaux. Ils se disposaient à les ramener vers le gros des mineurs, lorsqu'ils virent ceux-ci revenir vers eux.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Pablo en courant au-devant de ses compagnons.
— Rien de nouveau, répondit Craddle, qui marchait en tête. Seulement, nous avons pensé que nous serions plus à Valse ici pour interroger les prisonniers et pour en finir avec eux. Là où nous étions, il n'y avait pas moyen de se tenir deux de front. ^
— Combien avons-nous de prisonniers? demanda Pablo.
146 BRAS D^ACIIBR.
— Deux, sans compter les femmes, répondit Graddle, qai parlait avec difficulté.
Pablo s*a|i6rçat alors qae rAmérieaiii crachait le sang à chaque mot.
— Ce n'est rien, Bras d'Acier, dit Craddle, (jai prévit la question que Pablo allait lui adresser. Ce damné Goliath m'g donaé dans la poitrine un coup de crosse qui aurait brisé une charpente moins solide que la mienne; mais j'en ai
.reçu bien d'autres, allez!
— Et José? demanda Bras d'Acier, qui cherchait vainement le Mexicain parmi ses compagnons.
— Le pauvre garçon est mort, ou peu s'en faut, répondit Vandeaies; ma femme est près de lui en ce moment.
— Laissez-moi passer, dit Pablo, il faut que Je les voie... Nous BOUS occuperons plus tard des prisonnieifs.
Les mineurs se rangèrent pour lui faire place et le suivirent jusqu'à l'endroit où Ton avait couché le paxivre Mexi-i cain.
Madame Vandeilleis et Loïc Xermainguy étalent agenouillés auprès du moribond. Berlhe tenait la tête de José sur ses genoux. Loïc soutenait le corps du blessé, et murmurait des prières.
— Josél dit Pablo en s'agenouillant aussi auprès du Mexicain, dont il prit la main.
José entr'ouvrit ses yeux, déjà fixes et éteints, et fit un effort pour regarder le créole.
— Bras d'Acier, murmura-t-il.
— Ouj, José, oui, c'est moi, mon pauvre ami. Que puis-je faire pour toi?
José secoua faiblement la tê|e.
— Rien, dit-il. Je me connais en blessures... dans une heure...
Il n'acheva pas; mais Pablo ne comprit que trop bien sa pensée.
— Espérons encore, reprit le créole d'une voix émue.
— Non, dit le blessé. Vous ferez dire des messes pour moi, n'est-ce pas?
— le te le promets. La moitié de la part que je t'avais promise dans l'expédition y sera consacrée, à moins que m ne laisses quelqu'un à qui la remettre.
— J'ai un enfant, Pablo. i
— Où esl-il?
iiltAs D^ÂcrEft. ut
^ A Tehnantepec, chez sa tante, la soear de ma femme.
— Le nom de cette sœmrf
— Joanita Osorio.
— Bieu. Je lui ferai remettre ce que je t'ai promis. Oo&nt aux messes je me charge de les payer. N'as-tu rien de plus À me demander?
^ Non, Pablo... Donnez mon macheie et mon cheval à ce
U ne put aohetjpr, mah son regard désigna Loïc Kermaingoy, qui Tenait de lui donner un petit crucifix et qui priait «t pleurait auprès de José.
Il y eut un moment de silence. Le blessé faisait des,e£forts inouïs pour parier, mais la vie s'éteignait rapidement.
On Tentendit, ou plutôt, on le vit murmurer :
— Mon Dieu, ayez pitié de moi! pardonnez-moi...
n appuya le petit crucifix sur ses lèvres, balbutia encore deux ou trois mots, gn*on ne put enteniire, et poussa un profond soupir, qui fut le dernier.
Il était mort.
— Pauvre José, dit Pablo en se couvrant la figure de ses tienx mains. Il était brave et dévoué. Que Dieu lui fasse paix I Prions pour lui !
Les mineurs s'agenouillèrent avec un profond recueillement.
Quoique malheureusement trop disposés à tourner en ridicule tout ce qui concernait la religion, Vandeilles et RitK)nneau sentaient si bien leur faiblesse devant la sombre et najestuense pensée de la mort, qu'ils courbèrent humblement la tête comme leurs compagnons. Au milieu du silence général, Loïc éleva la voix et récita quelques prières.
lorsqu'il eut achevé, on creusa une fosse dans laquelle fol déposé le corps du pauvre Mexicain. On recouvrit entité le cadavre de branches et de pierres, pour le mettre à J'abri des bêtes féroces.
Cette triste cérémonie accomplie, Craddle fit observer à ses compagnons qu'il leur restait un devoir d'un autre genre à remplir.
— Maintenant que nous avons enterré le pauvre José, dit Craddle, il faut faire justice de ses assassins.
— Attendons encore, répondit Bras d'Acier. Nous sommes ifop à l'écart ici, et nous ne pourrions y bivouaquer cette i^Qit. Un mille plus loin, nous trouverons un endroit plus
H$ BRAS d'acier.
large où nous pourrons nous réunir en cerele et dresser nos tentes.
•— Allons-y tout de suite, alors, s'écria Ribonneau.
— Veillez sur les prisonniers, dit Pablo.
— - Soyez tranquille, je réponds d'eux, répliqua Craddle.
On se mit en marche pour gagner Tendroit indiqué par Bras d'Acier. C'était une sorte de demi-cercle formé par une écbancrure naturelle du revers gauche de la canada.
— Nous passerons la nuit ici, dit Pablo. Qu'on prépare tout pour le souper.
— < Savez-Yous que si les Indiens nous attaquaient en cet endroit, nous serions pris comme dans une cave^ fit observer Craddle.
— Il n'y a pas moyen de faire autrement, répliqua Bras d'Acier. 11 nous faut au moins six heures de marche pour sortir de ce défilé. Nos blessés sont incapables de faire ce trajet. Quant aux autres, la fatigue les en empêcherait aussi.
— C'est yrai^ fit Craddle, mais je donnerais bien quelque chose pour être hors de ce maudit ravin.
— Et moi donc ! s'écria Ribonneau.
— Si nous commencions par nous débarrasser des brigands qui ont assassiné ce pauvre José? dit Bucollck.
-— Il faut les pendre I s'écrièrent Craddle et Yandeilles.
— Jugeons-les d'abord, dit Pablo.
Les mineurs s'assirent sur l'herbe. Adossés à l'escarpement du ravin, ils formaient ainsi une sorte de denii-cercle et se trouvaient rangés comme les membres d'un jury. Aq milieu se tenait Bras d'Acier, dont le front soucieux révélait de graves préoccupations.
On amena Beniio et Domingo, que Craddle et Bucolick avaient solidement garrottés à la fin du combat, et qu'ils avaient fait marcher devant eux non sans leur administrei maints coups de crosse'de fusil à chaque mouvement saspecl
Benito était pourtant hors d'état de s'enfuir, non-seulement à cause de ses liens, mais encore par suite de ses blessures.
A l'instant où Goliath avait pris la fuite, le capaias, resté presque seul contre plusieurs de ses adversaires, b\ déjà blessé d'un coup de sabre, avait essayé de se jeter dans le fourré. Bucolick lui avait alors asséné sur les jambes un tel coup dé crosse de fusil que Benito était tombé eu criant qu'il avait la jambe casséç.
BRAS D*AeiER. 149
Quoique l'accident fût moins grave qu'on ne le supposait, le métis avait le genou tellement enflé qu'il lui eût été complètement impossible de marcher durant un quart d'heure. II avait en outre perdu beaucoup de sang par suite de son antre blessure, et son énergie seule le soutenait. Ce fut néanmoins le front haut et l'air, arrogant qu'il parut devant ses juges.
Quant à Domingo, blessé aussi, mais irès-légèrement, il avait pris un air tout contrit.
Bras d'Acier se doutait déjà du motif de l'enlèvement de madame Yandeilles; il songeait à l'effet que produirait sur Vandeilles les paroles de Benilo si celui-ci répondait, comme cela était probable :
< J'ai fait enlever madame Vandeilles parce qu'elle est aimée de Bras d'Acier, votre chef; j'espérais prendre l'avance pendant que vous resteriez à chercher cette jeune femme. »
Cette réflexion fit tressaillir Bras d'Acier. Rien qu'en examinant le sourire insolent et railleur de Benito, le créole pressentait la réponse de ce dernier, enchanté de jeter le trouble parmi ses vainqueurs. Mais comment empêcher cette réponse?
Pablo se creusait en vain ITmagination pour trouver un moyen de sortir de cette position difficile. Il n'y en avait qa'un : faire sauter la cervelle au métis avant qu'il eût le temp$ de s'expliquer. Pablo y avait songé dès le premier moment, mais il lui répugnait de frapper un ennemi désarmé, et surtout de tuer le mari de Rosina.
— J'ai déjà causé tant de douleur à cette pauvre femme, se disait- il; ce serait la récompenser bien mal de m'avoir sauvé la vie tout à l'heure.
Tandis qu'il hésitait ainsi et restait la tète cachée dans ses deux mains^ au grand étonnement des autres mineurs, Cypriana parlait à sa compagne de route avec une vivacité incroyable de gestes et de paroles.
— Allons, disait-elle, allons, dona Rosina; c'est à vous de les sauver. Demandez leur grâce. Ce Bras d'Acier vous doit bien cela.
— Peut-être ne voudra-t-il m'accorder que la grâce de Benito, répondit Rosina.
— 1\ faut que la vie de Domingo soit aussi épargnée, s'écria Cypriana d'un ton impérieux; oui, dona Rosina, il le tant... ou bien...
150 BRAS, d'acieiu
— Ou bien?..,
-— Ou bien je dis à Benito que je vous ai yue couper le lazo qui enlaçait Bras d'Acier, et sauver ainsi le chef de nos ennemis. Il faudra bien alors que vous laissiez Benito périr avec Domingo ; car« si on lui laissait la vie., le preoiier usage qu'il ferait de sa liberté serait de vous poignarder à l'instant.
— Plût à Dieu que sa navajd fût levée sur mon sein, dit Rosina en couvrant de ses deux mains ses. yeux remplis de larmes. Je consentirais à mourir à l'instant, si cela pouvait sauver les jours de Benito sans que je fosse oblîf^ée de âe> mander sa grâce à Bras d'Acier-
i— Pourquoi cela?
— Que t'importe...
^ Voilà Bras d'Acier qui se lève, reprit Cypriana. Au nom de la Sainte Vierge, donaRosina, sauve;^ Benito et Domingo.
Bosina poussa un soupir et s'avança vers Pablo en passant derrière les autres mineurs ; arrivée auprès du créole» elle lui posa doucement la main sur l'épaule.
U se retourna brusquement.
— Rosina, murmura-t-il.
~ Benito est le père de mon enfant, dit la jeune fenune. En vous sauvant la vie, j'ai causé sa perte. S'U meurt> je le suivrai dans la tombe. Pablo, je vous en eonjure.o
Les larmes lui coupèrent la parole.
Bras d'Acier prit la main de la jeune femme et la serra doucement.
— Je vous promets d'épargner la vie de Benito, lui dit-il.
— Et celle de Domingo aussi?
— De Domingo?
— 11 le faut, don Pablo. Je vous jure qu'il le faut, à cause de moi. Ne me demandez pas pourquoi» mais croyes-en ma parole.
— Domingo aussi vivra, dit Bras d'Acier.
— Merci, dit l'Espagnole, qui s'éloigna en relevant son rebozo, dont elle se couvrit presque entièrement la figure.
BRAS d'acier. \l)i
xvn
— Eh bien? ditVandeiltes, snrpris des hésitations du chef^ que décidons-nous enfin?
— Je Tiens de promettre d'épargner la vie de ces deax hommes, répondit Bras d'Acier.
il y eut un murmure de mécontentement. Pablo promena autour de lui son regard calme et impérieux. Tout le monde se tut.
— En parlant pour cette expédition, dit Pablo, chacun a fait ses conditions, stipulé quelques avantages pour sa propre personne. Moi seul, moi qui vous conduis à un trésor que je pouvais garder, je n'ai rien demandé, rien voulu. Est-ce trop de réclamer pour ma part la vie de ces hommes?
— Non, répondirent enfin les mineurs, malgré leur évidente contrariété.
— Qu'en ferons-nous, alors? dit Craddle.
Là se présentait encore up grand embarras.
Abandonner Benito et Domingo blessés comme ils l'étaient, c'était les livrer à une mort presque certaine, eux et. Résina, qui ne les aurait certainement pas quittés. D'ailleurs, ils pouvaient tomber entre les mains des Indiens et donner ainsi à ces derniers des renseignements qui mettraient les sauvages à même de rejoindre les mineurs. Les emmener offrait aussi plus d'un inconvénient. C'était les iûilier à la route que devaient suivre les compagnons do Bras d'Acier et les mettre au courant de leurs projets. Lorsque viendrait le moment de les relâcher, on aurait encore tout à craindre de leur indiscrétion, et même de leurs entreprises, slls trouvaient quelques autres mineurs pour les seconder.
— Eh bien? répéta encore Vandeilles.
— Qu'on les éloigne un peu, dit Bras d'Acier, et qu'ils ne puissent entendre notre conversation... Bien,.. C'est assez loin... qu'ils restent là... Maintenant, écoutez-moi. Du moment où nous ne tuons pas ces deux hommes, nous n'avons qu'an seul parti à prendre à leur égard.
io2 BRAS d'acier.
— Lequel? fit Ribonneau.
— Les associer à notre expédition.
— À nos profits? s'écrièrent à la fois tons les mineurs avec indignation.
— La diminution de yoâ parts ne sera pas aussi grande que vous paraissez le supposer.
— Comment cela? demanda Vandeilles avec humeur.
— Ce pauvre Mundiaz étant mort et ne laissant ni femme ni enfant, sa part serait à donner.
— Nous l'aurions partagée entre nous^ s*écria Craddle.
— Et kermainguy? dit Bucolick.
— Il aura une part aussi, répliqua Bras d'Acier.
— Et la demi-part que vous avez promise au fils de José? demanda Craddle.
— C*est une dette sacrée. Elle sera payée avant les autres.
— Alors il ne restera plus rien pour nous, grommelèrent les mineurs.
— Vous ne pensez qu'au résultat, reprit Bras d'Acier, et vous oubliez les moyens d'y parvenir. Songez donc que nous avons déjà deux hommes de moins dans notre bande. En outre, vous êtes presque tous blessés. Plusieurs d'entre vous sont hors d'état de travailler et de combattre avant quinze jours au moins. Si les Indiens nous attaquent, cependant, comme cela n'est que trop à craindre après tous ces coups de fusil, ne vaut-il pas mieux n'avoir qu'un septième ou* un dixième du trésor que de succomber au moment où nous sommes sur le point de réussir?
Il parla ainsi durant quelques minutes. Craddle, qui ne manquait pas de bon sens, se rendit le premier. Bucolick et Vandeilles furent les plus difficiles à persuader. L'Irlandais ne pouvait pardonner au vaquero le meurtre du brave José. Le second avait sur le cœur l'enlèvement de sa femme. A la fin, cependant, ils se rangèrent à l'avis général, mais ce fut de mauvaise grâce. Bucolick déclara même qu'il n'était nullement convaincu de l'importunité de la mesure, mais qu'il y consentait pour faire plaisir à Pablo.
D'après les conditions qu'il avait faites à ses compagnons
au moment du départ, Bras d'Acier aurait pu leur imposer
tout simplement sa volonté sans en discuter ainsi les motifs;
mais, dans les occasions importantes, il préférait ramener
hacun à son avis par la persuasion. Dans cette circonstance
iirtout, il tenait à ce que la grâce accordée aux deux va-
BRAS d'acier, io3
qaeros ne vint pas de loi seul et ne donnât pas naissance à nne foale de conjectures. A force de chercher, en effet, Van** deilles aurait pu soupçonner un des motifs de la clémence qui guidait en ce moment la conduite du gambusino.
Lorsque tout le monde fut d'accord, Pablo ordonna de ramener les deux prisonniers.
— Demandez-leur donc pourquoi ils ont enlevé madame Vandeillesl dit le Français avec humeur.
Pablo fit semblant de n'avoir pas entendu, et se hâta de prendre la parole pour annoncer aux Mexicains le pardon qu'on leur accordait et la faveur qu'on y ajoutait.
Tout lié, tout blessé qu*il était, Domingo ftt un bond de joie à cette conclusion inattendue. ^
— Vive Bras d* Acier 1 s'écria-t-il. Que Dieu conserve le roi des placereêî
Benito accueillit plus froidement les paroles de Pablo. Méfiant et jaloux, il cherchait à deviner quel pouvait être le motif secret de cette indulgence. Il pensait bien que la crainte qu'éprouvait Pablo d'entendre raconter devant Yandeilles le motif de l'enlèvement de la jeune femme était pour quelque chose dans la résolution de Bras d'Acier, mais il s'étonnait, en même temps, que ce dernier n'eût pas pris le parti, beaucoup plus simple, de se débarrasser à jamais de toute révélation par un coup de pistolet ou de macbete. A la place du créole, Benito n'eût certes pas hésité un instant à mettre en usage ce moyen expéditif.
Malgré toutes les suppositions du capataz, la vie lui semblait pourtant une assez bonne chose pour qu'il se résignât à l'accepter, n'importe à quel risque. Il remercia Bras d'Acier avec cette dignité qui se trouve parfois chez le dernier mendiant espagnol ou mexicain.
— Un mot encore, reprit Pablo. La seule chose que nous demandions à vos compagnons et à vous, en échange du IKurdon que nous vous accordons, c'est la promesse de vivre avec nous eu fidèles camarades et de vous conformer comme les autres à ma volonté. Le jurez-vous?
— Des deux mains, fit Domingo en levant les bras, de ces tleux mains, dans chacune desquelles je voudrais bien avoir en ce moment un bon morceau de cedna ou de
— Et vous, Benito?
— Moi aussi, répondit avec plus de circonspection le ca«
io4 BRAi» P'aCIER*
patazy xùQi aussi, pourvu que vous eu usiez avee noua comme on doit le faire envers des eaballeroê.
En entendant cette orgueilleuse réponse sortir dn métis, Pablo réprima un sourire méprisant*
— Benito, dit^il en regardant fixement le capataz, ({ue tout soit oublié. Qu'il ne soit plus question de ce qui s'est passé avant aujourd'buii du temps où nous étions ennemis. L'union entre nous tous est nécessaire pour que nous réus^ sissions dans notre périlleuse entreprise* Mous touchons au but de nos efforts. Que rien ne vienne désoraiais troubler notre bonne intelligence et mettre le désaccord panni nous*
-* Vous avez raison, don Pablo, répliqua le capataz en répondant par un regard d'intelligence au regard perçant de l'Espagnol. Pour ma part» du moins, il ne sera question de rien.
Tandis que Bras d'Acier enrôlait ainsi dans sa troupe Benito et DomingOi Berthe parvenait enfin i s'approcher de Résina. Depuis qu'elle avait reconnu la jeune Espagnole^ madame Yandeilles avait cherché à lui parler, mais Bosina s'était toujours arrangée de manière à éviter son ancienne amie«
A la fin, cependant^ Berthe, marchant à elle^ lui avait pris la main»
-^ Vous ne m'avez donc pas reconnue, Rosina? dit ma* dame Yandeilles avec douceur*
L'Espagnole murmura quelques mots en tenant les yeux baissés pour ne pas rencontrer le regard de la Française.
-- Pourquoi me fuiri alors ? reprit Berthe.
Rosina ne répondit pas*
*^ Voyons, reprit. madame Yandeilles, asseyez<vous ici près de moi, et causons. Ne détournez pas ainsi vos yeux, ou vous me ferez c^'oire que vous êtes fâchée contre moi.
Cédant malgré elle à la séduction de cette voix affec*tueuse, Rosina s'assit en silence à côté de madame YiA' deilles.
— Qu'êtes- vous devenue depuis que j'ai quitté l'hacienda de Sau'-Fernando? demanda Berthe. Que de f6is j'ai pensé à vous et à votre famille I Je n'oublierai jamaia l'accuefl si amical de vos parents et toutes les bontés qu'ils ont eues pour moi.
Rosina poussa un soupir, mais ni tépotidlt pas davantage.
BRAS d'acier. ibS
— Comment se porte votre mère ? domauda Berthe. D'après ce que Bras d'Acier lui avait raconté à San-Frau-
ciseo. Berthe connaissait une partie des événements sur* venus à San-Fernando depuis son départ^ mais elle. préférait que Rosina ignorât, cette circonstance. Cela permettai à VËspagnoIe de ne raconter de son histoire que ce qu'il lu plaisait d'en dire et ne l'exposait pas à rougir devant sa rivale.
— Vous ne voulez pas me parler « Bosina? reprit encore madame Vandeilles, après un instant de silence ; que vous ai-je donc fait?
Les yeux de Berthe se mouillèrent de larmes. Cette fol^ sa voix émue parvint jusqu'au cœur de l'Espagnole. Bosina fondit en larmes.
— Je suis bien malheureuse 1 dit- elle en serrs^nt la maia ie madame Vandeilles.
Pois, ne pouvant résister à son émotion, elle appuya sa tête sur l'épaule de Berthe.
— Votre mari se conduit mal envers vous? demanda madame Vandeilles.
~ Mon mari! fit la. jeune femme en levant les yeux au ciel.
— Ce Benito n'est-il pas votre mari?
Rosina releva la tôte^ et regarda un instant madame Vandeilles avec une sorte de sentiment de défiance; mais, à l'aspect de cette figjiire qui exprimait tant d'intérêt et de compassion, l'Espagnole oublia tous ses soupçons jaloux. Depuis longtemps, elle n'avait pu causer à cœur ouvert avec une autre femme de sa condition. Son secret lui hrûlait les lèvres. Puis elle sentait le besoin de justifier devant Berthe ce que sa position près de Benito avait d'étrange et de blâmable.
— Je suis bien à plaindre, ma pauvre Berthe, dit enfin l'Espagnole. Dieu m'a punie cruellement d'avoir cédé à un mouvement de désespoir. Je vais tout vous raconter. Laissez
^ votre main dans la mienne^ mais ne me regardez pas, car je
\ ne pourrais continuer mes tristes aveux.
Berthe passa un bras autour de la taille de FEspagnole, qui commença son récit d'une voix émue et tremblante.
— Vous savez, dit Rosina, que je devais épouser M* de Verrières... Je l'aihiais de toute mon âme, et je croyais qu'il
456 BRAâ b'ÀCIER,
partageait mon afTection... Je suis sûre qa'an moment lui aussi m'a aimée. . . avant votre arrivée, Berthe... Que de fois je vous ai maudite!...
— Vous savez pourtant, Rosina...
— Je sais bien qu'il n'y avait pas de votre faute, interrompit l'Espagnole en lui fermant la bouche. Mais je soaffrais tant! (I ne regardait plus que vous... Il vous suivait partout... Quand je voyais ses grands yeux fixés sur vous avec cette expression si tendre, si passionnée!.. Oh! tenez, Berthe, il me prenait des envies de vous tuer!... Je devenais folle. Je pleurais toutes les nuits... Je doutais encore, cependant; je voulais douter malgré l'évidence, car je sentais bien que la certitude me briserait le cœur.
Un jour, Pablo fut obligé de partir pour se rendre auprès de sa mère, qui se mourait. Berthe, j'ai honte de le dire, mais moi qui aimais tant madame de Verrières, eh bien, j'étais presque heureuse de cette absence de Pablo. J'espérais qu'à son retour il vous aurait oubliée. Quelques jours après, votre mari vint vous chercher : avec quelle joie...
— Vous me vîtes partir, n'est-ce pas? acheva madame Vandeilles, en voyant que l'Espagnole s'interrompait tout à coup. Dites-le, Rosina; je ne comprends que trop ce qui devait se passer dans votre cœur. Vous deviez haïr l'étrangère qui avait récompensé votre hospitalité en brisant tous vos projets de bonheur.
— - J'attendais avec impatience le retour de Pablo, reprit la jeune femme. Tous les matins, j'allais prier à la chapelle et l'aire brûler des cierges pour obtenir que M. de Verrières oubliât son affection pour vous et revînt à son premier amour.
Un jour, enfin, je le vis arriver. Il était bien loin encore... Que j'étais heureuse ! Je remerciais Dieu. Il montait son beau cheval gris... Il arriva comme la foudre devant l'hacienda.
< Ma pauvre mère est morte ! » me dit-il.
Nous le consolâmes de notre mieux. Chacune de ses larmes me tonibait sur le cœur. J'aurais voulu être sa femme pour pouvoir essuyer ses pleurs avec mes lèvres.
Tout en nous parlant, il regardait autour de lui.
< Où donc est madame de Mareuil? demanda-t-il enfin.
— - Elle est partie, répondis-je; son mari est venu la chercher. » Il devint pâle comme un mort.
BRAS d'agi EU. 157
c Son mari! répéta4-il.
— Oxii, M. de Mareuil.
— Je la croyais veuve.
— Son mari l'avait quittée pour courir les placeres; on le croyait mort, mais c'était une erreur. »
Il ne dit plas rien, mais il se leva presque aussitôt. 11 avait YaÂt \out éperdu et ne savait plus ce qu'il faisait. Ma mère et moi, nous nous regardâmes tristement. Il sortit. Je n'osai \e suivre^ Je me jetai en pleurant dans les bras de ma mère. Tout à coup, j'entendis le galop furieux d'un cheval. Je m'élançai à la fenêtre. Pablo disparaissait déjà au détour de la Tou\e. Stefano, qui venait de lui parier, le suivait des yeux d'an air tout stupéfait.
« Où va-t*il? demandai- je à Stefano.
— Dieu seul le sait, me répondit-il. Je crois que la mort de sa mère Ta rendu fou.
— Qu'est-ce quil t'a dit?
— Il m'a demandé quelle route avaient prise M. et madame de Mareuil.
— Tu le lui as dit?..
— Sans doute... Alors il m'a jeté une pièce d*or. Puis il a mis son cheval au galop, et il est parti ventre à terre. >
Je ne sais pas ce que je répondis à Stefano ; ma pauvre tète était perdue. Dieu m'avait abandonnée. Je montai dans ma chambre, j'écrivis à Pablo un petit billet que je laissai sor ma table; puis, dans ma folle douleur, oubliant ma IMtavre mère et Dieu, je courus me* jeter dans le lac sur lequel Pablo et moi nous avions si souvent navigué ensemble.
Elle s'arrêta brusquement. Berthe, qui la serrait dans ses bras, la sentit trembler de tous ses membres.
— Ahl pourquoi ne suis-je pas morte ce jour-là, mon Dieu! reprit tout à coup TEspagnole dans un désespoir qui avait quelque chose de sauvage... Ne me regardez pas, continoa-t-elle; laissez-moi achever ainsi la tête cachée dans vos bras.
11 y avait dans la maison de mon père un capcUaz qu'on appelait. .. qu'on appelait . . . Benito.
— Benito?
— Oui, Benito... J'avais souvent remarqué qu'il me regardait avec des yeux singuliers et que je le rencontrais plus souvent que cela n'aurait dû être... mais à peine y faisals-je attention. Pouvais- je supposer qu'il était amoureux
158 BHi^S p'AClfER,
de moi?... Un métis !... un métis, répéta- (-«lie avec une sorte de colère méprisante.
Il y eut un moment de silence.
-^ Benito m'avait vue me jeter dans le lac, repris l'Espagnole. Il se jeta après moi. 11 me sauva*», me sauva!... ré« péta<t-^lle encore avec une sombre ironie... U paraît que je restai <ïaelque temps sans connaissance. Lorsque je revins à moi»., je...
Elle s'arrêta encore.
^ Non, dil^elle, non. Je ne puis achever» Bertbe. . — Je comprends, tout y pauvre maliieureuse epfaat^ dit madame Yandeilles, eu étreignant la jeune femme contre son cœur. Oh ! le misérable I
— Pendant plusieurs mois, je restai oomme folle, reprit Ilosina« A peine ai-je souvenir de ce qui s'est passé durant tout ce temps. Benito m'avait emmenée chez sa mère da côté de Monterey. Il m'entourait de soins et de tendresse. Peu à peu, la raison me revint. Je compris toute l'étendue de mon malheur. Oh ! que j'aurais voulu mourir!
Benito se jeta à mes pieds... je le repoussai. Il pleura. Je ne répondis ^ ses prières, à ses supplications, que par mes reproches ef par mes larmes; je voulais sortir. Je ne sais trop où le désespoir m'aurait conduite. Benito crut sans doute que j'allais me tuer. Il me saisit dans ses bras. Nous étions dans la hutte de sa mère, une pauvre métisse^ qui m'avait sc^gnée pendant ma longue maladie.
Elle s'approcha de mo^ et me dit tout bas :
< 11 faut vivre, Rosiua. Dieu vous l'ordonne^ sinon pour vouSy du moins pour votre enfant. »
Je ne sais quelle révolution ^e fit dans mon cœur à ces paroles. Je m'assis et me mis à pleurer silencieusement. Sur un signe de sa mère, BenUo nous laissa seules. Cinq moi$ après, je donnai le jour à une pauvre petite créature. N'esUce pas, qu'il est joli, mon fils? continua-t^elle eu montrant du regard l'enfant qui dormait près de là dans un petit berceau. Pauvre enfant I Savez-vous quel nom je lui ai donné, Berthe ?
— Non, dit la jeune femme, qui pressentait pourtant quel devait être ce nom.
•^ U s'appelle Pablo« murmura l'Espagnole, Pablo... Il me semblait que ce nom me faisait encore aimer davantage ce pauvre petit ange. Tout mon cœur se trouvait ainsi concentré sur lui.
A peine étais-je rétablie que la mère de Benito mourut. Elle avait été bonne pour moi, et sa mort me fit un grand Tide. Benito me voyait dépérir; il crut que c'était Tennui et le chagrin de vivre dans une position misérable. Il songea aax mines d'or. Tout m'était indifférent, à moi, et je consentis à ce qu*il voulut.
Quelques jours après, nous partîmes pour les placeres^ mais nous avions mal choisi notre direction. Il fallut rêvenir sur nos pas. Chemin faisant, Benito s'associa avec trois Yaqueros et un matelot déserteur que nous rencontrâmes dans une posada. Ce matelot a été tué par un clieval fiauviige qs'il voulait monter. Deux des troii taqueroi» Ramon et Nieto, ont été tués par vos amis. Domingo était le troisième.
Il y eut un long silence. Rosina pleurait, la tête appuyée sor répMile de madame Yandeilles. CeUe««ci fixait à terre ses yenx mouillés de larmes.
Dire ce qui se passait dans l'esprit de la jeune femme senit impossible. £n ce moment^ si le sacriâce de sa vie avait suffi pour rendre à Rosina le repos et l'honneur, elle y an-* rait consenti de bon cœur et sans hésitation. Si on lui avait demandé pourtant le sacrifice de son amour pour Pablo, pem-être aurait-elle balancé davantage. Jamaiit elle n'avait aussi bien compris à quel point elle aimait M« de Verrières qu'en ce moment. Au milieu de la sincère et profonde com*^ passion que lui inspirait Rosina, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une sortq de contentement égoïste de ce que la po« sltion de Rosina rendait inutile le 'sacrifice de son propre amour pour Pablo. Berthe ne s'avouait pas cette pensée, qu'elle repoussait avant de l'avoir complètement perçue, mais elle la sentait poindre au fond de son cœur assez pour se la reprocher.
Depuis qnelqnes instants, Benito rôdait antour des deui jeanes femmes, qu'il observait d'un œil inquiet et jaloux. On voyait qu'il se tenait à quatre pour ne pas interrompre leur entretien.
— Benito vous attend, dit tout bas madame Yandeilles à Rosina.
Celle-ci fit un geste d'impatience et de dédain.
*— Il est blessé, reprit Berthe avec douceur, et puis, enfin, c'est le...
Elle n'osa achever.
Rosina releva la tête et fixa ses grands yeux noirs sur la figure de madame Yandeilles.
Par une susceptibilité que n'excusaient que trop ses tristes confidences, elle craignait* toujours un reproche, une humiliation, une raillerie. Cette fois encore, elle sentit toutes ses mauvaises suppositions se dissiper sous le regard affectueux et franc de sa compagne.
— C'est le père de mon enfant, n'est-ce pas? murmurat-elle lentement... Vous avez raison, Berthe. Et lui, ajoutât-elle après un instant de silence ; il vous aime toujours, n'est-ce pas?
Ce fut au tour de madame Yandeilles de baisser les yeux.
— Je l'ai bien vu tout à l'heure, reprit lentement Rosina. Tandis que Goliath appuyait la pointe de son bowie-knife sur votre poitrine, Fablo tremblait de tous ses membres. Puis, il vous regarde par instants!.. Yous n'êtes pas la msdtresse d'un métis, vous, Berthe, ajouta-t-elle avec amertume.
— Je suis la femme d'un autre, murmura Berthe.
— Qu'importe? Du moins, il ne peut vous mépriser. Abt vous êtes bien heureuse !
— Heureuse, moi, murmura Berthe, heureuse ! Ah ! Rosina, moi aussi^ j'ai de cruels chagrins.
BRAS d'acier. i61
— Des chagrins... et il yoas aime!.. Vous ne Taimez donc pas, que vous vous préoccapez du reste?... Il voas parle sonvent de son amour, n'est-ce pas?
— - Jaoïais.
— Jamais?., fit Rosina surprise, ce n'est pas possible^ Berthe; vous me trompez...
— Je vous jure que, depuis notre départ de San-Francisco, il ne m'a pas adressé un seul mot d'amour.
— Quand vous êtes seuls tous deux, cependant?
— Nous ne le sommes jamais. Pablo me parle à peine.
— Tl ne vous aime donc plus? s'écria l'Espagnole.
Un éclair de tendresse orgueilleuse traversa les yeux de madame Yandeilles. Rosina comprit que sa compagne se sentait toujours aimée.
^ Vous autres Européennes, vous ne savez pas aimer, mormura l'Espagnole avec une sorte de dédain douloureux.
— Rosina! dit Benito, qui s'approchait en marchant péniblement.
Rosina fronça les sourcils. Néanmoins, elle quitta Berthe après lui avoir fait jurer de garder un secret absolu sur ce qu'elle venait de lui raconter.
Elle rejoignit aussitôt le capataz.
Ce dernier s'était assis sur l'herbe et entourait d'un linge sa blessure, dont il venait de déranger l'appareil.
— Que racontiez- vous donc à cette Française? demanda le capataz d'un air mécontent.
— Je lui racontais ma vie, dit-elle avec calme, en s'asseyant près de lui.
Soulagée par la confidence qu'elle venait de faire, par les pleurs qu'elle avait versés et par l'affectueuse compassion de madame Yandeilles, Rosina avait le cœur moins gonflé et moins aigri.
En même temps, cependant, elle en voulait plus que jamais à Benito, parce que, plus que jamais aussi, elle se rendait compte de la triste position que lui avait faite le crime du métis.
Obéissant néanmoins, et comme malgré elle, à ce sublime instinct de charité que Dieu a mis dans le cœur de la femme, Rosina se mit en devoir de panser la blessure de Benito. 11 repoussa avec humeur la main de la jeune femme.
— À quoi bon? dit Benito avec amertume. Laissez; je panserai tout seul ma blessure. Une blanche comme vous
iQ2 BHA.S ,D>GI£|^
fait un trop (rand sacrifice en daignant panser un loalheareux métis» môme lorsque ce métis est son mari.
— Ne me pariez pas ainsi, Benito, dit-elle, vous voyez que je ne vous fais aucun reproche, moi, et que je vieii« de mon plein gré.
— Demonio ! s'écria un instant après la capataz» qui ne pouvait venir à t>oat d'arranger le bandage.
— Voulez-vous que je vous aide? demanda en s'approchant Kermainguy, qui regardait de loin les efforts xoaladroits du capataz.
— - Mêlez-vous de ce qui vous regarde, vous! répondit brutalement le métis sans le regarder.
, Loïc ne sourcilla pas. Gomme s'il n'avait rien entendu, ii s'agenouilla devant Benito, lui prit le bras et se mit à tour^ ner la bande de linge avec toute la dextérité d'un infirmier.
Benito regardait avec surprise cette tête douce et calme, qui faisait un si étrange contraste avec le$ figures rébarbatives de la plupart des mineurs.
^ On dirait que vous avez passé votre vie à ganser des blessures, murmura le capataz d'un ton radouci.
— J'ai souvent accompagné la vieille femme de charge du marquis dans ses tournées de malades, répondit Loïc. Bien souvent aussi, j'ai porté le panier des sœurs de charité de Douarnenez.
— Qu'appelez-vons des sœurs de charité? demanda Benito.
Kermainguy le lui expliqua en quelques mots.
— Ces femmes-là ne sont donc pas comme les autres? dit Benito en regardant Rosina, qui secondait silencieusement le petit Breton. Elles soignent les pauvres conmie les riches, les paysans comme les hidalgos?
— Elles sont au service de Dieu, et, devant le SeigneuT) il n'y a ni rang, ni fortune.
~ Si c'était un nègre ou un Indien, cependant?
^ Qu'importe à Dieu la couleur de celui qui souffre 1 répondit Loïc.
-^ Mais un ennemi?
<— Tout à l'heure, vous étiez le mien. Cela ne m'eût pas empêché de vous rendre service. Voilà qui est terminé. Bonsoir, Monsieur, bonsoir. Madame.
Au moment où il se levait, ses yeux rencontrèrent les grands yeux noirs de Roaina, qui le regardait avec un mé-
BRAS d'acier. li$3
lange de sorpriset de raillerie et d'admiraUoQ. 11 dayiDt ronge comme une cerise et resta tout interdit.
— Bonsoir, répéta- 1- il de nouveau d'une voix qui trem* blaît un peu.
Puis il s'éloigna tout d'une pièce saiu oser retourner la lête,
~ Quel singulier garçon 1 murmura Benito, qui le suivait des yeut... A quoi songes-tudonc? demanda-t-U au bout d'un instant à TEspagnole» qui restait toute pensive... As*ta entendu ce qu'a dit ce jeune Français?
— Oui, il a le cceur bon et généreux.
— Il sait pardonner, lui.
— Il n'aime pas et moi j'aimais, murmura Rosina, ai bas que Benito ne put l'entendre*
— Que dis-tu?
— Rien.
— Tu connaissais donc cette dame Vandeilles, que ta lui as ainsi révélé nos secrets.
— Oui. k
— Où l'as-tuvue?
— A San Fernando.
— Comment se fait-il, alors, que tu n*aies pas connu son mari?
— Je l'ai vu aussi à San-Femando.
— Capa de Dio^/ pourquoi m'as-tu dit le contraire?
— Pour ne pas exciter ta jalousie. Maintenant que tu le vois avec sa femme, il ne te fera plus ombrage,
*- Mais lui aussi m'a soate&u qu'il ne te connaissait pas.
— Je l'avais prévenu.
-" Et l'autre, ce Bras d'Acier?
— Je le connais aussi... Son véritable nom est Pablo de Verrières.
— Pablo de Verrières l s'écria Benito> qui se leva d'un bond. Celai que tu aimais?
— Oui... Où vas-tu?
— Où je vais, Caramba ! je vais enfoncer ma navajâ dans iapoitrine de ce maudit.
— Il est plus fort que toi, répondit Rosina. D'ailleurs, à quoi bon le frapper... Il ne m'aime pas, il aime madame Vandeilles.
— Tumensl. •
— Demande-le à tous ses compagnons.
-^ N'importe, reprit Benito en se rasseyant, un de notui deux est de trop dans co monde. Dès que j'aurai la force d^ tenir mon machete, je tuerai ce Pablo.
Rosina ne répondit rien.
— Votû al Demonio ! s'écria le métis après un instant dij silence, en frappant la terre de son poing fermé. Ainsi von^ étiez tous d'accord pour me tromper?
— Cest moi qui les avais priés de se taire.
— Pourquoi me Tapprends-tu maintenant? ■
— Le mensonge me pèse, dit la jeune femme. II me fan* drait le soutenir pendant tout le reste du voyage^ et je ne, pourrais m'y décider.
— Sais-tu que j'ai eu envie de te tuer lorsque ta m'as appris que tu étais d'accord avec ce Pablo pour me tromper?
— Je l'ai vu dans tes yeux.
— Et tu n'as pas bougé?
Elle haussa doucement les épaules.
Il y avait dans ce geste et dans Texpression de sa figure un tel renoncement à la vie que lainière de Benito se brisa devant cette indifférence. 11 baissa la tète, et, comme d'babitude, un retour s'opéra dans son esprit mobile et passionné.
— Puisqu'elle m'a dit tout cela, pensa-t-il, c'est qu'elle ne veut pas me tromper. Je l'ai bien mal récompensée de sa franchise.
Cinq minutes après, il était aux genoux de la Jeune femme et la suppliait de lui pardonner sa violence^
Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, les mineurs sortirent enfin de )a cailada et se trouvèrent en rase campagne. "
Autour d'eux s'étendait une plaine immense. En avant, à l'horizon lointain, se dressait une chaîne de montagnes.
-- Voilà la sierra del Zatecas, dit Pablo. C'est de l'autre côté de ces montagnes que se trouve le placer.
Les mineurs poussèrent un joyeux hourra.
— Ne vous réjouissez pas trop, reprit Bras d'Acier, nous n'y sommes pas encore. Il nous faut au moins quatre ionrs pour gagner le pied de la sierra et pour la gravir. C'est l'endroit le plus périlleux de notre voyage.
— Pourqm)! cela? demanda Craddle.
— Il n'y rpas de route, et le terrain est très-manVais poar '•'hevaux.
— Nous les soutiendrons, dit Ribonneaa.
— Pais, s'il y a des Indiens dans les environs, c'est évidemment de ce côté qu'ils se tiendront en embuscade.
— Bah ! fit Vandeilles, nous sommes trop près da por^ poor échouer désormais. Maintenant que J*ai là devant les yenx l'endroit où se trouve la fortune, il me semble que cinq cents Indiens ne m'empêcheraient pas d'y parvenir.
— Ni nous non plus! s'écrièrent les autres mineurs. Pablo ne répondit qu'en donnant le signal du départ. Il
était loin de partager le confiance générale. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était la composition de sa petite troupe et le manque d'union entre les hommes qui la composaient. Un mot suffisait pour tout bouleverser. Un accès de jalousie de Rosina ou de Benito, une maladresse de Ribonneau ou de Bacolicic, un moment de colère de Vandeilles, une querelle entre les deux vaqueros et leurs anciens ennemis, il n'en fallait pas davantage pour leur mettre les armes à la main.
Et que serait-ce donc aux mines, une fois qu'on aurait arraché l'or des entrailles de la terre et que les fauves reflets du précieux métal auraient allumé le feu de la convoitise et de la cupidité? Malgré leur obéissance aux ordres de Pablo, et malgré le serment qu'ils avaient prêté au départ, les autres mineurs ne voyaient pas sans jalousie la part énorme attribuée à M. Vandeilles. Oubliant à quelle condition ils avaient été admis dans l'expédition, ils ne songeaient plus qu'au résultat et se regardaient comme frustrés de tout ce que Vandeilles avait en plus que ses compagnons.
Bras d'Acier connaissait trop les hommes pour ne pas prévoir ce résultat, ipais il n y pouvait rien. Il fallait accepter les hommes avec leurs défauts, et se contenter de se tenir toujours sur ses gardes contre les divisions de ses amis aussi bien que contre les attaques de ses ennemis.
B'un autre côté, si les Indiens étaient en campagne, ils deyaient tôt ou tard rencontrer les traces du passage des Européens. Il fallait alors s'attendre à les voir accourir auprès de ceux-ci. Toute la question était de savoir si l'on aurait affaire à des tribus amies ou hostiles. Ce dernier cas semblait, malheureusement, le plus probable.
Entin, si Goliath parvenait soit à regagner San -Francisco, ^il à rencontrer sur sa route quelques-uns de ces aventuriers, de ces gens de sac et de corde dont fourmille la Californie, la vengeance et la cupidité se réuniraient pour dcci-
der l'Américain à conduire ses nouveaux alliés au placer del Desierto.
Malgré toutes ces graves préoccupations, la pensée de Berthe restait toujours maîtresse absolue du cœur de Bras d'Acier. ^
Par un sentiment plein de délicatesse et de géaérosité, il s'étudiait néanmoins plus que jamais â dissimuler rintérêt qu'il portait à la jeune femme, afin de ne pas blesser le cœur de la pauvre Hosîna.
Celle-ci ne quittait plus madame Vandeilles. Tantôt elle la couvrait de caresses et pleurait dans ses bras; tajQtôt elle la Repoussait et la maudissait au fond de son cœur.
De son côlé, Berthe était inquiète et troublée. Elle se tourmentait de la persistance de Pablo à se tenir éloigné d'elle. Quelquefois, elle le remerciait au fond de l'âme de cette réserve, dont elle comprenait la générosité. Mais, quelquefois aussi, elle se laissait aller à l'accuser d'indifférence et d'oubli. Elle en venait même à se demander si la présence de Rosina n'était pas pour quelque chose dans cette froideur. Alors, cédant à une impression nerveuse plus forte que sa volonté, elle versait des larmes amères et parlait froidement à sa compagne de route. Cela ne durait que quelques instants, et son caractère généreux reprenait bien vite le dessus,. Mais c'en était assez pour la faire souffrir et pour alllser encore l'amour qui dévorait son cœur. Il suffisais désormais d'un mot pour faire éclater cet amour et pour révéler â M. de Verrières la passion qui, depuis si longtemps, répondait à la sienne.
Quaut à Cypriaua, déchue de son rôle de confidente depuis l'arrivée de madame Vandeilles, elle s'ennuyait et maudissait la Française. Elle en était même arrivée à lui vouer une haine profonde et n'attendait qu'une occasion de la lui prouver.
Beniio caressait la même pensée de vengeance à l'égard de Bras d'Acier. Assez mal vu par les autres mineurs, à cause du sang mêlé qui coulait dans, ses veines, il se tenait d'habitude à côté de Domingo, et quelquefois de Loïc Kermainguy. Celui-ci, que Bucolick avait pris en grande amitié, cheminait toujours de compagnie avec l'Irlandais. Comme ce dernier ne quittait jamais madame Vandeilles^ près de laquelle était constamment Rosina, Loïc voyageait le plus souvent à côté des deux dames. Malgré leurs ennuis et leurs
toistes pensées, celles-ci causaient de lemps e^i temps avec le petit Breton : sa naïveté, $a franchise et son caractère original les amusaient,
!I leur chantait des noëls bretons et leur racontait des histoires de saints, à la grande joie de Bucolick, qui aurait passé îa nuit à écouler les légendes.
L'Irlandais ne s'occupant que de madame Vandeilles, dont il guidait le cheval dans les endroits difficiles, Loïc s'était trouvé tout naturellement le protecteur habituel de Rosina. Le premier jour, la jeune femme fut obligée de lui demander son aide, car il demeurait tranquillement à côté d'elle, sans penser à lui porter secours, perdu qu'il était dans ses rêveries , qui touchaient un peu à l'illuminisme. Insensiblement pourtant, Loïc avait suivi l'exemple de Bucolick. Chaque fois que son secours pouvait être utile à Résina, il se présentait de lui-même. Dès le second jour, il était devenu le cavalier attentif et fidèle de la jeune Espagnole.
— Est-ce que par hasard vous seriez devenu amoureux de ma femme ? lui dit Benito, un soir que Loïc aidait Rosina à descendre de cheval.
— Moi! s'écria Kermaînguy, qui rougit jusqu'aux oreilles, suivant sa constante habitude, moi ! . ..
H lâcha la bride de la jument que montait Rosina, et s'é^ loigna furieux. Benito courut après lui.
— Nigaud, lui dit-il, je plaisantais. Reste à côté d'elle tant que tu voudras. ïu me feras plaisir même en ne la quittant pas. Allons, donne-moi la main, et va rejoindre Rosina, qui me bouderait toute la nuit sans cela.
Loïc se fit longtemps prier. Il fallut que Benito le menât presque de force auprès des deux jeunes femmes.
— Tu n'es donc pas jaloux de celui-là? dit le soir Rosina à Benito, qui racontait en riant cet incident.
— Non, je sais trop bien quel est celui que tu aimes. Je garde pour lui toute ma jalousie, et je...
— Et... quoi ? demanda-t-elle en voyant qu'il s'interrompait brusquement.
— Rien, répondit-il en étouffant les paroles de haine et de vengeance qu'il allait prononcer.
Le huitième jour, à midi, on arriva au pied de la sierra Zatecas.
Il fut convenu que l'on s'arrêterait à cet endroit pour se
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reposer, et qu'on commencerait l'ascension le lendemain à la pointe du jour.
— Demain soir, dit Pablo, autour duquel se pressaient les mineurs, si Dieu nous permet de gravir la montagne sans accident, demain soir nous apercevrons l'emplacement du rio del Desierto et les rochers qui renferment les filons d'or. Prions Dieu de veiller sur nous jusque-là!