TROISIÈME PARTIE
Entre la rivière des Daims (Deer^s- river) et celle du Moulin (Miirs-river), qui se jettent toutes deux dans le Sacramento , la sierra Zatecas étend ses hauteurs couronnées d'épaisses forêts de pins. A. peu près vers le milieu de sa longueur, cette montagne change de direction et décrit une sorte d'angle obtus dont l'ouverture regarde le Sacraroento. £n cet endroit, des rochers de forme étrange et d'un aspect triste et sombre surgissent de la terre au milieu des arbres. Une centaine d'yards plus loin, en marchant vers le fleuve, se trouve le peîïon del Desierto.
On dirait que quelque épouvantable convulsion de la natnre a arraché cette colline des flancs de la montagne, et Ta jetée en avant.
Le versant du peîïon opposé au coude de la montagne n'offre d*aatre végétation que des broussailles et des chênes rabougris qui poussent çà et là entre des rochers de quartz et d'ardoise. De l'autre côté, au contraire, des arbres de tout l^enre^ et surtout des pins magnifiques, élèvent vers le ciel lears cimes verdoyantes. La vallée, qui commence au pied du pefion et s'étend le long de la sierra, est arrosée par de nombreux cours d'eau qui, pendant l'hiver, descendent de la montagne en torrents fougueux. Un de ces filets d'eau part du sommet de la sierra Zatecas, précisément à Tangle
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dont nous avons parlé, descend sur le plateau et le contourne en suivant les sinuosités de la base de la montagne. U retombe ensuite dans la vallée et se joint aux autres ruisseaux.
Le passage par lequel on descend de la sierra dans cette vallée est tellement encaissé entre des rocbers et des arbres gigantesques, qu'on n'aperçoit le penon qu'en arrivant au bas de la montagne.
La route (il faut bien lui donner ce nom, faute d'an autre terme), la route débouche dans la vallée en avant du penon. Pour arriver au plateau dont nous avons parlé, il faut, par conséquent, prendre sur la droite et gravir le versant du pefïon pour redescendre ensuite de l'autre côté.
Huit jours après la mort de Philip et du pauvre José, les mineurs, conduits par Bras d'Acier, débouchèrent enfin dans le vallon.
— Voilà le peîïon del Desierto, dit Pablo en leur montrant la colline.
A ce nom, chacun oublia sa fatigue. On se hâta de gravir le peâon. Un quart d'heure après, on aperçut le plateau.
— Faites halte et reposez^vous un instant, dit Pablo.
— Nous reposer! s'écria Vandeilles, quand nous sommes à deux pas des trésors que vous nous avez promis:
-— Attendez«moi quelques instants, du moins. Il faut que j'aille reconnaître le terrain.
— Je vous accompagnerai, dit Vandeilles.
— Non, je veux être seul.
Il descendit lentement vers le plateau. Une fois qu'il y ^ fut arrivé, il jeta les yeux autour de lui comme s'il cherchait à reconnaître un endroit. Bientôt il sortit de son immobilité et marcha droit à un petit rocher de quartz dont la pointe seule perçait le sol.
Au bout de cinq minutes, et sans autre outil que sa bar' reta, Pablo eut creusé un trou d'un pied ou deux environ autour du rocher. A cette profondeur, la terre^ rougeâtre jusque-là, prenait une teinte grise rappelant un peu celle de la cendre. Bras d'Aciei* examina quelque temps le rocher, puis i\ l'attaqua vigoureusement avec sa barreta. Au troisième coup, il fit tomber un éclat de quartz. U le releva et le mit dans sa poche. Puis il resta quelque temps immobile, appuyé sur sa barreta et les yeux fixes comme s*îl était pioBgé dans une jprofonde rêrerie.
BRA^ d'acier, 171
— A quoi peQS6-t-il donc? se demandaient le$ mineurs, qui suivaient tous les mouvements du gambusino avec une anxiété facile à comprendre.
Enfin, Pablo secoua la tète en passant la main sur son front comme un homme qui veut chasser des idées pénibles. Il jeta un loD^ et dernier regard autour de loi et revint lentement vers ses compagnons.
— Eh bien? lui crièrent à la fois Ribonneau, Yandeilles etDominjo.
— La ionanza est devant vous^ répondit Pabk) d'un ton presque solennel,
— Vive Bras d'Acier! s'écrièrent les mineurs en poussant des bourras de joie.
Bans leur enthousiasme, ils jetèrent leurs chapeaux en l'air et s'embrassèrent en riant comme des enfants.
— Le morceau de quartz que vous avez détaché tout i Theure contient-il de For? demanda Craddle.
— Oui, répondit le gambusino.
Il se tourna en même temps vers madame Yandeille&, Otant son chapeau par un geste plein de grâce et de dignité, il fléchit le genou devant la jeune femme et lui offrit le morceau de quartz, que constellaient un assez grand nombre de paillettes d'or. ^
-- Madame, dit Pablo, permettez-moi de vous offrir les prémices de ce placer. Puisse- t-il être aussi riche que je la désire et vous dédommager de tous les dangers et de tooles les fatigues que vous avez eues à braver pour arriver jusqu'ici !
— Je vous remercie, don Pablo, murmura Berthe, vivement émue.
— Attendez ! s'écria Bras d'Acier, en arrêtant les mineurs, qui s'élançaient déjà vers le plateau^ la barreta ou la pioche à la main. Avant d'arracher cet or des entrailles de la terre et, pour ainsi dire, de lui donner la vie, remercions Dieu de nous avoir conduits jusqu'ici. Demandons-lui de bénir nos travaux et de nous accorder un heureux retour. PrJons*ie aussi pour ceux.de nos pauvres compagnons qui ont succombé avant d'arriver au but de leur voyage.
Les mineurs ôtèrent leurs chapeaux et s'agenouillèrent sur le rocher, mais leur prière ne fut pas longue; dévorés d'impatience et de curiosité^ ils ne quittaient pas des yeox le terrain aurifère que venait^ïe leur montrer Pablo.
Bientôt tons s'élancèrent dans la direction du placer.
Après un instant d'hésitation, provenant d'ane latte entre son orgueil et sa curiosité, Loïc finit par suivre ses compagnons ; mais avec lenteur, et tout en conservant une certaine dignité.
Cypriana avait suivi Rosina, que Benito avait entraînée, ou pour mieux dire emportée, afin de lui montrer les monceaux d'or qu'il rêvait pour elle depuis si longtemps.
Berthe et Pablo restèrent seuls. Un triste sourire errait sur les lèvres du créole en voyant les mineurs se précipiter à la curée de l'or comme une meute affamée. Il se retourna pour regarder Berthe, et surprit les yeux de la jeune femme fixés sur les siens avec une profonde expression de reconnaissance. Tous deux échangèrent un long regard. Berthe tendit silencieusement sa main amaigrie au créole, qui la serra dans les siennes avec une vive émotion.
— Merci, Pablo, lui dit-elle à voix basse, merci.
— Je suis bien payé, répondit-il en souriant avec on profond sentiment de bonheur.
Il y eut un n^oment de silence.
.— Comment m'acquitterai-je jamais envers vous? reprit enfin madame Yandeilles.
Pablo ne répondit à la jeune femme que par un regard passionné qui pénétra jusqu'au fond du cœur de madame Yandeilles.
Elle baissa les yeux et appuya sa main sur sa poitrine haletante, comme pour comprimer les élans tumultueux de son cœur.
Poussé par son amour, mais retenu par la crainte de réclamer le prix du service qu'il venait de rendre, Pablo contemplait toujours madame Yandeilles.
Dans cette circonstance presque solennelle, il mourait d'envie de laisser déborder tous les trésors d'amour qui gonflaient son cœur depuis si longtemps, et de savoir quels étaient les sentiments de Berthe à son égard. Enfin, il ne put résister davantage aux élans de son cœur.
— Berthe, s'écria-t-il en saisissant la main de madame Yandeilles, qui ne fit qu'un bien faible mouvement pour la re« tirer, Berthe 1... .
Au môme instant Rosina, qui était revenue sur ses pas, accourut vers les deux amants.
Elle s'assit à côté de Berthe, et se mit à parler à ma-
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dame Vaédeiiles, qui ne réeoutait guère, et dont toutes les pensées étaient ailleurs.
Pressant son front brûlant entre ses deux mains, Pablo regardait les deux jeunes femmes d'un œil rêveur,
— Oh I si je pouvais lire dans le cœur de madame Vandeilles comme dans celui de Rosina! se disait le créole. Estce l'amour ou la reconnaissance qui brillait tout à l'heure dans ses yeux?
Sur le plateau les mineurs s'escrimaient à Teuvl, de la pioche et de la barreta, et poussaient de temps en temps des cris joyeux.
En levant les yeux Vers le ciel, Pablo s'aperçut qae le soleil avait déjà parcouru les deux tiers de sa carrière.
^ Si vous êtes reposées, voulez-vous que nous descen* dions maintenant sur le plateau? dit-il à Berthe et à Rosina.
Toutes deux le suivirent.
Au moment où Pablo tendait la main à madame Vandeilles ponr l'aider à fhinchir un passage difflcile, elle lui dit à voix basse :
— Donnez donc la main à cette pauvre Rosina.
— Tout à l'heure, répondit-il sur le même ton ; vous d'a« bord.
— Non, reprit Berthe, elle d'abord... à cause de moi,.. ajoata-t-elle encore plus bas avec un sourire et un accent qui firent tressaillir le cœur de Bras d'Acier.
— J'obéis, murmura Bras d'Acier en s'arrêtant pour at« tendre Rosina.
Celle-ci repoussa d'abord le secours tardif de Bras d'Acier; mais, comme il insistait avec douceur, elle finit par l'accepter. Pnis, au lieu de s'appuyer simplement sur la main que lui tendait le créole, elle se laissa pour ainsi dire glisser dans ses bras comme brisée de fatigue et ne pouvant plus se soutenir. Pablo fut obligé de la porter durant deux ou trois minutes. Elle avait jeté ses deux bras autour du cou du jeune bomme, et ses grands yeux noirs plongeaient dans ceux de Pablo. Berthe, qui se détourna pour regarder ses deux cornpagnons, devint toute pâle en voyant Rosina dans les bras de Pablo. Ce dernier ne pouvait voir madame Vandeilles, ^is Rosina remarqua le mouvement de contrariété dé la française, et rapprocha encore sa jolie tête du visage de ' Pablo, dont ses longs cheveux efifleuraient le front et les joaes.
Eu arrivant auprès de madame VandeiUes, Pablo fut fr»^ de sa pâleur.
•— ^u'avez-vous donc? dema(bda<t^il avec une {^ofonde inquiétude. Vous êtes blessée peut-être?
— Ce n'est rien» répondit-elle en souriante Je me sois heurté le pied contre une racine d'arbre.
— Vous souffre! encore?
— Non, don Pablo, c'est fini.
La Yoix et le regard inquiets de Bras d'Acier avaient en effet dissipé comme par enchantement la sensation douioureuse que Berthe avait éprouvée en voyant Rosina dans les bras de Pablo< Néanmoins, sans avoir le temps de se rendre compte du motif de son action, elle prit le bras du créole et ne le quitta qu'en arrivant sur le plateau.
Les mineurs accoururent vers Bras d'Acier pour lui mon* trer divers morceaux de quartz au milieu desquels brillaient des paillettes d'or. Plus observateur et plus expérimenté qne i les autres, Craddle avait déjà recueilli un certain nombre de pépites. Un de ses nuggets pouvait peser trois ou quatre on« ces. Surexcités par un si brillant résultat, les mineoTB travaillaient avec une ardeur fiévreuse.
—I C'est assez pour aujourd'hui, leur dit Bras d'Acier.
*~ Nous avons encore quatre heures de jour^ s'écria Ribonneau.
— Oui, répondit Bras d'Acier, mais noos devons an pro* fiter pour un travail plus pressé que la recherche de For.
— Lequel? dirent les mineurs, qui cessèrent an momont de frapper le rocher de leurs pioches.
— Il faut que nous élevions une maison. Où renferme* rions- nous notre or et nos provisions? A chaque instant nous pouvons être découverts par les Indiens. Dans un ou denx mois, les mineurs vont arriver aux placeres, et les bushrangers (voleurs de grande route) paraîtront en même temps qu'eux. Une maison demandera sept ou huit jours de travail tout au plus.
On commença aussitôt les travaux.
. liCs cabanes furent adossées à la montagne qui les défen* dait contre le vent du nord. On coupa des jeunes chênes iK>ur en faire des pieux^ qu'on enfonça profond^Ddent dans le sol, de manière à décrire un rectangle allongé. On plant* ensuite une seconde rangée de pieux j^rallèlementà lapre-e mière, et à deux pieds environ de celle-ci. De fortes bran-
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ehes fareot placées bomonulexQeut ea travers des troncs d*arbres, de manière à former une sorte de cloison. Entre le treillage extérieur et le treillage intérieur, oa mit de grosses pierres jusqu'à hauteur d'homme. D'autres branches^ ser« rées les unes contre les autres et recouvertes de feuilles^ servirent de toit. Deux peaux de buffle furent en outre étendues et clouées par-dessus les couvertures de la oabaud de M. et madame Yandeilles. L'habitation de Benito et de Rosina, adossée à celle des deux Français, était construite de la même manière, mais avec moins de soin. Quoique Bras d'Acier eût veillé à ce que rien n'y manquât, ses corn*» nagnons, qui éprouvaient tous pour Berthe autant de respect que d*afirection, avaient montré beaucoup plus de zèle pour arranger l'habitation de la jeune femme que pour oelle de Benito.
La cabane qui devait servir aux autres mineurs fut placée â la suite de celle du couple mexicain. Qaant à Pablo, il se construisit avec quelques perches et trois peaux de buffle une sorte de wigwam en face de la maison de madame Van» deilles, dans laquelle nul ne pouvait ainsi pénétrer à son insQ. Il prit avec lui Loïc Kermaingny, que Bibonneaiii Craddle et les deux Mexicains tourmentaient quelquefoiSi et qni n'accueillait pas toujours fort bien leurs plaisanteries sur sa dévotion et sur ses naïves réponses*
Une fois ces travaux terminés, on se livra complètement à la recherche de l'or.
Les einq ou six premiers jours^ les produits furent énor* mes. On trouvait Tor presque à flem* de terre. En moins d'une semaine, et, malgré l'inexpérience des travailleurs, on ^ecaeiUit près de soixante livres du précieux métal.
Encouragés par ce succès inespérée les mineurs travailr
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laieot avec une ardeur incroyable. La fièvre de l'ûr, la fièvre jaune, comme ou dit aux placeres, les dévorait. . On eut bientôt épuisé cependant ces richesses, jetées, pour ainsi dire, à la merci du premier venu. 11 fallut se livrer aux travaux^ plus pénibles, d'une exploitation régulière.
Les procédés employés pour l'extraction de For varient selon la nature du terrain sur lequel on opère. Pour l'extraction à sec, on écrase tous les fragmentis de pierre aurifère et de terre argileuse. On les fait ensuite sécher au soleil pour les pulvériser de nouveau. Lorsque cette opération est terminée, on met la poassière qui en provient dans une sorte de crible ou de van qu'on agite au-dessus d'une couverture placée à terre. Le vent emporte la terre, tandis que l'or, plus pesant, tombe presque perpendiculairement aux pieds du gold-finder (trouveur d'or).
Quant à l'extraction de l'or par le lavage, voici quels sont les procédés les plus généralement employés.
On remplit aux deux tiers une batea (sébille en bois) de la terre aurifère qu'on vient de recueillir. Puis on plonge cette sébille dans une eau courante, en l'agitant avec rapidité jusqu'à ce que la terre soit assez délayée pour être em- 1 portée par l'eau. L'or se dépose au fond de la batea en même temps qu'un sable noir composé de fer oxydulé et de quelques parties terreuses. On fait sécher au soleil le résidu de la batea, et le sable est séparé de Tor par le procédé du vannage.
Il faut une certaine habitude pour manier la batea. Les débutants surtout perdent beaucoup d'or qu'ils laissent emporter par le courant.
Quant à l'appareil appelé craddle, dont nous avons déjà parlé, nous allons en donner une courte description :
Qu'on se figure une sorte de pirogue ou de berceau de cinq à huit pieds de long, supporté par une bascule dans le genre de celles des chevaux de bois. La partie supérieure est garnie d'une grille sur laquelle on jette le sable aurifière et qai empêche les pierres de pénétrer dans l'intérieur du craddle, A sa partie inférieure se trouve une sorte de filtre qui laisse passer l'eau et fa terre détrempée, tandis que For et le sable noir, plus pesants, retombent dans le fond du craddle.
Le résidu est ensuite séché au soleil et vanné comme celui des bateas.
Quatre hommes suffisent habituellement au service d'ui
"^dle de moyenne dimension. Le premier creuse la terre
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on le sable; le second rapporte au eraddle et le jette sur la grille sapérieore; le troisième fait mouvoir la bascule; enfin le quatrième puise de l'eau qu'il verse constamment sur le cniddle.
Durant les premiers jours, lorsqu'il suffisait de creuser un peu la terre pour se procurer le précieux métal dont on rencontrait quelquefois de fort gros nuggets, chacun travaillait avec une ardeur fiévreuse. A peine 8ongeait*on à boire et à manger. Bientôt cependant, lorsqu'il fallut vanner la terre et la pierre pulvérisées, on commença à se plaindre des maux de gorge et d'yeux causés par l'absorption de la poussière.
Travaillant pour son propre compte, chacun se fût montré plus courageux, mais la grosse part réservée à Vandèilles rendait les autres mineurs beaucoup moins laborieux.
Vandèilles lui-même leur donnait le mauvais exemple. Son naturel paresseux commençait déjà à reparaître. Il regardait tranquillement travailler les autres, en fumant sa pipe, absolument comme s'il eût été désintéressé dans le résultat des travaux. Cela produisait le plus mauvais effet.
— Nous prend-ii donc pour ses domestiques? disait sou* vent Craddle avec humeur.
Le poids du travail reposait surtout sur l'Américain, qui s'entendait mieux qu'aucun de ses compagnons à manier la pioche, et surtout à manœuvrer l'instrument dont il avait tiré son surnom. Bncoliek l'aidait de son mieux, mais il n'était pas adroit. Benito et Domingo étaient peu laborieux de leur nature et ne pouvaient rester vdeux heures de suite à l'onvrage. Quant à Ribonneau, il travaillait par quintes, et ne manquait jamais de venir causer avec Vandèilles anssitôt que ce dernier quittait la besogne.
Par suite de la nature du terrain et de la dureté de la roche, il devint bientôt fort difficile d'exploiter le premier g^te indiqué par Bras d'Acier. Il est vrai que cette bonanza avait déjà produit près de 20,000 dollars en fort peu de temps. .
— 11 faudra maintenant employer la pondre, dit Craddle; cela ira bien plus vite.
— Attendons au dernier moment pour cela, dit Pablo. Les détonations pourraient attirer les Indiens de notre côté.
— Et d'ici là, demanda Vandèilles, faudra-t-il donc nous croiser les bras?
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— Ahl povr ce travail^là, U n'y a personne qui s'y ea* tende aussi bien que yousl s'écria Craddle d'an ion aigradoux,
— Du moment que cela me convient, répondit Vandeilies avec hauteur.
— Mais cela conviendrait aussi à tout le mqnde, repiil rAméricain. Croyez-vous donc que ce soit pour mon plaisir que je m'éreinte à travailler?... pour ce qui m'en reviendra surtout. Si quelqu'un doit travailler, c'est vous, at, damnés soient vos yeux, vous regardez liaire les autres comme s'ite étaient vos domestiques.
— Je fais ce qui me plaît, dit Vandeilles, et vos obsenrations m'ennuient.
^ Assez, interrompit Pablo de sa voix impérieuse, taisez* vous et écoutez-moi. La bonanza que nous venons d'ex* ploiter n'est pas la seule richesse du peilon. An pied de la montagne, à l'endroit où le torrent vient tomber sur le pla^ teau, il doit avoir déposé une certaine quantité de pépites arradiées aux flancs de la sierra* Il nous sera facile de recueillir, par le lavage au craddle, cet or, que recouvre une couche de sable. De cette manière vous éviterez également les inconvénients du vannage à sec, et les dangers qœ pré* sente l'emploi de la poudre.
Un murmure joyeux accueillit cette communication de Bras d'Acier. Les mineurs se précipitèrent aussitôt vers le lit du torrent, mais Pablo les arrêta.
— Cette fois, dit-il, je veux que le travail soit organisé ré* gulièrement et que chacun ait sa tâche fixée à l'avance.
— ' Bravo! s'écrièrent Craddle, Bucolick et les Mexicains*
— Il faut quatre hommes au craddle, reprit Bras d'Acier. Chacun y passera à son tour. On se relayera deux par deux : Yandeilles, Ribonneau, Bucolick et Domingo commenceront. Craddle et Benito prendront ensuite la place des deux premiers^ qui, deux heures après, viendront à leur tour remplacer Bucolick et Domingo. Toutes les deux heures, on changera.
•^ Et Loïc? demanda Craddle.
— Loïc n'a pas encore la force de faire un travail suivi, répondit Pablo ; mais il vous secondera autant qu'il le pourra, j'en suis bien certain. Moi je chasserai, car nos provisions sont fort Justes, et quelques quartiers de gibier ne feront pas '^'^ mal à notre ordinaire.
— Certes, non, fit Ribonneau. Pavoue que Je commencfî à ffl'ennoyer du bœuf fhmé et du jatubou que nous mangeons depuis notre arrivée ici.
— Vous êtes encore bien faible pour vous remettre en diassOf don Pablo, dit Bucolick.
— Quand vous ne serez plus là, qui apaisera les querelles? ajouta Berthe à demi voix.
Pablo baissa la tête, car il sentait toute la justesse de côtte observation.
— Eh bien, dit-il, BucoDck et .Vandeilles, qui sont les meilleurs tireurs de nous, chasseront à tour de rôle.
— El qui fera la cuisine? demandèrent Craddle et Ribouneau, que cette question intéressait vivement.
— Cypriana, répondit Pablo; Loïc lui coupera du bois,* la secondera dans les gros ouvrages, et soignera les chevaux.
Le lendemain était un dimanche. En dépit de Vandeilles et de Ribonneau, tous deux systématiquement opposés à ce <iui provenait d'un sentiment religieux, il fut décidé qu'on se reposerait le jour du Seigneur. Bras d'Acier tenait d'autant plus à ce qu'on adoptât cette habitude, qu'il savait l'heureuse influence d'un jour de repos sur la santé des travailleurs.
Vandeilles et Ribonneau prirent leurs fusils et partirent pour la chasse avec Bucolick. Encore affaibli par les suites de son indisposition, Bras d'Acier ne put les accompagner.
Partagé «ntre son amour pour la chasse et sa jalousie, Benito finit par rester au bivouac. Quant à Domingo, la paresse dominait trop chez lui pour qu'elle eût à lutter contre tooi autre sentiment. Il s'empressa de profiter du dimanche pour dormir sur le gazon et pour fumer des cigarettes.
Vers deux heures de l'après-midi, cependant, Craddle étant retourné à la pêche, cette occupation sans fatigue tenta le vaqaero.
Rassuré par le peu d'attention que Pablo témoignait à Rosina, Benito se décida aussi à suivre ses deux compasgnons avec l'intention bien arrêtée de revenir de temps en temps voir ce qui se passait sur le plateau. Comme on péchait à cinquamte yards tout au plus du bivouac, la diose était facile.
Cypriana ayant suivi Domingo, il ne resta sur le plateau qae Berthe, Rosina, Bras d'Acier et Loïc Kermaingtty.
Toujours distrait et perdu dans les nuages, ce dernier s'é-
tait donné sur le pied gauche un coup de pioche qui le meU tait hors d'état de marcher pour quelques jours.
Pahlo s'était assis à l'écart à Tune des extrémités du plateau; il contemplait de loin le groupe formé par Loïc et Rosina. Berthe ne perdait pas de vue M. de Verrières. Elle re* marqua qu'il étanchait fréquemment avec son mouchoir la sueur qui ruisselait sur son front, et qui projirenait bien plutôt de son état de faiblesse que de la cbaleiir.
Pendant dix minutes au moins, elle chercha un prétexte pour se rapprocher de Pafolo. Après bien des hésitations, elle alla prendre dans sa cabane un petit flacon de quinine, médicament dont les mineurs ne manquent jamais de se munir; puis elle s'avança vers Pablo.
— Vous avez ehcore la fièvre, j'en suis sûre, dit^lle au créole, en essayant de prendre un air enjoué.
— Non, répondit-il machinalement, plus occupé de contempler les traits de celle qu'il aimait que de songer à son propre état.
— Mais si, reprit-elle. Voyons, donnez-moi votre bras. Puisque nous n'avons pas de médecin, je m'institue la sœur de charité de toute la bande. Vous savez bien que j'ai déjà guéri Craddle avec ma petite pharmacie.
— Je sais que vous êtes un ange de bonté, répondit Pablo, et que votre affectueux intérêt suffirait à lui seul pour soulager un malade.
— Bon, bon, vous me ferez des compliments plus tard. Commencez par obéir à mon ordonnance. Donnez-moi votre bras.
Il lui tendit sa main amaigrie, dont une femme eût envié la petitesse et l'élégaDce.
— Je savais bien que vous aviez la fièvre, dit la jeune femme» votre pouls a plus de cent pulsations à la minute.
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Allons, soyez docile jusqu'au bout et prenez ma quinine. Pablo ne répondit pas. Ses yeux, attachés sur le doux visage de Berthe, contemplaient la jeune femme avec une irresse passionnée. Sous le feu de ce regard, qu'elle sentait à travers ses paupières abaissées, niadame Vandeilles sentit bientôt son cœur battre avec tant de violence qu'elle fut obligée de s'appuyer contre un arbre.
— Vous souflfrez, lui demanda Pablo, qui la vit pâlir.
— Non, dit-elle en souriant; mais j'attends que vous m'obéissiez.
— Donnez, dit le jeune homme ; ce serait du poison que je serais encore heureux de le prendre de vos mains.
— Si c'était du poison, répondit-elle avec un de ces élans par lesquels son cœur se trahissait quelquefois... l'autre moitié...
Elle s'arrêta brusquement en rougissant.
— L'autre moitié serait pour moi, avait-elle été sur le point d'ajouter.
— Eh bien? demanda Pablo.
— L'autre moitié serait pour Bucolick, dit-elle en essayant de sourire, car il me tuerait certainement à son retour. Il vous est si attaché, ce brave garçon I
— Ah ! c'était là votre pensée, dit tristement Bras d'Acier.
— Oui, Monsieur, répondit Berthe, dont l'enjouement affecté masquait mal l'émotion.
Il baissa la tête et ne répondit rien. Cet homme, si clair- Toyant lorsqu'il s'occupait des autres, perdait sa pénétration dès qu'il s'agissait de lui-même. Comme la fièvre modifie toutes nos sensations physiques, l'amour faussait son jugement et lui faisait douter de la voix intérieure qui lui disait qu'il était aimé.
— Comment allez-vous maintenant? demanda Berthe au bout de quelques minutes de silence.
— Bien, répondit-il en levant sur la jeune femme ses yeux' tristes encore, mais brillants de reconnaissance et d'amour, tout à fait bien depuis que vous êtes là.
— Vous ne souffrez plus ?
— Oh! noul Je suis heureux !
— La présence du médecin produit toujours cet effet-là, reprit-elle en souriant. Maintenant que vous voilà guéri, je vous laisse à vos réflexions et à vos rêveries.
i82 BRAS d'acier. ^
— Vous me quittez déjà? fit le créole, qui ne pourait se décider à lâcher la petite main qu'il sentait trembler dans les siennes.
-— On m'attend, dit-elle en montrant éa regard Rosina, qui les examinait de loin. Tenez, on vient me chercher.
Ne pouvant se contenir plus longtemps, Rosina s'avançait en effet vers les deux jeunes gens.
Pabio fit un geste d'impatience, et Bertbe lut dans son regard Tennui que lui causait cette interruplion de leur têteà-tête.
•— Pauvre Rosina, dit la Française, avec cette affectueuse compassion qu'une femme ressent aisément pour une rivale dédaignée, elle vous aime tant 1 11 faut être bon pour elle, don Pab]o« On doit être si malheureuse d*aimer sans être aimée.
— Oh 1 oui, murmura Pablo, mais peut-être le doute est-il encore plus cruel. Suspendu entre le ciel et Tenfer... on...
— Il faut toujours croire au ciel, interrompit vivement madame Vandeilles, emportée par son émotion.
Puis 5 toute confuse des paroles qui venaient de lui échapper^ et dont sa conscience lui exagérait encore limportance, elle dégagea vivement sa main de celle de Pablo. Néanmoins^ quelque rapide qu'eût été son mouvement, nous n'affirmerions pas que ses jolis doigts n'aient pas rendu la pression de ceux de Bras d'Acier.
Elle détourna la tête pour fuir le regard de Pablo, qui rayonnait d'amour et de bonheur.
L'arrivée de Rosina empêcha Pablo de répondre. . — Loïc va vous jouer un air de biniou, dit l'Espagnole, dontla voix tremblait d'une jalousie mal dissimulée. JeTai prié de se placer à l'autre extrémité du plateau, pour ne pas trop nous écorcher les oreilles. Cela vous distraira un peu.
Madame Vandeilles et Bras d'Acier répondirent à Rosina du ton le plus aimable et le plus affectueux, mais aucun d'eux n'avait bien nettement conscience de ce qu'ils disaient. L'Espagnole s'en aperçut. Un sourire plein d'amertume glissa sur ses lèvres rouges comme la fleur du grenadier.
Plus Berlhe se sentait heureuse de l'amour de Pablo, plus iliui semblait être coupable envers la pauvre Rosina. Elle en éprouvait une sorte de remords et de compassion affectueuse qu'elle ne savait comment témoigner à l'Espagnole.
— Asseyez-vous là, dit-elld, eni montrant à Rdsina une
bUAS D^ACiEA. 183
place à côté de Pal^lov Vous aureK le dos appiayé contre le rocher, et tous sereE plus à Taise.
— Et TOUS? demanda Rosina, daes le cœur de laquelle rinjustice inséparable de la jalousie luttait contre la yoix af* fectaeose de madame Yandeilles.
^ Moi je me mettrai de Taùtre côté de Vous, dit Berthe.
Rosiua se trouvait ainsi entre Bras d'Acier et madame VaDdeilles. Geile-ci s'était placée un peu en arrière. De cette manière, elle pouvait regarder Pabio sans rencontrer let yeux du créole et sans être remarquée par Rosina.
Ces petites ruses féminines, qui se reproduisent chaque jour dans le monde, peuvent échapper à des hommes, mais non pas à des femmes, et surtout à des rivales. Aussi Rosina devina-t-elle bien vite le calcul instinctif que Berthe ne s'a* rouait pas à elle-même .
A ce moment, Loïc, caché derrière une des cabanes, à l'autre extrémité du plateau, commença à jouer quelques airs bretons sur son biniou. Cet instrument, qui ressemble beaucoup à la cornemuse écossaise, ainsi qu'au pifferate italien, a des sons étranges qui agaceraient les nerfs et feraient rire dans un salon, mais qui impressionnent singulièrement lorsqu'on les entend dans les bois à une cei'taine distance. Il ne faut pas non plus voir le musicien qui est forcé d'enfler les jou6s et de faire maintes grimaces. Comme on s'était souvent moqué de Loïc, à cause de celte circonstance, il n'avait garde de se montrer et continuait à rester caché de^ rière la grande cabane.
Le petit Breton jouait avec sentiment de son rustique in^ stmment, et ses mélodies simples et naïves devenaient charmantes à cette distance. Il faut ajouter aussi que ses auditeurs étaient dans un état d'esprit qui les prédisposait singulièrement à l'émotion. Au bout de quelques minutes, des larmes roulèrent dans les yeux des deux jeunes femmes. Les yeux tixés à terre, Rosina pleurait avec amertume. L'émotion de Bertbe était plus douce. Elle se sentait aimée, et c'étaient surtout les cordes de reconnais* sance et d'amour que les sauvages mélodies de Kermaingny faisaient résonner dans sou cœur. Quant à Pablo, que son état de faiblesse rendait plus impressionnable encore que d'habitude, il se couvrait le front de ses deux mains, à travers lesquelles il lui semblait toujours apercevoir les traite de oelle qu'il aimait.
Au moment où Loïc finissait son morceau 'par une de ces notes bizarres et prolongées qu'affectionnent les joueurs de biniou, Pablo leva brusquement la tête en se retournant un peu. Son regard rencontra celui de Berthe, fixé sur lui avec une telle expression de tendresse, que Pablo tressaillit de tout son corps. Berthe rougit et détourna la tête, mais, un instant après, ses yeux se reportèrent malgré elle sur M. de Verrières. Les deux amants échangèrent un long regard; sans Bosina, qui les séparait, leurs mains se fussent rencontrées comme leurs yeux. Enfin, Berthe abaissa ses paupières comme pour protéger sa raison contre Tenivrement qui commençait à s'emparer de tout son être. Puis, afin d'échapper aux pensées qui précipitaient les battements de son cœur et empourpraient ses joues, elle se mit à parler avec une vivacité fébrile à Loïc qui était venu s'asseoir à côté d'elle, après avoir déposé son biniou. Le petit Breton la regarda d'un air si étonné qu'elle reprit son sang-froid et continua la conversation d'un ton plus calme :
— Vous m'avez promis de me raconter votre histoire, lai dit-elle. Vous devriiez bien tenir votre promesse aujourd'hui.
Il rougit et fit un signe négatif.
— Pourquoi cela?
— Je n'ai pas d'histoire.
— Dites-nous du moins les motifs qui vous ont conduit en Californie.
— Cela ne vous intéresserait pas beaucoup, fit Loïc, de plus en plus embarrassé. Vous vous moqueriez de moi, comme ils l'ont tous fait à bord du navire.
— Vous êtes injuste, Loïc, dit madame Vandeilles avec vivacité. Je ne me moque jamais de personne, vous le savez bien, et ne commencerai pas par celui à qui je dois la vie.
— Vous n'avez pas peur de moi non plus, je l'espère, dit Pablo de sa voix douce et grave .
— Oh I non, répondit Loïc, qui avait la plus grande vénération pour le créole, et qui savait aussi que ce dernier lui portait beaucoup d'affection. Vous êtes si bon pour moi, don Pablo, que je ne sais vraiment comment vous témoigner ma reconnaissance.
— Tu ne me dois aucune reconnaissance, mon ami, reprit Pablo en regardant Berthe : c'est moi, c'est nous tous qui l'en devons, au contraire, pour avoir sauvé madame Van-
deilles. Aussi, sois tranquille, puisque c'est la fortune que tu es venu chercher en Californie, je me charge de te. la fiaire trouver.
— Cest qu'il me faut bien de Taisent, murmura le petit Breton. ' ^
— Combien?
— Soixante-dix mille francs.
— Si je t*^en faisais gagner soixante mille?
— Ce ne serait pas assez, don Pablo, dit Loïc, dont Taceent révélait une détermination bien arrêtée.
— Et si je t*en faisais trouver quatre-vingt mille?
— Je n*ai besoin que de soixante-dix mille.
— N'importe, tu es très-ambitieux I
— Oh I ce n'est pas pour moi !
— Et pour qui?
Il baissa la tôte et ne répondit pas.
— Quelque jeune fille qu'il aime là-bas, dit Rosina en sou* riant nntlicieusement.
— Comment pouvez-vous supposer cela? dit Loïc d'un air désolé.
— Alors racontez-nous votre histoire, reprit Rosina, qui sentait tout son pouvoir sur le petit Breton, et qui en abusait quelquefois. Voyons, Loïc, continua-t-elle, en fixant ses grands yeux noirs sur ceux de Kermainguy, vous qui êtes toujours si gentil, si complaisant, me refuserez- vous ce que je vous demande?
Loïc balbutia une réponse, mais le pauvre garçon ne put achever, tant il était troublé par le regard de Rosina.
— Comme vous voudrez, dit Kermainguy, qui était devenu . rooge comme une cerise. Après tout, il n'y a rien de mal dans
ce que j'ai fait, et je veux bien vous le raconter, si vous y tenez. Mais alors, ajouta- t-il, avec cette crainte de la raillerie qui fait le fond du caractère breton, promettez-moi de ne pas vous moquer de moi. Je ne sais pas bien raconter, et, si je vous vois rire, je ne pourrai plus continuer.
L'Espagnole prit sa voix la plus douce pour le rassurer et n'eut pas de peiue à y parvenir.
Pablo fronça les sourcils. Quelque innocente que fût la coqnetterie de Rosina, il n'aimait pas à la voir jouer avec le cœur de cet enfant. Dès le premier jour, il avait jugé Kermainguy. De tous ses compagnons, c'était celui pour lequel lise sentait le plus de sympathie et d'afTection. La pensée
486 BRAS o'àClER.
que Loïo aTait sauV^ madame VandeUles entrait aans doatd pour beaucoup dans cette prédilection, mais le caractère do petit Breton eût été, même sans cela, apprécié à sa juste va^ leur par le créole,. Aussi n'était-ce pas par un sentiment de curiosité, mais bien avec la pensée de lui être utile, que Pav blo désirait conqaître Tbistoire de Kermaing^uy et le motif qui lui faisait désirer avec tant d'ardeur cette somme de soixante-dix mille fraups.
— Nous écoutons, Loïc, dit Bobina.
Par un sentiment tout féminin elle se complaisait un peu à faire parade de son pouvoir sur Loic devant le créole qui la dédaignait.
— £b bien ! dit enfm Loïc, qui n'osait lever les yeux, mon père et ma mère sont morts alors que j'étais encore un tout petit enfant. Mon grand-père me recueillit cbe|; lui avec mon frère et ma sœur. Il faut vous dire que mon grand-père, qui s'appelait Ivon Kermainguy, avait servi longtemps obez le marquis de Tregaslel-Kerlo, quibabilait le cbàteaudeTregaSf tel, auprès de Douarnenez. Quand mon grand-père atteignit ses soixante ans, le marquis lui donna un lopin de teire et une petite maison, dans laquelle le bonbomme vint demeurer avec sa femme. Mon père aussi avait été garde-cbasse du marquis. Tout le temps de sa maladie, madame de Tregastel lui avait envoyé tous les jours du bouillon^ de la viande et des remèdes qui coûtaient bien cber, dit- on, et qu'elle fournissait pour rien aux pauvres du pays. Mais, quand la volonté de Dieu est là, il faut s'y soumettre. Tous les médecins et tous les remèdes du monde n'empêchent point un homme de subir sa destinée, et mon pauvre père mourut.
Le marquis lui-même vint à l'enterrement de mon père. 11 tenait un des coins du poêle, comme mon grandrpère me l'a raconté bien souvent. Aussi vous comprenez combien nous l'aimions. Dans notre famille, nous nous serions tous fait tuer pour lui, voyez-vous.
Mon frère Jobic était un gars fort et hardi. Il aidait mon grand-père à faire valoir ses champs; ma sœur tenait la maison avec h bonne femme. Moi j'étais iout petiof, et, pendant longtemps même, on a cru que je resterais contrefait. J'aVais quasiment l'air d'un innacent *, Je n'étais pas- bon ii grand'choae dans la maison; puis j'étais paresseux et j^aimais
"^ EipresBion bretonne voulant dire insmté, idiot.
BAAS d'acier. 187
mienx lire des histoires au coin du feu et courir par les champs ou bien au bord ée la mer que de piocher la terre et de sarcler le blé. Cela mettait mon grand-père en colère, et il me battait quelquefois. Il avait raison, après tout, mon pauvre grand-père.; quand on est pauvre, il faut bien gagner sa vie.
Le ménétrier du village, le Sonneux, comme on dit chez nous, m'avait pris en amitié parce qu'il avait remarqué que je le suivais partout et que je l'écoutais avec une grande attention. Il m'apprit à jouer du biniou et de la bombarde, et il disait que je deviendrais un fameux musicien. C'est lui aussi qui m'a montré à faire des vers en.breton, et même en français, mais je crois qu'il n'était pas bien fort pour les vers français, le père Dommenech.
Tout cela ne faisait point l'affaire d'ivon Ctfz (Ivon le vieux). Un jour que j'avais laissé courir à travers un champ de blé les vaches qu'il m'avait donné à garder, le bonhomme se fâcha tout à fait. Il empoigna une gaule et il se mit à me corriger. J'étais dans mon tort; et je recevais les coups sans crier et sans me débattre , quand le marquis vint à passer.
— Eh bien, ïvon, dil-il à mon grand-père, pourquoi frappez-vous cet enfant?
— Cest un fainéant, répondit le bonhomme ; il ne veut pas gagner le pain qui le nourrit^ et passe son temps à griffonner du papier ou bien à ihe casser les oreilles avec son maudit biniou.
Le marquis, qui était la bonté même, me questionna doucement. Pavoijai tout. Je dis que mon grand-père était dans son droit de me corriger, mais que c'était plus fort que moi, et que, quand je voyais un livre ou un biniou, j'oubliais tout le reste. Le marquis causa quelque temps avec moi. il me fil lui montrer mes vers, qu'il emporta avec lui.
Le lendemain, l'abbé Lemarec, le chapelain du château, vint me chercher de la part du marquis. Quoique mon grandpère fût quelquefois un peu dur pour moi, je ne voulais pas d'abord le quitter, mais le bonhomme ne comprenait pas que l'on pût résister à la volonté du marquis, et je dus obéir. L'abbé Lemarec me fit habiller de neuf des pieds à la tête et il m'emmena au château. A cette époque-là, je savais lire et écrire tant bien que mal. Le maître d'école m'avait montré aussi à calculer, mais je n'étais pas bien fort en arithmétique.
Il me semble qae je vois encore le grand salon dans le«< quel me conduisit l'abbé Lemarec. |
Le marquis lisait dans un coin. La marquise consait des vêtements pour les pauvres gens. Elle passait sa vie à cela.
M. de Tregastel me frappa sur la joue en m'appelant gros chérubin. Il me dit que je servirais de secrétaire à la marquise et à Fabbé, et que j'irais porter les secours aux ma* lades et aux pauvres de leur part.
Comme vous pensez bien, je n'avais pas grand'chose à faire au château. M. Lemarec, qui voyait que je n'étais gaère instruit, se mit à me donner des leçons. Il me demandait toujours ce que je comptais devenir. Je n'en savais trop rien, moi. Il me demanda si je ne me sentais pas de la vocation pour me faire prêtre.
Dans notre pays, c'est un grand honneur pour un paavre paysan que d'embrasser Tétat ecclésiastique. Je dis à l'abbé que j'étais trop pauvre pour cela.
— Bah ! me dit-il, le bon Dieu y pourvoira.
Le lendemain, il m'annonça que le marquis se chargerait de toutes les dépenses si je me décidais plus tard à entrer au séminaire. A partir de ce jour-là, M. Lemarec me donna des leçons de grec, auquel je ne mordais guère, et de latio, que j'apprenais assez facilement. Mon professeur était assez content de moi, mais il poussait de gros soupirs chaque fois qu'il me voyait jouer du biniou ou composer des vers. Quand c'était sur des sujets religieux encore, il ne disait trop rien, mais lorsqu'il trouvait des sortes (poésies bretonnes), où il y avait le mot amour, il tournait sa calotte sur sa tête avec impatience et finissait par jeter mes vers au feu.
— Vous étiez donc amoureux, dit Rosina, que vous faisiez ainsi des vers sur l'amour?
— Non, sefïora, non, Dieu m'en est témoin. Je n'avais d'amour pour aucune femme, je vous jure. Pourtant, lorsqu'on me promenant sur le bord de la mer ou dans les grands bois de sapins, je rencontrais quelque jeune fille causant avec des jeunes garçons, cela me rendait tout triste. Je me demandais ce qu'ils pouvaient se dire, et, sans m'en apercevoir, je me racontais toute la conversation que je supposais qu'ils tenaient. La plupart du temps même, je m'identifiais tellement avec eux que, dans les rêves que je faisais tout éveillé, c'était moi qui devenais le jeune homme.
— Et la jeune fille? demanda Berthe en souriant.
— Rh bien I c'était tantôt l'une, tantôt l'autre, ou plutôt ce n'était ni l'une ni l'autre; tenez, vous allez comprendre la chose. Pai vu au château uu grand peintre qui composait de beaux tableaux. li faisait des têtes qui ne ressemblaient à personne et qu'il tirait de sa propre imagination. Eh bien f moi, je faisais comme cela. Alors, je ne puis vous dire toutes les folies qui me passaient par la tête. Je me rappelle qu'un jour, l'abbé Lemarec^ qui me cherchait depuis longtemps, me trouva assis sur un rocher devant la mer et pleurant à chaudes larmes.
~- Qu'as-tu, mon pauvre .garçon? me demanda-t-il.
J'étais si ahuri, absolument comme un homme qu'on réveille en sursaut, que je répondis à l'abbé, sans avoir conscience de mes paroles, que je pleurais Jeannic, qui venait de se noyer. M. Lemarec eut grand'peur d'abord, puis il me demanda quelle était cette Jeannic? Je fus forcé de lui avouer qu'elle n'avait jamais existé que dans mon cerveau. Il commença par rire, puis il me gronda bien fort et me dit que je deviendrais fou si je continuais à rêver ainsi tout éveillé. Je lui promis de ne plus recommencer, mais c'était plus fort que ma volonté. Alors je me mettais à composer des vers ou bien à jouer au hasard des airs sur mon biniou : sans cela, il me semblait que mon cœur eût éclaté. Ce que je vais dire vous fera peut-être rire; mais, quand je chantais mes vers ou que je tirais des sons de mon pauvre biniou, c'était comme si j'épanchais mon cœur dans le cœur d'un ami.
— Vous n'aviez donc pas de camarades? demanda Pablo.
— Non. Je me serais fait tuer de bon cœur pour le marquis, pour son fils, ou pour l'abbé Lemarec, mais ils étaient trop au-dessus de moi pour que je pusse les considérer comme des amis. ..
— Pauvre garçon! murmura Berthe.
— Depuis quelque temps, reprit Loïc, M. et madame de
Tregastel devenaient tout tristes. Je voyais souvent des larmes dans les yeux de la marquise... Je remarquai bientôt que cela se reproduisait toutes les fois qu'elle recevait des leitres de son fils, le comte Maurice, qui était toujours à Pa* ris, ou en voyage. D'après ce que j'entendais dire autour de moi, je compris que le comte faisait beaucoup de cbagrin à ses parents. Il paraît qu'il était devenu amoureux d'une... dune... d'une actrice, dit enfin Loïc en baissant les yeux avec un naïf embarras. 11 dépensait beaucoup d'orgeat avec cette créature, comme l'appelait M. Lemarec. Un jour, te vieux marquis me fit appeler dans son cabinet. Il me demanda si je voulais toujours me faire prêtre. Je répondis affirmativement, et pourtant, je ne sais pourquoi, j'avais le cœur bien serré,
c Prends garde, mon enfant, me dit le iparquis. Réfléchis bien à ce que tu veux faire. »
Je. le yois encore, le noble seigueur, a,ssi$ dans un grand fauteui), av^c ses longs cheveux blancs et sa belle figure calu)^ et in^posaute,
c Pr^nd^ garde, répéta- 1- il. Si tu ne te sens pas la vocation nécessaire, il vaut mieux ue pa^ prendre les Qitlres, Tout le monde ici a de l'affection pour toi, et uou$ voudrions te voir heureux. Il en est temps encore ; tu peux choisir une autre carrière. Quoique ma fortune soit bien dio^inuée par suite d'événements que tu n'as pas besoin de connaître, je te inettrç^i à même de faire ton chemin.
— Monsieur le marquis, lui dis-je tout honteux, qui vous fait croire que je ne veux plus être prêtre.
— ■ Ta tristesse, mon garçon; puis les vers que tu fais et dans lesquels le mot d* amour revient bien souvent. Voyons, es-tu amoureux de quelque jeune fille? Tu es bien jeune encore pour te marier, mais enfin nous verrions à arranger cela pour plus tard. »
J'eus bien de la peine à persuader au marquis que je n'étais pas amoureux.
iK Alors ou diable as-tu pris tout ce que tu as écrif? > me dit-il.
Je le lui expliquai de mon piieux.
« Allons, me dit-il, la marquise l'avait bien deviiié. Ta tête court trop vite, mon pauvre garçon. Dieu veuille que cela ne te rende pas malheureux, l^nfin, veuv^u, oui ou non, eatrer au service de Pieu? Si tu e$ bm décidé, J^ t'en-
BRAS dVcICR. I9i
Terrai au sémkiatrie, où je payerai ta pension ifBais il faudra dire adieu pour toujours à tes vers et à ton biniou. Choisis. *
Les paroles de M. de Tregastel me causèrent une telle émotion que je ne pué répondre. Il me semblait qu'en consentant au sacrifice que me demandait ie marquis, et dont j'étais le premier à sentir la nécessité, c'était absolument comme si je m'enterrais tout vivant. J'eus honte de moimême et je me mis à pleurer.
K Ne te désole pas, mon pauvre enfant, me dic le mar^ qais, je me suis chargé de toi devant Dieu et je ne manqae<r» pas à mon devoir. Nous te trouverons quelque occupation qui convienne à ton caractère, et tu vivras près de noQs. «
Je me jetai à ses pieds en le remerciant. J'avais le oœnr si plein que j'aurais voulu pouvoir me faire tuer devant lui ponr lui prouver ma reconnaissance et mon dévouement. Nous autres, Bretons, voyez- vous, nous haïssons bien, mais nous aimons de même. Le mal et le bien, nous n'oublions pas plus i'un que l'autre. Au moment où je remerciais M. de Tregastel, la marquise entra dans la chambre. Elle avait l'air désolé, et de grosses larmes roulaient dans sas yeux. Elle me fit signe de sortir, le m'éloignai tout inquiet. Je sentais un malheur dans cette noble maison. Quelques jours après, je sus la vérité. Le comte Maurice avait mis le pied djuis un endroit maudit qu'on appelle la Bourse. Je n'ai ja^ mais bien compris ce que c'est que cet endroit, mais il paraît que beaucoup de gens s'y ruinent. Le comte de Tregastel y avait perdu plus de 400,000 francs qu'il ne pouvait payer. Son père partit tout de suite pour Paris. D'après ce que j'ai entendu dire aux hommes de loi qui sont venus plus tard pour la vente, il paraît que le marquis n'était pas forcé de payer ces 400,000 francs, mais c'était un geurtilhomme qui tenait avant tout à l'honneur de son nom. Il fit mettre en vente tous ses biens. Les métairies et les rentes furent vendues aux enchères. Quant au Gâteau, nu négociant de Saint-Malo, M. Bonmet, Tacheta à l'amiable. Il ne voulut le payer que 60,000 francs, avec le parc et la tenue, parce qu'on avait stipulé dans Tacte de vente que peudant trois ans le marquis aurait le droit de rentrer en possession du château en remboursant à M. Boninet les ^,000 francs avec les istérôts^
<— Alors c'est pour gagner cet argent qae vous êtes venu en Californie? dit Uosina, étonnée de la.singolaritô de cette histoire sans incident et sans amour.
— Oui, seîïora.
— Mais comment Tidée vous en est-elle venue, demanda Pablo.
— Vous pensez bien que j'avais été plus malheureux que personne de la ruine de la noble famille à laquelle je devais tant. Je me disais quelquefois que c'était moi qui avais attiré Je malheur sur mes bienfaiteurs. l terrible nouvelle n'était-elle pas arrivée juste au moment où je venais de refuser de me consacrer au service de Dieu ? Cette pensée me tourmentait jour et nuit. Je me creusais" la cervelle pour trouver un moyen de venir en aide à mon protecteur, et je ne trouvais rien.
Un matin, je trouvai la marquise occupée à emballer ellemême tous ses bijoux. Elle les envoyait à Paris pour les y faire vendre.
Je voulus l'aider.
c Merci, mon pauvre Loïc, me dit-elle, tous ces bijoux me rappellent quelques doux souvenh's. Au moment de m'en séparer pour jamais, c'est à moi seule de les toucher. Il me semble que je serre encore une fois les mains des parents et des amis qui me les ont donnés. »
Du coin où je m'étais mis, je voyais ma bonne maîtresse prendre tous ces bijoux Tun après l'autre et les mettre dans la caisse. De grosses larmes roulaient dans ses yeux. Elle me fendait le cœur. Dans ce moment-là, voyez-vous, si Ton m'eût dit qu'en me jetant dans le feu, je pouvais rétablir la fortune de mes bienfaiteurs, je vous jure que je l'aurais fait sans hésiter.
Ce qui me tourmentait surtout, c'était de penser que le marquis et sa femme seraient obligés de quitter le château s'ils ne parvenaient pas à se procurer les 60,000 francs dans le délai ûxé. Or, ils ne l'espéraient déjà plus, car un de leurs parents, sur l'héritage duquel ils comptaient un peu, s'était fâché contre eux à cause de M. Maurice.
Je savais bien que mes pauvres maîtres mourraient de chagrin le jour où il leur faudrait quitter le château, où leur famille demeurait depuis deux ou trois cents ans.
c Mon Dieu, dis-je tout bas, mon Dieu, vous qui faites tant de miracles, inspirez-moi le moyen de sauvermes bien-
ftiteurs et de lear conserver au moins leur, château. Si vous m'exaucez,, je jure de vous dévouer ma vie et de me faire prêtre, moine ou missionnaire, suivant ce que me conseillera révêque de notre diocèse. »
Je n'avais pas encore achevé ces paroles qu'on apporta une lettre du comte Maurice. 11 me vint tout de suite à l'idée que Dieu m'avait entendu et qu'il m'envoyait l'inspiration que je lui avais demandée. Le comte Maurice écrivait de Londres. Il annonçait qu'il partait pour la Californie dans l'espoir de faire fortune aux mines d'or, et donnait beaucoup de détails sur les placeres. Il envoyait même plusieurs journaux anglais qui contenaient de longs détails là-dessus* L'abbé Lemarec, qui parlait très-bien l'anglais et l'italien, traduisit au marquis et à sa femme les détails que donnaient ces journaux. Moi, j'écoutais de toutes mes oreilles. C'était évidemment le bon Dieu qui m'envoyait toutes ces informations; aussi, je n'hésitai pas à partir. Malheureusement, il lallait de l'argent, et je n'avais que vingt écus dans ma bourse. Je quittai un soir le château sans rien dire efje me mis en route pour Saint-Malo. Là, on me dit qu'il faudrait aller jusqu'à Nantes pour trouver, des navires en destination pour la Californie. Je revins à Tregastel.
Il y avait à Dpuamenez un petit caboteur qui devait faire voile pour Nantes vers la (in de la semaine. Je m'arrangeai avec le capitaine. Il fut convenu que je servirais à^bord comme matelot pour payer mon passage, et que je lui donnerais ensuite cinq écus.
Cela me faisait bien du chagrin de quitter mon pays et mes parents, je vous assure. Je pleurais toutes les nuits. Enfin, le capitaine me fit prévenir qu'il allait mettre à la voile. Je partis sans dire adieu à personne. On se serait moqué de moi, voyez-vous, et l'on m'aurait empêché de m'embarquer. Les autres ne pouvaient pas entendre, comme moi, la voix qui, du fond de mon cœur, me criait : « Suis l'inspiration que le bon Dien t'a envoyée. » '
J'écrivis à tout le monde, au marquis, à la marquise, à l'abbé Lemarec, au recteur (curé) de Douarnenez, à mou grand-père et à ma grand'mère, à mon frère et à ma sœur. Je donnai les lettres à un aubergiste de Douarnenez qui me promit de ne les faire porter au château qu'après mon départ. •
En arrivant à Nantes, le capitaine, qui était un bien brave
194 BAAS d'acier.
homme quoiqu'il jarât comme nn païeR toute la sainte jour-
née, me mena chez un capitaine au long cours qu'il eoa* naissak. Le frère de e« capitaine eommaadait un trois-mâls, qui allait partir pour San- Francisco. Il était du pays, lui aussi, et quaiid il me vit arriver avec mon biniou^ il me donna une bonne tape sur Tépaule et m'engagea tout de suite. Là aussi, je devais payer mon passage en traYaillant à bord. C'était une grande faveur que me faisait le capitaine Oourio. Je n'avais pas la force d'un matelot et je n'avais jaaiais navigué que sur des barques de pécbe, mais. Je tous l'ai dit, M. (jourio était un pays. Puis, comme il avait plusieurs Bretons à bord, il disait que mon biniou leur donnerait plus de eœur dans les moments difficiles qu'une doubla ration de vin.
Une fois à bord, j'ai fait de mon mieux pour gagner ma vie. Dans les premiers temps, les vieux matelots me malmenaient souvent parce que je n'étais pas assez leste, et que je m'affalais quelquefois tout de mon long sur le pont. Peu à peu, je suis devenu plus fort et plus adroit. Puis, Janii Touihéry, et Faudie Lekaè'r, deux gars Saint»Pol qui étaiefl( à bord et qui aimaient à m'entendre jouer du biniou, ont pris mon parti. A la lin du voyage , j'étais si bien avec tous les matelots qijie chacun m'a fiait un petit cadeau en me quittant. Touihéry et Lekaër sont venus me mettre à terre dans la yole. Us ne pouvaient pas se décider à me laisser partir.
J'avais déjà été bien étonné, bien ahuri en arrivant à Nan« tes, mais ce fut bien pis à San-Francisco. Souvent je me demandais si j'étais bien éveillé et si je n*avais pas le cerveau détraqué. Les premières nuits, j'ai couché eh plein air, car les logements étaient trop chers pour ma bourse. Puis, une pauvre femme que j'avais défendue contre des ivrognes et dont le mari venait d'arriver des mines avec quelque argent, me donna une place dans sa tente. Son mari m'indiqua les objets qu'il me faudrait acheter pour mon voyage, mais, avec quatorze écus qui me restaient en comptant ceux que mes pays avaient glissés dans ma poche en me quittant, je ne pouvais pas faire toutes ces emplettes-là. Je demandai seulement au mineur qu'il m'indiquât la route à suivre, et je partis en me confiant à la Providence. Vous voyez bien qa« j'avais raison de compter sur elle. Le bon Dieu ssUt bienqoo ce n'est pas pour moi que je veux de l'or, et j'espère qu'il ne m'abandonnera paa.
BR4S D'àCIER. 495
— Vofiâ dte$ ua brave et honnête garçon, Loïc, dit Pabio en tendant la main an petit Breton. Si Dieu peimet que nous réussissions dans potre expédition, je ferai erf «orte qu^ TOUS atteigniez le but de votre pieuse entreprise.
Berthe lai témoigna de son côté tout l'iatérêt qae lui inspiraipnt sa conragease résolatioa et son déTouemen^ à ses bienfaiteurs. Rpsinale félicita aussi; mais* il était évident qu'avec son caractère romanesque, elle avait été un peu dé* sappointée par ce récit sans amour et sans incident dramatique.
Tant qu'avait duré sop récit, le petit Breton, eiiipoité par $a narration, avait parlé sans embairas et sans confagiofi. Mais, dès qu'il eut terminé, et surtout dès qu^l entendit Bertbe et Rosina le complimenter, il balbutia, rougit et n'osa plus lever les yeux.
— Alors, lui dit Berthe, c'est sans doute à bord du navire que vous avez fait la cbanson que vous chantiez quand vous êtes arrivé si à propos pour moi à la Birds's-riverf
— Oui, Madame.
— Quelle est donc cette chanson? demanda Rosina.
— Priez Loïc de vous la chanter, dit madame Yandeiiles.
Berthe éprouvait ce sentiment de bonheur calme et confiant qu'une femme ressent auprès de Thomme qu'elle aime, lorsque la présence d'autres personnes lui ôte toute crainte d'avoir à lutter contre sa passion et contre la voix de son propre cœur.
Elle aurait voulu que quelqu'un parlât toujours, afin que toute l'attention se concentrât sur lui et qu'elle .pût savourer son bonheur sans être remarquée ni distraite. Il en était de même de Pablo et de Rosina, quoique pour des motifs un peu différents.
A Tinsu du petit Breton, Rosina avait acquis trop d'empire sur lui pour qu'il fût capable de résister aux désirs de la séduisante Californienne»
Après un instant de silence et, pour ainsi dire, de recueillement, il chanta les couplets que Berthe avait déjà entendus; mais, ainsi qu'il arrive à la plupart des poètes et des chanteurs de campagne, il fallait que ses chants fussent un peu à Tunisson des pensées qui remplissaient son cœnr pour qu'il les dit de manière à faire plaisir. Un barde incomplet et rustique comme l'était Kermainguy ne peut, en effet, émouvoir ses auditeurs qu'en obéissant lui-même à une vive émotion. Malgré
les souvenirs si poignants que ce cbant de Loïe rappelafl à madame Vandeilles, elle ne put s'empêcher de faire remarquer an petit Breton que sa voix n'avait plus la même énergie, la môme ardeur que lorsqu'elle résonnait au-dessus des grondements de la rivière débordée.
Pablo jouissait de la précieuse faculté de comprendre promptement les caractères de chacun jusque dans leurs moindres détails. 11 devina ce qu'éprouvait Loïc.
— Chantez-nous autre chose à votre choix, lui dit-il.
Comme toutes les Espagnoles, Rosina adorait la musique. Elle appuya la motion de Pablo et prit sa mandoline pour accompagner le petit Breton. Ce dernier, habitué à chanter sans accompagnement, fut quelque temps à s'y habituer, mais, comme il avait l'oreille musicale, il se remit assez promptement. Au milieu des gorges de la sierra Zatecas, sa voix, un peu rauque et traînante, impressionnait plus vivement que ne l'eussent fait les fioritures de grands chanteurs à roulades.
l'aobëpine*.
Un seotier qui pari du viUage Conduit au maDoir du seigneur.
Là, sous une voûte d'ombrage.
Sur un sentier penchant sa fleur.
Est Taubépine au vert feuillage Qu'aime tant le fils du seigneur.
Je voudrais être Taubépitie, Pour qu'il me cueillit de sa main.
De sa n^ain plus blanche et plus fine Que la blanche fleur du jasmin; Je voudrais être Taubépine ;
Pour que le seigneur
Me mit sur son cœur.
* Cette chanson est imitée d'un petit chant breton dont M. de La Villemarqué a donné la traduction dans son excellent ouvrage sur les chants populaii^es de la Bretagne.
(Noté de l'autêur*)
Pour Paris quittant la Bretagne^ Qaand l'hiver entre en la maison, Il revient à notre campagne Avec la nouvelle saison.
L'hirondelle qui raccompagne Nous dit le retour du baron.
Ah ! je voudrais que l'hirondelle, Que mes yeux 'vont toujours chercher, Ne quittât jamais, infidèle.
Nos pauvres toits, notre clocher.
Retenant chez nous l'hirondelle.
Puisse le printemps
Fleurir plus longtemps !
Quand marguerites, pâquerettes.
Parfument les bords du ruisseau.
Quand pinsons, linots et fauvettes Chantent gaiement le temps nouveau, 11 vient assistera nos fêtes...
Et tout alors me semble beau !
Je voudrais voir les pâquerettes Dans nos prés refleurir toujours.
Les pinsons, linots et fauvettes Chanter sans cesse leurs amours.
Je voudrais qu'on donnât des fêtes.
Qu'on eût des pardons
En toutes saisons.
Au moment où Loïc allait chanter le quatrième ceaplet» Pabio se leva d'un bond en saisissant sa carabine.
— Caspita ! ne tirez pas, s'écria Benito, qui sortit du bois, loat pâle de cette frayeur que les armes à feu ont le privilège d'inspirer aux gens de sa race, quelque braves qu'ils soient par ailleurs.
— Que faisiez-vous là ? demanda Bras d'Acier.
Benito raconta tout une histoire pour motiver sa présence
198 BRIS d'acier.
et son arrivée, mais ni Pablo ni Rosinan*en furent la dupe.
Bras d'Acier se rassit en haussant les épaules. Quant à l'Espagnole, elle tourna le dos à Benito et se mit à causer avec Kermainguy.
Heureusement pour le métis, qui commençait à être embarrassé, malgré sa rare impudence, les chasseurs arrivèrent cinq minutes après lui. Quoiqu'ils fussent partis avec leurs chevaux, tous trois revenaient à pied. Leurs physionomies exprimaient la fatigue et le dépit. Nous verrons tout à rheure ce qui leur était arrivé. Il fiaut auparavant que nous disions un mot de la conversation qui avait eu lieu entre Benito, Domingo, Craddle et Ç^priana, et par suite de laquelle Benito était venu se cacher dans le bois pour épier Bras d'Acier et Rosina.
Craddle s'entendait presque aussi bien à la pêche qu'à l'extraction de Tor. Comme le paisson, ei principalement la truite saumonée, abondent dans les rivières de la Californie, l'Ame- ! ricain eut bientôt rempli son .panier. Quoique moins habile que Craddle, Benito était assez heureux de son côté. Quant à Domingo qui s'était étendu à plat- ventre pour pêcher avec moins de fatigue, il n'avait guère tardé à s'endormir. Une grosse truite, qui lui emportait sa ligne sans plus de«céré-i monie, réveilla le vaquero par la secousse qu'elle lui donna.
— Caramba ! s'écria Domingo, en se frottant les yeux d'une main et en menaçant de l'autre la truite qui se sauvait avec le courant.
— Cours après, muchacho, lui dit Benito ea riant.
— La route qu'il suit est trop humide.
— Appelez-le, dit Craddle.
— 11 ne comprend pas l'espagnol, repartit Domingo. A ses manières d'agir, vous voyez bien qu'il est Américain.
— En effet, dit Craddle, c'est pour cela qu'il se moque de vous.
— Bah ! fit Domingo, il en a plus qu'il ne pourra digérer. Jl sera mort avant dix minutes.
— Ah çà ! dit tout à coup Craddle, frappé d'une idée, où avez-vous donc pris votre hameçon?
— Je l'ai trouvé dans une boîte que j'ai rencontrée...
— Dans mon coffre, n'est-ce pas? riposta Craddle avec hnmeur. C'est bien la peine de me voler (aux mines on emploie volontiers les mots énergiques) un hameçon tout neuf pour le perdre ainsi.
BBAS d'acier. I9t)
— Ce n'est pas m foute.
— C'est la faute du poisson, n'est-ce pa?? A- t-o^ jamais vu un homme se mettre à plat- ventre pour pêçbfijTt çpmme un lézard au soleil?
— Tiens, je suis fatigué.
— Il faut convenir que nous faisons un ru4p tra^y^il, dit Bçnito, qui $ût accompli s^n^ se plaindre un^ traite de soixante li^ue^ ^ fr^nc étrier, m^U qi^i ne poi^yait ^'habitoef aux travaux suivis de§ pl^çeres.
— Un rude travail, certes, oui, répéta Domingo ep s'^Uqny géant 4e nouveau ^u soleil aux pieds de Cypriana, gui s'était approchée peu à peu de ses compagnons.
— Encore si Ton travaillait pour soi, reprit P0nito, poursuivant son idée du jour précédent.
— Cela vaudrait mieux, dit Craddle de sa voix tra])qi^|lle,
— Biep mietix, répétî^ Domingo avep un soupjr.
— Bien mieux, murmura aussi Cypriana, qui ûnjt pe^ à peu par se môler 4 rentr§ti0n.
Une fois 1^ ppnvers£^tipn mts^jné^ §nx ce chapitre iptér0^ sant, elle continua^ surtout entre Benitq et DoniiagQr
Plus féseryé, à cause de sou caractère d'a()ord, et puis parce qu'il craignait quelquç trahison qui l'exposât à la colère de Pablo, Craddle ne disait pas grand' chose en commençant. Ce ne fut gRère qu'à la tin qu'il se livr^ up peu.
Au bput 4*un qu^rt d'hei;re de cet pntrjBlien, qu'une mé^ fiance réciproque coptinpait à prolqpger, tout Je nu)nde se trouva d'acpprd pour recpnpaîtrp qup YandeJU^^ é(^|t dp f^op dans la bande.
— « Or, dit Domiugp ayeq beaupoup de logique, quap4 vous ayez quelque chose de trop, vous ).e ^uppjrime^i;,
— Voilà, dit Benito .
— Vojlà , répéfîi )a vpi^ fl^lce de Cyprj^na.
— ypil^, yoilà, répéta Craddle en haussant ies épaules, voilà votre décision! Mais les moyens de la mettre à e^éi^ur tion?
— Bfth î flt Benito, ce Français n'^^t p^s si redoutable, après tout.
— Il est brave ef résolu, 4|t Cri^ddle ; paais ce n'e^t pas lui que je cjrains.
-Qui donc?
— Bras d'Acier, parbleu!
— Nous somnies trois contre lui diijà.
— Oai, mais il aurait de sen côté BucoHck.
— Un imbécile, dit Benito.
— Ribonneau.
— Un bavard.
— Et Loïc.
— Un enfant.
— Imbécile, bavard et enfant, tant qae vons voudrez; cela n'empôche pas qae tous les trois se battraient fort bien. Avec l'appoint de Pablo et de V^ndeilles par là-dessus, ils seraient certainement plus forts que nous.
— La ruse vaudrait mieux, reprit Benito en regardant sournoisement Craddle.
— Sans doute.
— Si Ton pouvait susciter une querelle entre Vandeilles et Pablo.
— Bah! l'autre jour nous avons essayé, et cela n'a pas réussi.
— Il faudrait trouver un motif plus sérieux. En provoquant par exemple la jalousie de Vandeilles contre Pablo.
— Qui s'en chargera?
11 y eut uu moment de silence. C'était toujours l'histoire da grelot. Nul ne se souciait d'encourir la colère du terrible gambusino.
— Bah I fit Cypriana, qui semblait méditer profondément depuis quelques instants, est-ce que la jalousie existe aux placeres? La passion de Tor éteint toutes les autres. Voyez Benito, qui était si jaloux de sa femme, maintenant il la laisse en tôte-à-tôte avec deux jeunes gens.
— Loïc est un enfant, répondit Benito*
— Oui, mais Bras d'Acier...
— Il aime madame Vandeilles.
— Pablo est à moitié Français, dit Domingo, et ces Français, on assure qu'ils sont bien capables d'aimer deux femmes à la fois.
— Allons donc, dit Benito en haussant les épaules.
Malgré l'assurance affectée du capataz, les paroles de Domingo et de Cypriana lui avaient monté la tête. Un rien suffit, en effet, pour éveiller les inquiétudes d'un jaloux- Sans l'amour-propre qui le retenait, le métis eût couru immédiatement auprès de sa femme. Au bout de cinq minutes, il ne put y résister davantage. Il prit pour prétexte que sa ligne était cassée et s'en retourna au bivouac. Mais, au lieu
BR\s d'acier. * ;^01
de se montrer, U se cacha dans le bois ainsi que noas ra« vons vu plus haut.
A peine eut-il toarné les talons qae Cypriana et Domingo se mirent à rire.
— Nous en voilà débarrassés, dit Domingo. C'est cela qae ta voulais, n'est-ce pas, Cypriana? Parle maintenant, qael est ton moyen?
— Le voici : Rosina est folle de Pablo et jalouse de madame Yandeilles.
— Oh! oh ! flt Craddle, est-ce bien sûr?
— Oui; il faut que ce soit Rosina qui pousse Yandeilles contre Pablo.
— C'est une bonne idée.
— Oui, dit Craddle, qai n'avait jamais l'air de bien comprendre, afin de laisser les antres s'engager; mais comment?
^ Quelque jour qae Rosina sera bien animée contre Berthe, elle peut révéler devant M. Yandeilles quelqae secret de nature à éveiller la jaloasie et la colère du Français..
— Bah ! fit Craddle, et quoi donc?
— Je l'ignore ; mais un jour que dona Rosina était en colère contre madame Yandeilles, elle a dit devant moi, en parlant de la Française et de Pablo : < Qu'ils prennent garde tous deux, et surtout que Berthe ne me raille jamais I Je veux bien me taire par bonté ; mais, si on me pousse à bout, je raconterai à son mari tout ce qui s'est passé à San-Fernando entre elle et Pablo. Cinq minutes après, Yandeilles aura quitté notre bande ou se sera battu avec Bras d'Acier. •
— Tu parles d'or, ma fille, dit Domingo.
— Malheureusement, dit Craddle, madame Yandeilles est si bonne pour tout le monde, et surtout pour dona Rosina, que celle-ci n'aura jamais l'occasion de se fâcher sérieusement.
— Bah I dit Cypriana avec un sourire malicieux et rusé, ne snis-je pas là pour pousser à 4a roue?
— Ah çâ ! vous en voulez donc à Bras d'Acier ou à madame Yandeilles? demanda Craddle.
— A Pablo?... pas beaucoup ; mais quant à la Française, je la bais de tout moncœurl
— Pourquoi cela?
— Je la hais! Depuis qu'elle est airec nous, on dirait que nous ne sommes tous que ses domestiques ; jusqu'à cet im-
309 BtlÂS b'AClER.
bécilé de Domingo, qui est atlè Taùire jour lui cueillir un bouquet.
— Tu es jalouse? prêciosita de mi aima, Ûi Domingo en tordant ses longues moustaches d'un air conquérant.
-i^ Crois -tu au'elle fasse attention à toi? Elle est trop fière tjour cela. Tu travais pas plus tôt le dos louf né qu'elle a jeté ton bouquet.
. ^ Ce n'est pas vrai, s'écria Domingo, qui, malgré là galanterie prétentieuse de son discours , conservait au fond toute la brutalité du Yaotuero à demi sauvage.
—Je te dis que si, moi, reprit Cyprianâ ett se levant avec colère.
^ Silence, fit Domingo ; ta jalousie m'ennuie ; si ta hè te tàls pasàrinstant...
^ Eb bien? dit-elle d'un air de défi.
— Eh bien ! je te calmerai avec ceci, répondit Domingo, en inbntfàtit le manche de sa gaule de pèôhë.
Cyprianâ, furieuse, se jeta suf lui. Il la rej^otisSâ, et, d'an éoup de poing vigoureusement appliqué, il l'envoya rouler à cinq ou six pas de lui.
Elle se releva comme une lionne blessée et fondit sur le vaquero la navajâ à ta main. Domingo, qui riait aux éclats, saisit le bras de la jeune fille et le tordit si violemment que Cyprianâ, vaincue par la douleur^ poussa un cri et laissa échapper son afme.
Domingo prit la navajà, la mit dans sa poche et allutna tranquillement tine cigarette. Il est bon de dire qu*il avait assez l'habitude des scènes de ce genre, et que c'était bien la vingtième fois depuis le départ que les deux amants se disputaient ainsi.
•*- Maintenant que votre petite explication est terminée, dit Craddle, qui les avait regardés faire, sans bouger etd*uu air impassible, parlons un peu raison. Le plan de Cyprianâ a du bon. 11 faudra que nous y songions. Il me semble que...
— Hombret interrompit Domingo, voici les chasseurs. Que diable ont-ils donc fait de leurs chevaux?
— Allons voir, dit Craddle en se hâtant de mettre on ordre tout son attirail de pêche.
Quelques minutes après, les pêcheurs rejoignaient sur le plateau les chasseurs, qui expliquaient à Bras d'Acier pourquoi ils revenaient à ]^d. Tandis que Vandèilles elBucolick poursuivaient un chevreuil blessé, du àvàll volé lés trois ché-
ftKAS D^ACIEH. ^03
ranx laissés sous la garde de Ribonneaa, qui s'était ondonni.
^ Et vous n'ayei rien tu, Ribonneau? dit Bras d'Acier.
— Rien du tout, don Pablo.
— Vous n'avez pas suivi les traees?
— Je vous demande pardon^ dît Yandeiiles; mais en arrivant au pied de la montagne nous les avons perdues tout à eoup. En vain sommes-nous restés plus de deux heures à eet endroit, il nous a été impossible de retrouver aucun indice^
— Ils auront gravi la montagne, dit Craddle.
— < Eu cet endroit la sierra est à pio, et je défie bien, non» seiilement un cheval ou un mulet, mais une chèvre môme de gravir la pente que nous avions devant nous. Un singo n'y parviendrait pas.
— li fait trop somlnre maintenant pour que nous paissionis reconnaître aucune piste. Remettons cela à demain» £n attendant, faisons bonne garde cette nuit..
Malgré sa fatigue, Bucolick, toujours complaisant, con* nit aider Cypriana à presser les apprêts du repas. Loïc le sui-i vit ainsi que Berthe. Quant à Rosina, elle resta auprès du groupe des mineurs.
— Quelle est votre opinion sur nos voleurs? demanda VandeîUes en s'adressant à Pablo.
— Ce sont probablement des Indiens, Si nous étions plus an nord, cela me semblerait tout naturel, car^ de ce c5té« il ne manque pas dlndiens hor^Ês's-^thieves, comme oh les ap* pelle, parce qu'ils volent les chevaux pour les mahger.
-- Et les hommes, dit Yandeilles, est-ce qu'ils ne les attaquent pas aussi?
— Les hacenderos, dont ces brigands ravagent les ^tii^'rencias (pâturages) ieurfont naturellement une guerre &char« née. Aussi les Indiens horses's-thieves ^ s'emprdssent-ils de leur rendre la pareille. Néanmoins , j'aimerais mieux avoir aflàire à des horses's4hieves qu'à des Apaches.
— Est-ce que les Apaches viennent jusqu'ici? demanda Craddle.
— Quelquefois. Ils ont des tribus qui font de longs voyages pour chasser et pour piller. Dieu nous préserve de les rencontrer, car leur cruauté est affreuse.
— Alors, dit Yandeilles en riant, }e suis d'avis que nous soupions afin de prendre des forces pour demain.
* Voletitsde cttctîltri.
Grâce à la pêche de Craddle et de Benito^ le dîner fat somptueux. Les truites saumonées de la Californie sont délicieuses/ et Craddle en avait péché une qui pesait trois livres et demie. Tout en dînant, ou plutôt en soupant, car il était près de huit heures quand on se mit à table, on régla remploi de la journée du lendemain.
Il fut convenu que Bucolick, Craddle et Ribonneau resteraient au camp, tant pour le garder que pour travailler à Fextraction de For. Pablo emmènerait avec lui Benitoet Domingo, les deux meilleurs rastreadores de Texpédition. Yandeilles les accompagnerait pour montrer l'endroit où se trouvaient les chasseurs lorsqu'on leur avait enlevé les chevaux.
Les mineurs fumèrent une pipe ou deux au coin da foyer; puis on fit ses préparatifs pour là nuit. Les deux couples rentrèrent dans leurs cabanes. Restés seuls dans la grande cabane, ils étendirent sur le sol, les uns leur zarape, les autres la dépouille de quelque bête fauve, et se jetèrent tout habillés sur ce lit peu moelleux. Cinq minutes après, tous dormaient du plus profond sommeil.
L'obscurité la plus profonde couvrait encore la vallée lorsque Bras d'Acier et ses compagnons se mirent en route.
Au moment où le soleil commençait à dorer la cime des montagnes, Pablo et les trois mineurs arrivaient à l'endroit où les chevaux étaient à paître la veille lorsqu'ils avaient si subitement disparu.
Pablo choisit une clairière voisine comme point de ralliement. Parlant de ce centre commun, chaque mineur devait explorer un espace déterminé de terrain et prévenir ses compagnons par un signal aussitôt qu'il aurait trouvé quelque indice important.
Ce signal, qui était un sifflement aigu, devait être répété par le rastreador le plus voisin, de manière à parvenir successivement jusqu'au plus éloigné.
A cet appel, chacun avait pour consigne de revenir sur ses pas jusqu'à la clairière, afin de s'y réunir à ses compa* gnons.
Au bout d'une heure et demie environ, Benito donna le signal, que répétèrent Yandeilles et Pablo, qui se trouvaient à la gauche et à la droite. Domingo, toujours paresseux, était resté fort loin en arrière, et l'épaisseur du bois l'em-
pécba d'entendre le signal ; aussi D'aiTiva*t*il à la clairière qae longtemps après les autres.
Le métis conduisit ses compagnons jusqu'à l'endroit où il ayait commencé à découvrir des traces. Entre cet endroit et la clairière où paissaient les chevaux lors de leur disparition, se trouvait une fourré inextricable précédé d'un petit tertre. Le sol pierreux et desséché de ce tertre rendait toute recherche inutile.
^ Il n'y a qu'une chose à faire, dit Benito, prendre le contre-pied.
Cette piste, suivie avec une patience et une sagacité inouïes, conduisit bientôt les mineurs au bas de la montagne. Là, le terrain devenant sec et rocailleux, ils perdirent de nouveau toute espèce de trace.
— Examinons un peu ces rochers, dit Pafolo ; j'ai remarqué que les terrains de ce genre contiennent souvent des excavations.
fienito avait décidément la chance ce jour-là. Au bout d'an quart d'heure tout au plus, il appela Bras d'Acier.
— Voyez, dit-il, en lui montrant une étroite ouverture habilement masquée par des pierres et du feuillage.
— Les chevaux n'ont pu passer par là, fit observer Pablo. H faut qu'on les ait tués et dépecés auparavant.
— Bras d'Acier, dit Domingo un instant a^rès, voici un endroit où les chevaux, en se débattant, ont rayé le rocher avec la pointe de leurs fers.
— On dirait aussi que le sable est humide, fit Pablo. Le vent vient cependant du côté opposa et n'a pu en porter à cet endroit.
*^ Le rocher a été lavé, dit Yandeilles qui venait d'en-
S06 BRAS D^àClElU
lever aveo son jnottohoir te sable coUé inx parois d'un bloc de quartz.
— Et voici des taches de sang, ajouta Domingo. Quelques autres découvertes de ce genre suffirent pour
prouver aux chasseurs que leurs chevaux avaient péri à cet endroit.
— Il n> a qu'une chose à faire, dit Vandeilles, qui rachetait ses nombreux défauts par une bravoure poussée jusqu'à la témérité, il faut pénétrer dans cette ouverture.
Benito et Domingo échangèrent un regard.
Il se fût agi de tout autre individu, que Pablo Teût probablement laissé s'engager dans cette tentative périlleuse, mais presque nécessaire. Néanmoins, en songeant à sa position vis-à-vis de Vandeilles, Bras d'Acier eut peur de la terrible responsabilité qu'il allait encourir vis-à-vis de Berthe.
ïl fit son possible pour retenir le Français, mais inulilement. En vain lui objecta-t-il qu'il ne connaissait pas assez les ruses des Indiens, qu'il n'avait ni la souplesse ni la vue perçante de Benito et de Domingo ; Vandeilles persista dans son intention. Il est vrai que Benito avait une manière d'offrir de le remplacer qui eût suffi pour déwder Vandeilles à le refuser, lors même qu'il eût été disposé à céder aux conseils de Pablo.
— Si Vandeilles craint d'exposer ses os dans cette circonstance, disait le métis d'un air moqueur^ je suis tout disposé à le remplacer.
— Va- t'en au diable, mal blanchi! s'écria Vandeilles. QuaTHi il s'agit d'un danger à braver, je ne demande à personne de me remplacera
— Je passerai ie premier, alors, dit Pablo*
— Je ne le souffrirai pas, dit Vandeilles. S'il vous arrivait malheur que deviendrait notre expédition ?
— Qui maintiendrait Tordre dans notre bande? ajouta Benito. Songez que nous avons trois femmes avec nous et pour plus de 60,000 dollars d'or. Cinq minutes après voire mort, nous serions tous en train de nous égorger pour posséder l'or et les femmes.
Bras d'Acier connaissait trop bien ses compagnons pour qu'il lui fût possible de méconnaître la justesse de l'obseryation de Benito, quelque intéressée qu'elle pût être.
Tandis qu'il hésitait entre tous ces sentiments divers, Vandeilles s'engagea dans l'ouverture ; comme elte était fort
étroite^ il fat obligé de fàmper eomme un serpent pour se glisser entre les rochers.
Au moment où il allait dii^raître, Pablo lai naît dans la laain le bout du lazo de Domingo.
— Ecoutez, lui dit* il, dès que vous serez en faoe de quelque danger, donnez une secousse à celte corde, d(mt Domingo tiendra Textrémité.
— Oui, répondit Vandeillej dont on ne voyait déjà plu$ que les pieds, et qui se défiait avec raison des deux Mexicains, mais j'aimerais mieux que la corde restât entre vos mains, don Pablo.
— Soit, dit Bras d'Acier ; mais, de grâce, arrêtez-^vous àh& que vous verrez le moindre danger.
Cinq minutes s'écoulèrent. La corde que Bras d'Aciev filait à mesure, restait toujours à demi^tendue. Toul à coup. Bras d'Acier sentit qu'elle se relâchait. 11 la tira doucement à lui. Elle suivit l'impulsion qu'il lui donnait.
— Vandeilles reviendrait-il ? se dit le créole.
H tira plus fort et plus vite. Le lazo, au bout duquel on avait attaché une corde pour en augmenter la longueur, n'ofifrit aucune résistance. Bientôt, son autre extrémité parut à l'entrée de la caverne . Le cuir du lazo avait été coupé tout près de la main de Vandeilles, ainsi que le prouvait la petite quantité de tresse qui manquait.
Au même instant, on entendit dans le lointain quatre coups de fusil qui venaient du côté du campement. Ub d'eux avait retenti plus fort que le$ autres.
— On se bat sur le plateau, dit Benito, ce dernier coup vient du rifle de Craddle, je le jurerais sur ma tête.
— Courons au campement, dit Domingo.
-^ Et Vandeilles, dit Bras d'Acier avec angoisse, nous ne pouvons l'abandonner ici.
— En ce moment on égorge peut-être ma femme et mop enfant, reprit Benito. Venez, Bras d'Acier, venez !
--< Songez au sort affreux que les sauvages réservent à leurs prisonniers, reprit Domingo.
Le malheureux créole n'y songeait que trop. Il lui semblait déjà voir Berthe se débattant entre les bras d'un sau«- Vâge. Une sueur glacée coulait sur son front.
— Nous ne pouvons abandonner Vandeilles, murmura^t-il encore .
il s'approcha de l'ouverture et se mit à appeler Vandeilles
208 BRAS d'acier. I
de toute la force de ses ponmoifo. Il n'obtint aucane ré- ^ ponse.
Il écouta et n'entendit aucun bruit. •
— - Voilà que la fusillade recommence, dit Benito. Au nom de Dieu, Bras d'Acier, ne laissez pas égorger ces trois pauvres femmes!
— - Mon Dieu, mon Dieu ! reprit Pablo en se déchirant la poitrine de ses ongles crispés par une affreuse angoisse.
S'il se fût agi de tout autre que de Yandeilles, Bras d'Âcier n'aurait pas hésité à tout abandonner pour courir au secours de celle qu'il adorait. Mais, précisément parce que Yandeilles était le seul obstacle qui s'élevait entre Berthe et le créole,' ce dernier hésitait à abandonner son rival.
Malgré les représentations et les supplications des deux Mexicains, Bras d'Acier s'engagea à son tour dans l'étroite ouverture. Au bout de cinq ou six pas faits dans l'obscurité et le calme le plus profond, il se sentit tout à coup saisir par les pieds.
— C'est moi, don Pablo, lui dit Domingo. On voit de la fumée et des lueurs rougeâtres au-dessus du campement. On aura mis le feu aux cabanes. Au nom du ciel, venez! ou Benito et moi nous partons.
11 n'y avait pas à balancer.
Pablo appela plusieurs fois encore M. Yandeilles d'une voix dont l'anxiété doublait la puissance. Le silence le plus complet lui répondit.
Il revint à reculons sur ses pas.
-^ Domingo, dit-il au vaquero, tu vas rester ici.
— Caramba! don Pablo, non bien certainement. Je veux...
— Tais-toi et obéis. Si tu bouges d'ici avant mon retour, foi de Pablo, je te fais sauter le crâne. Surveille l'entrée par laquelle a disparu Yandeilles, et, si tu le voyais sortir, porte-lui secours en cas de besoin.
Depuis longtemps, les mineurs avaient reconnu qu'il ne fallait pas essayer de résister au gambusino. Tout en murmurant avec colère, Domingo prit le parti d'obéir et se hâta de grimper sur un chêne, dans le feuillage duquel il se cacha de son mieux.
Quant à Bras d'Acier et à Benito, ils partirent en courant avec une telle vitesse qu'un cheval aurait eu peine à les suivre. Néanmoins, malgré l'agilité du capataz, ce dernier fat bientôt devancé par Bras d'Acier, qui courait avec une
BRAS D*A<}lER. t09
rapidité inouïe et qui disparat aux yeux de son compagnon déjà essoufflé.
Laissons-les voler au secours de leurs amis et voyons ce qa*était devenu M. Yandeilles.
Après avoir rampé sur le ventre et sur les mains durant l'espace de cinquante à soixante pieds, le Frauçais s'était senti frappé au visage par une bouffée d'air frais. Pressentant avec raison qu'il allait bientôt atteindre quelque ouverture plus large, YaDdeilles avait continué à s'avancer.
Tout à coup, on le saisit à la gorge. Avant qu'il eût le temps de pousser un cri, on lui enveloppa la tête avec une peau de loup qu'on lui fixa autour du cou de manière à ce qu'il lui fût impossible de faire entendre un seul son. Puis, deux bommes le prirent par les pieds et par la tête et le jetèrent dans un coin contre le rocher.
Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut un siècle, il sentit qu'on dénouait les liens au moyen desquels on avait fixé la peau de loup autour de son cou. Il était temps, car le pauvre diable commençait à étouffer.
Le sang lui portant à la tête, au point de le faire chanceler comme un homme ivre, on lui jeta de l'eau à la figure. Lorsqu'il fut un peu revenu à lui, il reconnut qu'il était dans une grotte assez spacieuse, tapissée de stalactites. Près de lui, se tenaient trois Indiens armés de macanas ou cassetête qu'ils lui montraient d'un air menaçant. Il voulut faire un pas, et s'aperçut alors qu'on lui avait attaché les jambes. Il se baissa pour ôter ses liens, mais, aussitôt, un des sauvages leva son macana de manière à lui faire comprendre qu'il devait se résigner à conserver ses entraves.
On lui mit un bâillon et on le rejeta dans un angle de la grotte. A huit ou dix pas de lui, les Indiens causaient avec vivacité. Un d'eux, que Yandeilles n'avait pas encore vu, semblait raconter quelque chose. A la pantomime animée qui accompagnait le récit de cet Indien^ Yandeilles crut comprendre que cet homme annonçait une nouvelle importante. Bientôt, cet homme sortit de la grotte avec quatre autres Indiens. Deux sauvages seulement restèrent avec le Français, dont ils eurent soin de visiter et de resserrer les liens.
La patience n'avait jamais été la qualité dominante de Yandeilles, qui, pour le moment, étouffait de colère et de rage. Ses liens lui faisaient, en outre, un mal affreux, et
210 BRA.S d'acier.
ce n'était qu'avec de grands effort» qu'il pouvait changer de position.
Au bout d'une heure, il parvint à se débarrasser un peu de son bâillon. Puis, à force de tendre les Jambes et de roidir les bras, il relâcha les cordes qui le garrottaient, de manière à pouvoir faire quelques mouvements.
Ses yeux commençaient à s'habituer à robscurîtô. Il lui sembla bientôt distinguer quelque chose qui brillait sur le sol au fond de la grotte. Il mit près d'une demi-heure à se traîner jusqu'à cet objet.
Ses deux mains toujours liées s'en emparèrent. Celait un couteau. Yandeilles eut un mouvement de joie indicible. H appuya sur le tranchant du couteau les liens qui entravaient ses poignets, et manœuvra ses bras de manière à scier pour ainsi dire la courroie de cuir qui lui réunissait les deux mains.
A peine avait-il commencé, que deux Indiens arrivèrent en courant dans la grotte. Ils semblaient essoufflés par une longue course et poussaient des cris de rage et de désespoir. Les autres Indiens leur adressèrent la parole avec vivacité. Les nouveaux venus commencèrent un récit fréquemment interrompu par les hurlements et les lamentations d'une douzaine de squaws (fenunes sauvages) qui étaient accourues du fond de la grotte.
Lorsque les Indiens eurent terminé leur narration, il y eut une explosion de cris et de hurlements. Puis deux des sauvages élevèrent la voix comme pour proposer aux autres une motion qui sembla être accueillie avec enthousiasme.
Quoiqu'il n'entendît pas un mot de la langue de ces Indiens, Vandeilles devina qu'on parlait d'uhe Vdhgeance à accomplir sur des prisonniers. Aussi, appuya-t-il plus fortement encore ses poignets sut le couteau, au risque de se blesser les mains. Enfin, ses deux poignets se trouvèrent libres. A ce moment, les squaws se jetèrent sur lui. Une d'elles, une vieille au visage hideux, le prit par les cheveux pour le traîner au milieu de la grotte. Elle poussa un cri de triomphe, bientôt suivi d'un cri de détresse, car un formidable coup de poing la jeta à la renverse.
Les Indiens se précipitèrent à son secourir.
Au même instant, Vandeilles coupa la longue lanière de cuir qui lui ^entourait les jambes, et s'éfança vers l'étroite
oQYertnre de h grotte, ^uivi par les Indiens, qui brandis- .'aient leurs sabres et leurs macanas. Par bonheur pour le fagitîf, rindien qui courait en tête trébucha contre une femme qui venait de tomber et roula entre les jambes de se9 compagnons.
A rinstant où VandeHles se jettait à plat^veutre pour sortir de la grotte, une tête de sauvage se dressa devant lui. Par un mouvement presque instinctif, Vandeilles leva le bras et frappa de son couteau Tlndien qui lui barrait le passage. Celui-ci se rejeta en arrière en hurlant de douleur.
! Si quelque observateur voulait se rendre compte de ce quQ la nature humaine peut supporter de fatigue et fournir d^
^ travail, il n'aurait qu'à passer quelques jours aux placeres M
, ^â Californie. Stimulé par la soif de l'or, chaque mineur travaille avec acharnement et n'abandonne guàre sft tâche que
j lorsqu'il est brisé de lassitude.
' Aassi^ dès le lever du soleil, Craddle, Bucolick, Loïe et Hibonneau étaipntoils sur pied. Plus matineuse que Gyprian^h
, ^rtbe leur servit un déjeuner composé de viandes froid^§i
I âe biscuit et de thé.
1 *;* Quelle bonne créature { dit Graddle en suivant des yeux 1^ jeune femme, qui marphait dans la tente en souriant aux Qiineuns de son doux et mélancolique sourire. Tandis que ces damnées Mexicaines dorment sur les deux oreilles, elle ^st ici a nous servir, elle, qui pourrait se croiser les bras ^^ute la journée si elle le voulait.
-DonaRosina est bien bonne et bien aimable aussi, dit Loïc en rougissant jusqu'aux oreillee»
-* C'est iatttilô, je plaisantais. Voyons, Tons ayez eu une querelle avec vos camarades?
Pour rien au monde Loïc ne Vettt dit a la jeune femme. D'abord, ii aurait craint de l'affliger; puis, dans sa loyauté scrupuleuse, il eût regardé cela comme une sorte de dénonciation. Il suffisait que lui-même eût pris la défense de Rosina pour qu'il n'en voulût pas parler à la jeune fenmie.
— Ëh bien! dit Rosina en frappant la terre de son petit pied, eh bien?...
— Eh bien! senora, dit Cypriana, qui s'était approchée silencieusement, eh bien, ces brutes d'Anglais (elle parlait de Craddle et de Bucolîck), ont dit que nous n'étions bonnes à rien, et ce bon Loïc a pris notre défense, c'est-à-dire la vôtre, dona Rosina.
— Comment sais-lu cela?
— J'écoutais un peu.
— Est-ce vrai, Loïc? demanda Rosina.
^ Oui, dit le petit Breton en baissant les yeux comme un coupable. »
— C'est bien, cela. Donnez-moi la main, mon ami... Qu'avez-vous donc? vous tremblez?
Cypriana se mil à rire et s'éloigna en haussant les épaules.
Complètement hors de lui, Loïc balbutia une réponse que Rosina ne put entendre; mais il la regarda d'un air si doux et si tendre qu'elle se sentit tout émue et laissa retomber la main de Kermainguy.
Si Loïc avait été plus hardi, s'il lui avait parlé de son amour, elle l'aurait probablement arrêté dès le premier mot. Pourquoi donc, alors qu'il se taisait, le forçait-elle pour ainsi dire à parler en ramenant la conversation sur ce sujet? Ceux qui ont étudié le cœur de la femme, et surtout celui de la créole, comprendront ce sentiment, si complexe que nous ne pouvons ni l'analyser, ni même lui donner un nom.
— Pourquoi vous taquinent-ils toujours ainsi à mon sujet? reprit l'Espagnole.
— Je ne sais pas, senora; ils disent...
— Quoi?
— • Je n'oserais point vous le répéter.
— Enfant! dit Rosina, qui prenait souvent un air protecteur et maternel envers ce jeune homme, sans songer que leur âge à tous deux était à peu près le même. Voyons...
— Ils disent...
— Ils disent?..* Allons donc, Loïc, fit ia petite despote en frappant ses deux mains Tune contre l'autre avec une certaine impatience.
-- Ëh bien 1 ils disent que je suis arnooreu de tous, dit Loïc tout d'une haleine.
Après ee terrible aveu, il baissa la tête sans oser regarder l'Espagnole.
Pour un rien, il eût pleuré»
Rosina se mit à rire.
— Quelle sottise] dit-elle... Et que leur réponde2*vous, Loïc?
— Moi? rien... je m'en vais.
— Poltron I pourquoi ne pas leur répondre?
— Je ne pourrais pas.
^ Allons donc! Vous parlez pourtant avec plus de facilité qae cette brute d'Américain et que ce grand nigaud d'Irlandais*
— Peut-être bien, dona Rosina; mais, quand on prononce votre nom, je perds la tête et je ne trouve plus rien à répondre.
— Vraimenf* . . , Et pourquoi cela ?
• —Je ne sais pas... Il suffit que j'entende parler de vous, môme lorsqu'on ne m'adresse pas la parole, pour que cela me produise un effet extraordinaire... Mon cœur se met à battre si fort, si fort, que je ne puis plus respirer et que je n'entends plus rien. C'est comme maintenant... Tenez, voyez pialôt.
U saisit la main de Rosina, qui souriait^ et l'appuya sur sa poitrine.
--Pauvre garçon 1 murmura i'Espagnele, devenu tout à coup sérieuse.
— Eh bien ! senora, rien que de penser à vous, cela me produit le même effet. Quand je suis avec les autres, je n'ose
, même pas dire votre nom, tant il me semble que tout le
monde va me. regarder aussitôt.
' — Pourquoi donc?
— Je ne sais pas. ,. et pourtant j'aime tant à le prononcer, ce nom, que je me le répète souvent à moi tout seul. Tenez, dona Rosina, je ne puis vous dire ce qui se passe en moi; mais, dès que je suis à côté de vous, je suis si heureux que mon cœur se gonfle comme si je souffrais. Enfin... tenez... Vous ne vous moquerez pas de moi, n'est-ce pas?... parfois
cela m'étouffe tellement qae je sens les larmes me venir airË yeux.
Et il levait sur Rosina ses yeux inondés de larmes. .
— Pauvre enfant I répéta dona Rosina, vivement touchée de ce naïf amour.
Puis, cédant >^ un mouvement de compassion, de recon^ naissance, que sais-je, enfin, elle saisit son moucboif et lé passa avec une sorte de brusquerie caressante sur les yeu^ du Breton.
— Petit nigaud 1 lui dit-elle en souriant, pour cacher ss^ propre émotion, si Ton vous voit pleurer, on va croire que je vous ai grondé. Allons, ne parlons plus de cela et causons d'autre chose.
—Vous n'êtes pas fâchée contre moi, au moins, doua Ro-j sina? demanda-t-ii d'un air tout craintif, '
— Non, sans doute, mon pauvre Loïc. Seulement il ne faut pas penser si souvent à moi.
— J'y pense toute la journée.
— Vous avez tort, Loïc; vous savez bien que je ne vous aime pas autrement que comme un ami, moi, et que vous ne devez pas non plus m'aimer autrement.
— Pourquoi cela?
— Je suis la femme de Benito. Vous savez bien, d'ailleurs, ajouta-t-elle avec douceur au bout d'un instant, ^ous savez bien que vous avez fait vœu de prendre les ordres.
La tigure de Loïc changea tout à coup d'expression.
— C'est vrai, murmura-t-il... Mon Dieu, mon Dieu, que je voudrais être tué auprès de vous et en vous défendant, dona Résinai
— Il vaut mieux vivre, Loïc, vivre raisonnable el heureux.
— Non, senora, je sens bien que je ne serai jamais heureux, moi... J'ai honte de ma propre faiblesse... Je voudrais... Si je mourais auprès de vous, vous penseriez quelquefois à moi, n'est-ce pas, dona Rosina?
— Oui, mon pauvre Loïc, et avec une sincère affection, je vous jure; mais chassez ces folles idées. Je ne sais ce que vous avez aujourd'hui, car...
Elle fut interrompue par d'affreux hurlements. Une douzaine d'Indiens surgirent à vingt pas d'elle sur le plateau.
BRAS D'ACIBR. 317
Atant qu'eUe eût le temps de faire un mouvement pour fmr, plusieurs flèches passèrent en sifflant entre elle et le petit Breton. Un0 de ces flèches effleura le bras de Rosina, qui tomba à la renverse dans un mouvement instinctif qu'elle fit pour Téviter. Loïc saisit la jeune femme dans ses btas et remporta dans la cabane.
— Rosina, ma bien-aimée Rosina! murmurait-il en dé-* posant sur une natte l'Espagnole, qu'il croyait blessée à mort, Rosina)
Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, Kermainguy approcha ses lèvres du visage de la jeune femme. Celle-ci, qui n'avait eu d'autre mal que la peur et l'étourdissement de sa chate, repoussa doucement la tête de Loïc.
— Laissez-moi, Loïc, murmura-t-elle; je ne suis pas blessée.
— Dieu soit loué! s'écria-t-il.
Puis, songeant aux paroles qu'il avait laissé échapper et qui ne lui permettaient plus de douter lui-même de l'état de son propre cœur, Loïc cacha son front brûlant entre ses deux mains.
I — Mon Dieu ! pourquoi ne suis-je pas mort I murmura-t-il iavec un désespoir si profond que Rosina eut pitié de lut et loi tendit la main.
Il la porta vivement à ses lèvres, saisit un des fusils qu'il aperçut accroché à un bois d'élan, et se précipita hors de la cabane.
— Loïc, s'écria Rosina, où allez*vous?
U rentra presque aussitôt.
— Venez dans la cabane de madame Yandeilles, dit-il à la jeane femme. C'est la plus solide; nous vous y défendrons mieux.
Puis, sans lui donner le temps de répondre, il la saisit dans ses bras et l'emporta en courant avec une force et une agilité qu'on n'aurait jamais attendues de lui.
Quoiqu'il eût à peine dix pas à parcouru*, les Indiens lui lancèrent une grêle de flèches. Une seule l'atteignit à la poitrine, mais le fer glissa sur une côte et lui fit une large estaûlade sans pénétrer profondément.
Kermainguy déposa Rosina près de Berthe, qui la reçut dans ses bras. Puis le petit Breton rejoignit les autres mi^ nenrs.
Loïc n'était plus le même. Au feu de l'amour, au bruit du
2i§ BRA8 d'UCISR.
combat, l'enfant s'était fait homme. Ses yeux éUncelaient. Sa ligure» si douce, exprimait une sorte d'enthousiasme et de rage. C'était l'amant combattant pour sa maîtresse, et devant elle; c'était la lionne défendant ses petits. Sa folle intrépidité faillit le perdre. Après avoir déchargé son fusil sur les Indiens, il s'élança bors de la cabane sans écouter les avis de Bucolick et des autres mineurs. Puis, une bâche à la main, il se rua comme un fou sur les Indiens. En un clin d'œil il en abattit deux; mais, une seconde après, lui-même roulait à terre, renversé par un coup de macana sur la tête.
— Le damné petit enragé 1 fit Bucolick en s'arracbant les cheveux de désespoir. Il faut le sauver, mes amis, ou bien sa pauvre chevelure...
. Il s'interrompit pour envoyer une balle à un Indien qui venait de s'agenouiller auprès de Loïc, un couteau à scalper à la main.
-- En avant! s'écria Bucolick, qui s'élança avec Craddle et Ribonneau sur les Indiens.
Quoique ces derniers fussent beaucoup' plus nombrem, Jles balles des revolvers les forcèrent de battre un instant en retraite. Bucolick saisit du bras gauche le corps de Rermainguy, en môme temps que d'un coup de sabre, il fendait la tête d'un Indien déjà blessé qui se cramponnait encore an petit Breton , puis il revint en courant vers la cabane. Craddle et Ribonneau, le revolver au poing, protégèrent sa retraite. Une nuée de flèches s'abattit sur la porte de la cabane, au moment où ils rentrèrent. Par bonheur, les Indiens, n'osant se montrer trop à découvert à cause des terribles revolvers, la justesse de leur tir se ressentait de la gêne de leurs mouvements.
Au premier moment, on crut que Loïc était mort. Le coup qu'il avait reçu avait été si vigoureusement asséné qu'on l'avait entendu de la cabane. Mais Loïc devait prouver une fois de plus la dureté proverbiale des crânes armoricains. An bout de deux ou trois minutes , il entr'ouvrit les yeux et saisit instinctivement la main de Rosina, qui soutenait le front décoloré du petit paysan.
— Il vit! s'écria l'Espagnole. Mon pauvre Loifc...
A cette voix si douce à ses oreilles, Kermainguy se dressa sur son séant. Il regarda autour de lui d'un air encore égaré. Les détonations des coups de fusil et les hurlements des sauvages loi rendirent tout à coup la mémoire. Il se levapréci-
BRAS d'acier. 2I9
pîtamment et saisit la ptemière arme qui lui tomba sous la main. Comme il chancelait encore sur ses jambes, les trois femmes firent lenr possible pour le retenir.
Il était comme umfou en ee moment. L'amour et la colère avaient bouleversé tontes les passions endormies da Kymry, poète amoureux et batailleur. Il ne se connaissait plus. Il serra la main des trois femmes et voulut de nouveau s'élancer au dehors.
— Que le diable me torde le cou si je te laisse sortir, maudit démon 1 s'écria Craddle en le saisissant à bras-le-corps. Voyons, perds-tu la tête? Veux- tu faire massacrer toutes ces femmes?... A vous, Bucolick! cria-t-il en montrant du doigt un Indien qui s'avançait vers la cabane une hache à la main.
Bacolidi: se pencha silencieusement sur le canon de son rifle, qu'il venait de passer par une des meurtrières que les mineurs avaient pratiquées à coups de hache dans le mur de la cabane. Quelques secondes après, une détonation retentit; llndien fit cinq ou six pas et tomba en poussant des hurlements de rage impuissante.
— En voilà toujours sept par terre, dit Ribonneau. Voyezvous combien il en reste encore, Bucolick?
— Quinze ou vingt, je pense.
— Trou de Tair! plus on en tue, plus il y en a donc, de cette vermine! .
*- Les autres se tiennent cachés, dit Bucolick.
— MéÛons-nous, fit Craddle ; quelques-uns d'entre eux pourraient bien avoir l'idée de nous tourner. Veillez de ce côté, vous autres; je vais faire un trou dans la cloison qui regarde la montagne.
— Nous les aurions vus passer, répondit Bucolick.
— Peut-être. Ces enragés-là se traînent comme des serpems. .
, Tout en parlant, Craddle cherchait une hache dans un coin de la cabane. Ribonneau vint l'aider, tandis que Kermainguy et Bucolick veillaient aux autres côtés. Puis, lorsqu'on eut trouvé la hache nécessaire pour entamer les troncs d'arbres ei le levier pour écarter les pierres, Ribonneau reprit son poste du côté qui regardait le ruisseau.
— Tiens, s'écria Bucolick, qu'est-ce qu'ils font donc, ces sauvages?
— Que voyez-vous ?
i^ buis D^ACIBK.
— Us s'en vont les nns après les autres ; main^nant on n'en voit plos qne cinq.
— £st*ce qu'ils auraient la bonne idée de nous délivrer de leur présence? dit Ribonneau.
— N'y comptez pas, fit Craddle en secouant la tête».. Eh bien, Bncolick? ajouta-t-il en s'adressant à llrlandais, qui faisait face à la vallée.
I"- En voilà qui remontent, dit Bncolick. Us apportent da bois... Us le jettent à terre... en voici encore d'autres...
— Avec du bois?
--k Oui ; chacun d'eux en apporte sa charge.
— Que diable veulent-ils faire de tout cela? demanda Ribonneau.
— Les brigands comptent mettre le feu aux cabanes! s'écria Craddle... Prenez le levier à ma place, Bncolick, et laissez-moi votre poste...
— Eh bien? dit Bncolick au bout de quelques minutes.
— Ils apportent toujours des charges de bois... Ah! ils mettent le feu à leurs fagots, ajouta-t-il au bout de deux ou trois minutes.
— Gela ne nous fera pas grand mal à cette distance, dit Ribonneau.
— Je ne comprends rien à leur projet... Ah! si Pablo était ici, soupira Bncolick.
— Damn my eyes! s'écria Craddle... Je devine leur plan maintenant. Voyez-vous cette fumée?
— Us veulent nous enfumer! fit Ribonneau.
— Us veulent approcher de la cabane à la faveur de la famée, dit Craddle... Malédiction sur ces vermines! On ne les voit déjà plus... Comment viser, maintenant?
— Sainte Vierge, mère de Dieu, s'écria Cypriana en pleurant, et tpi, ma sainte patronne, ayez pitié de moi!
— Silence, les femmes, répondit durement Craddle, ne npus cassez pas la tête avec vos jérémiades!... Voyons, mes amis, qu'allons-nous faire?
^ U faut profiter de la fumée pour risquer une sortie et pour passer au milieu de ces coquins.
— Non, fit Craddle ; nous serions massacrés en un instant.
— Écoutez, dit Bertbe eif s'avançant. Si Bncolick agrandissait le trou qu'il a creusé dans la cloison du côté de la montagne, nous pourrions...
— Sortir par là , n'est-ce pas? Interrompit Ribonneau.
VoQs ayez raison, Madame; qu'en dites-voas, Craddle?
— C'est, en effet, le seal parti que nous paissions prendre, fit rAméricain après un instant de réflexion. Allons^ travaillons ayec Bucolick.
En moins de deux minutes on eut pratiqué un passage suffisant pour une personne.
Les trois femmes passèrent les premières.
—Arrêtez-vous, dit Craddle; voici ces démons qui viennent . à la cay[)ane.
— Qu'allons-nous devenir? s'écria Cypriana d'un ton lamentable.
— Silence donc ! dit TAméricain. Le son de votre voix saffirait pour nous attirer une grêle de flèches. Parlons tout bas, et surtout pas de conversations inutiles...
En achevant ces mots, il épaula son fusil et fit feu sur un Indien qu'il venait d'apercevoir au milieu de la fumée et tout près de la porte de la cabane.
— A vous, Bucolick 1 ajouta-Ml presque aussitôt. Là, auprès du brasier... On en voit deux ou trois... Bien tiré, mon Tieux.
— Voulez-vous que je charge vos fusils? demanda Berlhe, qui s'aperçut qu'à l'exception de Domingo et de Loïc chaque mineur avait deux armes.
— Saurez-vous le faire? dit Craddle. ,
— Ce ne serait pas la première fois, répondit Berthe en prenant la carabine de l'Américain.
Six coups de fusil se succédèrent assez rapidement, et quatre Indiens mordirent la poussière. Néanmoins les sauvages avançaient toujours à l'abri de leur rempart de fumée. Avec une longue perche, ils poussaient devant eux les branches enflammées, qui touchaient déjà les cabanes. Quant aux mineurs, qui avaient reculé jusqu'au pied de la montagne, ils ne pouvaient désormais fuir plus loin. Le rocher^ lisse et à pic, qui se dressait derrière eux, leur enlevait tout espoir âe fuite. Encore quelques instants et ils allaient se trouver enveloppés dans les nuages de fumée qui recelaient leurs ennemis.
Tout à coup, ils entendirent trois coups de fusil du côté de la vallée. Les hurlements des Indiens y répondirent.
— C'est Pablo qui vient de tirer, s'écria Bucolick, nous sommes sauvés!
Il achevait à peine ces paroles qu'un homme bondit au
miliea des flammes et de la famée, et aceoiu^ut auprès des mineurs, qui le saluèrent par un Joyeux hourxa.
Le regard perçaut du créole s'arrêta d'abord sortes («mues, eu commençant par Berthe.
— Personne n'est blessé? dit-il.
— Des égratignures, répondit Craddle.
— Couchez-vous à terre. Mesdames, dit Pablo en s'adressant aux jeunes femmes; vous serez moins exposées aux flèches. Quant à nous, mes amis, en avant I Qu'il ne reste pas un seul de ces brigands ; il suffirait d'un fuyard pour nous attirer quelque autre bande sur les bras. Toi, Bucolick, reste
£n parlant ainsi, il s'élança de nouveau au milieu des nuages de fumée; Ribonneau, Loïc et Craddle le suivirent.
Attaqués en même temps de l'autre côté par Benito, qni tirait sur eux de derrière un rocher, les Indiens lâchèrent pied. On les poursuivit; Loïc, qui avait le diable au corps ce jour-là, suivant l'expression de Bucolick, était toujours en avant de ses compagnons.
— Quel enragé que ce petit Loïcl disait Ribonneau, qui bavardait même en se battant. £h bien^ si c'est comme cela qu'il convertit les infidèles, je demande à ne pas lui passer par les mains.
XXY
Sur une douzaine d'Indiens qui restaient au moment de l'arrivée de Pablo, sept avaient succombé dans le combat et sous les machetes ou les bowie-knives des mineurs.
Un huitième se roulait à terre avec Loïc, au secours duquel Pablo s'élança juste à temps pour éviter au petit Breton un coup de sabre qui aurait bien pu lui fendre la poitrine. Debout sur une pointe de rocher, Craddle guettait un autre sauvage qui s'était jeté à terre derrière une petite éminence de terrain, et qui ne pouvait quitter cet endroit sans s'exposec au feu de l'Américain.
BRAS d'acier. S23
Quant À Ribonneau, il conrait inutilement après un Indien qui se sauvait dans layallée, et que le Provençal, essoufflé^ muiqua successivement de deux coups de faslL
— Tâchons maintenant d'avoir deux ou trois prisonniers, dit VaiÀo en garrottant précipitamment Tlndien de Loïc.
Puis, laissant le sauvage aux mains de Ribonneau, 0 se précipita sur les traces de Tautre fugitif. Celui-ci courait comme un cerf, mais le créole n'avait guère de rival à la course et gagnait visiblement sur lui. On les perdit bientôt de vue.
•*- Loïc, dit Craddle, maintenant que votre homme est convenablement ficelé, aidez-moi donc à saisir cette vermine qui se cache là derrière cette petite butte. Prenez le lazo de Domingo et marchez tout droit devant vous... Là... encore... maintenant à droite... allez toujours... Le voyezvous?... hein?...
Loïc ne répondit pas, mais il s'élança tout à coup en avant. Au môme instant un Indien, couché à plat-ventre derrière un rocher, bondit comme un lièvre pris au gîte. Avant qu'il eût fait trois pas, une balle Tatteignit à la jambe et le fil tomber. Une minute après, Loïc et Craddle le garrottaient conmie son camarade.
Quelques instants plus tard, on aperçut dans le lointain Bras d'Acier qui venait vers le plateau. Il faisait marcher devant lui le fugitif, dont les mains étaient attachées derrière le dos et qu'une iorle corde empêchait de courir.
En arrivant près de ses compagnons, il compta neuf cadavres d'Indiens étendus côte à côte.
«— J'en ai trouvé quatre autres dans la vallée^ dit Pablo ; qu'on aille vérifier s'ils sont bien morts.
Craddle et Ribonneau s'empressèrent d'obéir, mais ils ne trouvèrent que trois cadavres. Le quatrième Indien, qui n'était que blessé et qui avait fait le mort pour échapper à Bras d'Acier, s'était glissé derrière une toufie de cactus. Malheureusement pour lui, Craddle l'aperçut et lui envoya une balle qui lui traversa la poitrine.
* Treize morts et trois prisonniers, tel était le total des pertes éprouvées par les Indiens. En ajoutant à ce nombre celui des deux autres sauvages qui s'étaient échappés, on pouvait évaluer à une vingtaine d'hommes la bande qui était venue attaquer le camp des mineurs.
Ce sont bien des horses's ^^t^e^» dit Pablo d'un ton mépri-
224 ' BRA8 D'aCIKIU
sant. Ces Indiens ne sont bons qu'à voler. Des Àpadies se seraient battus avec bien plus de coorage et d'babileté.
— Maintenant, Bras d^Acier^ demanda Craddle en mon- ^ trant les prisonniers, dont un était grièvement blessé, qa'al- * lons-nous décider de ces trois coquins? Mon avis est qa'ils
feraient une figure fort convenable au bout de trois belles cordes attachées au premier arbre venu.
-— Ce n'est pas mon avis, dit fienito. Je demande, moi, qu'on les pende par les pieds, afin que le supplice dore un peu plus longtemps.
—Il ne faut pas les tuer, repartit Bras d'Acier. Ils nous serviront à retrouver M. Yandeilles, s'il est encore vivant. £n attendant, resserrez leurs liens et veillez soigneusement sur eux.
On se dirigea vers le plateau avec les trois prisonniers. Berthe, Rosina et Cypriana vinrent au-devant des mineurs, suivies de Bucolick, qui marchait la tête basse et l'air désolé. Le brave Irlandais ne pouvait se consoler de n'avoir pu prendre part au combat.
— Qu'est devenu M. Yandeilles? demanda Berthe en s'approchant de Pablo.
Celui-ci baissa les yeux. Quoiqu'il n'y eût en rien de sa faute dans le malheur de M. Yandeilles, il se reprochait de l'avoir abandonné.
— Est-il blessé... mort? reprit a^vec anxiété la jeune femme, que le silence de Bras d'Acier inquiétait encore davantage.
— J'espère que non. Madame, répondit enfin le créole...
— Yous espérez... Que veut dire..? parlez, de grâce; vous me faites mourir.
Pablo lui raconta tout ce qui s'était passé jusqu'au moment où les coups de fusil qu'il avait entendus dans la direction du camp l'avaient forcé de revenir en toute hâte.
— Et vous avez abandonné M. Yandeilles? murmura Berthe avec un accent de reproche douloureux.
— Pour courir à votre défense. Madame, répondit Bras d'Acier d'une voix émue.
— Nous allons partir tout de suite pour voler à son secours, n'est-ce pas?
— Sans doute. Seulement nos hommes meurent de fatigue, de soif et de faim. Nous n'avons plus de cartouches. Il faut attendre quelques minutes.
•— £t pendant ce temps les Indiens vengeront sur mon mari la mort de leurs compagnons!... Oh! non^ Pablo, et dQS8é-je partir seule...
— Seule! répéta Pablo d'un ton de reproche. — 11 s'agit de mon mari.
— Partons alors, dit Pablo avec un accent de tristesse qui navra le cœur de madame Yandeilles.
— Vous souffrez, lui dit-elle vivement. Votre bras saigne... vous ôtes blessé mon Dieu! £t moi qui vous accusais...
—Ce n'est qu'une égratignure, dit le créole, dont l'organisation nerveuse éprouvait la faiblesse qui succède presque toujours à une violente surexcitation. Allons, mes amis, reprit-il en élevant la veix, il s'agit maintenant de sauver M. Vandeilles.
— Un moment. Bras d'Acier! s'écria Craddle, nous ne sommes pas de fer, nous autres. Donnez-nous au moins cinq minutes de répit.
Les autres mineurs firent la même demande. Ils étaient véritablement exténués. Lors môme qu'il se fût agi de leur propre vie, ils n'auraient pu se remettre en route sans un instant de repos.
— Vous voyez? dit Pablo en se retournant vers madame Vandeilles, dont les yeux se remplirent de larmes à ce muet reproche de son injustice.
— Vous êtes cruel, Pablo, murmura-t-elle enjoignant les mains.
— Voyons, dit Bras d'Acier en s*adressanl de nouveau aux mineurs, que chacun prenne un morceau de viande et une ration de rhum. Pendant ce temps, je préparerai des cartouches.
Comme toutes les natures vivant par le cœur, Pablo était excessivement impressionnable. Il avait cru, à tort cependant, lire un reproche dans l'accent de madame Vandeilles, et il souffrait de la voir si mal apprécier son dévouement.
Berthe comprit ce qui se passait dans le cœur du jeune homme. Elle déchira son mouchoir et en fit une compresse pour la blessure que Pablo avait reçue au bras gauche, et qui n'était, du reste, qu'une égratignure, comme il le lui avait dit. Il la laissa faire en silence et la remercia tristement.
— Vous ne prenez rien, vous, don Pablo? dit-elle le cœur
Zt6 BHAS d'«E|EIL.
tout (confié par la tristesse du créole, qu'elle se re[ffoctiait d'avoir causée.
— NoD, Madame.
— Vous souffrez?
— Non, répondit-il encore en détournant la tSle.
— Vous êtes fâché contre moi, Pablo? ^ep^i^elle d'une Toix tremblante.
— Mon Dieu, non; seulement... je voudrais que M. Vandeilles fat ici à ma place et que je Tusse â la sienne.
— Pourquoi?
— Parce qu'alors vous seriez moins tourmentée. Rassurée sur le sort de celui que vous aimez, peut-Stre daigneriezvous accorder une pensée au pauvre Pablo, auquel vous n'auriez plus à reprocher une vie qu'il serait si heureux, de sacrifier pour vous.
Le cœur bouleversé par l'accent douloureux do ces paroles, Berlhe ne put résister plus longtemps aux sentiments qui gonflaient son cœur.
— Pablo, dit-elle d'une voix hasse et vibrante, en saisissant la main du créole, qu'elle serra avec énergie entre les siennes, Pablo, je vous aime.
Il tressaillit et devint si pâle qu'elle poussa na cri.
— Pablo, dit-elle, Pablo!
— Tu m'aimes, dit-it à voix basse, tu m'aiinesl Dieu du ciel! dis-tu vrai?
— Oui, Pablo; mais calmez-voUs...
— Tu m'aimes, tu m'aimes I reprit encore Pablo, qui ne pouvait croire à sou bonheur.
Berlbe lui abandonna sa main, qu'il couvrit de baisers.
~- Vous voyez bien qu'il faut que nous le sauvions, maintenant! dit la jeune femme avec une adorable expression de tendresse et de confiance.
— Oui, s'écria>t-il, je jure devant Dieu de le sauver on de périr avec lui; mais auparavant, répète encore que lu m'aimes !
— Non, mon ami, répondit-elle aves une douceur infinie, niais eu munie temps avec beaucoup de fermeté. C'est la dernière fois que vous entendrez cet aven, qui m'est échappé à la vue du votre souflrauce. Ma franchise, dans un moment
omnio celui-ci, doit vous prouver surtout mon estime, et a conliaiu'c absolue dans la noblesse do votre caractère. votre luiLr, soyez généreux. Ne me faites pas regretter
BAAS d'acier. 227
d'a?oir proaoneé les paroles, qui ont adouci vos peines. Ne me parlez plas do votre amour, afin que je puisse continuer à m'appuyer sur le bras d'un ami.
-- J'obéiiaiy Borthe, répondit Bras d'Acier avec une proionde et respectueuse tendresse.
— Merci, mon ami. Maintenant, songez que mon mari est prisonnier, et que notre devoir à tous deux, désormais, est de le sauver.
— Vous avez raison, dit le gambusino.
Us échangèrent un dernier serrement de mains et un dernier regard, dans lesquels ils firent passer toute leur âme; pois Bras d'Acier courut appeler les mineurs qui étaient allés chercher des provisions.
^ Encore un instant. Bras d'Acier, dit Craddle^ qui tenait d'une main un morceau de viande froide, et, de l'autre, un grand verre d'eau-de-vie.
— Pas une seconde 1 s'écria Pablo; allons, allons, debout. . . Je pars immédiatement. Me laisserez-vous partir seul... Hâtons-nous !
— Qui gardera le camp? demanda Craddle.
— Loïc et Ribonneau^ puisqu'ils sont blessés.
— Ma blessure n'est rien, dit le petit Breton, je puis marcher.
-- N'importe I répliqua Bras d'Acier. Il faut que vous restiez ici. Faites bonne garde et tirez deux coups de fusil coup sur coup si vous êtes attaqués. Allons^ mes amis, venez : ne perdons pas un moment.
Électrisés par l'énergie de leur chef, les mineurs oublièrent lenr fatigue et se mirent en route. Madame Yandeilles marchait entre Pablo et Bucolick, qui la soutenaient dans les endroits difficiles. Rosina et Gypriana restèrent au bivouac. L'Espagnole avait le déiaon de la jalousie dans le cœur. Elle avait vu Pablo baiser les mains de Berthe, et, quoiqu'elle n'eût pas entendu un seul mot de leur entretien, elle l'avait presque deviné. Elle se retira dans sa cabane et se jota sur son lit, pleurant et trépignant de colère et de douleur. Gypriana, qui l'a trouva dans cet état, fit son possible pmir l'exciter encore davantage contre madame Yandeilles et n'y réussit que trop.
— Je me vengerai, disait l'Espagnole, folle de colère et de jalousie... Oui, je me vengerai, j'en jure par ma sainte patronne... G'est iamort de son mari qui rend Berthe si impru-
228 BRiLS d'acibr.
dente, mais je ne me laisserai pas braver ainsi. Elle n'épousera pas M. de Verrières, dassé-je la poignarder dans ;ses bras.
Tandis qu'elle s'abandonnait ainsi à sa jalousie, les mineurs se dirigeaient en toute hâte vers la grotte de la sierra. Une vingtaine de pas avant d'y arriver, ils aperçurent Domingo qui venait au-devant d'eux. 11 leur dit qu'il n'avait rien vu et les questionna à son tour avec une anxtéié £scile à comprendre.
— Les Indiens qui se sont échappés ont dû rentrer dans la caverne, dit Pablo. Les avez-vous vus, Domingo?
— Non, Bras d'Acier, répondit le vaquero.
-^ Il faut interroger les prisonniers, dit Graddte, en montrant les trois Indiens qu'on avait amenés. Peut-être y art-il une seconde entrée.
— Nous n'en tirerons rien, repartit Pablo.
— Nous leur mettrons de la poudre entre les doigts, dit Graddie.
— Quelle horreurl s'écria madame Yandeilles.
— Comme vous voudrez, ma petite damé, repartit Craddle en haussant les épaules.
~ Il faut bien pourtant combattre ces coquins-là avec leurs propres armes. Madame, dit Beuito.
On essaya d'arracher aux Indiens, à force de menaces et' de promesses, le secret de la seconde entrée, mais ils persistèrent à faire semblant de ne pas comprendre ce qu'on leur demandait.
— Nous n'avons (|u'une chose à faire, dit Pablo; il faut pénétrer dans la grotte. Nous pousserons les prisonniers devant nous pour nous servir de boucliers.
— Les autres couperont les liens de ceux-ci et ils se retourneront contre nous.
— Nous ne leur en donnerons pas le temps, répliqua Pablo ; d'ailleurs, il n'y a pas d'autre moyen.
Il prit un des Indiens et lui fit signe d'entrer dans la grotte. Le sauvage voulut résister. Alors Pablo le poussa devant lui et le força à s'engager dans l'étroite ouverture. Il le suivit, tenant d'une main son revolver et de l'autre une des jambes de l'Indien. Il avait en outre un poignard entre les dents. Bucolick et Craddle s'engagèrent après lui.
Tout à coup l'Indien poussa un grand cri et se rejeta en ^rrièrea vec tant de violence que Pablo fut obligé de reculer.
XXYI
Cétait cet Indien que Vandeilles avait rencontré dans le passage et frappé d'un conp de couteau. Vandeilles le suivit dans sa retraite.
Arrivé à la moitié de l'étroit passage qui conduisait de la grotte à l'extérieur, le Français entendit tout à coup les voix des mineurs : il reconnut même celle de Pablo.
— Qui va là? cria-t-il.
— Atni ! répondit la voix de Pablo .
— Donnez-moi vite uu revolver et laissez-moi le passage libre, fit Vandeilles, qui continuait à avancer.
Pablo s'empressa de faire ce qu'il lui demandait.
Vandeilles prit Farme de la main gauche. Il était temps que ce secours lui arrivât. Un des Indiens lui avait saisi le bras droit et cherchait à lui arracher son couteau. Le Français appuya le canon du revolver sur le front du sauvage et lâcha la détente. On entendit un cri. L'Indien flt un mouvement convulsif et s'afTaissa à la place même où il était. La balle loi avait brisé le crâne. Les autres reculèrent et disparurent dans la caverne.
Au lieu de rejoindre ses amis, Vandeilles s'élança à la poursuite des sauvages. Ne le voyant pas sortir, les mineurs s'engagèrent résolument dans l'étroit passage. Guidés par le son de la voix de Vandeilles, les compagnons de Pablo se dirigèrent vers le fond de la caverne. Malheureusement l'obscurité les forçait à n'avancer qu'avec circonspection. Lorsqu'ils arrivèrent à la seconde grotte, les Indiens avaient disi^aru.
— Où sont-ils donc passés, ces brigands? demanda Benito à Vandeilles, qui revenait lentement en essuyant la lame de son couteau.
— 11 est inutile de les poursuivre désormais, répondit- il; la caverne aboutit de ce côté à d'interminables prairies. Les Indiens se sont' élancés sur leurs chevaux et sont partis ventre à terre.
-* Il Mt leur donner la chasse, s'écria Craddle.
— Us ont emmené tous lenrs cbevanx, et nous ne poa* vons espérer de les rattraper sans autre secours que celui de nos jambes. D'ailleurs, le revers de la montagne au milieu duquel déboucfae la grotte est à pic comme une falaise, et lisse comme un miroir.
— Ils l'ont bien descendu, eux.
— Oui, mais avec une écbelle de lianes ; or, ils ont eu soin de la briser et d'en tirer à eux les débris. Venez voir plutôt.
Il les conduisit au bord de la grotte et leur montra les débris de l'échelle de lianes qui gisaient dispersés à terre à cinquante pieds au moins au-dessous de l'ouverture de la caverne.
Quant aux Indiens, ils étaient déjà bors de la portée des rifles.
Tout en causant avec Yandeilles, Pablo visitait Tinténeur de l'immense caverne, qui traversait presque toute la largeur de la montagne.
— N'allons-nous pas bientôt retourner au camp ? demanda Beuito, qui brûlait d'envie de revoir sa femme et son fils. ;
•* Oui, dit Pablo; seulement, avant de partir, il nous faut dissimuler autant que possible l'entrée de cette caverne.
— A quoi bon?
— Qui sait? Elle peut nous être utile quelque jour.
— Craignez-vous donc quelque nouveau danger? demanda Ribonneau.
— Aux mines, il faut toujours craindre, et prendre ses précautions pour le danger à venir.
Benito, Graddle et Bras d'Acier entassèrent des branchages, des roches et de la terre de manière à cacher les deux ouvertures.
Ce travail, qui dura près de deux heures, fut fait avec tant d'babileté qu'on aurait passé à dix pas de ia caverne sans en soupçonner l'existence. Lorsqu'on eut achevé, on se mit en route pour regagner le bivouac. Plus impatient que les autres, Benito prit les devants.
Rosina, Cypriana et Domingo accoururent au-devant des mineurs. Tandis que Ribonneau, l'orateur habituel de la bande, leur racontait les déiails de l'expédition, Berthe rentra dans sa cabane avec^Vandeliles. Au fond du oœur,
Berlhe se sentait coupabld envers ce dernier, à cause de Tavea qu'elle avait fait à Pablo. Elle chercbait à se justifier à ses propres yeux en redoublant de soins et de prévenances pour son mari. A peine môme avait-elle parlé à Bras d'Acier, excepté pour le remercier au moment où elle avait vu Vandeilles en sûreté. Mais Bras d'Acier avait assez de délicatesse dans le cœur pour comprendre ce sentiment. D'ailleurs, il était encore sous Tinfluence de l'efnivrement que lui avait causé Taveu inespéré de la jeune fenune. Sa pensée souriait encore au rayon de soleil qui avait tout éclairé, tout embelli autour de lui.
Une demi-heure plus tard, tous les mineurs se trouvaient réunis pour le dîner dans la grande cabane. Dès qu'ils eurent apaisé leur robuste appétit, aiguisé par tant de la* tigues, chacun alluma sa pipe.
Excepté Berthe et Loïc, tout le monde fumait; Rosina et Cypriana elles-mêmes roulèrent des cigarettes. On se mit ensuite à causer des incidents de la journée.
Craddle proposa de poursuivre les Indiens fugitifs, mais sa proposition n'eut pas d'écho...
—.Ils vont en amener d'autres, vous pouvez y compter, dit l'Américain, et nous ne nous en tirerons peut-être pas à si bon marché qu'aujourd'hui.
— Je crains plutôt le retour des Apachcs, dont nous avons vu le pied en venant, dit Pablo. Aussi mon avis serait- il que nous songions au retour.
Un cri unanime s'éleva contre lui.
— Quitter un tel placer! cria-t-on de toutes parts, abandonner la fortune au moment de recueillir les fruits d'un si pénible voyage!
— Si vous profitiez du moment où nous sommes réunis et tranquilles pour faire le compte de chacun? dit Yandeilles.
Pablo fit un geste de contrariété. U pressentait l'inconvé* nient de ces évaluations, qui remettaient pour ainsi dire soQs les yeux de chaque mineur l'immense part attribuée à Yandeilles. Mais l'avis du Français fut si vivement appuyé par ses compagnons que Pablo ne put s'y opposer. Craddle, qui tenait les comptes avec madame Yandeilles, énonça les quantités d'or déjà recueillies, qu'on inscrivait chaque soir sur deux petits registres. Du reste, il aurait pu se dispenser de cette énumération ; car chaque mineur savait, à un dollar près, le chiffre exact du total, qui montait à 248 livres d'or,
représentant une valeur d'environ 64,500 dollars ou 322,000 francs. La moitié réservée à Yandeilles, d'après les conditions acceptées au départ par tous les mineurs, se composait donc de 161,000 francs.
Même somme restait à partager entre Ribonneau, Craddie, Bucolick, Benito, Domingo et Kermainguy. De plus, une part devait être réservée pour être divisée entre le fils de José et les héritiers de Mundiaz, le Mexicain tué par Goliatb, si on les retrouvait. Il fallait donc diviser en sept les 161,000 francs restants, ce qui donnait 23,000 francs pour la part de chaque mineur.
En toute autre circonstance, cette somme eût para nn fort beau résultat; mais la grosse part de Yandeilles faisait paraître presque insignifiante celle de ses compagnons. Alléché par ce brillant résultat et poussé par le démon de la cupidité, qui règne aux placeres plus que partout ailleurs, luimême avait en outre rêvé de tels monceaux d'or qu'il était à peine satisfait de son lot. Ce fut peut-être celui de tous qui insista le plus pour qu'on prolongeât le séjour sur le plateau del Desierto.
Inquiet pour la sûreté de celle qu'il aimait, Bras d'Acier se rendit à regret. Peut-être même eût-il persisté dans son intention, si Berthe elle-même n'avait élevé la voix pour le prier de différer ce départ.
Ce n'était certes pas un motif d'intérêt qui poussait la jeune femme à cette demande, que lui avait soufflée son mari. Elle ne songeait qu'à une chose, c'est qu'aux mines elle voyait Pablo chaque jour, et qu'une fois à San-Fran- Cisco il lui faudrait s'en séparer, probablement à jamais. Si cette pensée avait en le temps de se dessiner nettement dans son esprit, peut-être n'y eût-elle pas obéi, mais, lorsque, aux paroles de Yandeilles, cette idée eût surgi dans le cœur de la jeune femme, elle s'empressa de parler alors qu'elle pouvait encore se faire illusion et se figurer qu'elle obéissait au désir de son mari.
Depuis qu'il se savait aimé, depuis que l'étreinte du doute ne fermait plus l'entrée de son cœur à la lumière, Pablo lisait presque à livre ouvert dans l'âme de madame Yandeilles. Devinant l'intention que la jeune femme ne s*avouait pas à elle-même, il en remercia Berthe par un regard qui fit bondir de bonheur et de confusion le cœur de madame Yandeilles.
Malhenrensement le regard du créole et le trouble de Berthe n'échappèrent ni à Rosina ni à Cypriana.
— Ayez-Tous vu comme il obéit à toutes ses volontés? dit tout bas la métisse à Rosina.
Rosina ne répondit rien, mais elle mordit jusqu'au sang ses lèvres crispées.
— Eh bien 1 dit Bras d'Acier^ puisque tout le monde est de cet avis, nous resterons encore quelque temps ici.
En achevant ces paroles, il s'éloigna un peu avec Craddle, auquel il avait à faire quelques recommandations. Une que* relie s'engagea presque aussitôt entre Vandeilles et Benito à propos d'une plaisanterie aigre-douce de Ribonneau, qui annonçait à chacun de ses associés un magnifique cadeau de la part de YandelUes.
— Je sais ce que j'ai à faire, repartit ce dernier, froissé des éclats de rire des autres mineurs, et je n'ai besoin des conseils de personne.
— Cela m'eût étonné, dit Benito d'un ton aigre. J'ai remarqué que Vandeilles n'était généreux que de l'argent des autres.
— Si je ne suis pas généreux de mon or, je le suis au moins dô mon sang, répliqua Vandeilles avec vivacité. Je connais beaucoup de beaux parleurs qui n'élevaient pas si haut la voix cette après-midi lorsqu'il s'agissait d'entrer dans la caverne.
— Chacun son tour, repartit Benito.
— Le vôtre n'arrive pas souvent pour le courage, dit Vandeilles.
— Demoniol s'écria le capataz, répète donc ce que tu viens de dire.
— Parfaitement, répondit Vandeilles, qui répéta sa phrase du ton le plus insultant.
Benito s'élança sur lui en tirant son machete. Vandeilles, qui n'avait pas d'armes en ce moment, saisit le capataz à bras-le-corps et voulut le désarmer. Malheureusement pour le Français, Domingo, qui se trouvait auprès des combattants, étendit la jambe de façon à faire trébucher les deux adversaires. En même temps, et comme s'il cherchait à les retenir, il donna une impulsion qui fit tomber Vandeilles sous Benito. Puis il glissa sournoisement un couteau dans les mains du capataz, qui avait laissé échapper son machete.
Le commencement de cette querelle avait échappé à Bras d'Acier, qui causait avec Bucolick un peu à Técart.
Aux cris que poussèrent Bertbe et Rosina ea voyant tomber Yandeilles et Benito, Pablo s'élança d'un bond vers les deux adversaires. 11 arracha Benito de dessus le Français, et lança le vaquero à l'autre bout de la pièce avec tant de force que Benito faillit se briser la tête contre le mur.
Pendant ce temps, Bucolick retenait Yandeilles, ivre de fureur.
Rosina courut à Benito, mais il se releva en profârant toutes les malédictions que pouvait lui suggérer le riche répertoire de la langue mexicaine.
— Silence I s'écria Pablo.
Tandis que les amis de Yandeilles le contenaient à'grand'peine, Berthe, qui exerçait un certain empire jsur Benito, s'approcha du capataz pour tacher dé le calmer. Malheureusement, dans l'état de jalousie et d'exaspération où était Rosina depuis le matin, la présence de Berthe ne pouvait arriver plus mal à propos.
— Allez-vous-en I lui dit Rosina en la repoussant, allez retrouver votre amant !
— Rosina ! dit Berthe d'une voix douloureusement émne.
— Laissez-moi I Croyez-vous donc que je sois dope de votre hypocrisie?
— Bien répondu, murmura Cypriana à l'oreille de l'Espagnole, qui ne se connaissait plus.
-«- Je vous en conjure, Rosina, reprit madame Yandeilles avec douceur, calmez-vous, écoutez-moi.
— r^on, s'écria la Jalouse Californienne, que Cypriana excitait toujours, non! J'ai assez de vos mensonges. Croyezvous donc que j'ignore tout ce qui se passe entre vous et don Pablo? Ne me poussez pas à bout, ou je raconterai ce que je sais. N'ai-je pas vu ce matin encore Pablo voos baiser les mains?
— Qu'avez-vous vu? dit Yandeilles, qui n'avait enlenda que les derniers mots, et qui s'approcha les yeux étincelants.
— Rosina I murmura Berthe d'une voix suppliante.
— Courage, dit Cypriana, qui vit que sa maîtresse hésitait, montrez-leur que vous n'avez pas peur d'eux.
Excitée par la métisse et par Benito, Rosina répéta ce qu'elle avait dit.
BRÀ8 d'acier. 235
— Est-ce vrai? demanda Vandeilles, qui devint pâle de foreur et de jalousie.
— C'est vrai, répondit Pablo en intervenant, et de sa voix calme et ferme : Madame^ Yandeilles pleurait de vous savoir prisonnier. J*ai juré de vous sauver ou de périr avec vous. Madame Yandeilles m'a tendu sa main, que j'ai baisée; voilà tout.
— Oui, répondit Berthe en baissant les yeux. Rosina se mit à rire avec amertume.
*^ Tl n'y a de pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, dît-elle.
— Que signifient ces paroles? demanda Yandeilles avec humeur.
— Rosina, dit Pablo en interrompant la jeune femme qui allait répondre, vous jouez là un triste r61e. Yous ^dvriez au moins sentir tout ce qu'il y a de noblesse et de générosité dans le silence de madame Yandeilles.
— Qu'elle parle si cela lui plaît, répondit l'Espagnole avec colère. Je ne veux accepter...
— £t moi je vous ordonne de vous taire, s'écria Pablo, mis hors de lui par le danger que courait madame Yandeilles et par les larmes que versait la pauvre jeune femme.
-^Parlez, Rosina, dit Yandeilles, je le veux.
— Allez jusqu'au bout, murmura Cypriana, qui s'épanouis* sait d'aise.
— Rosina I fit Pablo d'un ton menaçant.
-*- Eh bien? repartit fièrement la jeonQ femme, oseriez-
vous donc me frapper, vous? Tenez, voici ma navajà
Frappez donc.
Pablo jeta le couteau à terre avec une rage contenue. S'il se fût agi d'un homme il l'eût tué sur place, mais cfue faire contre une femme?
11 y eut un moment de silence. Une vive anxiété oppres* sait les poitrines. Chacun sentait que l'arrêt de mort d'un homme allait tomber des lèvres de l'Espagnole.
Elle-même hésitait. Peut-être regrettait-elle déjà ses paroles imprudentes, mais Torgueil Tempêchait de reculer.
236 pRAS b'ACiisii.
«- Du courage, dona Rosina, reprit Cyprianaà voix basse,! mais pas assez bas cependant pour que Pablo ne devinât pas! le sens de ses paroles.
— Misérable créature! s'écria-t-il en s' élançant vers elle. Éloigne-toi à Tinstant ou, par mon saint patron, je te fais attacher à un arbre et fouetter de verges. Ya-fen !
Effrayée du regard de Pablo, la métisse s*élolgna en treoiblant. Domingo et Benito voulurent prendre son parti, mais Bras d'Acier leur imposa silence.
— Assez, dit-il avec cette voix et ce regard impérieux qui faisaient plier les plus intrépides. Il est honteux pour des hommes tels que nous de prêter plus longtemps l'oreille aux bavardages d'une femme emportée. Elle oublie qu'abuser de sa faiblesse et de son sexe pour faire le mal est une lâcheté qui ne peut lui attirer que le mépris de tous les cœurs honnêtes.
Ces derniers mots, et l'accent avec lequel Pablo les prononça, tombèrent comme un morceau de glace sur la colère de Rosina. Par une soudaine réaction, elle baissa la tête et fondit en larmes.
Au môme instant, un coup de fusil tiré par Craddle fit tout le monde se retourner.
— A moi! dit TAméricain en se précipitant vers les sapins qui couvraient la pente de la montagne.
Bucolick, Benito et Loïc s'élancèrent sur ses traces. Cinq minutes après, ils revinrent portant le corps d'un individa qu'ils avaient trouvé dans le bois. Cet homme, que la balio de Craddle avait frappé en pleine poitrine, portait un costume dans le genre de ceux des mineurs. Ce devait être un Anglais ou un Américain.
Il respirait encore, mais il ne pouvait parler. Il succomba presque aussitôt sans avoir prononcé une seule parole.
— Vous êtes trop prompt, Craddle, dit Bras d'Acier d'an ton mécontent. Peut-être ce malheureux n'avait-il pas de mauvaises intentions.
— Alors pourquoi se cachait-il? répondit l'Américain. Il
m'atont Faird'tin bush-ranger*. Voyez plutôt son équipement. Des armes de tout genre et pas un seul outil... et puis une figure de brigand.
L'inconnu avait, en effet, une physionomie patibulaire. Bras d'Acier, qui connaissait tous les types des placeres, se rangea de l'avis de Craddle . Il lui répéta néanmoins qu'il avait ea tort de tirer ainsi, au lieu d'appeler ses camarades pour cerner l'espion.
— Ma foi, répondit Craddle, il m'a semblé que son rifle était dirigé sur moi, et j'ai tué pour ne pas être tué moimême.
— Cet homme doit faire partie de quelque bande, dit Pablo. li faudra éclaircir cela le plus tôt possible.
— Demain matin, alors, répondit Craddle. Il fait trop nuit maintenant; d'ailleurs, nous sommes tons sur les dents.
— A demain, soit, dit Bras d'acier; mais il sera nécessaire de veiller cette nuit.
— Je crains que nous ne soyons entourés par quelque troupe de salteadores *\ dit Craddle. Celui-ci m'a tout l'air d'un espion envoyé pour reconnaître notre position.
— Je le crois comme vous, dit Benito.
-^ Peut-être Goliath aura-t-il rencontré quelque camarade de son espèce, fit Yandeilles. •
' Personne ne répondit. Chacun partageait l'opinion du Français, et cette perspective de nouveaux dangers à courir rendait tout le monde sombre et silencieux.
Il fut décidé que deux hommes monteraient la garde à tour âe rôle jusqu'au jour. Pablo déclara qu'il veillerait toute la nuit. L'inquiétude qu'il éprouvait au sujet de Berthe et de l'entretien qu'elle allait avoir avec son mari l'empêchait, en effet, de goûter un instant de repos. Il aurait donné tout au monde pour qu'il lui fût possible de dire quelques mots à madame Yandeilles avant qu'elle se retirât, mais il ne put approcher d'elle.
Lorsque M. et madame Yandeilles rentrèrent dans leur cabane, tous deux étaient sous l'empire d'une vive émotion. Nous n'avons pas besoin d'expliquer les inquiétudes qui dé* chiraient le cœur de la pauvre Bertbe. Elle s'attendait à des questions pressantes de la part de son mari, et ne savait que
* Bush-ranger, voleur de grands cbemins. ** Voleurs.
238 BRAS d'àcikr.
lai répondre. Si sa propre vie à elle eût été seule en jeu, Berthe aurait dit simplement la vérité, au risque de tout ce qui pouvait en arriver. Mais, dans cette circonstance, elle sentait que son aveu rendrait un duel inévitable entre M, Vandeilles et Bras d*Acier. Quel que fût le vainqueur, ce combat devait avoir un résultat terrible pour la pauvre femme. Le devoir ou l'amour ferait couler ses larmes et bri- V serait son cœur.
Quant à Vandeilles, sa vie de débauche, de café et de maison de jeu n'avait pas encore éteint dans son âme tout sentiment d*honneur. Il comprenait que s'il découvrait une intrigfue entre sa femme et Pablo, il ne pouvait plus désormais rien accepter de ce dernier. Or, quelle que soit la vertu d'an homme , il y regarde à deux fois avant de jeter la fortune qu'il a daps les mains. Malgré sa jalousie, Vandeilles avait toujours devant les yeux les cent soixante mille firancs de poudre de d'or qu'il devait à la générosité' de Bras d'Acier, et que de nouvelles recherches allaient peut-être doubler. D'un autre côté, il se demandait avec une certaine inquiétude ce que deviendrait l'expédition s*il la privait d'un chef aussi indispensable que le gambusino. 11 était enfin dans l'état de ces gens qui veulent éclaircir un doute, tout en désirant au fond du cœur s'être trompés dans leurs conjectures. Au lieu de se coucher en rentrant dans sa cabane, Vandeilles prit un flacon d'eau-de-vie et s'en versa un plein verre.
— Un moment^ dît-il à Berthe, qui se jetait tout habillée sur son lit, j'ai à vous parler. Que signifie cette scène entre vous et Rosina?
— Je n'en sais pas plus que vous là-dessus, répondit la pauvre femme, plus morte que vive.
— Il faut convenir que le moment était singulièrement choisi pour vous faire baiser la main pac ce don Juan à peau de citron.
— Il vous a dit lui-môme...
— On dit ce qu'on veut; mais. Dieu merci! je ne suis pas assez stupide pour croire à de pareilles sornettes. Il vous tardait donc bien d'être veuve, que vous étiez déjà en train de vous réjouir avec votre amant? Vous auriez dû au moins vous observer assez pour qu'on ne pût vous voir. Vous qui avez toujours à la bouche les mots de vertu, de devoir, etc., vous n'y songez guère pour votre propre compte.. .
BRJLS d'acier. ^âft
S'anîmant peu à peu par ses propres paroles, il arriva bientôt à un état de colère ei&ayant. Berthe, épouvantée, se sauva dans un coin, mit la tête dans ses deux mains et resta immobile et silencieuse. Cette douleur résignée ne fit qu'exaspérer davantage M. Vaudeilles.
— Voyons, s*écria-t-il, en écartant brutalement les mains de la jeune femme, répondez-moi donc, au lieu de me braver ainsi par votre impassibilité.
— Que puis-je vous répondre, dit-elle en pleurant, puisque vous refusez de me croire?
— Que voulait dire Bosina lorsqu'elle a parlé de circonstances qu'elle pourrait révéler sur Eras d'Acier et sur vous?
— Je l'ignore, répondit Bertbe en baissant les yeux.
— Vous mentez, s*écria^t-ii, vaus mentez... mais je vous forcerai bien de me dire la vérité. Je veux savoir à quoi Rosina faisait allusion.
Bertbe ne répondit pas.
— Bertbe! reprit-il avec colère.
Même silence.
— Berlhe! s'écria Vaudeilles exaspéré, en saisissant la main de la jeune femme toujours immobile... mais répondez donc! reprit-il en grinçant les dents.
Dans sa colère, il serrait les mains de la jeune fenune avec tant de brutalité qu'elle Jaissa échapper un cri de douleur.
— Vous me faites mal, Monsieur, dit-elle d'une voix contenue.
— Et que m'importe? reprit-ii brutalement, répondez à ma question, ou, de par Dieu!...
H n'acheva pas, mais le couteau qu!il venait de prendre à sa ceinture n'expliqua que trop la portée de sa menace.
Bertbe le regarda d'un air de pitié méprisante, et ne répondit pas.
Animé par la jaloufie, ainsi que par l'eau-de-vie qu'il avait bne machinalement, Vaudeilles écumait de rage. Il était hideux à voir. Nul ne sait jusqu'où l'aurait emporté son aveugle fareur, si deux coups frappés à la porte n'eussent détourné son attention. A ce bruit inattendu^ il sauta sur son fusil et s'élança vers la porte^ qui s'ouvrit au même instant et livra passage à Rosina.
— Rosina ! s'écria-t-il, tout stupéfait d'une visite si inattendue.
•— Moi-même, senor, dit TËspagnole^ dont les yeux ronges et gonflés révélaieint bien des larmes récentes.
— VoQS, à pareille heure... si tardl...
— Il n'est jamais trop tard pour réparer une faute, dit la jeune femme d'une voix émue.
Puis, ne pouvant se contenir plus longtemps, elle cournt se jeter aux genoux de madame Yandeilles.
— Pardon, Berthe, lui dit-elle en sanglotant, pardon de tout le chagrin que je vous ai causé... Que j'ai été méchante et injuste envers vous 1 Oh ! je ne me le pardonnerai jamais. . . J'étais folle... je ne savais plus ce que je disais... Pardonnez-moi.
— De grand cœur, ma pauvre enfant, dit Berthe en attirant la jeune femme dans ses bras.
Toutes deux s'embrassèrent en pleurant.
. -— Que vous êtes bonne I reprit Rosina avec exaltation... et moi... Tenez, j'ai honte de ma conduite. Tant que j'ai été là devant tout le monde, l'orgueil m'a soutenue; j'ai persisté dans mes injures; mais, dès que j'ai été rentrée et que j'ai repris mon sang -froid, dès que j'ai songé à ce que je venais de faire, je me suis trouvée si méprisable que je me serais frappé la tête contre les murs, si Benito ne m'en avait empêchée. Il m'a été impossible de m'endormir. Je souffrais tant que je n'aurais pu y résister davantage. Je me suis levée et je suis partie bien doucement pour ne pas réveiller Benito, qui m'aurait retenue. Ainsi, c'est bien vrai, vous me pardonnez, Berthe?
Madame Yandeilles, vivement émue, ne répondit à l'Espagnole qu'en la baisant au front.
—Tout cela est fort l;>ien, dit Yandeilles avec humeur,' mais permettez-moi de vous parler à mon tour, dona Rosina. Qae s'est-11 donc passé entre madame Yandeilles et Brasd'Aciei?
— Rien, Monsieur, rien je vous assure.
— Aujourd'hui peut-être; mais vous \)arliez d'autres incidents, d'un mystère que vous seule connaissez. < Jeraconterai tout ce que je sais! » disiez-vous. Que signifient ces paroles?
— Le sais-je moi-même? répondit l'Espagnole ; j'étais folle de douleur et je disais tout ce qui me passait par la tête.
— Cependant...
— Tenez, monsieur Yandeilles, de grâce, île parlons plas de cette terrible scène ; ce serait me prouver que vous m'en gardez encore rancune.
— M^is...
^ Vous sayez bien que nous autres femmes nous sommes très-impressionnables. Il faut me pardonner mes folies. Vous vous mettez bien en colère, vous aussi.
Il aurait fallu avoir le cœur bien dur pour résister aux prières, à la douce voix et au regard caressant de la belle Espagnole. Aussi Yandeilles finit-il par se laisser fléchir.
Tandis que la jeune femme s'oubliait auprès de madame Yandeilles, une voix irritée répéta plusieurs fois le nom de Rosina dans Tenceinte du bivouac.
— Mon Dieu! c'est Benito, s'écria Rosina, qui devint toute pâle, n doit être furieux.
— Je vais vous reconduire, dit Vandeilles, qui, comme bien des maris, réservait toute sa galanterie pour te» femmes des autres.
— Obi non, Monsieur, ce serait l'exaspérer encore; laissez-moi sortir seule.
— Je sortirai avec vous, moi, dit Berthe...
— Appelez-le plutôt^ fit Yandeilles, qui se mit à héler le capataz de toute la force de ses poumons.
Benito arriva en courant.
— Rosina est ici, lui dit madame Yandeilles.
— Ici... et pourquoi?
Berthe le lui raconta de la manière la plus favorable pour Rosma qui se montra aussitôt.
Benito avait l'air furieux.
Berthe voulut l'apaiser, mais il ne l'écouta pas.
— Adieu, dit Rosina eu embrassant encore madame Vandeilles.
— Votre mari m'a Tair bien en colère, murmura Berthe à roreille de Rosina; j'ai peur pour vous.
L'Espagnole haussa doucement les épaules.
— Ne crajgnez rien, di^elle.
— S*il allait vous frapper, vous tuer peut-être.. .
— Il n'y aurait qu'une méchante petite créature de moins sur la terre, répondit-elle avec un triste sourire... je serais bien vite oubliée.
En achevant ces paroles, elle pressa une dernière fois la main de Berthe et s'éloigna avec Benito.
— Qu'ôtes-vous allée faire chez ce Vandeilles? lui demanda le capataz.
Elle le lui raconta simplement.
242 BRA8 U^ÀCIER.
Le capataz s'était promis monts et merveQles de cette qaerelie entre les deux Français. Quel que fût celui qui succombât, il espérait le partage de Ténorme part réservée à Vandeilles. La démarche de Roslna, qui détruisait tous ses plans, le mit dans une colère facile à comprendre. Il s'ensuivit une scène comme il n'y en avait que trop souvent entre les deux époux. Rosina, cependant, ne répondit rien. Plonfirée dans une profonde préoccupation qui avait pour objet Pablo et madame Vandeilles, elle entendait à peine les reproches et les malédictions du Mexicain furieux. A peine fit-elle un mouvement, en le voyant la menacer de son machete. Un sourire méprisant crispa les lèvres de la jeune femme, dont les yeux étincelants soutinrent aveé audace le regard sinistre du capataz.
Ce dernier, vaincu par cette indifférence et par ce mépris de la vie, lança son arme sur le sol et sortit de la cabane en blasphémant tous les saints du calendrier.
Comme il n'avait plus qu'une demi-heure poui* attendre le moment de son quart, il vint trouver Bucolick, qu'il devait remplacer. Il trouva Bras d'Acier assis à côté de l'Irlandais.
C'était une rude tâche que celle de j^àhlb. Comtnander aux hommes estdifiElcile en toutes circonstances, et surtout quand il s'agit d'individus comme ceux dont Bras d'Acier avait la direction. Grâce à son énergie, à sa force, à son adresse, à son caractère, à son sang-froid et à sa bravoure, il en imposait à ces hommes possédés des passions lés plus fougueuses. Les circonstances particulières dans lesquelles le plaçait sa préférence pour les Vandeilles lui faisaient cependant perdre beaucoup de son prestige et de son autorité . La hauteur, la violence, et surtout la paresse de Vandeilles lui nuisaient énormément. Il fallait toute Tautorjté du gamhusino, tout le besoin qu'on avait de son expérience, poat qifatiè révolte n'eût pas lieu parmi les mineurs.
. Pablo ne se faisait aucune illusion et se rendait parfaitement compte des difficultés qu'il avait à surmonter, et qai croissaient de jour en jour, mais il ne pouvait rien changer à l'état des choses. Ce soir-là, du reste, il y avait dahsle lUBur du créole trop d'ivresse et de bonhétlr {JôUr que ses
".nséés ne se ressentissent pas quelque pëtl de l'éiki de son
eur. Les yeux à demi fermés, il voyait encore ^ehhe lui
enant.les mains et le regardant avec ses grands ^eux rem-
plis d'amour. 11 Fentendait munnurer : « Je vous aime, Pablo. » Chacnn de ces mots si doux vibrait encore à son oreille comme les sons d'une divine mélodie. £n ce moment, tout avait disparu devant lui ; < Elle m'aime, > telle était sa seule pensée. S'il songeait par instants aux dangers qui menaçaient encore ses compagnons, ce n'était que pour ma* dame Yandeilles. Mais La pensée de cet amour qui planait sur lui inspirait à Pablo une telle force, une telle confiance en loi-môme, qu'il se sentait capable de lutter contre les plus terribles dangers pour sauver celle qu'il aimait.
Ces pensées le tinrent éveillé toute la nuit, qui se passa du reste sans aucun accident. 11 en fut de môme des trois journées suivantes, pendant lesquelles on reprit les travaux, forcément suspendus le jour précédent.
La présence de l'inconnu tué par Craddle préoccupait Bras d'Acier. Il était évident pour lui que cet homme devait faire partie d'une bande de mineurs, ou plutôt encore de bttsh" rangers. Aussi, Pablo n'avait-il rien négligé pour vérifier ses doutes à cet égard. Il avait d'abord essayé de prendre le contre-pied de cet homme pour remonter jusqu'à son point de départ. Halbeureusement^ la pluie qui était tombée à torrents dorant la nuit avait enlevé toutes les traces. Le ^;ambusino ne pouvait donc se oosfier qu'au basaid pour diriger ses rechercÂies.
En assez peu de temps, les mineurs recueillirent près de vingt-huit livres d'or. C'était un résultat magnifique, car le produit de la jourpée du travailleur des placeres ordinaires ne s'élève guère, en moyenne, qu'à deux pu Jrois onces tout au plus.
Pablo, qui voyait les choses de loin, commençait déjà à songer au départ. 11 s'occupait de chercher quelque cavallada fnestena (troupe de chevaux sauvages). Dans ce but, il faisait de longues excursions dans la vallée, accompagné de Benito et de Domingo, qui connaissaient tous deux parfaitement ce genre de chasse.