QUATRIÈME PARTIE
Neuf jours s'étaient écoulés depuis que l'espion inconnu avait été tué par Craddle. Le samedi soir, après une laborieuse journée, les mineurs, assemblés dans la grande cabane, achevaient leur repas. Le dimanche étant pour eux un joui; de repos, ils prolongeaient la veillée un peu plus que d'habitude.
Durant les quatre derniers jours, on avait fait jouer la mine, dont l'emploi avait donné de magnifiques résultats. La veille, cependant, on s'était vu obligé de renoncer à ce moyen si expéditif par suite d'un singulier phénomène. Quoiqu'on n'eût fait jouer la mine que sur la surface seule du plateau, l'action de la poudre avait produit une perturbation extraordinaire sur les flancs de la montagne à l'endroit où les deux branches de la sierra Zatecas se réunissaient pour former le coude à l'abri duquel on avait construit les cabanes. Sans qu'on pût s'expliquer la cause de ce phénomène, des crevasses s'étaient produites entre les rochers; des pièces énormes de quartz, sortant de la masse terrense qui les unissait, restaient suspendues au-dessus du plateau* Comme il y avait un certain espace vide entre les cabanes et le sommet de l'angle formé par les deux montagnes, la chute de ces portions chancelantes de terre et de rochers ne menaçait pas d'une manière imminente la sûreté des mineurs.
Pablo, qui était parvenu à grimper, au péril 4e sa vie^ jusqa'4 Tendroit où s'était opéré la plus forte convulsion, avait remarqué néanmoins le peu de consistance qu'offrait ce terrain^ eu apparence si solide. Sous la voûte de terre, durcie par le soleil et par l'action du temps, qui lui formait une sorte d'enveloppe, existaient de nombreuses crevasses.En beaucoup d'endroits même, la roche, composée d'éléments hétérogènes et mal agrégés, se brisait sous la main comme une motte de terre desséchée. Cette nature de terrain expliquait la formation de l'immense caverne qui avait servi de ' retraite aux Indiens Uorses's Tbieves dans Tautre branche de la sierra.
En revenant de cette exploration, dont le résultat semblait rinquiéter beaucoup, Pablo trouva les mineurs occupés à peser les quantités d'or recueillies pendant la semaine. Ce produit était magnifique et montait à près de 62 livres d'or, valant environ 16,000 dollars ou 80,000 francs. Cette somme, jointe à celles recueillies précédemment, portait la part de Vandeilles à 200,000 francs environ et celle des autres mineurs à 28,000 francs.
Lorsqu'on eut pesé les pépites et les nuggets, le tout fut mis dans des sacs en peau de daim que Pablo, Vandeilles et Ribonneau scellèrent avec de la cire et qu'on enfouit ensuite sous le sol de la grande tente.
— Maintenant, mes amis, dit Bras d'Acier lorsqu'on eut terminé cette dernière opération, maintenant il faut faire tous nos préparatifs pour partir la semaine prochaine.
— A la fin de la semaine? s'écria Craddle.
— Au commencement, répondit Pablo d'une voix ferme. Le plateau est épuisé, et nous ne pouvons y travailler désormais avec succès que par l'emploi de la mine, que la nature de la montagne rendra bientôt fort dangereux. D'ailleurs, je crains toujours que les explosions n'attirent de ce côté quelques-unes de ces troupes de maraudeurs, blancs ou Indiens, qui errent dans ces contrées. Dès demain nous commencerons nos préparatifs, et lundi nous nous mettrons eu route.
Excepté Domingo, Bucolick et Loïc, chacun se récria de nouveau.
— Vous êtes insatiables, dit Bras d'Acier avec un sentiment de tristesse et de dégoût qu'il ue put dissimulçr çulièrement.
— 5,600 dollars après tant dd fatigues et de dangers^ c'est bien peu, dit Craddle.
— Cela vaut toujours mieux que la mort entre les mains des bush-ràngers ou des Apaches, répliqua Pablo. p'ailleurs, songez-y bien, ce voyage n'est que le premier. Vous savez que j'ai promis une seconde expédition à ceux d'entre vous qui feraient partie de celle-ci, entreprise principalement dans l'intérêt de M- Yandeilles. Le placer del Desierto n'est pas le seul que je connaisse. Comme, pour l'autre expédition, vous diviserez le produit en portions égales, votre part, jointe aux 28,000 francs que vous avez déjà, vous donnera une certaine somme. Quant à Id. Yandeilles, il me semble qu'avec 200,000 francs il peut vivre partout.
— Un capital de 200,000 francs ne rapporte guère, en France, que 7 à 8,000 francs de revenu, fit observer Yandeilles ; c'est peu pour vivre à P^ris.
— Nous irons vivre en province, dit Berlhe, révoltée de cette égoïste cupidité.
— Merci, répliqua vivement Yandeilles. Palme autant alors recommencer pendant quelque temps l'existence des placeres, dussé-je courir quelques risques de plus.
— Si vous étiez seul, je comprendrais cela. Monsieur, répondit Loïc. Cette vie aventureuse de la Californie peut avoir quelques attraits pour un hoÂme, mais elle est trop pénible pour une femme; madame Yandeilles y succomberait tôt ou tard.
— Écoutez-moi, tous, dit Pablo après un instant de silence. Pesez bien cbacune de mes paroles, et réfléchissez avant de me répondre.
Il y eut un profond silence.
Tous les yeux étaient fixés sur Pablo; toutes les oreilles se tendaient de son côté.
— La passion de l'or, reprit Bras d'Acier, est une de celles *que la possession ne fait qu'accroître. Plus vous aurez de pépites, plus vous en demanderez. Fixez d'avance le chiffre auquel vous consentez à borner votre ambition... Je parle, bien entendu, d'un chiffre raisonnable, et non d'une fortune fabuleuse.
Un instant de silence suivit encore cette question. Chacun faisait ses calculs et se consultait. Puis, tout le inonde se mit à parler à la fois.
L'un voulait 20,000 dollars, l'autre 100,000, un troisième
50,000^ Benito et Domiogo demandaient de For plein leur cbapeau.
— Eh bien, dit enfin Pablo, avez-vous fixé un chiffre? Tant s'en fallait. Ils avaient beaucoup discuté e]t fort peu
décidé. A la fin, cependant, ils réussirent à se mettre d'accord, grâce à Graddle, qui avait proposé de voter sur la question soumise par Bras d'Acier et d1ndi(^uer à celui-ci le chiffre fixé par la majorité.
Après un débat fort orageux, le scrutin, pour lequel le chapeau de Loïc servait d'urne, donna le chiffre de 80,000
dollars (150,000 fr.).
— Ce chiffre est bien arrêté? dit Bras d'Acier. Vous me promettez de n*y rien changer? et vous me \u.x^ aussi de partir dès que nous aurons réalisé cette somme?
— Nous le jurons, répondit le chœur.
— C'est bien, reprit le gambusino. Vous pouvez alors commencer les préparatifs de départ dès ce soir.
— Comment? s'écrièrent-ils, stupéfaits d'une conclusion si inattendue,
— Lundi, quelques heures avant le lever du soleil, je vous aurai mis à même de recueillir plus de cent-vingt livres de nuggets!
U y eut un hourra de joie, car les paroles dp Pablo n'excitaient jamais le moindre doute. Puis les questions commencèrent à pleuvoir sur le gambusino, mais il refusa d'y répondre.
— Lundi vous saurez tout, leur dit-il. D'ici U, occupezvous de vos préparatifs.
Chacun se mit à l'œuvre avec une joyeuse activité. On prépara de grands sacs en peau de buffle pour loger les petites poches de poudre d'or. D'autres sacs furent cousus à l'avance pour les nuggets que Pablo venait de promettre. Benito, Domingo et Vandeilles travaillèrent à raccommoder l'équipement des huit chevaux que possédaient encore les mineurs, et qui paissaient dans les vastes prairies situées au pied du plateau. Craddle et Bucolick s'occupèrent des tentes et des gros objets «qu'on jugea nécessaire d'emporter. Comme il était important de s'encombrer le moins possible de bagage, il fut convenu qu'on abandonnerai^ sur le plateau les craddles et une partie des outils les plus lourds.
Secondées par Loïc et par Ribonneau, les trois femmes se hâtèrent d'emballer les objets de petite dimension, et de
réparer les vêtements dgnt les mineurs avaient besoin pour le voyage.
Quant à Pablo, il allait de l'un à Tautre^ dirigeant et surveillant tout, et portant à chacun les conseils que loi suggérait son expérience de la vie des placeres et des forêts.
Malgré l'excitation générale, la fatigue prit bientôt le dessus. Vers dix heures, c'est-à-dire au moment où commencent nos soirées à Paris, mais où les travailleurs des placeres dorment depuis longtemps, Pablo donna le signal de la •retraite. Lui seul ne partageait pas la joie générale. Il semblait oppressé par un sombre pressentiment.
— Redoutez-vous quelque danger? lui demanda Graddie, en lui disant adieu.
— Pas plus que les autres nuits; mais j'ai vu tant de preuves de la vanité des espérances humaines, que c'est toujours au moment où le succès semble le plus proche que je crains quelque catastrophe imprévue. Enfin, je ne sais pourquoi, mais, ce soir, je ne suis pas tranquille. Je voudrais que nous eussions quitté ce plateau, et pourtant Dieu sait si jamais...
Si jamais je retrouverai le bonheur que j*ai goûté ici, allait-il dire, mais il n'acheva pas.
— Qui fait le guet pendant les premières heures? demanda-t-il brusquement.
— Moi, répondit Ribonneau.
— Puis Bucolick, n'est-ce pas ?
— Oui, don Pablo.
Un quart d'heure après, tout le monde dormait dans les cabanes, excepté Bras d'Acier et Ribonneau. Le premier, qui couchait toujours tout habillé sur une peau de bisou, ne pouvait s'endormir. Quant à Ribonneau, il se promenait de long en large devant la cabane pour combattre le sommeil qui commençait à le gagner en dépit de tous ses efforts. En vain se froltait-il les yeux, en vain précipitait-il le pas et se livrait-il aux mouvements les plus désordonnés, ses yeux se fermaient peu à peu.' Bientôt il fut plongé dans une sorte de somnambulisme, qu'on observe fréquemment chez les officiers de marine qui font le quart de nuit sur la dunette de leur bâtiment. Il marchait les yeux complètement fermés, et son intelligence s'affaissait tout à fait sous le poids da sommeil, qui semblait n'avoir épargné que les jambes delà sentinelle inattentive.
A cent cinquante pas de lui, cependant, quelques objets, dont robscurité profonde de la nuit empêchait de distinguer la forme, s'approchaient insensiblement. De temps en temps, ces objets mystérieux s'arrêtaient et restaient complètement immobiles. Puis, dès que le pas de Ribonneau leur semblait plas éloigné, ils continuaient leur marche lente et prudente. Bientôt, ils restèrent immobiles, excepté celui qui marchait entête. Ce dernier, couché sur le ventre, s*avânçail, au moyen des mains et des genoux, avec atitant de patience que d'habileté.
Arrivé tout près de la piste que suivait Ribonneau dans sa promenade machinale, l'homme en question s'aplatit littéralement derrière un rocher qui pouvait avoir un pied de haut tout an plus.
Au moment où Ribonneau, revenant à son point de départ, passait à côté de Thonmie embusqué, celui-ci bondit comme un tigre sur le malheureux Provençal. De la main gauche, il le saisit à la gorge, tandis que de la droite, il lui enfonçait son couteau dans la poitrine. Frappé au cœur, Ribonneau tomba en poussant un cri étouffé. Le meurtrier lui donna encore plusieurs coups de couteau jusqu'à ce qu'il fût bien sûr de sa mort. Puis il se replia vers les siens.
Heureusement pour les mineurs, le bruit de la chute du pauvre Ribonneau était parvenu jusqu'aux oreilles de Rras à' Acier. Le gambusino sauta sur son fusil et sortit avec précaution de la cabane. Après avoir inutilement cherché à percer du regard l'obscurité de la nuit, il se dirigea du côté ou il pensait trouver Ribonneau. Surpris de ne pas entendre le retentissement des pas du Marseillais, Pablo pressentit quelque malheur. Il se baissa prudemment, et n'avança qu'en rampant lui-môme avec une précaution infinie. Rientôt ses mains rencontrèrent un corps humain. Il les retira \ pleines de sang. Alors il s'arrêta, colla son oreille sur le sol et retint son haleine. Un frôlement, imperceptible pom: tout aatre qu*un Indien ou qu'^n homme habitué à la vie des bois comme l'était Pablo, parvint aux oreilles du gambusino. Il revint vers les cabanes, toujours en rampant, et réveilla les mineurs. Puis, tandis que Domingo allait avertir Benilo, Rosina et Cypriana, et que Çraddle en faisait autant pour M. Vandeilles, Pablo donna précipitamment quelques ordres.
— Ce sont des blancs, dit-il à voix basse. J'ai vu briller
des canons de fusil. Ils marchem vers les cabanes. Qae les femmes se retirent dans Tangle formé par les deiu^ montagnes. Coachez-yous (}errière le banc de rocher qui se trouve en cet endroit. Pas i^n mot, ps un mouvement avant mon signal. Loïc et vous, Bucolick, allez avec les femmes. Que les autres me suivent avec précaution; ni soupers, ni chapeau... les fusils dans la main droite et rasant la terre... Ne tirez que lorsque je dirai : feu.
Chacun obéit sans répliquer.
Une minute après, les mineurs faisaient halte tout près de l'endroit où gisait le corps du malheureux Ribonneau. Outre Tobscurilé de la nuit, ils étaient encore protégés par Fombre des cabanes. Sans prononcer une seule parole, Pabio appuya sa main sur l'épaule de Vandeilles, qui marchait, ou plutôt rampait après lui; puis il lui montra du doigt une petite lueur, à peine visible, à trente pas d'eux tout au plus.
Cette lueur devait provenir d'un canon de fasil ou d'un sabre dégainé. Vandeilles fit à l'égard de son Toisin de droite le même geste, qui fut transmis jusqu'au mineur q^ fermait la marche de ce côté.
Un instant après, Pablo appuya ses lèvres presque contre l'oreille de Vandeilles, et lui dit :
— Vous, Loïc et Domingo, vous allez tirer à mon premier signal. ]3ucolik, Craddle et moi nous tirerons apr^s sur la lumière des coups de feu de nos ennemis. Vous autres, visez au point brillant que je vous ai montré. Un genou en terre dès que vous aurez tiré.
Vandeilles transmit l'ordre de Pablo avec lamôm^ précaution qu'avait employée ce dernier. Une minute» qui sembla un siècle, s'écoula encore. Le point brillant qui s'arrêtait de temps en temps et près duquel paraissait quelquefois d'autres lueurs plus faible^, n'était plus qu'à vingt pas tout au plus des mineurs.
— Feu! cria Pablo d'une voix tonnante.
Trois coups de feu partirent à la fois du côté des mineurs. Dix-huit détonations y répondirent presque aussitôt dans le camp de leurs ennemis. Mais, au moment même, Pablo, Bucolick et Craddle tirèrent sur les adversaires que le feu des amorces leur avait permis d'apercevoir une seconde.
Pendant ce temps, les trois autres mineurs saisissaient des fusils chargés que leur apportaient Benito et Cypriana.
BRAS d'acier. 2Bi
Celle-ci tendit aassi trois antres rîlles aux mineurs qai avaient tiré les derniers.
Des pas rapides résonnèrent sût le tocher, él des formes humaines, qae robscurité empêchait de compter, surgirent à quelques pas des mineurs.
— Fen, cria de nouveau Bras d'Acier.
Cinq coups partirent à la fois. On entendit des cris de douleur et de rage. Quelques-uns des assaillants tombèrent à terre; les autres firent halte. Deux seulement s'élancèrent en ayant. Pablo, qui n'avait pas tiré, arrêta le premier d'tine balle en pleine poitrine. Vandeilles se jeta à plât-ventre sur le chemin du second, qui le heurta dans l'obst;urité et tomba en laissant échapper sa carabine. Avant qu'il eût en le temps de faire un mouvement, Pablo le clotia à terré d'un coup de machete.
Déconcertés par cet accueil, les assaillants bàttltetit précipitamment en retraite. Quant aux mineurs, ils s'étaient hâtés de recharger.
— Je crois que nous voilà tranquilles pour cette fitiit, dit Craddle. Les coquins ne savent plus où ils en sont.
— Oui, dit Vandeilles, mais detaiaiti...
. — A la grâce de Dieu ! répondit Craddle. ,
— Que faire maintenant? demanda Yandeilleâ à tfdis d'Ader^ qui restait immobile.
— Il nous faudrait quelques prisonniers, dit Pnhlb. Domingo?...
— Seîïor, fit le vàqueri).
— Suis-moi. Ton couteau d'une main, tôti îaiô de l'autre, n faut lacer quelques-uns de leurs blessés et les amener ici.
Une ou deux minutes s'écoulèrent. Puis oh eiiteildit un cri étouffé et le bruit d'une lutte. Bientôt Pablo et Domingo reparurent, traînant après eux deux prisonniei^. Celui de Domingo, évanoui et couvert de sang, n'avait pas dû lui donner beaucoup de peine à prendre. Cellii de Pablo, serré à la gorge par le poignet de fer du ^inbusino, était à moitié étranglé. L'an était un Anglais; Tautrè tin Me^icaiù espagnol.
— Don Pablo, dit tout bas Bucolick, l'homme 4aè vous avez traversé d'un coup de machete f ëét)irë eiic6ï*e.
— Bien, ne le tuez pas... Domingo, Cr^dtè et Bucolick, restez là et prévenez-moi au moindre bruit. Loïc, va me chercher, dans la grande cabane, les htllt livres d'or qui restaient après avoir formé les sacs de dix livres.
252 BRAS i>'âcier.
En achevant ces parole^, Pablo desserra Tétan vivant de ses doigts et rendit la respiration à son prisonnier. Celui de Domingo, qae Vandeilles avait solidement garrotté^i^ommençait aussi à reprendre connaissance.
— Au premier cri, tu es mort, dit Bras d'Acier à l'homme qu'il tenait, en lui appuyant sa navajà sur la poitrine.
De son côté, Vandeilles faisait a peu près la même menace à son prisonnier.
— Écoute, reprit Pablo en traînant son homme plus loin, pour que le Mexicain de Vandeilles ne pût entendre la réponse de son compagnon d'infortune; tu vois ce sac : il contient huit livres de pépites. Si tu me réponds la vérité, il sera pour toi. Si tu mens, je t'enfonce à Tinstant mon couteau dans le cœur. C'est moi qu'on appelle Bras d'Acier, ajouta-t-il, certain de Teffet que produirait ce nom sur l'aventurier. Diras-tu la vérité?
— Oui, répondit le blessé, qui parlait avec peine.
— Songe que vous êtes deux prisonniers. Si ta mens, je le saurai tout de suite. Combien êtes-vous?
— Vingt trois.
— Je n'ai entendu que quinze ou seize coups de fusil.
— Six d'entre nous n'arrivent que demain.
— Pourquoi?
— On les a envoyés reconnaître les traces qui pénétraient à droite dans la montagne.
•^ Il y a neuf jours, nous avons tué un homme qui rôdait autour de notre camp; appartenait-il à votre troupe?
— Un gros brun?
— Avec une barbe très-épaisse, des yeux bleus, une cicatrice à la tempe droite et un morceau de la lèvre emporté?
— C'est John Poker, du Massachusetts. On l'avait envoyé en éclaireur.
— Qu'avez-vous pensé de sa disparition?
— Qu'il avait été dévoré par quelque grizly, ou bien découvert et fusillé par vous.
— Qui vous a conduits ici?
— Goliath l'Américain.
— Vous veniez pour nous piller et pour nous assassiner? reprit Pablo... Voyons, répondez?
— Oui, sefior, murmura bien bas le pauvre diable.
— Comment est composée votre bande?
•BBA8 d'acier. 283
— Il y a des individus de tontes les nations : Anglais, Américains, Français.
— Combien de Français ?
— Un, seiior.
— Et puis ?
— Neuf salteadores (voleurs de grands chemins) de la bande de Manuelito.
— Quel est te chef actuel de votre bande?
— Manuelito ; mais Goliath a déjà plus d'autorité que lui... Itfaintenant surtout, on l'écoutera bien mieux encore. Go liath ne voulait pas qu'on vous attaquât cette nuit. Il disait qu'il ne fallait pas espérer de vous surprendre. C'est Manuelito qui atout décidé.
— Qu'aurait voulu faire Goliath?
— Il voulait d'abord qu'on attendît le retour des six hommes absents. Il disait de se cacher jusque-là dans le bois, et d'épier le moment où vous iriez à la chasse pour tomber sur les antres mineurs.
— Croyez- vous qu'on nous attaque de nouveau cette nuit? -- Je ne crois pas?
— Combien de vos compagnons pensez-vous que nos balles aient mis hors de combat?
— Cinq ou six, au moins.
— Vous m'avez bien dit la vérité? Avant que j'aille interroger votre compagnon, songez encore à ralternative que je vous ai annoncée.
— J'ai dit la vérité, seiior.
— Nous allons voir. Craddie, veillez sur cet homme. S'il reste tranquille, qu'on ne le maltraite pas ; s'il bouge, tuez-le à l'insUnt.
Bras d'Acier s'avança vers le prisonnier de Domingo, qui airait repris connaissance, mais dont la vie s'échappait par une affreuse blessure. On ne put tirer que quelques mots de ce malbem-eux, qui expira quelques instants après. U en dit assez, cependant, pour prouver la véracité de l'Anglais, Dick Bnrnell.
Malheureusement pour ce dernier, se laissant prendre à la ruse de Craddle, qui feignit de s'endormir, il fit ^^® ,^^ lative pour s'enfuir, tout lié et tout garrotté qu'i^ ^^***^
Avant qu'il se fût éloigné de trois pas , le bowie-knife de Craddle lai fendait la tète.
— Un ennemi de moins et une demi-livre d'or de plus,
S54 BRAS d'acier;
marmara l'Américain en essayant son anne sanglante siiz l'habit de son adversaire.
Pais il s'en alla tranqaillement rendre compte de cette exécution à Bras d'Acier. Celui-ci resta cinq on six minâtes plongé dans une profonde préoccupation. Ghacnn attendait qu'il parlât, avec une anxiété facile à comprendre. On sentait, en effet, que de lui seul dépendait le salut de tous.
— Mes amis, dit^il enfin, nous n'avons qn^un seul parti à prendre. Demain nous serons attaqués par qoinie on seize hommes bien armés, et pour la pli^)art bons Urears. Nous ne pouvons espérer de leur résister, maintenant que noas ne sommes plus que sept combattants; puis ce serait exposer les pauvres femmes que nous accompagnons. U faut profiter de la nuit pour quitter le plateau.
•— OJi irons-nous? demanda Benilo.
— Dans la caverne qui servait de refuge aux Indiens. Il nous sera facile de nous y défendre. Puis, nons pourrons fuir par la vallée qui s'étend de l*aQtre côté de la montagne, aussitôt que nous nous serons procuré des chevaux.
— On nous verra partir, dit Craddle.
— - Non ; la nuit est sombre et les cabanes masqueront nos préparatifs.
— On s'apercevra bien vite qu1l n'y a plus personne dans , notre camp.
-^ Un de nous y restera, répondit Pablo. Qui veut se d^ vouer pour le salut de ses compagnons? i
— Moi, dit Bucolick en se grattant l'oreille avec fureur, ce qu'il ne manquait jamais de faire chaque lois qu'il lui fallut prendre une prompte décisjon.
— - Moi aussi, fit Loïc, tout hontenx de se mettre ^insi en avant.
— Moi aussi, ajouta Yandeilles» mais avee une visible bésitation.
Ce n'était pas qu*U e^t peor. Sa témériié dans la grotte le jastîfiait assez ie pe reproebe; mais ii lui en eoûtait de renoncer à la yie m mofiaest où il aliait jouir des trésors qu'il rôvait depuis si loagteaips.
— Vandeilles s'est dévoué l'autre jour, dit Pable ; ic'est maiBlenant au tour d*un autre.
— Je suis le plus jeuBd et le plus faible, fit observer le petit BfetPU* Boi^olid^ vous est plus utile que moi. Je dois rester.
— C'esst vrai, dit Bablo,
Bcteoliek el Vandeilles yoolureiil réclamer, mais Bnas d'Acier leur imiM>6a silenœ.
— C'esl décidé, leur dit-U, et nous n'avons pas de temps à perdre en discussions. Vous, Bucolick et Benlto, vous allez déterrer les sacs d'or et les porter jusqu'au bas du plateau. On les attachera sur la selle d'un des chevaux. Allez. Qae les femmes descendent avec vous dans la vallée en emportant les objets les plus indispensables. Prenez autant de vivres et de munitions que vous pourrez en porter. Si vous avez te temps^ vous ferez plusieurs voyages.
— Nous avons encore environ cinq heures de nuit devant nous, dit Craddle.
— Vous, Craddle, avec Domingo, vous sdlez creuser dans le rocher, juste au-dessus de l'endroit où nous sommes, des trous que vous chargiez avec la poudre de inine qui nous reste ; faites le moins de bruit possible.
*— Ce sera difficile, dit Craddle.
— Moins que vous le suppoi^ez. Le rocher est très-friable. Loïc vous rejCNnâra tout à l'heure. J'ai à lui parler.
Les deux mineurs s'éloignèrent. Us allèrent prendre des outils dans la grande cabane et se mirent à l'ouvrage. Bientôt, cependant, Craddle cessa d'entendre le bruit da travail de son compagnon. Au bout de quelques minutes, l'Amérirain quitta sa place pour voir ce qu'était devenu le vaquero. Ce dernier n'était plus à son poste. Comme on le savait paresseux au point de rester oisif môme en face du danger le pins pressant, Craddle pensa qu'il allait revenir et se remit à l'ouvrage. Au bout d'un quart d'heure, cependant, il deseeudit de dessus le rocher dans l'intention de chercher de nouveau le Mexicain. A peine avait-il fait dix pas sur le plateau, qu'il ai^erqni Domingo qui arrivait du côté opposé.
286 BHAB n^Acieft.
— D'où YJens-ta donc? lai demanda^t^il.
— J'avais oublié un de mes outils, dit le yaquero.
Pois il grimpa sur le rocher et se mit à trarailler avec une ardeur extraordinaire chez lui, même dans les circonstances les plus critiques.
— Il y a quelque chose là-dessous, murmura le soupçonneux Américain en hochant la tête.
Il ne se trompait pas. Domingo n'arrait oublié aucun outil. H avait seulement abandonné son travail pour écouter ta conversation de Loïc et de Bras d*Acier. Grâce à l'obscurité, il avait pu se traîner en rampant jusqu'à cinq ou six pas du gambusino et n'avait perdu que les premiers mots de la conversation suivante, dont le drôle avait pressenti l'Intérêt.
— Ainsi vous êtes bien décidé? avait demandé Bras d'Acier au jeui^e Breton.
— Tout à fait.
— Je vous préviens que c'est la mort qui vous attend et que vous n'avez pas une chance sur mille d'y échapper.
— N'importe.
— Alors, écoutez-moi avec attention, car j'ai bien des recommandations à vous faire. Le ruisseau qui coule à vos pieds et qui descend du sommet de l'angle formé par les deux branches de la sierra renferme un énorme dépôt d'or. Cet amas se trouve précisément à l'endroit où Feau tombe sur le plateau et preïid son cours horizontal. Cet or, arraché aux flancs de la montagne et accumulé par les siècles à cet endroit, forme une sorte de bloc. Peut-être cependant sont-ce des nuggets réunis sous la même gangue. Enfin, peu importe 1 il y a là un dépôt de cent cinquante ou deux cents livres d'or ; peut-être plus. Je l'avais découvert, il y a plasieurs jours, et je Tavais gardé pour une circonstance que je prévoyais. Si je Tavais révélé de suite, ce nouveau trésor n'aurait fait qu'accroître encore la soif insatiable de nos compagnons; aussi ai-je eu soin de le couvrir de pierres. Maintenant, même, je ne leur en parle pas. Ils ne pourraieot se décider à l'abandonner, et cela retarderait notre départ. D'une heure de plus ou de moins peut dépendre la vie des trois femmes que nous accompagnons.
— Pauvres femmes 1 murmura Loïc avec une profonde tristesse.
^ Dans une demi-heure, tout sera prêt pour notre départ, reprit Pablo avec le calme inouï qui le caractérisait. Si
Dieu nous permet de voyager sans encombre jusqu'à la grotte, nous y serons avant le lever du soleil. Pour vous, mon ami, voilà ce que vous avez à faire. D'après ce que m'ont dit les prisonniers, je ne c^ois pas que l'ennemi attaque le camp avant le jour. Notre silence môme lui parûtra une rase de plus. Néanmoins, faites du bruit de temps en temps. Je vais vous laisser trois longues mèches et de quoi les allumer. Disposez-les, dès que nous aurons quitté le plateau. A l'instant où nos ennemis se précipiteront sur les cabanes, réfugiez-vous à l'angle de la montagne et tirez quelques coups de ftisil pour les attirer. Je vais faire porter à cet endroit tout ce que nous devons laisser ici, et môme une dizaine de livres de pépites. Les salteadores se précipiteront de ce côté. Mettez alors le feu à la mèche. Tandis que les brigands se disputeront notre dépouille, la mine éclatera et fera tomber sur leurs tètes les rochers qui surplombent cet endroit. Je les ai examinés de près l'autre jour, et la moindre commotion déterminera leur chute. Quant à vous, mon ami, puissiez-vous échappera ce désastre. Je n'ose vous dire que je l'espère, et pourtant j'ai confiance en Dieu, qui récom* pense le courage et le dévouement. Si la Providence penne que vous ne soyez pas atteint, venez nous rejoindre à la grotte des Indiens. Pour nous avertir de votre présence, vous pousserez trois fois le sifflement que je vous ai montré l'antre jour. Un de nous restera toute la journée et tonte la nuit aux aguets à l'entrée de la grotte pour vous attendre. Maintenant, on mot encore au sujet des nuggets du ruisseau. Couvrezles de nouvelles pierres, car \Y est à craindre que la violence de l'explosion ne les fasse surgir au-dessus du sable. Que nous puissions ou non revenir les chercher, il ne faut pas que ces misérables en profitent. M'avez-vous bien compris?
— Parfaitement.
— Et vons êtes toujours décidé?
— Toujours.
Bras d'Acier contempla un instant le petit Breton, dont la voix ferme et assurée révélait la détermination inébranlable. Le gambusino était vivement ému. Il prit la main de Loïc et la serra avec une énergie qui en disait plus que bien des paroles.
Puis il reprit au bout d'un instant :
~ A votre tour, n'avez-vous aucune recommandation à me faire ?
— Envoyez au marquis de Trégastel la part de pépites qui
me sera attribuée, et faites aire des messes poiir to repos de manâme.
Pablo lai serra la maim
^ Derant Dien^ qui noms enteid^ répoiidit te (Stéôle, je
jure de remplir votre denriev vora, dussé^'je faire te voyage
de France dans ce seal but.
A ee moment, Ba^otick vint ebercher Pablo pour qiid-
qaes difi()ositions à prendre^
-— J'y vais, répondît le ^lamibusisOv
PaiSy lorsque Flrlandais fut parti, il se irefoumayers Loïc et lui prU la main :
— Yovâ êtes un brare et noble camfy las dit-il. £mbi»ssons-DO«iâ^ et que Dieu vous protège !
Les deux bomraesse jetèireiildaâS' les* bras> l'un de Fautre* Tous deux, avaient les yeux mouilléS' de larmes^
— Adieu ! don Paèk), reprit enftn Loie, piïissiea-Vous être heureux 1 Dites à madame Yandeitles et à lai senora Rosina de prier Dieu pour me**
— Tout est préc, don Pablo,. dil Benito^ en â*approchaat de Bras d'Aeier.
Bras d'Acier serra encore la. main dei Loïc et courut passer une dernière inspection.
Cbaeun vint pvendns 6ottgé de Loïc Les femmes pieu* raîenl. Le sentiment qui remplissait les cosuns- était troi^ profond, trop poigïiant pour qof on parlât beaueoni». Le» lionimes lui serr^em kmain en silence: les femoBles* l'embrassèrent
en pleurante -— Vous prières pour moi,, dit Loïc à Rosîna,. qu'il retint
sur son cœur un peu plus* longtemps que lés autres,
— Tous les jours de ma vie, répondtt*elleen étouffant ses sanglots.
Ce fut un cruel moment pour chacun des mineiors qae celui où ils s'éloignèrent du noble ieisno homme qnî se dévouait à une mort certaine. Craddle lui-même^ lonil< égoïste qu'il étaitr se sentait les larmes aux yeux.
£n arrivant au bas du plateau^ les trois femmes niontèrent à cheval. Benito aiiiait pris un quatrième/ eheval et partit en avant avec elles.
Pablo, Yandeilles, Bucolick,. Craddle et Domingo fermaient l'arrière-garde et protégeaient la retraite.
Ils arrivèrent sans encombre à la caverne et troUiVërent Benito, qui les attendait à L'entrée.
BBÀS d'acier* 2o9
— - Et Domingo? demanda Cypriana> en eberebaat du regard le Ta<pieFO.
Domingo avait dispara. Son absence panit inquiéter vivement Bras d'Acier.
— Il se sera peut-être égaré, dit Bucolick,
— Non, répondit Pablo; un rastreador tel que lui ne se trompe pas ainsi. D'ailleurs, il était avec nous tout à Theure ; son absence m'inquiète.
^ Craignez-vous qu'il ne lui mi arrivé quelque accident? demanda Yandeilles..
— Je crains plutôt quelque trahison, répondit Pablo. Enfin, nous ne pouvons qu'y faire ; malgré toute notre inquiétude, il faut attendre.
^ Que vont devenir nos chevaux? demanda Craddle.
— Nous allons leur attacher des petits fagots de mimosas à la queue et les lancer dans la vallée, répondit Bras d'Acier après un instant de réflexion. Aiguillonnés par les épines, \\s ne s'arrêteront que lorsqu'ils tomberont de fatigue. Si, par bonheur, la bande de Goliath pouvait s'y tromper et les suivre, cela nous donnerait quelques jours de plus..
Tout en parlant, Benito, secondé par Bras d'acier et par Craddle, préparait les fagots de mimosas. On les attacha solidement à la queue des huit chevaux; puis on tourna la tête des pauvres animaux du côté de la vallée et on leur appliqua quelques coups de fouet, qui les firent partir au galop. Quelques secondes après, ils avaient disparu dans la profonde obscurité de la nuit; mais, pendant une dizaine de minutes, on entendit le retentissement lointain de leur course furieuse.
Les mineurs écoutaient d'un air attristé le bruit de leur fuite. On s'attache à ces nobles animaux, compagnons de nos fatigues et de nos dangers. Chacun regrettait son cheval. Berthe pleurait silencieusement la perte de la pauvre Rita, qu'elle aimait tant; mais il n'y avait pas moyen de faire autrement que ne l'avait conseillé Bras d'Acier. Il était impossible, en effet, d'introduire des chevaux par l'étroite ouverture de la caverne. D'un autre côté., les laisser à l'entrée, c'était livrer aux ennemis le secret de la retraite des mineurs.
— Maintenant, dit Pablo, reposez-vous pendant le reste de ia nuit. Demain, il faut à tout prix que nous trouvions la trace* de quelque awallada mestena^aÂn de nous procurer d'autres chevaux.
260 BBAS d'acier.
— Je sais certain qu'il doit y en avoir dans la vallée qui s*étend de l'autre côté de la montagne, répondit Benito.
— Je le crois aussi : vous viendrez demain avec moi faire quelques recherches.
— > Si Domingo est de retour, nous ferons bien de l'emmener, dit le capataz. 11 a un talent tout particulier pour trouver des aguages (abreuvoirs) de chevaux sauvages.
— • Je ne crois pas que nous revoyions Domingo, dit Bras d'Acier en secouant mélancoliquement la tête. Plaise à Dieu qu'il ne nous ait pas quittés {Tour nous trahir 1 -
— Alors, nous sommes perdus, dit Bucolick.
— En tout cas, reprit Graddle, il faut essayer autant que possible de dissimuler les traces de notre entrée dans cette caverne.
Pablo n'avait garde d'oublier cette précaution. Tandis que les trois femmes se reposaient dans la caverne sous la garde de Bucolick, Benito, Craddle et le gambusino travaillèrent à masquer l'ouverture de la grotte ainsi qu'à détruire les traces de leur passage jusqu'à une certaine distance du pied de la sierra.
Ainsi que l'avait révélé le malheureux Anglais tué par Craddle, la bande de Goliath se composait d'aventuriers de toute nation. Ce qu'il y aurait eu de difficile à rencontrer parmi eux, c'eût été un honnête homme. Tous ces bandits, expatriés pour la plupart à la suite de quelque forfait, ne vivaient que de brigandage et n'avaient d'autres liens que le crime. Aussi Goliath commençait-il à jouir parmi eux d'une autorité qui menaçait de détruire bientôt celle de Manuelito, le chef des salteadores. Il n'est pas besoin d'ajouter que ces deux hommes se haïssaient cordialement. Chacun d'eux n'attendait qu'une bonne occasion pour se défaire de son rival.
Quant au moyen, peu leur importait lequel, poarvu qu'il réussît. Ils avaient la conscience fort large à cet égard.
Le mauvais résultat de l'attaque nocturne, tentée contre l'avis de Goliath, avait naturellement augmenté le crédit de ce dernier.
Quelques heures avant le lever du soleil, les six salteadores envoyés en exploration dans la montagne rallièrent le gros de leurs compagnons. On leur apprit les événements de la nuit. Sur les dix-sept combattants qui avaient attaqué le camp des mineurs de Bras d'Acier, neuf étaient morts, prisonniers ou grièvement blessés. Il ne fallait donc plus compter que sur quatorze combattants.
Assis dans le bois, sur le revers de la montagne et à sept ou huit cents pieds au-dessus du plateau, les bandits tenaient conseil.
Craignant de provoquer le mécontentement de ses hommes s'il décidait à lui seul la marche à suivre, Manuelito demandait à chacun son opinion sur le parti qu'il conviendrait de prendre.
-- Et vous ? ditMl en s'adressant à Goliath, quel est votre avis?
— Je n'en ai pas, répondit l'Américain.
— Allons donci fit un autre Américain. Tu es le seul qui sache à qui nous avons affaire. Parle.
— A quoi bon! fit le géant en haussant les épaules, à quoi bon, puisqu'on ne m'écoute pas?
— C'est vrai , murmurèrent deux ou trois bush-rangers.
— Parce qu'une fois on n'a pas voulu céder à votre vo« loDté, ce n'est pas une raison pour qu'on ne vous écoute pas lorsque vous avez un bon Avis à donner, dit Manuelito avec humeur.
-- II me semble que celui que j'ai donné hier soir n'était pas si mauvais, répliqua aigrement Smithson.
— Nous savons ce qu'il nous en a coûté pour ne pas ravoir suivi, répondit un des Américains.
— C'est possible, reprit le salteador, mais il s'agit du présent, et non du passé.
— Voyons, voyons , dit un des bush-rangers, ne perdons pas notre temps en querelles. Maintenant que nous voilà tous réunis, fam-il tenter une nouvelle attaque?
— Et non, pardleu! dit Goliath, nous sommes encore moins nombreux que lorsque nous avons fait notre pre-
mière attaque^ et cette fols nos ennemis sont sur leuis gardeSk,
— C'est; juste» dit. ManueUto* Nous attendrons jusqpi'aa lever du soleil. Mais alors que fërons^noos?
Comme il achevait ces paroles, on entendit dn hruit à cinq cent&paa da eercte. formé par les brigands. Un instant aprôs,, deiax hommes, qm faisaient le guet autour du camp amenôr^iU un prisonnief qu'ils venaient de faire..
Ce prisonnier, qjai n'était antre que maître Domingo» ne paraissait nullement inquiet et regardait tinaaqQitiemeni les figures patibulaires qui rentouraient.
— Que venais-tu faire iai? demanda MaauâUte^ d'une voix rude..
— Êtes^vous le che£?. dit DomingOi.
— Oui, répondit le salteador.
-— Non, s'écrièrent quelquesvoix.
— Et qui donc? fit ManuelifiQ en. dégaînanli sonimachete.
— Goliath l.répondire&t. les mêmes voix.
Il s'ensuivit une longue discussion, que Domingo écouta le plus tranquillemeni du. monde.. Goliath y coupa court en tuant d'un coup de pistolet le chef des salteadores» qui lui tournait le dos en ce moment,
— - Voilà la chose décidée, dit le géant, en poussant du pied le cadavre de son rival. C!est moi qui suis définitivement, le chef. N'esli-ce pas^, camarades?:
Des acclamations lui répondirent. Les anciens partisans de Manuelito criaient plus haut que) les autres pour se faire pardonner leur opposition passée. Goliath promenaautour de lui son regard abrutiy et reprit l'interrogatoire du prisonnier.
— Qui es-tu, toi? loi' dit-il. Il me semble que ta voix ne m'estpas inconnue... Eh! pardîeu! c'est Domingo.
— Lui-même.
— Tu t'es donc laissé prendre, brute que tu es?
— Non pas. Je suis venu de mon plein gré..
— Tiens! Et pourquoi co; désir de te faire pendre?
--- Je viens ici pour vous apporter de. bonnes nouvelles^ — - Parle donc, alors, chien.
— Je. ne vbux parler qu'au chef, senor. Puisque vous l'êtes maintenant^, ordonnez àces nobles ûabalIeros.de nous laisser seuls un instant.
— Vous entendez, dit Goliath avec .un< gros rjce. Allons, reoulez-vous toua9,et.plus:Vite que.ça.
— Eloignons-nous noos-mômesy dit Domingo, ce sera pins sûr.
lis firent queiqoes pas et ne s'£u?rôtèrent qu'à une dizaûne d'yards des autres salteadores.
-Eh bien?
Domingo réfléchissait.
Le drôle avait entendu une grande partie de la conversation qui avait eu lieu entre Loïc et Bras d'Acier. Depuis ce moment, il n'avait qu'une seule pensée : s'emparer du bloc d'or et le garder pour lui. Il fallait pour cela se débarrasser de Bras d'Acier et de ses compagnons, il fallait aussi faire en sorte que Goliath et sa bande ne missent pas la main sur le trésor. Le vaquero avait bien songé un moment à laisser les bandits attaquer le camp abandonné, afin que Loïc mît le feu à la mine ; mais ce projet, qui souriait à Domiugo sous pins d'un rapport, offrait aussi beaucoup d'inconvénients. D'abord les ssdteadores pouvaient découvrir le bloc d'or. Pais, si Loïc tombait entre leurs mains, il chercherait prol)ablement à se tirer d'affaire en révélant le secret de ce trésor. Enfin, ce qui était encore plus important peut-être, c'est Que la troupe de Goliath, une fois diminuée par les ravages de la mine, ne serait plus de force à lutter contre les amis de Bras d'Acier.
— Parleras- tu? dit le géant avec colère.
— Voici, dit Domingo, qui prit son parti et révéla à l'Américain le secret de la caverne.
— Courons-y tout de suite I s'écria Goliath, nous allons les y enfumer comme des chacals.
— Un moment I reprit Domingo.
— Quoi?
— Vous supposez bien que ce n'est pas pour vous rendre service seulement que je suis venu vous raconter cela?
— Je m'en rapporte à toi.
— H me faut une part du trésor que vous trouverez dans la caverne.
— Vous avez donc recueilli beaucoup d'or? -Oui.
— Combien?
— Pour 60 ou 70,000 dollars, répondit le vaquero, qui jugea prudent de ne pas révéler toute la vérité.
— Ohl oh!... Eh bien! qu'est-ce qu'il te faut pour ta part?
— Un tiers.
•— Oui-da«.« et si je te payais ta trahison avec ceci, fit Goliath en montrant au yaquero la crosse de ses pistolets.
— Vous ne trouveriez pas la caverne^ voilà tout! répondit Domingo, fort peu rassuré néanmoins.
— Et si je te faisais rôtir un peu, pour obtenir ta ooa* fiance? reprit Goliath.
Domingo fit un bond et disparut dans l'obscurité.
— Reviens donc, animal, lui cria l'Américain désappointé, je plaisantais.
Domingo revint lentement, en regardant autour de loi d'un air soupçonneux.
— Anrai-je le tiers du butin ?
— Oui.
— Vous le jurez?
— Certainement.
— C'est que je voudrais quelque chose de plus certain.
— Insolent I
— Carambal ne nous fâchons pas. Nous nous connaissons trop bien tous les deux pour nous offenser de ces petites précautions.
— Eh bien 1 voyons, quelle autre garantie veux-tu que je te donne?
Domingo n'en savait trop rien lui-môme. .
— Bah ! dit-il enfin, j'ai mieux que toutes vos promesses.
— Quoi doue?
— Votre intérêt. Me croyez-vous donc assez niais pour vous avoir tout appris? Non pas ! Je sais trop bien ce qui se passe en pareille circonstance. Appelez vos compagnons et dépêchons- nous.
A la voix de Goliath, les saltoadores se trouvèrent bientôt autour du géant. 11 voulut leur raconter ce que lui avait dit Domingo, mais celui-ci s'aperçut que le colosse s'embrouillait singulièrement. Aussi lai coupa-t-il effrontément la parole pour exposer lui-même le plan d'attaque de la caverne.
On se hâta de faire les paquets, et trois quarts d'heure avant le lever du soleil la bande des salteadores se mit en marche.
Arrivés à quelque distance de l'ouverture, les bandits se mirent à ramper. Le soleil commençait à paraître à l'horizon, et il était important pour eux de profiter de la demi-
BRAS d'aciee. 265
obscurité qai régnait encore. Ils atteignirent l'entrée de la grotte sans avoir rien aperça qui pût leur faire supposer qu'on les avait découverts.
— Il s'agit d'entrer, maintenant, dit Domingo, qui se souciait fort peu d'ouvrir la marche.
-* Passez le premier, répondit le géant.
— Pourquoi cela?
— Pourquoi? Eh I pardieu I parce que votre apparition n'excitera aucune défiance. On croira que vous venez retrouver vos compagnons. Nous autres, nous marcherons derriëre vous et nous profiterons du tumulte que causera votre arrivée pour faire notre entrée sans danger.
Domingo eut beau se débattre, il lui fallut obéir à l'Américain. Ce dernier le poussa en avant dans l'étroite ouverture et le suivit, le revolver au poing et le couteau entre les dents.
Les autres bandits en firent autant, et tous disparurent bientôt dans l'humide et sombre passage.
U faut maintenant que nous apprenions à nos lecteurs ce qu'étaient devenus les compagnons de Bras d'Acier.
Leur premier soin avait été de prendre toutes les dispositions nécessaires pour repousser une attaque de leurs ennemis.
Pablo commença pjir faire creuser dans le passage même, à droite et à gauche, des excavations assez grandes pour qu'un homme pût y tenir, en se pelotonnant un peu. Bucoiick et Craddle, sur le sang-froid desquels Pablo pouvait compter, furent placés dans ces excavations. Voici ce qui fat convenu : Aussitôt qu'un certain nombre d'ennemis auraient pénétré dans la grotte, Bras d'Acier devait tirer un coup de pistolet en criant : « En avant les mineurs. > A ce signal, Bucolick et Craddle sortiraient de leur poste et barreraient le passage aux autres bandits. Us empocheraient en même temps la retraite de ceux qui seraient déjà entrés. On leur fabriqua pour cela deux espèces de lances dont la poignée formait un angle droit avec le manche. L'obscurité la plus complète régnant dans le passage, il suffisait aux deux sentinelles de tendre brusquement leurs lances, l'une en ayant, l'autre en arrière, pour arrêter d'un côté les fuyards, de l'antre les assiégeants. La longueur de leur arme les met* tait à l'abri des bowie-knifes comme des machetes, et les excarations dans lesquelles ils étaient blottis leur rendaient
966 BEAS d'acieb.
le môme service à l'égard des coups de pistolet. Leurs mains seules risquaient d^êtrè<atleintes; .
On chargea à Tavance tous les fusils ettou» le» pistolets, qui furent posés sur un rocher à porlée de- la* main' des mineurs. Ceux-ci se collèrent contre la muinaiUe de la'Oannerne» à l'angle formé par le passage, qui avançaii de deos pieds environ dans la grotte, dont la* forme étaH pvesque circulaire'de ce côté.
Benito, qu'on avait mis en sentinelle dans le passage,, toat près de l'ouverture, se replia bientôt vers ses compagnons en annonçant qu'il avait «fUeodudu bruit au' pied de la montagne.
Chacun prit son- poster
Quelques minutes s'écoulèrent. Enfin on entendit un frôlement, imperceptible pour tout autre que pour des gens préveïius.
Bientôt le bruit devint plus fort, bien que les arrivants fissent évidBmment lour possible pour l'étouffer. De temps en temps, les bandits écoutaient avant d'aller plus loin. Puis, rassurés paf le silence absoIU' qui régnait autour d'eux, ils reprenaient leur marche dans les ténèbres.
Enfin une tête d*homme parut à Foriôce intérieur du passagek Ne voyant rien autour de lui,, cet homme sortit tout à faiit du couloir et se pressa d'un bond. Un autre homme le suivit I, puis un troisième et un quab'ième. Au moment où le cinquième débouchaittà.son tour dans la caverne,. Pablo bondir sur le» deux pvemiersi en poussant le signal convenu*
Leur connaissance des' lieux et la surprise des ennemis, étourdiseneore de leur trajet, donnaient un immense avantage aux mineursi Domiag^ofut la première victime. Le sabre de> VandeUles^ lui feadiUlatâte. Quanta Goliath, attelait d^une
BAAS 1^'âClBB. S67
IttUe aa lias ventre» il se jeta sur Bns d'Acier en essayant de le frapper de son l)owie-knile. Son élan avait été si impétueux qu'il renversa le créole sous son énorme masse. Tous deox se roQièrent fuelques instants s«r le sol . N'esp^ant pios échapper à la morl^ Goliath ne songeait qu'à tuer son ennemie 11 ne eberciiait pas> à parw et so contentait de frapper avec une rage aveugle. La fureur et le désespoir décuplaient encore la force extraordinaire du géant. Pablo ne pouvait s'en rendre maître. Plusieurs fois déjà, Goliath aivait îaisi à pleines mains Tanne du créole, qui n'était parvenu ija'avec peine à l'arracher aux doigts ensanglantés de TAméricain. Les poings^ les ongles, lesdents^ Goliath employait tom contre son ennemi. Le oolo6se> rugissait comme une i)ête féroce et accompagnait chaque coup d'une malédiction.
Par un effort désespéré. Bras d'Acier parvint k se mettre sur ses pieds, en enlevant Goliath,' cramponné à«sa ceinture. Malheureusement pour Pablo, ses pistolets étaient tombés dans sa chute. Golia^ mit la main- dessus par hasard et poussa un cri de triomphe. Pablo fit un bond en amère et se trouva ainsi à cinq ou six pas du géant. Tandis que ce dernier s'avançait avec précaution et cherchait à le distinguer dans l'obscurité, Pid)lo ôta préoipitamm^it sa veste et )a mit au bout de son maehete^ en l'élevant d'une main, tandis que iuit-mâmese^ couchait à terre tout de sonlong. En aper^cevam les boutons de la veste qui: brillaient dans l'obscurité, Goliath fit fea immédiatement. La détonation du pistolet retentissaitencore que PaUe bondissait à son tour sur le colosse. Avec la rapidité de Téclair, il lui porta deux coups de machete en pleine poitrine. Blessé à mort,. Goliath s'éi^Qça en avant comme un taureau qui charge son ennemi. Mais Pablo s'attendaità ce mouvement de désespoir.. Il étendit son machete, qui pénétra, jusqn^à la garde dans la poitrine du géante Goliath poussa une dernière malédiction, et tomba en. proférant, les plus afireux blasphèmes^ Quelques secondes après, il n'était plus qu'un cadavre.
Aucun des compagnons- de Bras d'Ader n'avait pu lui porter secours. Chacun d'eiucr avait uasalteador à combattre. Ainsi que nous l'avons raconté^ Vaildeilles s'était élancé sur Domingo et lui avait ouvert le crâne d'un coup de sabre. ICais lai-même s'étaitsenti prendre à. la gorge par un bush-ranger, dont la force égalait au moins la sienne. Sans l'avantage que loi donBaitslavConnaifisanGe^du^.terrain<sur lequel il combat-
tait^ Vandeîlles eût probablement succombé. Heareasemeikl ponr lui, le busb-ranger trébncba contre une roche. Au moment où il portait la main en avant pourse retenir, Yandeilles le repoussa rudement et tomba sur lui comme la fondre J Étourdi par sa chute, le bandit ne put parer les coups qae lui portait le Français, qui l'acheva d'un coup de poignard â la gorge.
Pendant ce temps, Bucolick et Benito s'escrimaient aussi de leur mieux contre les trois autres ennemis et contre deux salteadores qui étaient sortis du passage pendant le combat.
Au moment où tombait le dernier des neuf salteadores qa£ avaient pénétré dans la grotte, Graddle sortit du passage et montra à Bras d'Acier sa lance, dont le bois venait d'être coupé à quelques pouces du fer.
— Les salteadores me suivent de près, dit-il à Pablo.
On se hâta de rejeter les cadavres dans un coin de la grotte, puis chacun des mineurs reprit sa position à l'entrée de la caverne. *
Dès que cinq autres bandits furent sortis du passage, Bras d'Acier donna le signal. Les mineurs tombèrent sur les as* saillants et les taillèrent en pièces.
Tout à coup, Pablo crut voir quelque chose qui se glissait à terre en se dirigeant vers l'entrée. Il se jeta au-devant et saisit le fuyard par les jambes, mais ce dernier avait déjà donné l'alarme à ceux de ses compagnons qui rampaient encore dans le souterrain. Pablo l'arracha du passage, en dépit de ses efforts pour se cramponner aux rochers, et le jeta dans la caverne, où Graddle l'acheva d'un coup de bowieknife.
Puis Bras d'Acier déchargea précipitamment tous les coups de son revolver dans le passage. Des cris de rage et de douleur succédant immédiatement aux détonations firent supposer aux mineurs que les balles avaient atteint quelques salteadores.
— Il faut les poursuivre, s'écria Pablo, suivez-moi.
Il s'élança dans l'étroit passage et se mit à ramper pour rejoindre les bush-ran^rs, qui fuyaient devant lui. Deux cadavres couchés dans le couloir le retardèrent un peu, car il n^y avait de place que pour une seule personne. Il lui fallut les pousser dans les excavations pratiquées par Bucolick et par Graddle avant de pouvoir continuer sa route. Lorsqu'il
BaAs' d'acibb. S69
arriva à Tmiflee extiriear da passage, il aperçât les saltea« dores assemblés à une centaine de pas de la montagne et probablement occopés à tenir conseil.
Les bandits n'étaient plas qne sept.
Voyant les mineurs sortir un à un de la galerie, ils saisirent leurs fnsils et tirèrent précipitamment sur eux.
Les compagnons de Pablo s'attendaient à cette réception. Avant que la crosse de chaque fusil fût appuyée à Tépaule des salteadores, les mineurs s'étaient jetés à plat-ventre derrière quelque rocher. Comprenant les dangers de. leur position, les bandits coururent à toutes jambes vers quelques arbres qui se trouvaient à cinquante ou soixante pas.
Trois d'entre eux seulement furent arrêtés dans leur fuite par les balles de Bras d'Acier, de Craddle et de Bucolick. Quant anx quatre qui restaient, ils comprirent Tiautilité d'une plus longue résistance, et se sauvèrent de toute la vitesse de leurs jambes. On les poursuivit pendant quelque temps, mais ils disparurent bientôt dans les profondeurs de la forêt.
Bras d'Acier et Benito auraient été assez agiles pour les atUaper à la course, mais le premier avait reçu à la jambe une blessure qui, bien que légère, l'empêchait de déployer sa vitesse habituelle.
Quant à Benito, il semblait assez peu soucieux de serrer seul et de trop près les bandits armés de rifles et de carabines.
— Vous pouvez les laisser partir, dit-il à Bras d'Acier. Je vous garantis qu'ils ne reviendront pas nous tourmenter. Ils sont capables de gravir la montagne et de s'en retourner par où ils sont venus.
— Alors revenons à la grotte, dit Craddle ; j'ai un appétit d'enfer.
-— Hâtons-nous, dit Pablo; il faut que nous allions voir ce qu'est devenu ce pauvre Loïc.
Les mineurs revinrent à la caverne. Une sentinelle resta à l'entrée du passage pour veiller à ce qu'on ne risquât pas d'être surpris par le retour des salteadores ou de quelques nouveaux ennemis.
Berthe et Rosina accoururent au-devant des mineurs. Elles apprirent avec des transports de joie faciles à comprendre la victoire complète de leurs compagnons.
Ceux-ci n'avaient reçu que de légères blessures. Craddle
était le plus maltraité ; il ayait reçu lOD coup àtf bowie-kaifei qai lai avait fait une profonde entaille à Tépiiills^ -" Et Cypriana? demanda Bra$^ ^Ikièfi \
— Elle s'est jetée sur l& corps deiDOiimg^i) eRieiriaDt et enj pleurant, dit Roslna. MaintenFânt e^Ue^ semble plus calme;
— N'a-t^elle paâ proféré quelque ntieAioë> eôntiB' toas, quelques sérmenfs de vengeance?
-^ Si, répondit Rosina; mais iifam pardonner Ms; premiers moments de sa dotllôur.
-^ Sans- doute, reprit Pâfeto». N^anmoifittv î^ ^^' ^^ ^^ veiller sur elle.
^ Que va-t-on foire de tous ce» cMaivres, demandai Yandeiiies en montrant les eorp9 des salteadores réanis» âans un coin de la caverne'.
-^ Il faut les jetet deboFS. Hâtons*il^us ê» débttpfasMr la caverne des corps de ces malhenrettl^
Les mineurs portèrent tes cadavres vers Fei^erilare de la grotte située du côté opposé au petit passage, et lieie jetèrent i en bas des rochers. Dans leur empressement de conarir au secours du pauvre Loïc, ils furent obligés de rei&ilelird aa I lendemain le soin de rendre les dernier^ déf elr# à^ienr» ennemis.
Ils se hâtèrent de prendre quelques^ alitttëAtk y et- partirent pour leur ancien campenàeiit» laissam dans ka oyrerne Bucoiick et Benito, placés en sentifnelles à chaque extrémité, et Cypriana qui roulait dans sa tète des projets de vengeance contre' lès meurtriers de son amant.Il était évident^. cependant, que les minemfs n'avaient faÂt qu'user d'uni droit légitime en tuant le traire qui venait les attaques; mm Cypriana détestait, par instinct, tous ses compagnons de voyage, excepté Loïc et Benifo, et se complaisait trop dans ses projets de vengeance et de méchanceté pour se laisser convaincre même par l'évidence.
On trouva Loïc au poste que )nî a^ait assigné* Bê9s d'A*
cier.
Nous n'avons pas besoin de dire avee quête Unasports de joie il fut accueilli par ses compagnone- qui arniient si longtemps tremblé pour lui. On s'occupa ensuite de saivre les traces des salteadores, derniers débris de la troupe de Manuelito. Benito et Pablo se convainquirent que les fugitifs avaient pris le chemin de la montagne ainsi qu'oaTavai^sapposé, et qu'ils cherchaient sans doute à regagner au plus
yite la vallée située d« tâ!&^ ebiè AU lut sféffà TÀletss.
Pablo se.déeida^onis à rétéfef à ^S eôitt[jÂ|^tiiQ& it setilTet da dépôt d'or accmnalé au pied de h diotttaglie. It fût dféeidé que YaiidBilles 6t> BttC(^Hck â^fftiefnf chaînés dT ôxtj^ire et de transporter Yôt. VéMÈHi ce tetnjfs, Btûs d* Acier ôtBienito devaiéflt s'ocfcttper de trotrver ^uel^é -a^uagt et de chercher les traces d^ttûfc ôimaliada mtstetta. On lisiissaît dans la caverne Graddle et Loïc avec mftdâmc VandeitTes, Rosina et Gypriana.
Le lendemain, avant le lever du soleil, les mineurs patrtirent pour leurs diverses misfsiolis.
L'eiLtractîon du dépôl d'or amassé au pied de la moûtagne, et le transport desf gros bagages abandonnés stir le plateau, demandèrent deux jours. Les mindurs recueillirent^ dans ce seul endroit, près dé dent soixante-dix livres (for. C'est-àdire ane valeur de 44,000' dollars ou de i20,000 francs.
Bras d'Acier et Benito avaient moins de chance que leurs compagnons dans leurs redverehes. Ce ne fut qu'au bout de cinq jours qu'ils parvinrent à déiedUvrir un aguage, autour duquel ils rencontrèrent enfin des indices certains de la présence habituelle de chevau:x satrvâges.
Cette notirelld fut accueillie avec des ti^nsporfs de joie, car une grande distance séparait les mineurs de Sâtt-Prancisco, ef les ctnevaux sont une précieuse ressourt^e dans ces Gonirées lointaines .
Malâenoretis^eMent, les compagnons de Pabld étàfént bien peu nombreux pour la chasse qu'ils projetaient. Il aurâlit fiillu' une vingtaine d'iNmoies au moins, el lefs mineurs n'âatent plus que six, encore tous ne pouvaient-ils quitter la grotte en même temps.
— U n'y a qu'un moyen, dit BenitO'. BdiMiOlYS coti))plétement l'entrée de la grotte évt c6lé dtt plàte^àtr avec de» blocs de rocher et de la terre. Nous Ittisseîons les fiemmies dans la caverne. Après notre départ, elles^tîriErnyiità (Aies ^échelle qui Dons aura servi à descendre. Elles seiiont alors dans utte véritable forteresse.
— Il faudrait qu'un homme restât avec elles, dit Bras d'Acier.
— Alors nous ne serons jamais assiez nombreux pour ponsser les chevaux dans le corral.
— C'est vrai, dit Vandeiltes, Bénitb a raison.
-^ EU bten, dit Berthe, il y a encore un autre moyen.
279 BRA5 d'acier.
Nous mardions tontes trois assez bien, et nons vons accompagnerons jusqu'à Vaguage. U vous fondra d'ailleurs qael* qu'un pour préparer vos repas.
— Sans doute» dit Benito, d'autant plus que nous mettrons au moins deux ou trois jours à construire le corrah
— Raison de plus pour que nous vous suivions, reprit madame Yandeilles; n'est-ce pas, Rosina?
— Certainement, s'écria l'Espagnole.
— Et que ferons-nous de tous les bagages? demanda Craddie.
— Nous les laisserons dans la caverne.
^ Allons, soit, dit Pablo après quelques instants de réflexion. Faisons nos préparatifs dès ce soir.
— Que faut- il emporter? demanda Graddle.
— Des haches, des cordes, des éperons, des bozals (sorte de caveçons en crin), des reatas (longes) et deslazos de rechange.
— Et les selles? demanda Loïc.
-" Elles sont ici, répondit Yandeilles. Nous avions eu soin d'enlever à nos pauvres chevaux leurs brides et leurs selles avant de les lâcher dans la vallée.
— Si nous commencions par aller à lenr redierche? s'écria Bucolick.
— Gomment les faire passer de l'autre côté de la montagne? répliqua Pablo. II faudrait plus de quinze jours pour cela. D'ailleurs, ils ne pourraient jamais gravir les rodiers de la sierra.
— Et des provisions? demanda Craddie. Qu'emportonsnous?
— De la farine pour faire le pinole, répondit Pablo, du thé, de l'eau-de-vie et du sel.
-^ C'est peu nourrissant, murmura Craddie.
— Il faut nous charger le moins possible de bagage. D'ailleurs, nous trouverons du gibier.
— Il faut que Craddie qui est blessé reste dans la grotte, dit Bras d'Acier, pour enlever l'échelle, et pour nous la jeter à notre retour.
— J'y resterai aussi, si vous le voulez, dit Cypriana.
— Très-bien, s'écria Yandeilles. Occupons-nous tout de suite de nos préparatifs.
Le lendemain, à la pointe du jour, les mineurs quittèrent la caverne, et descendirent un à un dans la vallée» Avant de
lortir, Pablo avail eu la précaution d'enfouir les sacs de pondre d*or dans un endroit dont il ne révéla le secret qu'à VandeîUes^ à Bacolick et à Loïc^ qui l'avaient aidé dans ce travail.
Le premier jour presque tout entier fut employé à se rendre à Yaguage découvert par Benito. Pendant la seconde joumée, on abattit à coups de hache les troncs d'arbre nécessaires pour former le corraL On appelle ainsi une sorte d'enceinte en forme d'ellipse qui s'établit aux environs de baguage. 0n commence par observer la route que suivent habituellement les chevaux pour se rendre à l'abreuvoir. De chaque côté de cette route, on plante des troncs d'arbres» qu'on enfonce solidement dans la terre et qu'on relie entre eux au moyen de cordes, de courroies et de fortes branches. A l'extrémité du corra) se trouve ce qu'on appelle Vestero, sorte d'étranglement ou passage plus étroit qu'on peut fermer assez rapidement au moyen de longues et solides traverses en bois qui unissent l'un à l'autre les deux côtés de chaque estero. Aussitôt que les chevaux sont engagés dans le corral, des hommes postés à chaque extrémité ferment précipitamment les barrières des esteros. Dès lors, il ne s'agit plus que de prendre aulazoles prisonniers, qu'on laisse s'épuiser quelque temps en efforts superflus pour recouvrer leur liberté.
Dans les chasses, telles qu'elles se font d'habitude au Mexique, de nombreux domestiques, pions, vaqueros, etc., recrutés de tous côtés, viennent aider les chasseurs. Ils font des battues qui forcent le gibier à se rabattre sur lé corraU Pois par leurs clameurs et leurs poursuites, ils obligent ces animaux, souvent indécis, à pénétrer dans le passage qui s'ouvre en apparence devant eux.
Cette fois les mineurs avaient à peine la vingtième partie da monde nécessaire pour une chasse de ce genre. Ils manquaient en outre de montures, ce qui est indispensable
â14 ttHAS d^àcisr.
ponr obtenir un bon résulM. Eofia Bras d'Acier .el Benîto é\9iMi les «eals qui i^oniuisseiit parû^lomeot la viarche à suivre et ies préoaiitioiu à prendre.
Quant à VandeîUes, qui aimait passionnémentles chevaux, il était fort bon cavalier et jetait le lazo avec une habileté fort rare chez un Européen^ mais bien inférieure encore à celle du vaquero le moins adroit.
Les préparatifs durèrent trois jours. On avait soin de rentrer dans le bois et de se tenir assez loin de Vaguage aux heures où les chevaux venaient habituellement se désaltérer. Au lieu d*un seul corral. Bras d'Acier en avait fait construire deux, reliés entre eux par un étroit passage. Nous verrons pourquoi tout à l'heure.
Pablo craignait beaxiconp que les chevaux ne devinassent la présence des ebassenrs et ne i»rissent la fuite avant le moment décisif. Aussi avait-il recours à des précautions inouïes pour qu'ils ne pussent remarquer les travaux du corral. Grâce à cas précautions, qui prolongèrent la besogne de plusieurs heures, les chevaux co«iUnaèrei;it à veair à leur abreuvoir.
Pour mieux les rassurer, les mineurs quittèrent pendant deux jours les environs de Xaguage,
Yandeilles et Bucolick proQtèrent de ce moment pour retourner à la cavernai ïls en rapportèrent un supplément de provisions. Les opérations ne devant désormais durer qu'un jour ou deux, ils ramenèrent avec eux Craddle,dont la blessure était déjà presque tout à fait guérie.
En apprenant que Cypris^na était restée seuto dans la caverne, Bras d'Acier parut vivement contrarié.
— Vous ave^ eu tort de quitter votre poste, dit-il à l'Américain.
— Est-ce que vous redoutez quelque danger pour notro or?
— Je me défie de Gypriana.
— Seule, que peu^elle taire contre nous?
-^ Il eçt toujours possible de faire le mal, repartit' Bras d'Acier; mais laissons cela* Demain, l'un de nous ^ra une pointe jusqu'à la caverne. Maintenant, occupons-nous de notre chasse.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les chasseurs avataot entrepris uùe tâche fort pénible et fort difficile. Us ne pouvaient réussir qu'à force d'adresse, de ruse et d'activité.
Pendant toute la matinée, Pablo, Benito et BucoUck ba^.
BRAS d'agisr. 275
tirent lesenvirons pour rejeter les chevaux sauvages du côté de l'abreuvoir. Craddie et Keimainguy farest placés «n «entinelle à chaque estera, av^c loissioQ de Les Oenner aussitôt que la cavalladase seiait engagée dans le corral.
Quant aux deux lemmes, on lenr ût, entre les malîtresses ' branches de deox <^huôhuelts, une sorte d'estrade élevée à douze ou quinze pieds de tcare, d'où eàles pouvaient tout voir sans danger.
Vers une heure de raprès-^midi, les eris des quatre traquenrs commeneèrent à se rapprocher. Bientôt on enlendit dans le bois un bruit pareil à celui de Tarage ie plus violent. La cavallada arrivait à fond de train en brisaot tout sur son passage. Des hennissements furieux déchiraientde temps en temps les airs. On entendait aussi de loin le bruit 9e faisaient les arbustes «écrasés, les branches brisées et le sol martelé par le sabot furieux des mustange.
Bientôt la cavallada se trouva dans ravenue» escaiissée par les mineurs, qui conduisait au corral. C'était le moment décisif. Les chevaux n'avançaient plus qu'avec une sorte de répugnance. Us semblaient se défier de quelque piège.
A la vue des vaqueros, les sauvages animaux reprirent leur course; mais, en arrivant |i cent pas ducorral, les étalons qui marchaient en tête levèrent en l'air leur naseaux fumants, dressèrent leurs oreilles inquiètes et s'arrêtèrent.
Évidemment, ils sentaient la présence de l'homme et se disposaient à faire volte-face. Aussitôt les vaqueros s'élancèrent vers eux, en faisant claquer leurs fouets et en poussant des cris furieux.
La cavallada se précipila en avant avec Timpétuosité d'un torrent débordé. Une minute après, elle w\m\ toul entière dans le corral. *
Malheureusement, Loïe^ qui n^avait pas l'habitude de ce genre de chasse, ne sut pas refermer à temps la barrière de son estera. Avant qu'il eût plae^ la dernière barre, une douzaine de chevaux bondirent par-des3us la barricade incomplète et furept bieptôt hors de vue.
Bien d'autre» que Loïc eijiss^nt perdu la tête au miUeu (de ces animaux furieux qui se ruaient autour de lui, mai3 le petit Breton ne wmqn^Âl ni de sang-froid ni de courage. Il* acheva iH'aveme^t ^ tâche, et la cavallada sq trouva définitivement emprisonnée.
Il y avait là trente à quarante chevaux qui hennissaient,
276 BHAS b^ACIEH.
criaient, bondissaient, mordaient la palissade , la frapiKiieiii du pied, renâclaient, se (âibraient, se mordaient entre, eux: ei se livraient à d'incroyables transports de farenr et de ra^e. Quelques-uns essayèrent de franchir l'enceinte du corral ; ' mais, quelle que fût la puissance de leur élan désespéré, ils retombèrent dans le corral sans avoir pu franchir la palissade, qui s'élevait à neuf ou dix pieds de terre.
Les chasseurs n'ayant pas de chevaux, il était fort dangereux pour eux de pénétrer dans le corral pour y lasser les captifs qu'ils voulaient garder. On avait calculé que dix-huit chevaux suffiraient pour le voyage : neuf serviraient de montures; cinq autres porteraient les bagages; les quatre derniers seraient là pour remplacer ceux auxquels il arriverait quelque accident. En attendant, on les emploierait aax excursions des chasseurs, ai nsi qu'au transport des chè vreai Is, daims, etc., que tueraient les pourvoyeurs de la bande.
Le tout était de se rendre maître des farouches animaux. Comme il eût été impossible aux six cavaliers de briser chacun trois chevaux (en supposant même que Bucolick, Loïc et Graddle fussent capables d'en dresser chacun un), on était convenu de ne prendre d'abord que six chevaux. Quant aux autres, on les laisserait dompter à demi par la faim et par le manque de sommeiL Une fols affaiblis, on en aurait meilleur mardié. Pendant ce temps, on s'occuperait du dressage des six autres.
— Comn^ent diable pénétrer là-dedans? dit Bucolick en montrant du doigt l'enceinte du corral.
— Le chevaux vont tout à l'heure se masser dans un coin, répondit Benito, et ils s'y tiendront entassés comme des en* fànts en pénitence.
— Oui, mais comment leur jeter le lazo, alors?
— Il y a un moyen, repartit Bras d'Acier, qui réfléchissait depuis quelques instants; Benito, Bucolick, Vandeilles et moi, nous allons grimper avec nos lazos en dehors du corral.'Nous enfoncerons dans les troncs d'arbre des morceaux de bois disposés en échelons, de manière à ce qu'en nous dressant sur le «dernier nous dominions la palissade de toute la hauteur de notre buste. Dès que nous serons installés à notre poste, en ayant soin d'abord de nous cacher, Graddle et Loïc monteront sur la palissade à Vendroit où se trouveront les chevaux. Ils les efi^yeront par leurs cris et les repousseront de notre côté. Nous pourrons alors les lasser de
BRAS d'acier. âll
notre place. Noos les ferons ensuite passer par force on par rose dans le petit corral. On fermera aussitôt le passage qui le sépare du grand. Nous n'aurons plus alors qu'à seller les cheyaux.
— Je comprends maintenant pourquoi vous nous avez fait construire un double corral, dit Craddle.
Un quart d'heure après, sept chevaux se trouvaient mis à part dans le petit corral de l'entrée. Les chasseurs descendirent auprès d'eux. Les futurs cavaliers portaient une selle et un bozai, ou caveçon en crin . Les prisonniers furent saisis l'un après l'autre à l'aide du terrible lazo que Bras d'Acier et Bénite maniaient avec une adresse prodigieuse, et dont Vandeilles se servait déjà fort habilement.
Aussitôt qu'on tenait un captif, on lui jetait sur les yeux une épaisse frazada (couverture). 11 restait alors immobile et tremblait de tous ses membres. On lui mettait sur le dos la lourde selle mexicaine avec son pommeau élevé. Puis on lui nonait autour des naseaux le bozal, qui devait servir en même temps de bride et de caveçon.
Deux chevaux, cependant, se débattirent tellement qu'il fallut les abattre, ce qui se fit en un instant au moyen de deux lazos qui prenaient, le premier leurs deux jambes de devant, le second celles de derrière, et que l'on tirait brusquement en sens contraire. Les deux récalcitrants reçurent à terre le bozal, et la selle qu'on sangla dès qu'il se furent relevés. Bras d'Acier et Beuito, plus experts que les autres à tous ces équipements , aidèrent leurs compagnons à se mettre en selle. Puis ils montèrent sur les chevaux qu'ils s'étaient réservés. On avait décidé que Craddle resterait auprès de Berthe et de Rosina pour veiller à leur sûreté.
Ce fut lui qui leur ouvrit la barrière du petit corral, qu'il se hâta de remettre en place dès que les cavaliers furent sortis.
Furieux de sentir leurs reins comprimés par le poids de la selle et du cavalier, irrités par le frôlement des élriers, par les morsures de l'éperon et par l'étreinte du^bcrzal, les chevaux se précipitèrent hors de l'enceinte avec la rapidité de la foudre. Quelques-uns prirent aussitôt leur course vers la forêt en faisant des bonds prodigieux. D'autres restèrent à la même place hennissant, Renâclant, ruant et se cabrant tour à topr. Tantôt, ils cherchaient à heurter contre un arbre leur cavalier, qui les en détournait avec l'aide du caveçon et
ilB BftAS D^ACIER.
de réperon ; tantôt, ils donnaient d'effrayants conps de reins qui faisaient plier comme des roseaux le corps souple et yigoureox du dompteur.
Presque tous essayaient de mordre les jambes de leurs cavaliers, qui ripostaient par de formidables coups de leurs lourds étriers, et les attaquaient ensuite de leurs énormes éperons.
Celui ipie Pablo s'était réservé, le plus beau* mais le plus féroce de toute la bande, se roulait à terre en poussant de véritables rugissements de rage impuissante. Debout près de l'animal furieux, dont il tenait toujours le bozal, Pablo attendait que le mustang se releva. A peine le cheval s'étaitil replacé sur ses jambes nerveuses et pliait-il les jarrets pour prendre son élan, que Bras d'Acier se retrouvait de nouveau en selle.
A la fin , cependant, le mustang, meurtri par la cnarta et décbiré par l'éperon, prit le parti de suivre ses sauvages compi^nons. 11 fit cinq ou six bonds accompagnés chacan d'une ruade épouvantable, et se lança à fond de train vers la forât.
Bertbe et Rosina avaient assisté à cette chasse avec un intérêt facile à comprendre.
Habituée à ces luttes entre les cavaliers et les chevaux sauvages, qu'elle voyait se reproduire chaque année aux herraderos des haciendas de sa famille, Rosina éprouvait une inquiétude moins vive que madame Vandeilles. Celle-ci était pâle C4)mme une morte et respirait à peine.
•«- Leurs chevaux les tueront contre quelque tronc d*«rbre ou contre quelque rocher^ murmura la jeune Française en joignant les mains.
-* Non, repartit l'Espagnole avec un certain orgueil; vous ne connaissez pas encore les cavaliers de notre pays, Berthe. Peut-âtre les autres se laisseront- ils désarçonneri mais
BRAS d'acier; S79
je réponds bien que ^as d*Acier et Benito lamèneronl leurs chevaux eomi^tenmit qvtebrantadot (brisés).
— Mais mon mari ?
— U monte tot Mes pour un Français, lépondit Rosina. Le noAÙRs habile est Bucolick, mais il a tant de sang-froid et il est si robnsle, gn'ii parviendra peut*ôtre'à ne pas toml^iMr..
— *€oiBàten de temps vont-ils rester absents? demanda Berthe.
— Deux ou trois hettres; peut-être plus. Cela dépendra de la vigueur des chevaux et du train dont cbacun les. aura poussés. IFaillenrs ite ne resteront pas ensemble, croye^le
bien. Bs reviendront un à un et dans, quel étafth*. Tout
déchirés par les brandies et par les ronœs^ exeepié pourtant Bras, cf Acier. Je ne sais commenl il se penche sii9 sa selle, Bttis il trouve toujours moyen de se préserva la figure. Benito passait pour le premier dompteur de chevainx âe In^ contrée», mais Pablo est encore plus fort qiie Lui.
— Es^4^ qœ hàs autres chevaus ne> vont, pas tenter de s'enfon^?
— Ils ressayeront eeortainenient ; mais comment voulezvous qu'ils renversent! des patissades eomoie celles-ei, qui ont ]& double d'épaisseur dô celles des. corrah ordinabres ?
— Mon Dieu, qse j'ai bâte de les voir de retotirl! dit madame Yandeilles aprôs un instant de silenee..
Les chasseurs arrivèrent eoûn Tan après l'autre, ramenant lèura dkevaux couverts de s»ear et slttonnés dis coups d'éperon. Benito parut le premier. Brasi d'Acier seui ne: Tenait pas.
£n attendant Pablo, dont on ne pouvait s'eipltquer le retard, Benito transporta sa selle sur le ûos dei Tun des chevaux qui restaient dans le petit corral. L'întrépidje capaitaz se proposait de briser encore cette nouvdie monture avant de retourner à la caverne. Au moment où il aUait se mettre en selle, on aperçut Pablo qui arrivait ventre à terre
Le gambusino fit halte à deux pas des mineflis,.en arrè^ tant court son cheval ruisselant de sueur..
— Je suis poursuivi par une bande d'Indiens, dit^il précipitanmienL Courez bien vite à la caverne et tenez- vous y renfermés. Je suis parvenu à dépister les Indiens et à gagner quelques, moments d'avance sur eux. Mais ils re-
280 BU AS d'acier.
trouveront ma trace; ils l'ont même sans doute retroayée, et se mettront à ma poorsuite. Ainsi partez sans perdre an instant.
— Qnels sont ces Indiens ? demanda Yandeilles.
— Des Apaches, les plas craels de tons, dit Bras d'Acier. Prenez votre femme en croupe, fienito sera chargé de la senora Rosina. Partez. Une fois à la caverne, vous lâcherez les chevaux, qui rejoindront leur cavallada : mais gardez les selles. Adieu; partez vite.
— Et vous, don Pablo ? dit Bucolick.
^ Je vais tâcher de retrouver les Indiens, afin de me faire poursuivre et de les emmener dans une autre direction, avant qu'ils aient vu le corral et rencontré vos traces.
— Vous reviendrez ensuite à la caverne?
-^ Oui. Je pousserai trois glapissements de chacal pour vous avertir de ma présence et vous prévenir de me jeter une corde.
— Les Indiens se diviseront peut-ôtre en deux bandes, comme ils le font souvent, dit Benito. Vous devriez enunener quelqu'un avec vous pour vous aider ou pour vous remplacer si par malheur il vous arrivait un accident.
— Vous êtes déjà si peu nombreux I répondit Pablo, qui rajustait les sangles de sa selle et lavait avec de l'eau frùcho les naseaux fumants de son cheval.
•— Laissez-moi vous accompagner, Bras d'Acier, s'écria Loïc. Pour cela, du moins, il n'y a pas besoin de force, et je pois me rendre utile tout comme un autre.
— Soit, mon ami, répondit Pablo, qui comprenait la noble émulation du petit Breton. Viens avec moi et courbe-toi sur ta selle pour ne pas avoir la ligure déchirée par les épines. Adieu, mes amis.
Il jeta un dernier regard sur madame Vandeilles et partit au galop avec Loïc Kermainguy, qui résistait vaillamment aux bonds de sa sauvage monture.
Tout en parlant à Bras d'Acier, les mineurs avaient fait leurs préparatifs de départ. En même temps que le gambusino disparaissait dans la prairie, ses compagnons tournaient bride vers la caverne. Benito avait pris Rosina en croupe, et Berthe était avec son mari.
Le difficile fut de lancer dans la direction voulue les chevaux, qui se défendaient avec fureur et qui ne cédèrent qu'après une longue résistance aux volontés de leurs intré-
pides cavaliers. Une fois en route, on ne fit qa'un temps de galop jusqu'à la caverne.
Arrivés au pied de la montagne, les mineurs appelèrent à grands cris Cypriana, qui avait promis de se tenir toujours à l'entrée de la grotte, afin d'être prête à jeter Téchelie à ses amis. Elle tarda quelques instants à paraître.
— Hâtez^ous donc, fille de Tenfer, lui dit Craddle de sa voix de stentor. Nous sommes poursuivis par les Indiens.
Comme il achevait ces paroles, Cypriana avança la tête
au-dessus du rocher.
— Ah I les Indiens vous poursuivent? répéta la métisse avec nn accent singulier.
— Dépêche-toi donc de nous jeter l'échelle, s'écria Van-
deilles.
— Reste à savoir s'il me plaît de vous la donner, répondit
Cypriana en se reculant un peu.
— Que veux-tu dire, impertinente pécore ? s'écria Van-
deilles.
— Je veux dire que depuis assez longtemps je supporte vos injures et vos mépris. Je veux dire que vous avez tué mon Domingo et que je vais le venger Chacun son
tour.
-— Cypriana, dit Benito, en retenant VandeiUes qui allait répondre, Domingo était un traître qui sacrifiait ses amis et vous-même à sa cupidité. La mort n'a été que la juste punition de sa trahison. C'est lui, d'ailleurs, qui est venu nous attaquer.
Ce raisonnement était fort juste, mais Cypriana se trouvait dans un de ces états d'exaspération où l'on n'écoute même pas les objections de ses amis. Depuis la mort de Domingo, elle n'avait pas un seul instant cessé de rouler dans sa tête des projets de vengeance dans lesquels l'orgueil froissé jouait un plus grand rôle que son affection pour le vaquero. En se voyant seule dans la caverne, elle avait eu un vagu pressentiment qu'elle pourrait enfin trouver un moyen de mettre à exécution ses sinistres projets.
En vain essaya- 1- on de lui faire comprendre qu'elle se vouait elle-même à la mort, et que, seule dans ces solitudes, elle n'avait d'autre perspective que de mourir de faim, d'être dévorée par les bêtes féroces, ou de devenir la proie des Indiens.
Exaspérée par ses rêveries solitaires et par sa haine siiong-
temps conceutrée, la métisse trouvait un sauvage plaisir à savourer sa vengeance, même au prix de sai vie^ Les supplications de Berthe et de Rosina échouèrent devant son obstination, de môme que. les raisonnement» et. I0& menaces des mineurs.
La première pensée de ceux-ci fut nailttrellementde cbercber à gravir le cocher, mais les parois, en étalent tellement, à pic et tellement lisses qu'on dut y^ renoncer.
— Que faire? dit Craddle en accompagnant! cette' question d'une série de jurements.
Cbacan^ donna son avis.»Malheureusement,. aucun de ces avis ne fournissait le moyen de parer à la difficuité. Chaque minute, était précieuse, cependant» Les Indiens poumient arriver d*un moment à l'autre. Pris comme dans une impasse, les mineuES ne pouvaient manquer d'être égorgés, si'ito restaient à cet endroit.
Tandis qu'ils se consultaient,, on entendit 1er galop- iiapide d'un cheval qui s'approchait de la caverne. Les mineurs saisirent leurs armes et se tinrent sur la défen^ve. Bientôt Bras d'Acier arriva tout près de ses compagnons.
— Que faites-vous là? s'écria-t-il. Hâtez-vous-done; li6s Indiens me suivent. Ils seront ici dans dix minutes.
Oa lui expliqua. précipitamment la.trahison' de. Gypidana. Il jeta un regard d'angoisse sur madame Yaudeiltes et. resta un instant silencieux.
— Il y a un moyen, s'écria tout à coup Craddle^
— Parlez vite, dirent les autres mineurs en. sOi i»ppi:ochant dB l' Américain.
— Nous avons des haches. Coupons bien^vite les trois sapiofi le& plus, élevés quei nous trouverons^. nous ea assemblerons deux ensemble par un bout. de manière à ce qu'ils soieoi croisés.et réunis par l'eslrémité la plus- mince, tandis que l'autre sera enfoncée, dans la. teroeM... Tenez, comme une échelle double ou comme le support d'une balance. Quant aa troisième^ nous.le ôxerens à rextqémité ides deux autres.
» Atteindrons-nous ainsi soixante-dix: pieds^ de haateor? dit Vandeilles.
— Oui. Hâtons-nous de commencer.
-—Comment grimper jusqu'au sommet? demanda Bucdiek.
— On appuyera les arbres contre le rocher, puis on y Éera des entailles pour poser le pied.
saAS d'acier. 383
— Craddle. a> làîsQii, dit Bras iiAsàet. Dépêchecryous d'exécuteE soo projat*.
•— Loïc e6t»-il revena? d«maincte*t-il pendant qae, mailgré l'obscnrité, les mindnrs s& mettaiem à Foiiivxage avec; uiie précipitation: jGacile< à oompsendlre*
-* Non, ]]épondit.Berthe.
— - Le m^euf eux enfaflïi se sera laissé prendre. H a été atteint tout à l'heure au bras paar une flèche^ Ja crains qu'il n'ait pu guider soacheYaK
— Vous arez doner rencontré les Indiens?
— Oui; Us nous ont envoyé une yolée de flèches. Loïc m'a suivi quelque temps, ^ais il m'aura perdu. Peut-être son cheval aurart-il été blessé. IL faut que je coure à sa recherche.
— £t si les Indiens arrivent avant que. les senoras soient en sûreté dans là caverne? dit Benito.
— Pauvre Loïc t mumtura tristement Bras d'Acier.
Il y eut un moment de* silence lugubre^ que troublait seul le retentissemeut des coups de hache.
— Écoutez \i dïti tout; t coup Bras d'Acier; Ne frappez plus... Silence.
On entendit daes te lointainle galop de plusieurs chevaux.
— Ce sont les ladiena^dit Pablo. S'il viennent* jusqa'ici nous sommes perdus:!.
-^ Que faire? murmura^ Benito.
— 11 faut tout risquer^ dit.Pablo; je vais essayer de les détourner-
Il s'élança sur le chevalqui lui parut le moins fà^tigué et s'éloigna au galop après avoir recommandé de garder pendant quelque temps un profond silence et de ne se servir que de la scie pour abattre les arbres.
11 y eut un moment d'anxiété terrible. Pendant deux ou trois minutes, le galop des chevaux des indiens continuai à se rapprocher. Les mineurs, immobiles, retenaient leur nespiraiion et n'osaient faire un mouvement. Bientôt, cependant, le bruit parut s'éloigner et les mineurs se remirent au travail avec. une ardeur fiévreuse.
Malgré l'obscurité, ilp parvinreutà terminer assez promp^ tement l'espèce d'échelle proposée par Graddle, qui montrait^ autant d'adresse que d'inviention pour les. travaux de ce genre.
Ainsi disposés, les trois sapins représentaient assez bien
un grand arbre soutenu par deux étais obliquement placés écartés du bas et se réunissant du haut. Seulement l'arbre du milieu ne descendait pas jusqu'à terre et ne commençait presque qu'à la jonction des deux autres.
On les dressa contre le rocher en faisant le moins de brait possible pour ne pas éveiller l'attention de Cypriana, qui ne donnait plus signe de* vie. Benito, le plus léger^ le pins souple et le plus agile de tous, monta le premier en se se^ yant des entailles faites alternativement à droite et à gancbe sur les arbres. Au moment où il arrivait au sommet, il s'aperçut qu'il s'en fallait encore de trois pieds environ qae l'échelle ne touchât le niveau de la grotte. Il appuya les deux mains sur le rebord, enfonça ses ongles dans la pierre et s'enleva à la force des poignets.
Jusque-là l'obscurité avait empêché Cypriana de s'apercevoir de la tentative des mineurs. Le frôlement des pieds de Benito le long du rocher excita l'attention de la métisse. Elle se pencha à l'entrée de la grotte et se trouva face à face avec le capataz, qu'elle ne reconnut pas. Par un mouvement instinctif, elle repoussa Benito, qui faillit tomber à la renverse et ne se soutint que par un effort inouï. La maibenreuse, éperdue et consternée, voulut frapper de sa navajâ le capataz, dont les genoux venaient de toucher le sol de la caverne et qui se relevait précipitamment. La main de Cypriana, troublée par la surprise et par la fiayeur, ne porta qu'un coup mal assuré, qui déchira seulement l'épaule du métis. Il se releva furieux et s'élança sur Cypriana, qu'il tua d'un seul coup de couteau. Puis il se mit à chercher à tâtons l'échelle de corde, qu'il trouva par bonheur tout près de l'entrée. Cinq minutes après, les mineurs étaient en sûreté dans la caverne.
Tous étaient épuisés de fatigue. Ils se hâtèrent de manger un morceau et de se jeter sur leurs couches de feuilles sèches. Chacun fut chargé de faire le guet à son tour pour épier la venue des Indiens et le retour de Bras d'Acier et de Loïc.
Au moment où Vandeilles, qui s'était proposé pour le premier quart de deux heures, allait réveiller Bucolick, il entendit au pied du rocher les trois glapissements de cbacal convenus avec Bras d'Acier. Il se hâta de jeter l'échelle au gambusino.
BRAS d'acier. 28S
— Et Loïc? demanda Pablo en mettant ]6 pied dans la grotte.
— Pas de noavelles.
— Alors je ne me trompais pas. Le malheureureux enfant a été pris par les Indiens. Du feste, nous allons probabiement savoir ce qui en est, car les Apaclies vont arriver. lis m*ont perdu de vue, il y a longtemps; mais je connais assez leur talent d^s rastreadores pour être certain qu'ils sau* ront retrouver mes traces.
— Et votre cheval?
— Je viens de le lâcher. Il galope maintenant à fond de train pour rejoindre la cavallada. Ma selle est cachée dans im buisson de mimosas.
— N'y a-t-il pas quelque moyen de porter secours à ce pauvre Loïc? Ne puis-je descendre dans la vallée le chercher?...
— Vous ne trouverez pas Loïc, répondit Bras d'Acier, et voas livrerez le secret de notre retraite.
-- Qu'allons-nous faire? demanda Craddle.
— Nous fuirons par l'autre entrée de la grotte.
— Mais, alors, nous...
— Oiut, interrompit Bras d'Acier avec un geste impérieux... Écoutez.
Chacun prêta l'oreille. On entendit le galop de plusieurs chevaux.
— Les Indiens, murmura Pablo.
Il se coucha à l'entrée de la grotte, de manière à ce que m front seul dépassât le rebord du rocher.
Dix minutes après, les sauvages arrivèrent au pied de la montagne. L'obscurité était si profonde qu'on ne pouvait, du fond de la grotte, distinguer ni chevaux ni cavaliers, mais Pablo se rendait compte de leurs mouvements d'après les bruits divers qui montaient de la vallée.
Il entendit les Indiens descendre de cheval et lâcher leurs mustangs, qui se mirent à paître dans les environs.
Une partie des sauvages allumèrent nn grand feu à sept on huit cents pas de la caverne. D'autres, mnnis de branches enflammées, se mirent à chercher les U^aces de leurs ennemis. Ils arrivèrent bientôt an pied du rocher. A la lueur des brandons qu'ils tenaient à la main, on les vit se courber vers le sol, puis regarder autour d'eux comme pour se demander ce qu'étaient devenus les blancs dont ils avaient trouvé la tnfce jusque-là. Ils passèrent plus d'une heure à examiner les flancs de la montagne, espérant y découvrir quelques traces d'escalade, mais les mineurs avaient pris leurs précautions pour cela.
A ce moment, le brasier, qu'on alimentait sans cesse avec du bois mort, commença à jeter une flamme pHis vive, qaî projetait sa brillante clarté jusqu'à vingt-cinq oq trente pas de son foyer.
— Loïc est prisonnier, dit Pablo en tonchaat de la main le bras de Vandeilles, couché ptès de lui.
Le Français suivit la direction du doigt de Baras d'Acier, et aperçut en effet Kermainguy couché auprès du feu des Indiens. Le pauvre garçon paraissait solidement garrotté. Grâce à la clarté de la flamme qui donnait en plein sur sa figure, on pouvait distinguer jusqu'à Texpression de sa physionomie. Il avait le visage couvert de sang, et ses yeux à demi fermés révélaient sa fatigue et son épuisement.
Bientôt un des Indiens, celui qui semblait être Le chef, s'approcha du petit fireton. Il lui enleva une partie de ses liens, le força à se lever et parut le questionner avec vivacité. Tantôt il avait l'air de lui faire des promesses, tantôt il levait son machete sur le front du jeune homme avec des gestes de fureur et de menace. Loïc restait impas^le.
—Ils veulent savoir de Lok ce que nous sommes devenus, dit Pablo. Tenez, ils l'emmènent au bas du rocher^ à l'endroit probablement où ils auront trouvé la dernière trace.
Les Indiens, en effet, conduisirent le petit Breton au pied de la sierra. Kermainguy refusa sans doute de leur donner aucun renseignement, car ils le ramenèrent auprès du brasier.
Deux d'entre eux coupèrent un arbre d'un pied environ de diamètre et l'enfoncèrent en terre à quelques pas du foyer. Puis on dépouilla le petit Breton de tous ses vêtement et on l'attacha à cet arbre.
— Que vont-ils faire? demanda Vandeilles.
— Ils vont soumettre le pauvre enfant à quelque toiture nr le forcer de révéler notre retraite, dit Pabio, dont la
oïx tremblait.
— Nous ne pouvons le laisser périr ainsi, dit Vandeilies; ilfaat...
— Silence, reprit Pablo; écoutez-moi. Craddle, Vandeilies et Benito^ vous allez déblayer rentrée par laquelle nous avons pénétré dans la grotte Tautre jour. Dès que vous serez sur le poi&t de terminer, prévenez- moi; nous enverrons les femmes en avant sous la conduite de deux d'entre nous. Puis, les autres et moi, nous lerons tout ce qui sera humail
, nement possible pour sauver ce pauvre Loïc.
— Mais ce travail demandera plusieurs heures, s'écria Bu-
• colick avec désespoir, et, d*ici là, le pauvre eafant auna souf- ' fert mille morts,
— Dieu m*est témoin, que je donnerais ma vie pour arracher ce pauvre enfant aux supplices qn'il va endurer, mais, pour un seul, je ne puis sacrifier sept personnes.
— Je descendrai seul, alors, dit Bucolick.
( 11 prit une corde quil se mit en devoir d'attacher en dedans de la grotte. Pablo la lui retira avec cette fermeté grave et mélaneolique qui le caractérisait; puis il entraîna l'Irlandais vers l'endroit où Berthe et Rosina s'étaient retirées d'après le conseil du gambusino.
— Regardez, dit Bras d'Acier en lui montrant les deux femmes qui cherchaient vainement à dissimuler leurs angoisses. Voulez*vous que, dans une heure, ces pauvres créatures soient entre les mains des Indiens? Leur sort serait encore plus affrenx que celui de Loïc.
— J'irai seul, murmura l'Irlandais.
— A vous seul eroyez-vous pouvoir sauver Loïc?. «. Nonl Que résultera- t-il de votre folle tentative? On se demandera d'où vous venez, et les sauvages devineront bien vite notre retraite. Quant aux conséquences, songez, je vous le répète, au sort qui attendrait ces deux pauvres femmes dont nous avons juré d'être l'appui.
Bacolîck laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se couirrit
les yeux de seB deux mains.
Quant à Pablo, il s'approcha de Berihe et de Rosina*
•— Nous allons être obligés de quitter encore cet asile, leur
dit-il. Préparez bien vite les provisions que nous devons
emporter. Chacan de nous prendra aussi dans sa ceinture la
part d'or qui lui revient, car nous ponvons être séparés d'an moment à l'autre.
Il leur expliqua ce qu'elles avaient à faire et les quitta pour retoarner à l'entrée.
Kermaingay, complètement dépouillé, de ses vêtements, était attaché à un poteau tout près du brasier, dont la flamme devait le faire cruellement souftir. En ce moment, les Indiens s'amusaient à lui lancer des flèches en cherchant à les faire passer le plus près possible de son corps sans le toucher. Quelques maladroits avaient sans doute eflOieuré de trop près la malheureuse victime, car quelques taches de sang marbraient le visage et le corps de Loïc. De temps en temps, le chef faisait un signe pour arrêter les tireurs, et s'approchait de Kermainguy. Il lui parlait tantôt d'un air insinuant, tantôt d'un air de menace. Chaque fois, Loïc répondait par un signe de tête négatif.
Pablo n'eut pas de peine à deviner que l'Indien demandait au prisonnier de lui révéler la retraite des autres blancs, et que Loïc refusait héroïquement de racheter sa vie aux dépens de celle de ses compagnons.
Ses persécuteurs se lassèrent bientôt de cette torture inutile. Ils cherchèrent quelque autre suppUce. Quelques-uns d'entre eux prirent dans le feu des charbons embrasés et le^ promenèrent légèrement sur diverses parties du corps de Loïc. Bras d'Acier voyait tout le corps du pauvre enfant frémir et se tordre de douleur.
Cet affreux spectacle causait une telle hnpression au créole, que lui-même sentait ses nerfs se crisper et tout son corps ,frémir chaque fois qu'un Indien approchait son brandon de Loïc.
De temps en temps, malgré son empire sur lui-même, Pablo était forcé de détourner les yeux. Alors il allait voir où en étaient les travaux de ses compagnons occupés à déblayer l'entrée du côté opposé.
Trois quarts d'heure, qui semblèrent un siècle au créole, se passèrent ainsi.
Au moment où Pablo allait encore retourner à l'autre entrée, il entendit marcher derrière lui. Il se hâta de se retourner et reconnut Benito.
-- Est-ce fini? demanda Bras d'Acier.
— Non, Dieu merci ! répondit le capataz.*
— Comment, Dieu merci?
— Il y a des Indiens de ce côté comme de celui-ci.
— Des Indiens ! vous en êtes bien sûr?
— Oui, malheureusement.
— Comment le savez-vous? *
— Il y avait une petite crevasse au-dessus du rocher que aous avons mis dans le passage. J'ai enfoncé ma pique ilans cette crevasse afin de voir ce que nous avions encore de terre à enlever. Comme j'avais ajouté un long bâton la manclie de ma pique, elle a traversé complètement. Par ie trou qu'elle avait fait, il m'a semblé distinguer la lueur d'un feu. J'ai agrandi le trou avec précaution et j'ai reconnu que je ne m'étais pas trompé. Plusieurs hommes étaient ïssis autour de ce feu. D'autres passaient et repassaient. Nous n'avons pu les compter, mais ils sont très-nombreux.
Malgré son courage et sa force d'âme, Pablo resta un instant écrasé sous le poids de ce nouveau malheur.
— Ainsi, nous sommes cernés! murmura- t-il enfin... Allons, visitez vos armes, prenez votre or et quelques provisions, et puis que Dieu nous protège !
Dix minutes après, les mineurs étaient prêts à partir. Pablo et Bucohck avaient pris sur eux une partie de l'or destiné à Yandeilles. Ce dernier n'en portait. que soixante livres. Berthe en avait une vingtaine. Gliacun des autres mineurs portait sa propre part.
La partie la plus difficile de toute l'entreprise était de descendre le long des rochers sans éveiller l'attention des Indiens.
Ceux-ci, par bonheur, avaient momentanément renoncé à torturer ie pauvre Loïc. Vaincus par la fatigue et le sommeil, ils avaient probablement remis au lendemain le spectacle, si doux pour les Indiens, des souffrances de leur ennemi. Ils avaient cessé d'alimenter le brasier, qui brûlait toujours, mais qui ne jetait plus de lueur et dont la cendre étouffait en partie la flamme. Les sauvages se rallièrent autour du feu et s'endormbent presque aussitôt. Quelques sentinelles seules veillaient de chaque côté du camp. On n'avait heureusement mis personne au pied de la sierra, dont la hauteur et l'escarpement avaient rassuré les Indiens. Quant à Loïc, ses bourreaux l'avaient laissé attaché à son poteau après lui avoir fait avaler de force quelques aliments. Le malheureux enfant restait là, tout nu, couvert de saug et tremblant de fièvre, de douleur et de froid.
Enfin, trois glapissements de chacal retentirent de Tautre côté da bivouac.
— Dieu soit loué! Elles sont sauvées! murmura Pablo. A Loïc maintenant 1
— Ecoutez, dit Craddie en posant la main sur le bras da gambusino.
On entendait un léger frôlement le long du rocher.
— On remonte l'échelle et les cordes.
— Les Indiens de l'autre vallée ont pénétré dans la caverne, reprit Pablo. Ils auront vu les Apaches et craignent sans doute d'être attaqués. Il me vient une idée : éloignezvous et gagnez en rampant sur la gauche ; puis courez à Loïc aussitôt que je tirerai un coup de pistolet.
Au même instant, les sentinelles indiennes poussèrent un cri d'alarme et se précipitèrent vers le petit bouquet de bois. Les sauvages venaient d'entendre le galop précipité des mustangs qu'emmenaient les, compagnons de Bras d'Acier.
Eu moins d'une minute, tout le camp fut sur pied.
Cet instant avait suffi à Pablo pour attacher aux franges des zarapes quelques poignées d'herbes sèches.
Il y mit le feu en tirant deux coups de revolver. Puis, se jetant à plat ventre au milieu des hautes herbes, il rejoignit Craddie au moment où ce dernier se levait pour s'élancer vers Loïc.
Tandis qu'une partie des Indiens courait après les mustangs; les autres, dont l'attention venait d'être attirée du côté de la montagne par les deux coups de revolver, se précipitaient vers les ouvertures que la flamme leur avait un instant permis d'apercevohr le long du rocher. Habitués aux ruses des autres peuplades indiennes, les Apaches se figa* rèrent presque tous que la fuite des chevaux était une ruse pour détourner leur attention du rocher. L'échelle de cordes dont ils distinguaient le mouvement leur prouvait en effet assez clairement que des ennemis étaient cachés dans cette partie de la montagne.
Pablo et Craddie profitèrent de cet instant de tumulte, de confusion et d'indécision pour s'élancer vers Loïc, auquel les sauvages ne pensaient plus en ce moment. En un ciin d'œil ils eurent tranché les liens du pauvre garçon. Pablo le prit dans ses bra$ et se mit à courir, précédé par Craddie.
Le gambuslno lança le signal convenu avec Benito, qui répondit aussitôt et accourut yers ses amis avec deux chevaux sans compter le sien. Ces animaux^ que 4a présence des blancs effrayait à un point extraordinaire, n'avaient^ maUieureusement, pas de brides ; mais Pablo avait tout prévu. Chaque mineur portait en ceinture un bridon qu'il passa précipitamment dans la bouche du n^ustang. Avant que cette opération, que la résistance des chevaux rendait fort difficile, fût complètement terminée, une douzaine d'Indiens s'élancèrent sur les mineurs.
— Benilo ! cria Bras d'Acier, prenez Loïc devant vous el partez.
Tandis que le capataz se hâtait d*obéir, Craddie et Bras d'Acier déchargeaient leurs revolvers sur les sauvages. Cinq Indiens roulèrent à terre. Un d'eux, blessé à mort cependant, saisit Pablo par la jambe et faillit le renverser. Bras d'Acier lui fendit le crâne d'un coup de crosse de revolver et s'élança sur l'un des mustangs.
-- En avant! cria Pablo dès qu'il vit que ses compagnons étaient prêts.
Craddie déchargea son revolver et ses pistolets sur les Indiens qui accouraient pour les retenir, et les trois chevaux partirent au galop. Un Indien était parvenu à grimper sur la croupe du cheval de Pablo, mais ce dernier lui saisit le bras, Tarraqha de^ arçons et le jeta à terre la tête la première. Quelques sauvages s*élancèrent après les fugitifs, mais, quelle que fût leur vitesse^ il$ n'étaient pas de force à suivre le galop des chevaux.
Occupé à prot^er ses compagnons, Pablo n'avait pu brider son propre cheval, qu'il ne maîtrisait que par la puissante action de ses jambes. Il lui init la bride tout en galopant, et passa devant ses deux amis. Les chevaux de ceuxci se défendaient de temps en temps contre leurs cavaliers, dont ils ne reconnaissaient ni l'odeur, ni les mouvements, ni la voix.
11 rejoignit bientôt Benito, dont le mustang était retardé
par son donble fardeau, pois les trois coursiers galopèrent de conserve.
— - Gomment va Loïc? demanda Pablo.
— Je crois qu'il a perdu connaissance, répondit Benito. Le malheureux enfant est dans un état affreux. Il n'en réchappera pas. Peut-être même est-il déjà mort.
— Donnez-le-moi, reprit Bras d'Acier; votre cheval doit être fatigué. Chacun de nous prendra Loïc à tour de rôle.*
— Eh bien I demanda Graddie au gambusinô, qui avait mis Loïc devant lui et qui posait sa main sur le cœur da petit paysan.
— Il vil, répondit Pablo, mais d'une voix si triste que chacun se sentit firoid au cœur.
Au premier ruisseau qu'on rencontra, Pablo descendit de cheval et jeta un peu d'eau à la figure de Kermainguy, qa't reprit enfin connaissance.
«- Comment vas-tu, mon pauvre Loïc? lui demanda le gambusinô.
— Moi, je suis perdu, répondit-il avec une douceur résignée; mais les autres? Madame Vandeilles et la seiïora Bo^ sina?
— Elles sont devant nous, mon ami.
— • Rejoignons-les t s'écria Loïc. Je ne veux pas mourir
Pablo comprit ce qui se passait dans le cœur du Breton, qui voulait revoir Rosina avant de mourir.
— A cheval! s'écria- 1- il.
Au moment où les mineurs se remettaient en route, ils entendirent le galop de cinq ou six chevaux qui venaient du côté de la caverne.
— Quelques mustangs nous auront échappé dans Tobscnrite, dit Benito, et ces damnés Indiens s'en seront emparés.
— Galopons toujours, répondit Bras d'Acier; nous sommes, Dieu merci, de force à leur résister.
Vers cinq heures du matin, au moment où le soleil paraissait à l'horizon, les mineurs se trouvèrent non loin da corral.
— Arrêtons-nous un instant, dit Bras d'Acier, dont le cheval commençait à s'épuiser sous son double fardeau, car Pablo n'avait pu se décider à confier à d'autres le pauvre Loïc.
C«lui*cl, le bras passé autour An cou du gambusinô^ et k
corps enveloppé dans la mtmga de ce dernier, appuyait sur la poitrine da créole sa tôte endolorie et son visage couvert de brùlores et de sillons sanglants.
— Qa'allons-noas faire ? demanda Craddle.
— Attendons d'abord tes Indiens qui nous ponrsaiventy afin qa'ils ne puissent rejoindre nos amis. Puis nous irons au corral.
•— Gela nous prendra bien du tempsl
-— Oui, mais nous aurons des chevaux Irais, et surtout nous lâcherons ceux que nous ne pourrons emmener, et qui, sans cela, tomberaient entre les mains des Indiens.
— Vous avez toujours raison, Pablo, dit Craddle. Atten* dons.
Bix minutes après, sept Indiens, lancés à fond de train et courbés sur leurs selles de bois, apparurent dans le lointain. Chacun d'eux était armé d'un sabre ou d^un macana^ d'un arc et de cinq ou six flèches. N'apercevant pas les blancs cachés dans le bois, les sauvages continuèrent à prèsser de nouveau l'allure de leurs mustangs. Au moment où ils arrivèrent à quarante pas des mineurs, Pablo commanda le feu. Quatre coups de carabine retentirent. Un des Indiens tomba a terre. Deux autres se cramponnèrent à la crinière de leurs chevaux, que leurs mains défaillantes ne pouvaient plus guider. Le premier tomba au bout de quelques mi-* nutes. L'autre allait disparaître, lorsqu'une balle, lancée par Bras d'Acier, atteignit le cheval et le Ût tomber sur les genoux. Le pauvre animal se releva, fit quel bonds désordonnés qui désarçonnèrent son cavalier, et roula bientôt sur le gazon avec le cadavre de son maître.
Pendant ce temps, les quatre autres Indiens se lançaient snr les mineurs en poussant des hurlements furieux. Craddle, toujours calme, en laissa approcher un à dix pas et lui envoya deux balles de revolver qui lui traversèrent la poitrine. • Un cinquième, plus adroit, fit cabrer son cheval au moment où l'Américain l'ajastait : la balle se perdit dans l'encolure du mustang. Avant que Craddle pût tirer un second coupf, l'Indien lai décocha une flèche qui lui déchira la joue droite à quelques millimètres de l'œil en glissant sur l'os de la pommette. La commotion fut si forte et si douloureuse que rAméricain se renversa en arrière et fut sur le point de perdre connaissance. Heureusement pour lui, l'Indien gou« vernaitavec peine son cheval> rendu furieuî par là blessure
29C BRAS d'acieiu
que lui avait faite la balle de Craddle. Aa moment oii le sauvage levait son sabre pour frapper son ennemi, Craddle lui tira, à bout portant, un troisième coup de revolver. Au même instant, Pablo assénait un coup de machete au sauvage. Atteint à la fois de deux blessures mortelles, Tlndieu tomba sur le cou du cheval, dont les ruades l'eurent bientôt renversé.
Quant aux deux autres Apaches, Tun avait été la$sèjBt jeté à bas de son cheval par Benito. Le capataz avait ensuite poignardé son ennemi, déjà à moitié étranglé.
£uûn le septième Indien avait péri sous le machete de Pablo.
— Vite au corral, dit ce dernier. Prenons leurs eheraax, qui sont moins fatigués que les nôtres et dont les selles pourront nous servir, quoiqu'elles soient bien incommodes.
— Et nos chevaux? dit Craddle.
— 11 faut leur couper le jarret, répondit Pablo. Sans cela, ils retourneraient à la caverne et pourraient servir aux Indiens. Gardons le meilleur de la bande pour celui qui portera Loïc.
Cette cruelle, mais nécessaire opération terminée, les mineurs se hâtèrent de gagner le corral. Les trois autres mineurs se mirent en devoir de lasser trois chevaux. Us auraient bien voulu pouvoir en emmener davantage, mais ils savaient qu'il leur serait impossible de guider à la fois deux de ces sauvages animaux. A peine même chacun d'eux pouvait-il diriger sa nouvelle et indocile monture.
Grâce à l'habileté extraordinaire de Pablo et de Benito, on eut bien vite lassé les trois mustangs, qui furent sellés et bridés comme nous l'avons raconté plus haut.
Au bout d'une demi-heure de lutte, les captifs se résignèrent à suivre la direction que voulaient leur donner leurs énergiques cavaliers. Dans l'élat de surexcitation où se trouvaient les mineurs, chacun de ces hommes, naturellement fort et énergique, sentait sa vigueur et son courage doublés par les dangers de la situation.
Pendant que Pablo et Benito s'occupaient à faire boire les chevaux sauvages, que la soif dévorait, Craddle avait lavé et pansé de ses mains les affreuses blessures de Loïc Kermainguy. Ce dernier avait supporté ces soins douloureux avec un admirable courage.
— Avez-vous encore besoin de quelques inslanls do re-
BBAS d'acieA. 297
pos? demanda Bras d'Acier en revenant auprès du petit Breton, dont il serra les mains avec une profonde émotion.
— Non, don Pablo ; partons, je vous on conjure.
— Vous souffrez cruellement, mon pauvre garçon? •— Un peu, mais n'importe, partons.
Les mineurs se hâtèrent d'étancher leur soif et de tremper leurs visages dans les ondes de Taguage. Cinq minutes après, ils galopaient de nouveau dans la direction qu'avaient suivie leurs amis quelques heures plus tôt.
Vers huit heures du matin, les mineurs aperçurent devant eux la rivière que Bras d'Acier avait engagé Yandeilles à côtoyer.
— Avant une heure^ nous aurons rejoint nos amis, dit Pablo. Je vois aux empreintes que leurs chevaux sont épuisés de fatigue. Un d'eux s'est même abattu, là, sur cette butte. 11 n*ira pas loin désormais.
Une demi-heure après, en effet, les mineurs rencontrèrent Yandeilles, Bucolick, Berthe et Rosina, qui les attendaient au bord de la rivière que leur avait indiquée Bras d'Acier.
Cette rivière, connue sous le nom de Horses's-river, à cause du grand nombre de chevaux sauvages qu'on rencontre sur ses bords, avait plus d'un quart de lieue de lar* genr en cet endroit. Au milieu, se trouvait un roc escarpé, couvert de bois et de plantes touffues.
Les mineurs se serrèrent la main avec Teffusion de gens qui viennent d'échapper par miracle aux plus terribles dangers. Leur joie eût été complète sans l'affreux état dans lequel se trouvait le pauvre Loïc. Ce dernier, qui avait toujours refusé de s'arrêter, avait fini par perdre connaissance. 11 respirait à peine lorsqu'on le descendit au bord de la rivière.
Tandis que Berthe et Rosina, les larmes aux yeux, s'empressaient autour de leur petit compagnon, Pablo interrogeait Bucolick.
— Que sont devenus les mustangs que vous chassiez devant vous? demanda Bras d'Acier.
— Ils m'ont presque tous échappé.
— C'est malheureux, car ils seront retournés au camp des Indiens.
— Je le sais bien, don Pablo, mais je n'ai pu mieux faire. Tant que le terrain les a forcés de rester en bande je les ai gvdés devant nous; mais^ en arrivant à une grande clal-
296 biTas d'acier,
riôre que you9 avez dû traverser, il y a deux heures envi* ron, les maudits animaux se sont dispersés malgré tous nos efforts.
— Qu'allons-nous foire maintenant? demanda Benito, qui avait fini par se soumettre complètement aux ordres du gambusino, qu'il continuait cependant à baïr comme auparavant.
«— Je vais étudier le terrain, dit Pablo. Je crois qu'à deux milles d'ici se trouvent des marécages qu'il est impossible de traverser.
•^ Alors il faudrait passer la rivière maintenant, reprit Benito.
— Donnez-moi le cbeval le moins fatigué. Je vais pousser une reconnaissance vers l'endroit où je crois que commencent les marécages. En attendant mon retour, commencez les préparatifs d'un radeau, si vous en ayez la force.
Quoique harassés de fatigue et se soutenant à peine, les mineurs se mirent aussitôt à couper du bois pour faire un radeau.
Pendant ce temps, Berthe et Rosina cherchaient à calmer les cruelles douleurs qu'endurait le pauvre Loïc. Le malheureux enfant soufltait horriblement. De douloureux élancements crispaient à chaque instant ses membres brisés et faisaient tressaillir tout son corps. Il avait pris la main de Rosina et la tenait appuyée sur son cœur. L'Espagnole sanglotait et couvrait de baisers la main du petit Breton, qu'elle avait prise dans les siennes.
— Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas? disait Loïc en la regardant avec ses grands yeux bleus, dont les paupières brûlées et sanglantes pouvaient à peine se soulever.
— Mon pauvre Loïc! mon pauvre Loïc! répétait Rosina en sanglotant. C'est pour nous sauver que vous vous êtes laissé torturer ainsi.
— Tout autre aurait W\ comme moi, répondit Loïc. Mais, au milieu de toutes mes tortures, j'étais bien heureux de penser que je souffrais pour vous. Vous prierez pour moi quelquefois, n'es^ce pas, seilora?... Tenez, laissez-moi vous donner ce chapelet. Il n'est pas beau, mais ce sera un dernier souvenir de votre pauvre compagnon de route.
-* R ne me quittera jamais, dit Rosina en baisant le chapelet que lui tendait le petit Breton.
SUAS d'acier. 290
— Qae J'ai soif I murmura Loïc que la fièvre dévorait. Rosina fit un mouvement pour aUer lui chercher de Teau.
Il la retint doucement.
-« Ne me quittez pas, dit-il. Si j'allais mourir pendant que vous ne serez pas làl
Befthe revint avec Bncolick, qui apportait de l'eau dans son chapeau, au fond duquel il avait mis quelques grandes feuilles d'arbre. Loïc le remercia affectueusement et but à longs traits.
— Gomme vous soufflrez I mon ami, lui dit Bertbe avec émotion. Oh ! pourquoi êtes-vousvenu dans cet affreux pays?
^ Je ne me plains pas de mon sort. Si }*élais resté en Bretagne, je ne vous aurais pas connue, murmura-Ml tout bas à rorellle de Rosina, J'aime mieux mourir ainsi^ la tête sur votre épaule, que de vivre n'importe où.
— Tu m'aimais donc bien, mon pauvre Loïc? dit Rosina^ ànue jusqu'au fond du cœur.
-*• Oh! oui 1 Je le sens bien maintenant. Aussi je regarde ma mort comme une juste punition de ce que j'ai oublié près de vous le vœu que j'avais fait de me consacrer à Dieu. Les tourments que j'ai supportés m'obtiendront peut-être mon pardon.
^ Que Dieu te conserve la vie, mon pauvre Loïc, interrompit Rosina avec élan, et je fais vœu de couper mes che* veux pour les suspendre à l'autel de la Sainte-Yierge!
— Vous feriez ce sacrifice pour moi ! dit Loïc avec une joie profonde.
-<- Certes oui, et de grand cœur. Tu ne sais donc pas combien je t'aime, mon pauvre Loïc?
Il sourit doucement.
— Oui, dit-il tout bas, mais ce n'est pas comme cela que vous aimez don Pablo?
Rosina baissa les yeux et rougit.
— Vous voyez bien qu'il vaut mieux que je meure, reprit Loïc avec douceur. Depuis que j'ai commencé à vous aimer je ne suis plus le même. Je serais devenu jaloux, méchant... Mon Dieu, mon Dieu, que j'aurais voulu trouver un prêtre ici pour me confesser. Si l'abbé Lemarec était là^ comme il aurait de la peine à me reconnaître. Je n'oserais plus le regarder eu face... et le marquis, il me dirait...
Le délire commençait à s'emparer du pauvre garçon. Bientôt il battit complètement la campagne. Il prenait Bucolick,
taalôt pour le marquis de Trégaslel, tantôt pour Bras d'Acier, auquel il demandait pardon de sa jalousie. Lorsque Pablo revint auprès de lui, cependant, il eu( une Jueur de raison et reconnut le gambusino, qu'il embrassa avec effusion en le remerciant de toutes les bontés qu'il avait eues pour lui. Pablo pleurait à chaudes larmes, ainsi que les autres mineurs, groupés autour du pauvre enfant, que tous avaient pris en affection.
Connaissant la confiance aveugle que Loïc avait dans ses paroles, Bras d'Acier essaya de lui faire comprendre qu'il se chargeait des 70,000 fr. du marquis de Trégastel et de l'avenir^du grand-père de Loïc. Kermainguy sembla comprendre, car un sourireSde joie glissa sur sa pauvre figure déchirée, mais il ne répondit pas et continua de déraisonner. Il parlait de son pays, de son grand-père, de son biniou, de ses poé« sies; puis il joignait à tout cela le nom de ses compagnons de voyage, et surtout celui de Rosina, qui revenait à chaque instant. Il reconnut aussi Bucolick, pour lequel il avait une affection toute particulière, et lui tendit la main en même temps qu'à madame Vandeilles.
Enfin, au bout d'un quart d'heure d'une affreuse agonie, le malheureux enfant rendit le dernier soupir dans les bras de Rosina. Pablo s'en aperçut le premier. 11 posa la main sur le cœur de Loïc et dit d'une voix profondément émue :
— Loïc est mort, mes amis. Prions pour lui.
Les mineurs se laissèrent tomber à genoux. Jamais aucun d'eux n'avait été. aussi vivement impressionné que par la mort de ce courageux enfajit, si bon, si affectueux et si aimé d'eux tous. Craddle lui-même, qui se faisait presque gloire de son égoïste insensibilité, détournait la tête pour essuyer ses larmes.
L'enfant de Rosina, que Loïc portait presque continuellement et pour lequel il était d'une bonté charmante, sanglotait en voyant les autres pleurer, et voulait absolument réveiller son ami, que le pauvre petit croyait endormi. Sa mère fut obligée d'employer la force pour le retirer de dessus le corps de Kermainguy.
XXXYI
— Il faut lai creuser une fosse, dit Bucolick.
— Cela nous est impossible en ce moment, répondit Pablo. Notre temps est précieux. Achevons le radeau. Nous emporterons le corps de Loïc, et nous Tenterrerons dans l'îlot.
•— Nous y allons donc décidément? demanda Yandeilles. -" Oui, répliqua Bras d'Acier.
— Et les chevaux? demanda Benito.
— Il faut les chasser dans les marécages > répondit Yandeilles.
— Non , dit Pablo. D'abord ils nous sont indispensables pour notre fuite. Ensuite les Indiens les trouveraient immédiatement, et devineraient facilement ce que nous sommes devenus.
— Us nous suivront à la nage, et nous les attacherons à la remorque du radeau.
— Le courant les entraînera.
— Essayons toujours, dit Benito, car, si nous nous retrouvons encore sans montures, notre situation ne sera guère améliorée.
— Attendez, dit Pablo, je vais aller porter une corde à niot. Je lui ferai faire un tour sur quelque arbre solide, et j'en rapporterai ici l'extrémité. Nous ferons ensuite marcher le radeau en le halant du rivage avec la corde.
^ Il exécuta la manœuvre qu'il venait d'annoncer, et revint ensuite auprès de ses compagnons. Ceux-ci s'embarquèrent sm* le radeau, après lequel ils attachèrent les chevaux.
Quant à Pablo, il se réserva le rôle le plus dangereux, celui de rester le dernier sur l'îlot, afin de défendre le câble contre les Indiens si ceux-ci essayaient de le couper avant que le radeau fût parvenu à sa destination.
Les mineurs venaient à peine de quitter la rive, lorsque Bras d'Acier entendit les feuilles et les branchages du bois craquer sous des pas précipités.
— Hâtez-vous, voici les Indiens ! cria-il à ses amis, tout
302 9Ril D'àCIIK*
en armant son fasil et en' préparant son revolver, qa'il prit entre les dents, '
Les mineurs se cramponnèrent an câble de tontes leurs forces pour résister an tourbillon qui commençait à attirer leur esquif. Malgré leurs efforts désespérés, la puissance du courant était si grande, que presque toutes les amarres du radeau se rompirent. Une minute de plus et tout sombrait. Les mineurs parvinrent C0pendant à gagner le bord; mais le radeau était si démembré, qu'il se divisa en cinq ou six morceaux en touchant le rivage •
Pendant ce temps^ Bras d'Acier tenait tôte aux Apaofaes qui venaient de déboucher près de lui. Il tira successive* ment deux coups de carabine et quatre coups de revolver. Chaque balle tua un homme. Les Indiens s'arrêtèrent un moment. Ils étaient une vingtaine, cependant; mais leurs flèches ne pouvaient lutter contre les armes terribles du créole .
Aussitôt que ce dernier vit que ses amis avaient gagné le rivage, il coupa le câble, et se jeta à la nage pour les rejoin* dre. Tout à coup, soit que la force lui eût manqué, soll qu'il eût heurté quelque tronc d'arbre ou quelque rocher^ soit que la fatigue lui eût donné une craâipe, soit enfin qall eût été blessé, il se débattit un instant comme un homme qal se noie, et disparut dans les roseaux qui s'avançaient josqu'à dix à douze pieds de l'ilot.
Les mineurs poussèrent un cri de détresse, auquel les In« diens répondirent par des hurlements de joie.
-^ Sauves Pablo I s'écrièrent en même temps Berthe, Rogina et Bucdick.
•— Il est mort, répondit Benito, nous ne pouvons plus rien pour lui.
— Peut«être va*t-il reparaître, s'écria Berihe. Atlendei, encore un instant.
— Non, dit Benito; voici déjà trois ou quatre minutes qu'il a disparu. Son sort est maintenant certain, et ce terait folie que de vouloir lui porter secours. Voici les Indiens qui se jeuent à la nage pour nous rejoindre. Songeons à nou^,
, et partons.
11 s'élança sur un cheval, prit sa femme et son enfant dans ses bras, malgré la résistance de Rosina, et s'éloigna au galop.
~r Venez, Bertbe, dit Vanâeîlles , en oherehanl à entrai-
perla /ôone femme, qoi, pile, immobile et muette, semblait firappée de stupeur et d'engourdissoment. Yeoez-yous? reprit-il avec colère.
£lle passa la main sur sou front, et regarda Yaudeillee comme si elle n'avait rien eutendu.
Voyant qu'elle restait toujours immobile, le Français suivit l'exemple de Benito, qui galopait déjà le loug de la rivière. Il monta à cheval, prit Berthe dans ses bras, et partit ventre à terre.
Craddle et BucolicK restèrent seuls.
— " Partez^ dit BucoUck en montrant à l'Américain le cheval qu'on leur avait laissé; — Et vous?
— ' Moi, je reste. Peut-être Bras d* Acier vit'-il encore. Je vois des Indiens plonger à l'endroit où il a disparu. Dites à madame Yandelllés que je ne m'éloignerai d'ici que lorsque je serai certain du sort de Pablo. Dites^lui aussi que, s'il vit eucore, je le sauverai, ou que je mourrai avec lui.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main si* lencieuse, et Craddle s'éloigna de toute la vitesse de son cheval, qui, moins chargé que les autres mustangs, eut bientôt rejoint ses camarades.
Quant à Bucolick, qui s'était caché dans une touffe de plantes aquatiques, en se couvrant la tête de leurs larges feuilles, i( épiait tous les mouvements des Indiens qu'il voyait courir sur le rivage.
D'autres Apaches continuaient à plonger pour retrouver le gambusino.
Au bout de deux ou trois minutes, un des Indiens poussa un cri de joie et leva au-dessus de l'eau la tête de Bras d'Acier. Les autres sauvages vinrent à son secours, et dégagèrent les pieds du créole, qui s'étaient pris dans les roseaux. BucoUck comprit alors pourquoi Bras d'Acier avait enfoncé si promptement. Pablo paraissait complètement inanimé, et sa tête pendait inerte sur l'épaule des Indiens qui le portaient.
A l'exception des sauvages qui traversaient en ce moment la rivière à la nage, tous les Indiens firent volte-face et rentrèrent dans le bois.
Bucolick resta près d'une demi-heure sans rien voir et sans rien entendre. Au bout 0e ce temps, il aperçut une pirogue montée par douze indiens, qui traversait la rivière à
deux ou trois portées de fasil de lui . Au milieu des rameurs, Bucoliek reconnut Bras d'Acier couché à l'arrière du bateau. La barque aborda bientôt. Bucoliek attendait ce moment avec anxiété pour savoir dans quel état se trouvait Pablo. Autant qu'il pouvait en juger à cette distance , le gambusino descendit à terre d'un pas assez ferme, quoiqu'il fût solidement garrotté.
Les Indiens sautèrent sur le rivage, à l'exception de deux d'entre eux, qui restèrent sur la barque et retournèrent vers l'autre bord. Quatre sauvages restèrent sur la rive avec Pablo, tandis que les six autres suivaient la trace des mineurs le long de la rivière.
Toute l'attention des quatre gardiens étant concentrée sur leur prisonnier et sur leurs camarades qui s'éloignaient, Bacolick put se glisser au milieu des arbres et se rapprocher peu à peu du gambusino. Comme il était assez maladroit à ce genre d'exercice, il n'avançait que très-lentement, et, de plus, il était obligé de faire des baltes fréquentes. Son intention était d'attaquer les Indiens qui gardaient Bras d'Acier; mais il attendait pour cela que les autres se fussent éloignés.
Une centaine de pas le séparaient encore du gambusino, lorsqu'il vit reparaître la pirogue. Cette fois, elle contenail quatorze Indiens. Ceux-ci étaient obligés de conserver l'immobilité la plus complète pour ne pas faire sombrer leur esquif, qui n'était destiné à porter que sept ou huit personnes tout au plus.
Bucoliek se blottit de nouveau dans les roseaux, et attendit que les Indiens eussent débarqué. Deux fois encore, la barque fit le même voyage. Au dernier trajet, elle revint moins chargée. L'Irlandais compta en tout trente-quatre sauvages, en y compretiant les gardiens de Bras d'Acier.
Aussitôt réunis, les Indiens partirent en courant dans la direction qu'avaient déjà suivie quelques-uns de leurs camarades. Bientôt il ne resta plus que Bras d'Acier et deux Indiens. Ceux-ci portèrent leur prisonnier dans la pirogue, prirent les pagaies et suivirent la rivière en longeant le rivage.
Pendant ce temps, le gros de la bande continuait à chercher à terre la trace des blancs ; mais la barque les eut bientôt perdus de vue. Malgré sa fatigue, Bucoliek réunit toutes ses forces pour suivre la pirogue. Il ne put la rejoindre qu'à la nuit.
BRAS d'acier. 30S
Il eût été dangerenx de voyager dans l^obscnrité sur cette rivière, qui charrie continuellement des troncs d'arbre, et présente à chaque instant des obstacles contre lesquels viendraient se briser les bateaux. Aussi les Indiens s'étaientils arrêtés et avaient- ils attaché leur pirogue à un arbre du rivage.
Un d'eux descendit à terre pour chercher du bois mort, afin d'allumer du feu et de faire cuire leur repas.
Épuisé par la rapidité de sa course, Bucolick fat obligé de s'arrêter à une quarantaine de pas de l'embarcation pour reprendre haleine. Lorsqu'il se fut enfin reposé, il s'approcha, en rampant, de la pirogue : ses chaussures en corde, assez senablables à celtes des montagnards de certaines parties de l'Espagne, lui étaient d'un grand secours, parce qu'elles faisaient beaucoup moins de bruit que des chaussures ordinaires. Son costume aussi, composé d*une g amusa (sorte de blouse ou de chemise), en peau de daim, le servait merveilleusement et se confondait avec la terre.
Malgré toutes les précautions de Bucolick, l'ouïe subtile de l'Indien distingua le bruit des branches froissées par les mains de l'Irlandais. Il poussa un cri d'alarme et se précipita vers l'endroit où se trouvait Bucolick. Ce dernier comprit que la ruse était désormais inutile et se jeta à l'eau, son revolver entre les dents, en nageant de toutes ses forces, afin de gagner la pirogue. L'Indien, qui s'était douté de son intention, y arriva avant lui. Au moment où Bucolick posait la main gauche sur l'embarcation, il reçut en même temps un coup de sabre qui lui coupa presque le poignet gauche, et un coup de macana qui lui aurait fendu la tête, si la main de son ennemi n'avait été en partie détournée par Bras d'Acier. Hors d'état de remuer les pieds, et les mains garrottées de manière à faire jaillir le sang, Pablo s'était laissé couler entre les jambes de l'Indien^ qu'il avait fait trébucher au moment où l'Apache levait le bras pour frapper Bucolick.
Malgré son poignet brisé, celui-ci eut le courage de ne pas lâcher la barque. Il tira un coup de revolver sur le jeune Indien, et le tua. Une seconde balle de revolver, tirée presque au hasard, cependant, fit justice du vieil Apache qui fut ensuite jeté par-dessus le J)ord.
Mais déjà les sauvages , attirés par les cris de leurs compagnons et par la détonation des revolvers, accouraient en toute hâte vers la pirogue.
306 ^^ILA8 p'agi^k.
BucoUofc 80 hâta dQ trancher les lienside Pablo»
— Coupeiç ramaiTQ et prenez les pagaies, lui dit^ll préci* pitaipment ; les forcer m'abandonnent.,.
^ Je ne puis faire un mouvement, lui répondit Pablo. Lesln4ien9 m'avaient tellement serré, que mes bras ^t mes mains sont maintenant comme ceux d'un cadavre.
L*lrlaadais , qui venait de se laisser oouler au fond de lai pirogue, se releva à demi sur les genoux et se mit À eoaperl j'amarre* Déjà les Indiens n'étaient plus qu'à une portée de pistolet tout au plus des deujc mineurs. Enfin l'amarre se rompit. Pablo ne pouvant encore bouger, Bucolick fit un effort désespéré pour éloigner la pirogue du rivage, Au même instant, les Indiens arrivaient sur le, bord. Quelqu^^-rans se jetèrent à la nage; d'autres tendirent lenr^ arcs et lancèrent une grêle de flècbes sur la pirogue, dont le remops leur indiquait la position.
^ Voici deux Indiens qui nous arrivent à droite, dit Sucolick. Prenez garde, Pablo.,. Tenes, un d'eux lève la inam pour saisir le bord de la pirogue*
Pablo fit un effort désespéré et se jeta sur le sauvage, dont il écrasa les doigts d'un coup de ses den:( poings fer* mes. Mais déjà cinq ou six autres sauvages surgissaient de chaque côté de la pirogue.
Galvanisé par l'imminence du danger, Pablo saisit les pagaies et parvint à s'éloigner du bord. Au bout de deux ou trois minutes, il avait repris la liberté de ses mouvements, et, sous ses bras robustes, la pirogue vola rapidement sur le fleuve.
«^ Où sont nos amis? demanda-t-il à Bucolick.
^ Je crois qu'ils ont suivi le rivage, répondit l'Irlandais.
Malgré tous les dangers que présentait la navigation du fleuve pendant la nuit, Bras d'Acier se vit forcé de continuer son trajet. La tàcbe qu'il entreprenait était d'autant plus difficile, que la pirogue, faite pour quatre rameurs au moins, était fort difficile à mener pour un seul individu, j quelles que fussent sa vigueur et son adresse^ Or, la blessare que Bucolick avait reçue au poignet le mettait bors d'état de rendre aucun service à son compagnon.
Plusieurs fois, l'embarcation rencontra des troncs d'arbre et des rocbers. Il fallut tonte la présence d'esprit et iouîe l'adresse de Pablo pour écbapper à ces dangers sans aess^ renouvelés.
BMS d'acie«. 307
XXXYII
Pendant ce temps, Craddle galopait 9ur la trace des autres mineurs. Les chevaux de Yandeilles et de Banito ayant à porterun doubla fardeau, son mustang les eut bientôt rejoints.
En voyant arriver Tlrlandais, Berthe et Rosina se préeiipitèrent vers lui pour demander ce qu'était devenu Bras d'Acier.
Les deux pauvres femmes faisaient pitié, Rosina pleurait et maudissait Benito, qui l'avait entraînée de force. Berthe ne disait rion^ mais on lisait la douleur et Tangoisse sur sa figure décomposée. Quant à Yandeilles et Benito, leurs sourcils froncés ella rudesse de leur parole trahissaient as* sez la jalouse colère qui les dévorait.
Craddle raconta son entretien avec Bucolick et la détermination qu'avait prise ce dernier de rester pour sauver Pablo ou pour mourir avec lui.
— Noble cqBurI murmura Berthe.
— Allons, ne nous arrêtons pas, dit Yandeilles; chaque vainute est précieuse,
-<- Ainsi, vous allez laisser périr celui à qui vous devez tout? fit Berthe avec indignation.
— Nous ne pouvons faire autrement, répondit Benito. Qu'il soit mort ou prisonnier, notre présence ne lui. servi* tait à rien. Ce seraient quelques victimes de plus pour ces brigands de peaux rouges.
-^ D'ailleurs, reprit Yandeilles, Pablo lui-môme nous a toujours recommandé de partir sans l'attendre, quel que fût le danger auquel il parût exposé. Seul, il sait toujours se ti* rer d'affaire,
— Il fait bien, en effet, de ne pas compter sur vous, dit Berthe avec amertume.
^ Taisez- vous, interrompit durement Yandeilles à demi voix, votre désespoir de tout à l'heure ne m'a que trop révélé quelle était la reconnaissance que je devais à ce Pablo, que l'enfer maudisse.
— C'était avant d'accepter ses bienfaits qu'il fallait penser à cela, répondit la jeune femme, folle d'inquiétude et d'an* goiise.
308 BRAS d'acii&r. ^
— Oh 1 vous ne sauriez désirer plus que moi qu'il soit encore de ce monde, dit Yandeilles. Dès que vous serez en sûreté, vous et mon trésor» j'irai à la recherche de Bras d'Acier. Plaise à Dieu que je parvienne à le trouver I Nous serons quittes, alors, et nous aurons un autre compte à régler.
Une scène analogue, mais plus vive encore, se passait entre Benito et Rosina. Depuis la mort de Loïc, Kosina, tout entière au souvenir du pauvre petit Breton, semblait avoir oublié son amour pour Bras d'Acier, dont elle s'était beaucoup moins occupée depuis quelques jours. Mais l'héroïque dévouement du gambusino et le sort terrible dont elle le voyait menacé avaient, en un instant, ravivé toutes les passions qui couvaient au fond du cœur de l'Espagnole.
Furieuse de la lâcheté de Benito, elle accablait ce dernier de reproches sanglants qui faisaient bondir le mQtis de colère et de jalousie.
Quant à Graddle, il galopait en avant et ne se mêlait en aucune manière de ces querelles conjugales.
En réalité, les trois mineurs étaient moins à blâmer qu'on aurait pu le croire au premier abord. Comme l'avait bien dit Yandeilles, leur présence vis-à-vis de l'îlot les aurait exposés à une mort certaine, sans être d'aucune utilité à Bras d'Acier. Celui-ci, d'ailleurs, avait déjà échappé à tant de dangers, qu'il pouvait fort bien se soustraire encore une fois à la mort qui semblait le menacer.
Yandeilles se répétait cela pour justifier sa conduite à ses propres yeux, mais, au fond du cœur, il était mécontent de lui-même. N'eût été sa jalousie, il serait retourné sur ses pas pour rejoindre Bucolick, dont la conduite lui semblait un reproche.
Les mineurs galopèrent presque toute la nuit. Tout à coup, cependant, ils durent s'arrêter brusquement. Une montagne à pic commençant à la rivière, et pénétrant fort avant dans les terres, semblait leur barrer complètement le passage.
Us avaient cru d'abord qu'il serait possible de gravir la montagne, mais ils en reconnurent bien vite l'impossibilité. De même que la plupart des roches volcaniques de* cet endroit, le revers de la montagne semblait coupé dans un bloc immense et n'offrait aucun moyen d'ascension, même au piéton le plus intrépide.
Benito lança son cheval au galop et s'éloigna de la rivière
ligne perpendiculaire, en longeant, par conséquent, le de la montagne. '
.Pendant ce temps^ Craddle et YandeiHes descendirent de ieyal et cherchèrent à découvrir un déûlé, un passage qai
permît de tenter l'ascension.
An bout d'une demi- heure de recherches inutiles, ils rent revenir Benito, qui n'avait pas été plus heureux leax-mêmes. La montagne se prolongeait toujours à perte
vue. Elle décrivait même une sorte d'arc qui semblait iprisonner les mineurs dans un cercle infranchissable. 11 n'y avait que deux partis à prendre : ou suivre la montagne, ce qui rejetait les mineurs sur les Indiens, qui de- Taient connaître cette disposition du terrain et s'être dirigés en conséquence ; ou traverser la rivière, qui avait à cet endroit une largeur et une rapidité effrayantes.
Comme on le voit, ces deux moyens étaient presque aussi impraticables l'un que l'autre.
En supposant même, ce qui n'était guère probable, qu'un radeau pût affronter le courant, on n'avait ni le bois, ni les liens, ni surtout le temps nécessaire pour le construire, quelque informe et quelque incomplet qu'il pût être.
^ L'enfer est contre nous, s'écria Vandeilles avec rage. Nous sommes perdus. Il ne nous reste qu'à attendre la mort, ou plutôt à nous tuer nous-mêmes pour échapper aux tortures que nous réservent ces scélérats de peaux rouges..
Berthe ne répondit rien. Depuis qu'elle avait perdu l'espoir de revoir Pablo, tout lui était devenu indifférent. A demi couchée sur le sol et la tête dans ses mains, elle restait immobile et silencieuse, ne demandant à Dieu que de l'envoyer le plus tôt possible rejoindre celui qu'elle aimait. Résina, que son enfant rattachait seul à la vie, priait le Seigneur de protéger la pauvre petite créature, qu'elle couvrait de baisers et de larmes.
Quant à Benito, cédant à sa nature sauvage et violente, il rugissait de colère. Tantôt il blasphémait tous les saints du paradis, tantôt il leur promettait de riches offrandes. Par suite de ce besoin inné chez les hommes de rejeter leur malbeur sur quelqu'un, le capataz s'en prit à Vandeilles de leur situation, et lui reprocha amèrement de s'être obstiné à suivre le cours de la rivière.
Une querelle, la vingtième au moins depuis un mois, allait encore s'engager entre ces deux hommes, aussi violents
310 BRAS d'ACIBK.
l'un qae l'antre , lorsque Craddle appela ses eôtnpagnôns.
— Ecoutez, leur dit-il, voici un bateau qui arrive.
Les mineurs se bâtèrent d'interrompre leur coûTett^ation et se blottirent derrière les buissons.
Bientôt une barque lancée rapidement passa coitinie nne flèche a une demî-^portée dô pistolet du rivage. Une ou deux minutes après, on entendit retentir les trois cris de chacal au moyen desquels Pablo avait l'habitude d'annoncer sa présence lorsqu'il revenait durant la nuit au camp des minetirs.
^ Pablo ! s'écrièrent à la fois Bertbe et Kosina.
—^ C'est impossible^ fit BenitOi*
— Cest Bras d'Acier, vous dis*-je^ reprit JBerlhe ; répondez donc à son signaL
-^ Si ce sont des Indiens, eotnme tout doit nous le faire supposer ? répliqua le capataz.
*^ Non; J'ai reconnu le signal de don Pablo, dit Rosina.
^ Les Indiens l'auront imité, repartit Yandeilies.
•^ C'est Pablo^ j'en suis certaine, s'écria Bertbe*
Puis, cédant à la joie immense qui gdâflait sa poitrine, elle éleva la voii pour appeler Bras d'Acier.
— - Imprudente ! fit Yandeilies en lui fermant ta bouche.
Le bruit des pagaieS et l'eau qui jaillissait soùs la proue ne tardèrent pas à révéler le retour de la pirogue; Bras d'Aeier, car e'était lui, répéta soh signal.
Cette fois, ce fut Yandeilies qui répondit.
Deut minutes après^ Bras d'Aeler était au milieu de ses amis. Les mineurs raccueilliretitâvec des transports de joie. Malgré leur jalousie, Yandeilies et Benito n'osèrent empéeber leurs femmes de se jeter dans les bras de Tbomme courageux et dévoué qui venait encore leur sauver la vie et l'honneur.
~ Mon Pablo bien^aimé ! murmura Bertbe à l'oreille du gambusino, qui la pressait sur son cceur aVec un profond attendrissement.
Rosina aussi l'embrassa tendrement, mais avec ce senti' ment de tristesse et de découragement que la jeune femme apportait maintenant à tout.
On pressa Bras d'Acier de questions pôiir satoir comment il avait pu échapper aux itotg et aux Indiens, mais il n'çai pas le temps de répondre.
^ Le» Apaches I s'écria tout à coup Bcieolick, ûtmt nne flèche venait d'efiDeurel* la jdue.
B11A9 d'ACIËH; dli
— Vite à U pirôgoe, dit Pablo en salsisiam A&ti %éi hUB madame Yandeilles, qu'il emporta veirs rembarcatioiii
D'an bond, Bras d'Acier s'élança dans la piroguô» que deux Indiens allaient déjà pousser ka large. Mais Benito ayait devanoé le gambusiiio* Au tnoinent où eè dernier mettait le pied sur la pirogue, un des Indiens tombait à l'eau, et le sedond alla l'y rejoindre quelques secondes plus tard^ le rentre ouvert d'un coup de nayajà. Pablo n'eut alors qu'à prendre les pagaies pour rapprocher la pirogue du rivage.
On se bâta d'embarquer, car d'autres Indiens accouraient déjà à travers bois* Puis Yandeilles, Craddle, Bueolick et Be« nito prirent chacun une pagaie, tandis que Bras d'Acier se servait d'une einquième pagaie à l'arrière pour gouverner et pour godiller.
On navigua ainsi le reste de la nuit, c'est-'à'^dire près de trois heures, au milieu de dangers de tout genre*
Au lever du soleil, les mineurs se trouvèrent tout près d'une colline élevée dont l'abord paraissait assez fitcile. Pablo descendit à terre avec Benito afin de jeter un coup d'œii sur le pays. Soit que les Indiens eussent abandoiiné la poursuite, soit qu'ils fussent encore bien loin, le gambùsino et son compagnon n'aperçurent rien qui fût de nature à don' ner de l'inquiétude.
Autour û'eut s'étendaient de vastes prairies coupées çà et là de petits bouquets de bois.
Les rameurs, épuisés par un travail incessant, prirent titi peu de repos. Il était temps, car leurs bras fatigués pou^ vaient à peine tenir le manche de leurs pagaies. On parta* gea les provisions, qui se réduisaient à quelques morceaux de biscuit et à quelques poignées de farine de tùûs. Puis un des mineurs fut placé en vedette sur le rocher le plus élevé pour Veiller à la sûreté de ses compagnons, qui prirent un instant de sommeil. Mais leur repos fut de courtd durée, car Pablo se défiait toujours des ruses indiennes et craignait que la sentinelle, quelque habile qu'elle fût, ne tombât dans quelque piégo. Au bout de deux heures de halte, on se re«mit en marche^ Cette fois, deut rameurs seulement prirent les pagaies, tandis que les autres dormaient au fond de la pirogue, en attendant le moment de remplacer leurs camarades.
On avait arrangé à Vaitiére, ftvee des tarapes, tihe sorte de lit sur lequel fierthe et Rosina s'étendirent à t(^ur de
rôle. Pais Bras d'Acier avait suspendu sur leur tète an autre zarape pour les garantir du soleil.
Quelques heures ayant le coucher du soleil. Bras d'Acier aperçut un troupeau de bisons qui se désaltéraient dans une mare aux bords du fleuve. Il fit arrêter la barque et descendit avec Craddle. Au bout d'une demi-heurey ceux qui étaient restés sur la pirogue entendirent deux coups de fasil, suivis de quatre autres détonations à un certain intervalle. Puis Bras d'Acier grimpa sur un petit arbre qui dominait la prairie, et fit signe à ses amis d'avancer. Bucolick et Yandeilles reprirent les pagaies, et se dirigèrent en toute hâte vers l'endroit où se trouvait Bras d'Acier.
— Nous avons tué un bison, leur cria le gambusino; venez nous aider à le dépecer et à l'emporter.
Bucolick et Benito ne se firent pas répéter l'invitation et sautèrent sur le rivage. C'était, en eifet, une précieuse acquisition pour les pauvres gens que la chair de ce bison.
En moins d'une heure, l'animal fut écorché et dépecé. On porta sur la pirogue les meilleurs morceaux, ainsi que la peau, qui pouvait servir à une foule d'usages.
— Caramba! s'écria joyeusement Benito, ce bison est venu se faire tuer juste à point pour notre dîner.
Toute crainte d'attaque immédiate de la part des Indiens ayant disparu par suite de la distance qu'avait parcourue la pirogue, les mineurs amarrèrent leur embarcation, dont ils eurent soin, pourtant, de ne pas s'éloigner. Puis on alluma du feu, sur lequel on mit les tranches encore sanglantes du bison.
Les pauvres voyageurs, exténués par trois jours de fatigue et de privations, firent enfin un bon repas qui leur rendit des forces et du courage.
— Je crois que les plus grands dangers sont maintenant passés, leur dit Bras d'Acier. Cette nuit nous allons amarrer notre pirogue et nous reposer. A partir de ce rocher que vous voyez là-bas, à 300 yards de nous, il devient impossible de suivre la rivière. Demain nous descendrons à terre. Deux ou trois jours nous suffiront, je l'espère, pour rejoindre la route que suivent d'habitude les mineurs qui se rendent SLUiplacçres en partant du fort StUter.
— Si nous allions, ce soir, jusqu'au rocher ou la navigation de la rivière devient impossible ? dit Yandeilles.
— Non, répondit Pablo. D'abord, vous avez tous besoin
BRAS B'ACIBR. 3i3
^^Q^n pen de repos. Pais, en cas d'une attaque, nous y serions moins avantageusement placés pour nous défendre.
LoL nuit se passa tranquillement. Pour la première fois depuis plusieurs jours, les mineurs goûtèrent enfin quelques instants de repos.
On apprit plus tard que les Apaches avaient renoncé à la poursuite des mineurs pour se mettre à la recherche des antres Indiens qui avaient pénétré dans la grotte par la vallée du plateau del Desierto.
Ces derniers étaient des horses'S''thieves, de même que les premiers Indiens qui avaient attaqué les mineurs sur le plateaa.
Moins nombreux et moins belliqueux que les Apaches, les voleurs de chevaux avaient pris la fuite devant leurs en« nemis, mais ceux-ci les avaient rejoints et les avaient presque tous massacrés.
Tous ces détails ne parvinrent que longtemps après à Bras d'Acier, et lui furent rapportés par des mineurs auxquels il avait indiqué l'existence du plateau del Desierto et l'or qu'on devait encore y trouver.
Tandis que les Apaches montaient à la caverne pour poursuivre les horses'S'thiev es, les mineurs continuaient leur route à travers d'interminables prairies.
Le soir du cinquième jour, ils rencontrèrent une caravane de Tingt-deux chercheurs d'or en route pour les placeres. Plusieurs d'entre eux connaissaient Bras d'Acier. Ils coururent à lui et le prièrent de leur indiquer quelque placer qui pût les enrichir.
— Soit, leur dit Pablo ; mais, cette fois, j'y mets une condition.
— Laquelle? s'écrièrent les chercheurs d*or.
•— Vous avez plusieurs chariots et uu grand nombre de chevaux, de bœufs et de mules. Vous allez nous céder un âe ces chariots^ huit bœufs et six chevaux. Nous vous les payerons le double de ce qu'ils vous ont coûté au fort Sutter. Si ce chariot et ces animaux vous sont tout à fait indispensables, je m'engage à vous les faire conduire au plateau ûel Desierto aussitôt après notre arrivée à SanFrancisco. Pour vous récompenser de ce service, je vous indiquerai de plus la route du plateau del Desierto.
La proposition fut accueillie avec des transports de joie. Telle était la renommée de Bras d'Acier, que s'il avait de-
dl4 fiKASr a^kClVitki
mandé tons les chevftiiî pour prix d6 ms Ifidîéatioi&â^ les chercheurs d'or les lai eussent accordés sans difRcnltéj Aassi rarrangement fut-il promptement conclu.
Les deux troupes soupèrent ensemblB âfttMr d'niii énorme brasier, et la soirée se passa gaiement au lAiiieii des récits des uns et des prajets des autres. Au ^oint dtt Jour, les deux caraTaries se mirent en marche dâfls des opposées, et ne tardèrent p&s à se perdre de^ tue.
XXXVItl
Grâce aux moyens dé transport qu'on leur avaÙ procurés, les compagnons de Bras d'Acier firent de longues journées de mai-chô. Bientôt ih se trouvèrent dans des parages fréquentés et rencontrèrent des habitations, A partir de ce naoment, ils n'avaient plus à redouter que des hommes dé la mênïef race qu'eux-mêmes, car les ïriuJehs mansos (soumis) étaient les seuls qui s'offrissent désormais à leurs regards.
Malgfé les longues traites qu'ils faisaient chaque jour, ils reprirent promptement leurs forces. Qu'étaif-ce, en effet, qu'une pareille fatigue pour des gens qui venaient de menef une existence si occupée, si remplie de travaux pénibles, de dangers et de privations.
Benito, Craddle, Bucolick et Vandeifles voyaient avec bonheur approcher le moment tant désiré de se reposer et de jouir du fruit de leurs travaux, t'ablo seul devenait plus sombre à mesure que l'on approchait de San-Francisco.
Encore quelques jours, et il lui .faudrait se séparer de Berthe et dire adieu pour jamais à cette existence qu'il avait trouvée si douce jusque dans ses dangers, puisqu'il les partageait avec celle qu'il aimait. Chaque ^our, chaque minute s'écoulait pour le créole avec une rapidité désespérante.
II ne comprenait pas qu'il pût vivre encore lorsqu'il ne verrait plus madanle Vandeilles. Il lui semblait qu'en lui enlevant la présence et le doux sourire de la jeune femme, on allait lui arracher le cœur et l'air qu'il respirait.
BAAS d'acibr. 3!5
Bertlie ne devinait que trop ce qui se passait dans le cœnr dô Bras d'Acier. Son regwrd attristé répondait à celui du créole. Elle non plus ne comprenait pas la vie loin de l'ami qui lui avait montré tant de dévouiement et tant d'amour. Elle passait les nuits à pleurer. Bien souvent, elle n'osait même plus prier, de peur qu'une pensée coupable ne se glissât parmi les prières qu'elle adressait au Seigneur.
Sans se rendre compte de ce qui se passait dans le cœur des deux amants, Yandeilles sentait queBerthe aimait M. de Verrières. Froissé dans sa vanité plus encore peut-être que dans son affection pour sa femme, Yandeilles avait des accès de rage qui le rendaient fou. Par instants il eut presque souhaité que Berthe fût coupable pour avoir le droit de la punir, elle et son complice. Mais que faire, que dire à une femme dont la conduite ne donne prise à aucun blâme, et dont le cœur seul est coupable? Malgré TiDjustice commune à chacun lorsqu'il s'agit de sa propre cause, Yandeilles ne pouvait se dissimuler ni le courage et la vertu de sa femme, ni la noble et loyale conduite de Bras d'Acier. Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, il dierchait à amoindrir le dévouement de son rival; mais, au fond du cœur, il était forcé de le reconnaître. Loin de lui en savoir gré, il lui en voulait davantage, de cette noblesse de sentiments, sous la« quelle lui-même se sentait écrasé.
Dans certains moments, il eût été capable de se foire tuer pour Pablo; dans d'autres, il l'aurait tué de sa propre main. Aussi aspirait-il avec impatience au moment d'arriver à Sau'Francisco et se promettait-il de partir aussitôt pour la France, afin de rompre ses relations avec Bras d'Acier. Dans ses fréquents moments d'emportement, il lui échappait souvent de faire allusion à ce projet de départ, que Berthe ne connaissait que trop et qui désespérait la pauvre femme.
Quant à Benito, einq ou six jours avant d'arriver à Saui* Francisco, il annonça sa résolution de se séparer de ses compagnons et de gagner Monterey. Bosina s'y opposa for* mellement.
-— Non, dit-elle au capataz, il faut continuer jusqu'à San- Francisco. Notre situation à tous deux offense les lois de Dieu, et nous devons y mettre ordre. H faut qu'un prêtre consacre notre union.
r^ Dis-tn vrai? s'écria Benito. Tu consens à être m^ femme devant Dieu?
3i6 BRAS d'acier.
— Oui, Benilo.
*— ïoil... mais non, c'est impossible; c'est une rase, un prétexte pour rester plus longtemps avec cet hommej que je hais autant que je t'aime.
— Non, Benito, je t'ai dit vrai.
— Tu me jures qu'en arrivant à San-Francisco tu deviendras ma femme?
— Je le jure.
— Mais à Monlerey aussi, on peut bénir notre union.
— Je veux être mariée à San-Francisco. A Monterey il y a des amis de ma famille, et je ne veux pas...
— Tu ne veux pas qu'on sache que tu épouses un métis, n'est-ce pas? interrompit le capataz avec colère... Voto al Demonio ! si une fois à San-Francisco tu allais revenir sur la promesse et demander à retourner chez tes parents !...
— Et mon ûls? dit-elle avec cette tristesse résignée qui faisait depuis quelque temps le fond de son caractère.
^ Jure-moi sur ton crucifix, reprit le métis, qui doutait encore.
Rosina prit le petit crucifix que lui avait donné Loïc, et qu'elle avait toujours porté depuis la mort du petit Breton, et renouvela son serment. Un peu tranquillisé par cette promesse solennelle, Benito consentit à continuer jusqu'à San- Francisco.
Les derniers jours du voyage furent fort tristes. Bucolick lui-même était tout chagrin de la pensée qu'il lui faudrait bientôt se séparer de Bras d'Acier, qu'il révérait comme un dieu, ainsi que de madame Yandeilles et du petit garçon de Rosina, près duquel il avait remplacé le pauvre Loïc. Craddie était peut-être le seul qui parût complètement heureux d'arriver, quoique, malgré l'égoïsme dont il se faisait gloire, il éprouvât pour Bras d'Acier et pour Berthe plus d'affection qu'il ne s'était cru capable d'en ressentir pour personne au monde. Ce fut un moment solennel que celui où les mineurs, arrivés au sommet d'une colline, aperçurent, pour la première fois depuis leur départ^ les maisons de San-Francisco. Berthe et Pablo échangèrent un indicible regard. Puis, par une tonchante sympathie, ils tournèrent les yeux en même temps vers la pauvre Rosina, qui les regardait avec une tristesse navrante.
Berthe s'approcha d'elle et lui prit la main comme pour l'associer à leurs pensées et à leurs regrets. Rosina laissa
BRAS d'acier. H17
tomber sa tète sur l*épaule de la jeune femmc^ et tontes deux mêlèrent leurs sanglots en dépit de tous leurs efforts pour se contenir.
— Que le diable emporte les femmes et leurs pleurnicheries ! s'écria Vandeilles avec colère. Tant qu'il y a eu du danger, elles n'ont pas versé une larme; maintenant que noas voilà hors d'affaire et sur le point de jouir du fruit de notre expédition, elles commencent à geindre et à larmoyer!
Benito ne dit rien, mais il courut à Rosina et la prit par le bras. Elle se laissa entndner sans résistance, et ne répondît pas aux reproches du capataz, qui l'accusait de pleurer à cause de Bras d* Acier. Elle Técouta silencieusement et rejoignit Berthe dès que Benito eut cessé de gronder et de menacer.
— Qu'allez- vous faire, ma pauvre Rosina? lui demanda madame Vandeilles. Vous retournerez sans doute auprès de votre famille?
— Non.
— Alors vous suivrez Benito ?
— Oui; en arrivant à San-Francisco, je vais faire consacrer notre union.
Berthe ne répondit pas, mais FEspagnole surprit dans son regard un sentiment de compassion que madame Vandeilles cherchait vainement à dissimjiler.
— Vous me plaignez, n'est-ce pas? lui dit-elle. Consolezvous, Berthe; quelque chose me dit que je n'aurai pas longtemps à souffrir. C'est pour cela que je désire que notre mariage soit consacré, afin que mon pauvre enfant ait on nom et qu'il puisse se présenter en enfant légitime devant mes parents. Le sang de son père sera toujours une tache pour lui, mais ma mère est bonne, et je suis sûre qu'elle aura pitié du pauvre orphelin et qu'elle me remplacera auprès de lui.
Vous remplacer, Rosina? Comptez-vous donc abandonner votre enfant ?
— Ohl noni répondit Rosina; non, certes, tant que je vivrai; mais un pressentiment me dit que désormais je n'ai plus longtemps à vivre.
— Quelle idée ! Chassez cette crainte.
— Celte crainte, répéta tristement l'Espagnole, Dieu m'est témoin, Berthe, que sans mon pauvre enfant la mort serait mon plus ardent désir.
dfS BR48 PLACIER.
»— Vous YouleE mourir I
— Je ne reux plas vivre; je ne m'en sens ni la forée ni h\ courage.
— Pauvre Rosina, dit Berthe en lui serrant la rnaii^, vous; aimez toujours don Pablo?
— Oui, Berttie; mais ce n'est plus comme autrefois. Je jQ'ai de force désormais qi pour aimer ni pour haïr, et je ne sfkis si son amour môme me donnerait maintenant le coorage de vivre. Comme le voyageur fatigué de la route aspire au repos du sommeil, moi, j^aspire au repos de la tombe. J'ai si bien abandonné tout espoir de bonheur en ee monde, que J9ne puis désormais rien espérer, ni môme rien désirer. Ob / :tene2, je voudrais être morte avec Loïc 1
— Vous commenciez peut-être à Faimer? dit Berthe.
^ Je ne crois pas. S'il avait vécu, il me semble que je n'aurais jamais eu pour lui que Taffection d*une sœur, et maintenant, pourtant, maintenant qu'il est mort, j'y pense à cRaque instant. Comme il m'aimait, le pauvre enfant!.. Tenez, Bertbe, c'est à lui que je dois de m'ôtre résignée et de voir votre bonbeur sans amertume et sans envie. Le dévouement et l'abnégation de Loïc m'ont fait rougir de mon amour égoïste. Ob 1 si un autre avait pu jn'aimer ainsi!
Elle s'arrêta brusquement et oacba sa tête dans les bras de Berthe, qui l'embrassa en pleurant.
Deux heures après, les mineurs arrivèrent au milieu des tentes établies aux environs de San-Francisco. Elles formaient une sorte de foubourg. De tous côtés, ils apercevaient des gens se bâtant de se diriger vers les placeres qu'euxmêmes venaient de quitter.
Il fut décidé qu'on descendrait au même bôtei. Vandeilles et Benito seuls élevèrent quelques objections à cet arrangement, mais Craddie fit observer qu'il fallait bien se trouver réunis pour une foule de petites choses qui restaient encore à régler. Cet avis l'emporta, et les mineurs descendirent à l'hôtel Graham.
Ils dînèrent ensemble pour la dernière fois. Le repas fat triste, malgré quelques éclats de bruyante gaieté de la part de Craddie et de Bucolick, qui avaient bu un peu plus qae de raison.
A la fin du dîner, Craddie proposa de porter un toast à Bras d'Acier, l'organisateur, le chef et le sauveur de l'expédition. Cette proposition fut accueillie aveo enthousiasme, ^
• 9AA9 P'AClIRt 3t9
Pablo imposa silence à ses compagnons par un gesto grave et solennel.
— NoDy mes amis, leur dit* il; ayant de me remercier^ nous avons tons un devoir plus sacré à remplir. Bavons à la mémoire des amis que nous avons perdus; à Mundiaz, à José, à Ribonneau. Buvons surtout à celui qui a sacrifié sa vie pour sauver la nôtre, à Loïc Kermainguy.
A ces mots, prononcés d'une voix émue, chacun leva son verre et le heurta contre celui de son voisin. Un morne silence régna pendant quelque temps dans l'appartement. Les paroles de Bras d'Acier venaient de réveiller de tristes et craels souvenirs. Au milieu des dangers sans cesse renaissants qu'ils affirontaient chaque jour, et des fatigues qui les accablaient, les mineurs avaient à peine eu le temps de songer à ceux de leurs compagnons qui étaient morts durant le Toyage. Maintenant qu'ils se voyaient tranquilles et en sûreté, ils pouvaient enfin détourner leur attention d'euxmêmes et donner une larme aux amis qu'ils ne devaient plus vevoir.
Les hommes repoussèrent loin d'eux la bouteille qu^ils commençaient à utiliser un peu trop : les femmes se mirent à pleurer.
Bras d'Acier profita de ce moment d'émotion où les cœurs attendris devaient être mojns égoïstes et plus disposés à la conciliation, pour parler du partage des trésors recueillis et de la portion réservée à la famille des morts.
On demanda des balances. Puis on ferma soigneusement la porte, et les ceintures remplies d*or furent placées sur la table, après que chacun eut visité l'amorce de ses pistolets et de son revolver.
Ainsi qu'on l'a vu dans un autre chapitre, la part de Van* deilles montait à 230 livres d'or, c'est-à-dire à près de aoo,000 francs. Chacun des autres mineurs avait 3) livres, environ 41,000 francs. En outre, déduction faite de la part de Loïc, que les Indiens avaient enlevée au petit Breton, il restait encore à distribuer : !<> une somme de 23,000 francs destinée aux héritiers de José et de Mundiaz, en supposant que ce dernier en eût laissé ; â*" deux parts de 32 livres chacune devenues libres par la mort de Domingo et de Ribonneau.
-« Avant tout, dit Bras d'Acier, il convient de retirer de eeei les 2,300 dollars destinés au fils de José. Je me charge
de les lui faire parvenir. Quant à la môme somme revenant aux héritiers de Mundiaz, on la versera entre les mains du consul mexicain, qui se chargera de faire les recherches nécessaires. Dans le cas où l'on ne pourrait retrouver la famille de Mundiaz, ces 2,300 dollars seront employés en bonnes œuvres et eu messes pour lui et pour José. Ribonneau n'ayant pas laissé d'héritiers, il nous restera sa part et celle de Domingo, soit 82,000 francs.
-^ A partager entre nous, dirent Graddie et Benito.
— Non, répondit Bras d'Acier. Cette somme doit être consacrée à payer la dette sacrée que nous avons tous contractée envers Loïc. 70,000 francs seront envoyés à la famiJi^ de Trégastel, et les 12,000 francs restant aux parents de notre pauvre petit Loïc.
— C*est beaucoup trop ! s'écrièrent Craddle et Benito.
— Non, certes, dit Pablo; nous leur devons bien cela. Ou* bliez-vous donc que, sans eux, vous seriez en ce moment ou morts, ou prisonniers des Indiens? Laissez au moins à notre pauvre ami la part qu'il a payée de tout son sang, et n'offensez pas sa mémoire par une égoïste ingratitude.
Benito voulut répliquer, mais Bras d*Acier lui ferma /a bouche par un geste écrasant de hauteur et d'indignation.
— Assez, lui dit-il; ce serait une honte pour nous que d'é* lever une discussion à ce sujet.
— Mais vous-même, don Pablo, dit Bucolick, vous ne vous réservez donc rien?
Il sourit tristement.
— Non, mon ami, lui répondit-il. Tai peu de besoins, et les pépites que je recueille dans mes excursions me suffisent amplement. Il est probable que je repartirai bientôt pour quelque autre expédition. Une fols hors des villes, ma carabine et mon machete ne me laisseront manquer de rien.
A ces mots, prononcés avec une tristesse involontaire, Berthe leva les yeux sur le gambusino. Il y avait désormais une telle communion de pensées entre madame Yandeilles et Pablo, qu'elle comprit inunédiatement toute la sublime délicatesse de son ami.
' Quoiqu'elle se fût répété bien souvent qu'une séparation était indispensable, et qu'elle se fût juré d'être la première \ la provoquer, Berthe se sentit sans force et sans courage,
lorsque ces paroles de Bras d'Acier firent surgir pour ainsi dire deTant elle le spectre de cette séparation. Il lui sembla que son cœur se brisait. Elle sentit que les larmes la gagnaient et se bâta de baisser ses yeux bumides pour qu'on ne pût y lire toute sa douleur.
Yandeilles lui-même comprit la noblesse et la grandeur da sacrifice de Bras d'Acier, et fut sur le point d'aller lui serrer la main pour l'en remercier. Mais une mauvaise bonté le retint. Cet bomme avait eu dans l'origine quelques nobles qualités que la débaucbe, le jeu et d'indignes sociétés avaient flétries et viciées. Il en conservait encore le germe. Malheureasement^ il vivait dans une atmosphère si corrompue que ebaque bonne pensée qui naissait dans son cœur était pres^ que aussitôt étouffée .
— Maintenant que tout est décidé, nous n'avons plus qu'à noas séparer, dit-il. Pour mon compte, je tombe de sommeil, et j'avoue que je me sens tout beureux de la pensée de coucher ce soir dans un lit.
— Vous savez^ Bras d'Acier, reprit Craddle, que vous nous avez promis d'indiquer un autre placer à ceux qui, comme Bucolicket moi, n'ont eu qu'une petite part dans la première expédition ?
— Je tiendrai ma promesse, répondit le gambusino, et, dès demain, vous aurez les renseignements nécessaires.
— Ob! nous voulons nous reposer un peu avant de partir, dit Craddle.
— Je veux en être aussi, moi, s'écria Benito.
~ Non pas, répliqua Craddle, vous n'étiez pas encore avec nous quand Pablo nous a fait cette promesse.
Une querelle faillit s'élever à ce sujet, mais Bras d'Acier y coupa court en déclarant que Benito ayant partagé leurs daDgers, il entendait qu'il fit partie de la nouvelle expédition, s'il le désirait.
Ce dernier point réglé, les mineurs se séparèrent, et chacun se retira dans sa chambre.
Malgré son empire sur elle-même, Berthe eut à peine la force de monter l'escalier. Elle eût donné tout au monde pour être seule durant quelques moments afin de laisser éclater les sanglots qui l'étouffaient. Son mari lui parlait, mais elle l'entendait à peine et lui répondait tout de travers. La pauvre femme souffrait horriblement et n'avait plus la tête à elle. Yandeilles s'en aperçut et n'en devina que trop faci-
dSlH BRAS D'iClER.
lement le motif. Cela le oiit dans nn incroy^Ue éiat d*< pération. Il poussa Berfhe dans la chambre arec tant 4e forea qa'eWe trébudia et faillit tomber. Qo^teux loi-môme d& s^ brutalité, et sentant qu'il allait se laisser entminer à quelque violence, il pril le parti de s'éloigner*
^ Je sors, dit-il à sa femqie, car tous oommenceK àm'ejipaspérer avec votre figure dB mater dolorona. Tâcbes qoa vos jérémiades soient finies lorsque je rentrerai, car toutes vos grimaces me fatiguent. Je vons préviens que nous partirons la semaine prochaine pour la France; j'espère pour vous et ' pour lui que votre don Quichotte d'adoraleur n'essayera pas de vous y suivre. Diles-le-lui de ma part.
Il sortit en jetant la porte avec violence, sans trop savoir où aller à cette heure si avancée de la soirée. A peine eat-il mis le pied dans la rue que ses instincts de joueur reprirent le dessus.
— Voilà (rois mois que je n'ai joué, se dit*il. Peut*être aurai-je du bonheur! Cela arrive toujours après une longue interruption. Au reste, je ne jouerai que 1,000 dollars; si je les perds je rentrerai immédiatement.
Le malheureux ne rentra qu'au jour, après avoir perdu 2,800 dollars.
Furieux contre lui-même de ce triste début, et certain qu'il n'aurait pas la force de renoncer au jeu tant qoHi serait à San-Fraucisco, Vandeilles s'occupa le jour même de chercher un navire qui fît voile pour la France ou l'Angleterre.
La chose était d'autant plus difficile à trouver à cette époque que la moitié des équipages, en proie à la yellow minerai fever (la fièvre jaune métallique), désertaient leurs navires pour courir aux placeres.
Il rencontra enfin un capitaine avec lequel il convint ' de son passage et de celui de sa femme. Malheureusement, le navh*e ne devait partir que quinze ou vingt Jours plus tard. Cela contrariait un peu Vandeilles, mais, comme il n'y avait pas moyen de foire autrement, il fallut bien se résigner.
Quant à Benito, lui aussi désiraft ardemment quitter Sau^ Francisco. Mais il était obligé d'attendre divers papiers nécessaires pour la célébration de son mariage avec Rosina. Aussi joueur que Vandeilles, il passait son temps à courir les caburets et les maisons de jeu*
BRAS f>'AGlBI. 323
Sdr ces entrefutes^ Pablo lomb* malade. QaeKe qne fui Taditiirable eonstitution da gambasino^ 11 devait tôt on tard 96 ressentir des fafigaes inouïes ga'il aVilit stippertées et qui étaient réeltement an-dessns des forces humaines. Tant que le danger avait duré, tant que Pablo s'était senti néëessalre aa salut de ses compagnons, il avait eontinné à marcher, soutenu gar son énergie et par l'amour immense qui doublait ses forces et son courage. Mais, lorsque la caravane fm en sûreté^ lorsque Pablo n'eut plus cette pensée qui galvanisait tout son être, qu'il répondait de la vie de madame YandeiUea, lorsqu'il cessa de voir la jeune femmcy qu'une indisposition retenait aussi dans sa ébambre, Bras d'Acier éprouva à son tour une sorte daffaisseraent. Privé de la yue de celle qu'il aimait, il lui sembla que tout se brisait dans son eiistenee et qu'il en était de ses facultés physiques et morales comme d'une gerbe de blé qui s'éparpille aussitôt qu'on a cout)é le lieft qui en Retenait les épis.
Un soir, en rentrant à l'hôtel Graham, il tomba dans l'escalier et resta plusieurs heures sans connaissance. On le porta dans sa chambre et l'on courut prévenir Bueolick, qui lageait dans le même hôtel ainsi que Graddie. Quant à Vandeilles et à Benito, tous deux avaient déménagé ; l'un habitait l'hôtel Mufpfai; l'autre une maison tenue par un Mexicain à l'entrée de la ville.
Durant les premières années de la découverte des mines d'or, le savant le plus célèbre, le plus grand politique, ou le ministre le plus influent de n'importe quel État aurait pu séjourner deux ou trois ans à San-Francisco sans exciter la moindre curiosité. Personne n'aurait fait attention à sa présence. Bras d'Acier était peut-être le seul homme dont les faits et gestes eussent quelque importance pour les mineurs. Il n'était guère de chercheur d'or, même à sa première expédition, qui n'eût entendu parler du célèbre gambusino, de ses prodiges d'adresse et de bravoure , de sa générosité
334 BRÀ8 d'acier.
et des semces qu'il avait rendas. Il va sans dire que la re*
nommée, comme toujours, grossissait le tout, et que Vindi-
vidu auquel Pablo avait indiqué un placer, ayant rapporté
50 livres d'or, passait pour avoir trouvé 3 ou 400 livres du
précieux métal.
L'expédition de Vandeillesavaitd'ailleurséveillérattention
publique, et tous les mineurs parlaient des trésors immenses recueillis par les heureux compagnons du gambusino.
Aussi le bruit de la mort de Pablo se propagea-t-il ayec ,une rapidité extraordinaire dans toute la ville. En moins d'une heure, il vint plus de soixante mineurs demander des nouvelles de Bras d'Acier.
Ce dernier avait repris connaissance , mais il était encore trop faible pour qu'il lui fût possible de se lever. Enveloppé dans son zarape , il restait étendu sur une sorte de cbaise longue que le maître de l'hôtel s'était empressé de lui feîre apporter. Pablo était certes le seul de tous les locataires pour lequel un habitant de San-Franoisco fût cs^Mible d'une pareille attention; mais la présence de Pablo était une fortune pour rhôtel, dont les mineurs louaient les chambres à tout prix dans Tespoir de se rencontrer avec le célèbre gambusino.
En voyant l'intérêt que sa maladie excitait dans toute la ville, Pablo craignit que cette nouvelle ne parvînt aux oreilles de Berthe et de Rosina avec l'exagération qui se produit presque toujours en pareilles circonstances. La chose était d'autant plus à craindre que, dans sa chute, causée par une sorte d'étourdissement, le front du gambasino avait porté sur la rampe de l'escalier, de sorte que Pablo était tout couvert de sang lorsqu'on l'avait emporté dans sa chambre. Aussi, presque tous les mineurs qui venaient s'informer de son état demandaient-ils si Bras d'Acier était mort ou vivant.
Toujours préoccupé de madame Vandeilles, Pablo pria Bucolick de se rendre chez elle et chez Rosina, afin de les prévenir de ce qui était arrivé.
— Tu leur diras que mon état n'a rien de dangereul, ajoula-t-il, et lu leur feras comprendre qu'il serait imprudent de venir me voir, à cause de tous les gens qui remplissent Tescalier.
C'était un grand sacrifice que faisait là Bras d'Acier, car il aurait donné tout au monde pour avoir près de lui, en cô
moment, la femme qu'il aimait avec tant de passion. Il lui biait qu'il eût cessé de souffrir rien qu'en la voyant, qu'eu sentant dans sa main la main tremblante de la îeune femme. Mais ce noble cœur, habitué à vivre de sacrifices et de dévouement, oubliait celte fois encore son proprtj bonheur pour ne songer qu'au repos de celle qu'il aimait.
Il y avait à peine dix minutes que Bucolick avait quitté rbôtel, quand Pablo entendit tout près de sa chambre le frôlement d'une robe de soie. Puis, une main tremblante frappa deux ou trois coups à la porte.
— Entrez, dit Pablo dont le cœur battait avec violence, car il songeait à madame Vandeilles.
Au lieu de Herthe, ce fut Rosina qui entra. Elle courut à Bras d'Acier. Quel que fut l'empire de ce dernier sur luimême, il ne put déguiser complètement la déception qu'il venait d'éprouver. Un homme s'y fût trompé , mais non pas une femme aimante et jalouse.
— Ce n'est que moi, dit-elle avec une tristesse résignée et sans amertume. Je viens d'apprendre que vous étiez mourant, et je suis accourue.
La pauvre femme tremblait de tous ses membres. Sa voix altérée et sa figure décomposée décelaient assez toutes ses inquiétude^ et toutes ses souffrances. Pablo fut ému jus* qu'au fond du cœur de la touchante résignation avec laquelle Rosina avait prononcé ces mots : « Ce n'est que moi. »
Il tendit la main à la jeune femme et attira Bosina sur son cœur par un mouvement rempli d'affection et de reconnaissance. Elle fondit en larmes et se laissa tomber aux genoux du gambusino, comme pour le remercier de cette marque d'affection.
— Relevez-vous, Rosina, lui dit-il d'une voix émue, relevez-vous, de grâce. Si l'un de nous doit être à genoux devant l'autre, c'est moi, moi qui vous ai abreuvée de chagiin et qui suis cause de tous vos malheurs. Pauvre Rosina! vous avez un bon et noble cœur... oh! pourquoi le ciel m'a-t-il mis sur votre route? La pensée des malheurs dont je suis la cause empoisonnera toujours ma vie.
— Vous avez tort de vous faire des reproches, Pablo, lui dit-elle avec .douceur ; moi je vous pardonne de tout mon cœur, mon ami. Je ne sais que trop qu'on n'est pas maître de son amour. Berllie est plus belle , plus instruite que moi; elle vous rendra heureux... car elle vous aime... mais
à26 BRAS d'acier.
moi, je vous aimais bien aussi I ajouta la pauvre femme qui ne pouvait plas se contenir et dont les sanglots étouffè'reût la voix.
— Je le sais, Rosina, reprit tristement le gambnsino; je le sais, mon amie , et c'est là ce qui cause mes remords. Dieu m'est témoin qae j'ai pour vous la plus profonde affection et que je donnerais ma vie pour vous voir heureuse.
Trop émue pour pouvoir parler, Rosina lui fit signe de se taire. Elle s'assit près de lui, en essuyant ses yeux remplis de larmes. Pablo prit la main de l'Espagnole, et tous deux restèrent à côté Tun de l'autre, n'osant se regarder et pleurant silencieusement.
Tout à coup, Pablo tressafllit et laissa tomber la main de Rosina, qu il avait gardée dans les siennes. Au même instant, on ouvrit la porte, et Berthe parut sur le seuil de la cbambre. En apercevant Rosina, elle eut une de ces expressions de physionomie que nul pinceau ne saurait rendre. Il y avait de la surprise, de la crainte, de la jalousie, de tout enfin dans le regard rapide dont Berthe enveloppa les deux jeunes gens.
— il se trouve mal, s'écria Rosina, qui vît Pablo retomber sur sa .chaise, les bras pendants.
A ce cri, Berihe oublia tout. Elle referma précipitamment la porte et courut à Bras d'Acier.
Malgré son indulgence, sa bonté et son entière confiance en l'honneur de Pablo, Berthe éprouva un de ces moments d'irritation nerveuse qui font tant de mal aux femmes, et qui rendent injustes et méchantes pendant un instant des anges de douceur et de bonté. Elle fut obligée de se faire violence pour ne point parler durement à Rosina, et pour ne pas la repousser brusquement, il lui semblait que celle-ci lui volait son bien et la blessait cruellement en osant toucher le créole et appuyer ses lèvres sur le front décoloré de Pablo. Malgré ses elforis pour se contraindre, il y avait dans sa voix un tel tremblement, que Rosina devina ce qui se passait dans le cœur de sa rivale. Elle relira vivement son bras passé autour du cou de Pablo, qui entr'ouvrit les yeux; puis elle poussa doucement Berthe devant elle.
— Prenez ma place, Berihe, lui dit-elle avec une douceur angélique; il vaut mieux que ce soit vous que ses yeux rencontrent la première. Cela lui fera plus de bien.
Cette abnégation de Rosina toucha profondément madaqie
BltAS D^AGIEft. âf?
Yandeifles, et la fit rougir de soti manvafs mouvement. Si elle n*avait eu à soutenir la tète de Pablo, elle se fût jetée aux genoux de Rosina pour lui demander pardon.
-~ Berthe, dit le créole en revenant à lui^ Bertbe^ que je suis heureux de vous voir 1
— Je ne suis pas seule, lui dit-elle, en attirant doucement Rosina qui s'était cachée derrière le fauteuil. Rosina était ici avant moi. 11 faut la remercier aussi, car elle est meilleure que moi, Pablo.
Puis, cédant au généreux repentir qui gonflait son cœur, Berthe mit la main dé Rosina dans la main de Pablo, et passa elle-même ses deul bras autour du cou de l'Espagnole, qu'elle embrassa en pleurant.
— Pardon, Rosina, lui dit-elle, pardon. J'ai été ingrate et méchante, et Dieu sait pourtant que c'est moi qui devrais...
— Chut! interrompit Rosina, en comprimant avec un courage surhumain les sanglots qui Tétouffaient; ne parlons pas de tout cela aujourd'hui. En ce moment, nous ne devons nous occuper que de notre malade.
— Vous êtes deux anges I s'écria Pablo, en leur prenant la main avec une profonde émotion ; deux anges du ciel, et je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance et toute mon affection !
— Que vous est-il donc arrivé?lui demanda Berthe.
— Un étourdissement m'a pris tout à coup dans Fescalier.
— Qu'a dit le médecin?
— Rien de précis. Il doit revenir ce soir.
— Mais pourtant, que craint- il ?
— Je vous assure qu'il n'a rien précisé. Peut-être ne sera-ce rien... l'effet de la fatigue et d'une tension d'esprit continuelle.
-^ Vous dites cela pour nous rassurer,
— Je vous jure que c'est la vérité ; depuis que je vous vois là, toutes les deux, près de moi, il me semble que je vais déjà mieux. N'êtes-vous pas mes deux anges gardiens?
Comme il achevait ces paroles, on entendit le pas rapide d*un homme qui gravissait l'escalier de toute la vitesse de ses jambeSé
Oubliant sa faiblesse et son état de souffrance, Pablo s'élança vers la porte pour la fermer. Malheureusement il n'y avait pas de verrou, et la clef se trouvait en dehors.
dtS BRAS d'acier»
— Cacbez-vous dans ie cabinet de toilette qui est à droite, s'écria Bras d'Acier en entr'oavrant la porte pour reprendre la cief.
Les deux femmes s'étaient déjà réfugiées dans le cabinet, que masquaient d* épais rideaux de tapisserie. Avant que Pablo eût ie temps de refermer la porte, quelqu'un la repoussa ^rusquement et entra dans la cbambre malgré la résistance de Bras d'Acier.
— Cest vous, monsieur Vandeilles, dit le créole en reprenant tout son sang- froid. Que voulez- vous?
— Ma femme est ici, s'écria Vandeilles.
— Qui vous l'a dit? répondit Pablo avec bauteur.
— Je causais avec Davys au coin de votre rue; je venais savoir, de vos nouvelles. J'ai vu une femme ^ enveloppée dans un manteau noir, qui entrait précipitamment à l'bôtel. 11 m'a semblé reconnaître ma femme. Je suis accouru ; j'ai dit que }e venais rejoindre la dame qui était montée chez vous; on m'a indiqué votre numéro. Où est Berthe?
— Vous vous êtes trompé, répliqua Bras d'Acier, ce n'est pas..
— Oh! n'essayez pas de me tromper, interrompit Vandeilles, dont les dents grinçaient de colère et dont la violence naturelle reprenait le dessus. Où est-elle, cette malheureuse?
11 pénétra plus avant dans la cbambre et regarda autour de lui comme un tigre qui cherche sa proie.
— Oh ! dans ce cabinet s'écria-t-il en s'élançant vers la porte de tapisserie.
Pablo se jeta au-devant de lui.
^ Vandeilles, lui dit-il avec fermeté, je suis ici chez moi, et je suis malade. Je vous défends d'aller plus loiQ.
— Je veux voir la femme qui se cache dans ce cabinet, dit Vandeilles au comble de la colère.
Puis, éclaiant en grossières injures contre sa femme, il s'élança de nouveau vers le cabinet.
Pablo le saisit à bras-le-corps pour l'empêcher de passer.
Malheureusement, le gambusino, affaibli par le sang qu'il avait perdu, ne pouvait en ce moment lulter contre un homme dont la colère doublait les forces.
— Vandeilles I s'écria le créole poussé à bout, si vous avez le malheur de mettre la main sur ces rideaux, je vous tiens pour un misérable et pour un lâche.
BAÀS d'acier. 329
. — Tenez-moi pour tout ce que vous voudrez, répondit Vandeilles qui se débattait avec fureur, mais j'entrerai.
Il repoussa violemment le gambusino, dont sa main, volontairement ou non, effleura la joue. Ce dernier, déjà exaspéré, devint d'une pâleur livide, et asséna sur la tigure de son adversaire un soufflet qui retentit d'un bout de la chambre à l'autre.
Au même instant, Rosina sortit du cabinet, enveloppée dans une mante noire, et se jeta entre les deux adversaires.
— • C'est moi que vous avez vue entrer, dit-elle à Vandeilles, sur la rage duquel sa présence opéra une heureuse diversion.
^ C'est bien, dit le Français, dont les dents claquaient de colère et qui pouvait à peine parler. Je m'étais trompé; mais vous m'avez souffleté, don Pablo... En ce moment vous êtes malade et dans l'impossibilité de vous tattre... sans cela, oh ! sans cela je vous aurais déjà tué!... Un soufflet !... un soufflet à moi!... ohl... Dès que vous serez rétabli...
La colère le suffoquait tellement qu'il ne put en dire davantage. Il sentait que, s*il restait un moment de plus, il allait se laisser entraîner à quelque violence qui serait une lâcheté dans l'état où se trouvait Bras d'Acier.
Enfin, ne pouvant y résister, il brisa d'un seul coup la chaise qu'il tenait à la main, et sortit comme un fou de la chambre.
Dès qu'il fut sortie Bras d'Acier barricada la porte et courut à madame ' Vandeilles. La pauvre femme avait perdu connaissance. Rosina et Pablo eurent beaucoup de peine à la ranimer. v
— Mon Dieu, mon Dieu, qu'allons- nous devenir? dit-elle en passant ses deux bras autour du cou de M. de Verrières. Oh ! mon ami, qu'avez- vous fait?
— Pardon, Berthe, murmura-t-il en se mettant à genoux devant la jeune femme, qu'on avait assise dans le grand fauteuil, et dont il avait pris la main, qu'il couvrait de baisers; mais, quand je l'ai entendu insulter la noble femme qui avait tout sacrifié pour lui, quand j'ai senti sa main effleurer mon visage, j ai perdu la tête et j'ai frappé.
— Ma bonne Rosina, reprit Berthe en embrassant l'Espagnole, comme vous vous êtes noblement vengée de mon injustice I Sans vous j'étais perdue. Dieu m'est témoin que ce n'était pas pour ma vie que je craignais en ce moment.
330 BRAS d'acibr.
Je l'aurais donnée avec joie pour éviter cette qaerella entre M. Vandeiiles et don Pabio : mais , si mon mari m'avait trouvée ici, abl il aurait tué M. de Verrières! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi suis-je venue I C'est mon imprudence qui est cause de tout.
— Peut-être feries-vous bien de retourner chez vous? dit Rosina. Si M. Vandeiiles est allé vous y cbercEier...
— Et que m'importe, maintenant, s'écria Berthe, qu'il me trouve ou non, si ce duel... Oh! mon ami Jurez-moi de ne pas vous battre avec lui.
-— Je le promettrai si vous l'exigez, Berthe, répondit le gambusino, qui devint pâle comme un mort, mais je... -« Parlez, parlez donc!...
— Mais je serai déshonoré.
-* £t il se tuera, ajouta Rosina, qui comprit la pensée que le gambusino n'osait avouer de peur d'alarmer madame Van* deilles.
-- Oh ! non, non, s'écria la jeune femme. Vous tuer, Pabio, et que deviendrais-je alors, moi?... Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de nous. Si vous tuez mon mari...
Elle s'arrêta.
c Un abîme éternel nous sépare! » pensait-elle^ mais elle n'osa continuer, et ses paroles se perdirent dans un torrent de larmes.
— Calmez-vous, Berthe, reprit Bras d'Acier, je vous jure d'épargner la vie de votre mari.
— Mais alors il vous tuera, lui... et je ne veux pas que tu meures! s'écrla-t^elle en jetant ses deux bras autour du cou de Pablo. agenouillé devant elle.
— Écoutez, Berthe, lui dit-il, ma pauvre tête est si faible en ce moment et je suis moi-même tellement bouleversé par votre douleur que je ne sais à quoi m'arrêter. Laissez-moi réfléchir un peu et peut-être trouverai- je un moyen.
Elle secoua tristement la tête.
— Vous voulez calmer mes craintes, dit-elle. Oh! je sais bien que, s'il y avait au monde un moyen d'éviter ce combat, vous remploieriez, mais je sais aussi qu'il n'y en a pas.
— Nous verrons, dit-il encore. En attendant, rentrez chez vous. .. Je tremble que Vandeiiles ne retourne vous y chercher. Que nous nous battions ou non, Vandeiiles et moi, il faut que votre nom ne soit pas prononcé. Adieu, mon ange
BEiS p'acier. 83(
l)i#nvftîmé, rentres chez vous. Que Dieu vous protège» et qu'il ni'Gn?oie quelque bonne inspiralion.
Benbe s'enveloppa dans sa mante, dont elle rabattit lee^** pucbon sur sa figure. Puis, après avoir offert son front bràlant aux lèvres du gambusino, qui la serra une dernière fois sur son cœur, elle entr'ouvrit doucement la porte de sortie.
AiaUieureusement, la scène qui avait eu lieu entre Vandeilles et Bras d'Acier et le tapage qui en était résulté avaient excité la curiosité des nombreux locataires de Tbôtel. Quelques-uns d'entre eux avaient vu Vaodeilles descendre l'escalier comme un furieux, jurant, blaspbémant et se répandant en injures et en menaces contre Tablo. Par suite de la célébrité de ce dernier, cette nouvelle avait en un instant circulé de bouche en bouche. Plus de cinquante personnes étaient déjà réunies sur le palier de l'escalier et dans les corridors ; les unes pour causer, les autres pour voir sortir la femme dont on soupçonnait vaguement la présence chez Bras d'Acier.
£n apercevant tout ce monde, Berthe se bâta de refermer la porte et rentra précipitamment.
— 11 est impossible de sortir en ce moment, dit Bras d'Acier lorsqu'il eut appris ce dont il s'agissait. Il faut attendre.
-7- Et mon mari! murmura la pauvre femme avec angoisse; s'il est rentré !...
^ Attendons quelques moments seulement, reprit Bras d'Acier, après un instant de réflexion. Tout à Tbeure, je sortirai et je parlerai à deux ou trois personnes^ en me plaignant de tout le bruit qui se fait dans l'hôtel et qui me fatigue. Je suis persuadé que chacun rentrera dans sa chambre. Cinq minutes après, vous pourrez sortir.
— Mais vous pouvez à peine marcher, s'écris^ Berthe. Je ne veux pas que vous sortiez^
Il la rassura doucement.
-^ Votre présence à toutes deux et vos bons soins m'ont presque guéri, dit-il en souriant. Ne craignez rien.
11 se leva en chancelant et Ûi quelques pas dans la chambre. Berthe et Bosina se précipitèrent vers lui et cbaeune lui offrit son bras. Soutenu par les deux rbaruiantes femmes dont le cœur lui appartenait tout entier, Pablo fit ^q ou six tours de chambre.
*- Que vous êtes bonnes et que le vous abue toutes deux,
332 BRAS d'acieh.
marmnra-t-il, le cœur gonflé de reconnaissance pour ces deux nobles créatures qui risqnaient pour lui leur vie et leur honneur. Comment m'acquitterai-je jamais envers vous, mes deux anges gardiens?
— Vous avez pris l'avance depuis longtemps envers moi^ répondit Berthe ; c'est à Bositia que nous devons tous deux une profonde reconnaissance.
— Ma bonne Rosina 1 murmura Pablo en tendant la main à l'Espagnole.
Emportée par Télan de son cœur^ celle-ci prit la main de Pablo et la porta à ses lèvres.
Sans voir la ligure de Berthe^ Pablo sentit que madame Vandeilles avait pâli à cette caresse qu'elle avait devinée au mouvement que l'Espagnole avait fait pour se baisser. Mais Qerthe rougit aussitôt de ce petit élan de jalousie et se jeta dans les bras de Rosina, qu'elle embrassa avec effusion comme pour lui demander pardon.
^ Maintenant, je puis sortir, dit Bras d'Acier. Entrez dans le cabinet de toilette. Ne craignez rien. Je marcherai bien seul.
Elles se retirèrent en hésitant et suivirent d'un œil inquiet le gambusino, qui marchait vers la porte en s*appuyant contre la muraille.
Il leur fit un signe* de la main pour les rassurer, et ouvrit la porte. Elles Tentendirent parler à quelqu'un sur le palier et s'éloigner en causant.
Au bout d'une dizaine de minutes, il rentra dans la chambre, et se laissa tomber sur un fauteuil.
Voyant que ses forces étaient à bout, les deux femmes accoururent à lui.
•— C'est fait, leur dit-il; seulement je suis resté plus longtemps que je ne croyais. Il m'a fallu parler à tout le monde. Maintenant qu'on est rassuré et que j'ai dit que le bruit me fatiguait, on vase retirer. Donnons seulement à chacun le temps de rentrer chez soi et de sortir de l'hôtel.
— Vous souffrez! lui dit Berthe avec anxiété.
— Non... un peu d*élourdissement...ce n'est rien.
Il fut cependant sur le point de perdre de nouveau connaissance; mais les'soins empressés des deux femmes le ranimèrent. Toutes deux, agenouillées à côté de lui, soutenaient, Tune son bras droit, l'autre son bras gauche, qu'elles avaient passés autour de leur cou. Puis, par un mouvement
charmant de grâce et d'affectueuse reconnaissanee, Berthe prit la main de Rosina et la garda dans la sienne.
Leurs deux mains réunies reposaient ainsi sur les genoux du gambusino, dont le cœur débordait de reconnaissance, d*amour et de compassion; car il comprenait ce que devait souffrir la pauvre Rosina, malgré sa courageuse abnégation.
Oh! qu'il eût désiré pouvoir s'endormir ainsi entre ses deux anges gardiens I Ses paupières, alourdies par la faiblesse et la fatigue, se fermaient peu à peu; mais il lit un effort sur lui-même, et se redressa sur son fauteuil.
— Allons, dit Pablo, il faut nous séparer. Partez, mes deux anges, et que Dieu vous conduise.
L'affectueuse bonté de Berthe et de Pablo, et la délica* tesse avec laquelle tous deux associaient l'Espagnole à leurs pensées, et presque à leur amour, avaient profimdément touché Rosina. Ne pouvant plus, ne voulant plus haïr, son âme mobile et passionnée avait besoin d'un autre sentiment pour épancher la surabondance de vie et daffection qui bouillonnait en* ce moment dans son cœur. Elle eût donné tout au monde pour pouvoir se faire tuer pour Berthe et pour Pablo, et pour graver ainsi son souvenir dans le cœur de l'homme qu'elle avait tant aimé !...
— Attendez, dit-elle à Bras d'Acier, laissez-moi descendre la première. Si je rencontre du monde, je remonterai, et vous attendrez encore; si, au contraire, vous ne me voyez pas reparaître au bout de cinq à six minutes, Berthe pourra sortir.
— Mais c'est vous exposer vous-même, Rosina 1 s'écria madame Vandeilles. Je ne veux pas.
— Laissez-moi sortir la première, je vous eu prie, dit Rosina d'une voix suppliante.
-— Nous descendrons ensemble.
— Non, reprit encore l'Espagnole. Ne m'enlevez pas le seul bonheur qui me soit permis, Berthe, celui de me dévouer pour vous deux. Vous avez son amour, vous; laissezmoi au moins avoir sa reconnaissance et la vôtre.
Berthe et Bras d'Acier avaient trop bien eux-mêmes les délicatesses du cœur pour ne pas comprendre qu'ils froisseraient la pauvre Rosina, en lui refusant ce qu'elle demandait. Quoique cela les contrariât d'accepter cette nouvelle preuve de dévouement, ils embrassèrent Rosina avec effusion et la laissèrent sortir.
adi MAI d'agi iS«
Néanmolni, & peine avaU-elle ouvert la porte» qae Beribe et Pablo, poussés par ane sorte do pressentiment, s'élancèrent eo même temps pour la retenir. Elle les repoussa doucement et courut vers Tescaiier, malgré leur résistance.
Alors, appnyant l'oreille contre la porte, ils écoutèrent avec anxiété le bruit des pas de la jeune femme qui s'éloignait. Tous deux avaient le cœur serré.
Tout a coup on entendit au dehors un bruil de voix, suivi d'un cri déchirant.
Pabio saisit ses armes, et s'élança vers l'escalier avec la force qu'un homme de son énergie sait trouver dans les grandes circonstances, fût-il à son lit de mort.
~ Bestez ici, Beribe, je vous en conjure, dit-il en repoussant la porte sur Berthe, qui voulait sortir avec lui.
Hais madame Vandeiiles avait reconnu la voix qui avait poussé le cri déchirant qu'elle venait d'entendre, et rien au monde n'aiu*ait pu l'empêcher de suivre Bras d'Acier.
Malgré les obligations que Yandeilles avait à Bras d'Acier, et peut-être môme à cause de ces obligations, il avait de tout temps haï le gambusino. Aussi eût-il été parfaitement heureux du duel qui venait d'être convenu entre eux, sans la position toute spéciale dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de Bras d'Acier. Ce dernier lui avait sauvé la vje; il ne pouvait, de plus, se dissimuler que c'était à Pablo qu'il devait sa nouvelle fortune. En vain cherchait-il à se faire illusion à cet égard. En dépit de tous ces raisonnements, sa conscience lui criait qu'avant de se battre avec Bras d'Acier, il devait lui rendre l'or que ce dernier lui avait si généreusement donné.
D'un autre c6té, renoncer à cette fortune, acquise au prix de tant de fatigues et de dangers, au moment même oh il allait en jouir, ce sacrifice était au-dessus des forces de Yandeilles.
Harcelé par ces pensées contraires, il prit un parti qu|
BRAS D'ACIEB* un
n'était irpe trop en rapport avec son caractère de joueor. Il avait malheureusement sur lui une gtaude partie de ses pépites, qu'il allait porter chez un changeur pour avoir de l'or français et des mandats sur Paris. Au lieu d'entrer chez le changeur, il entra dans une niaisun de jeu.
— Si je gagne, s'était dit le malheureux, je rendrai à Bras â*Acier tout 1 orque je dois à sou intervention^ Puis je pourrai me hattre avec lui, sans que personne y trouve à redire. Si je perds, eh bien I je n aurai plus rien à lui, et nôtre combat sera encore parfaitement excusable.
Nous n'avuns pas besoin de faire remarquer en quoi péchait C0 raisonnement. La chose est trop évidente pour que nous nous y arrêtions. Mais ce n'en fut pas moins avec la sincère persuasion d'agir furt raisonnablement que VandeiLles se mit à une tahle de trente et quarante.
Au bout d'une heure, il avait perdu 128,000 fr.
Furieux de ce qu'il regardait comme un acharnement de la fortune à le poursuivre, il quitta le jeu quelques minutes pour se reposer et pour changer la veine. Tandis qu'il se rendait au buffet et s'y faisait verser de l'absinthe, Benlto vint boire du relino de Catalogne à côté de lui.
Ces deux hommes avaient l'un pour l'antre une aversion profonde. L'orgueil de Vandcilles lui rendait la familiarité da métis de plus en plus déplaisante, et Renito s'amusait exprès à traiter toujours Vandeilles en camarade. Le métis, de son côté, haïssait profondément le Français et ne pouvait lui pai^ donner la part énorme qu'il avait recueillie dans leur expédition.
Pour comble de malheur, tous deux venaient de perdre au jeu, et leur humeur irascible se ressentait de leur mauvaise fortune.
— Eh bien, que fais-tu, Vandeilles? demanda Benito.
— Je perds, répondit sèchement l'autre, très-froissé du tutoiement du métis.
— Combien?
— Je ne sais pas.
— Carambal... tu es si riche!... moi aussi je perds... 500 piastres au moins.
Vandeilles haussa les épaules d'un air dédaigneux.
~ Ah 1 je sais bien que 500 piastres sont fort peu pour toi, dit Benito, choqué de l'air méprisant du Français, qui venait de lui tourner le dos; mais je n'ai pas de gambusino
qui me porte assez d'intérêt, à moi on aux miens, pour me faire gagner 50 ou 60,000 dollars^ par amour pour mes beaux yeux.
Le ton dont Benito avait prononcé ces paroles déplut à Vandeiiles, déjà exaspéré par sa querelle avec Bras d'Acier et par la perte qu'il venait de faire.
Il fixa le métis d'un air hautain et lui répondit d'une voix mordante :
— Peut-être auriez-vous plus de chance avec an gambusino de/sang mêlé comme vous, répondit-il.
— • Vous croyez? répliqua Benito, qui pâlit à cette injure, la plus cruelle de toutes celles qu*on pût lui adresser.
— Parbleu! Bras d'Acier n'a dans les veines que du sang noble et pur. II est tout naturel qu'il s'occupe de ses compatriotes avant de songer à des ûls d'Indiennes et d'aventuriers.
— Est-ce pour m'insulter que vous dites cela? s'écria Benito, qui brisa son verre sur le comptoir.
— Je parle en général, répondit Yandeilles en haussant les épaules.
— Si vous cherchiez bien, reprit Benito, peut-être trouverlez-vous un autre motif pour la bienveillance toute spéciale que Bras d'Acier vous témoigne. Mais il n'y a de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
— Voilà la seconde fois que vous me dites cette phrase, fit Vandeiiles en s'élançant sur le métis. Qu'entendez-vous parla?
— Vous le savez bien, repartit Benito, encouragé par l'attitude des spectateurs, composés pour la plupart de Mexicains, généralement fort mal disposés pour Vandeiiles, qui se faisait haïr par son insolence et sa brutalité.
A ce moment, un Mexicain qui s'était trouvé parmi les curieux de Thôtel Graham lorsque Vandeiiles était sorti de la chambre de Bras d'Acier s'approcha de Benito et lui dit quelques mots à l'oreille. '
Benito se mit à rire et lança en espagnol quelques sarcasmes que Vandeiiles ne put entendre^ mais qui excitèrent l'hilarité de la foule.
— Qu'as- tu dit? s'écria le Français en s'approcbant de Benito. Répète-le devant moi, si tu oses.
— J'ai dit que 60,000 dollars étaient une jolie somme, répartit Benito d'un air railleur, mais qu'il était bien gênaar,
lorsqu'on avait besoin de sa femme, d'être obligé d'aller la chercber cbez un autre.
A cette allusion à la visite de Yandeilles à Tbôtel Grabam, de grossiers éclats de rire firent retentir l'appartement.
<» C'est sans doute pour cela que lu restes ici et que tu laisses tranquillement taRosiaa chez Bras d'Acier, répliqua Yandeilles d'une voix mordante.
— Rosinai s'écria Benito, qui devint livide de jalousie; tu mens!
— Fils de louve ! s'écria Yandeilles en s'élançant sur le métis le macbete à la main.
Celui'Ci avait aussi dégainé et s'était mis en garde.
Les spectateurs s'écartèrent prudemment et formèrent un cercle autour des combattants.
<» Courage, Benito! s'écrièrent quelques Mexicains; soutiens Tbonneur du pays.
— Allons, Yandeilles! dirent à leur tour les Américains, donne une leçon à ce mal blanchi.
Les deux adversaires n'avaient pas besoin d'excitations pour ranimer leur polère. Us s'attaquaient avec fureur et se portaient des coups terribles qui se succédaient avec une rapidité inouïe.
Yandeilles, qui maniait admirablement le sabre et Tépée, avait une grande supériorité sur Benito, quoique ce dernier pas.<iât pour l'un des plus habiles tireurs de machete de la Californie.
Incapable de lutter de pied ferme conti*e le jeu net et serré de son adversaire, Benito ne se tirait d'affaire que par son agilité et par les bonds au moyen desquels il évitait les coups qu'il ne pouvait parer *avec son machete : tantôt il se courbait à terre et se tenait presque accroupi comme un chat tigre qui va s'élancer; tantôt il bondissait sur Yandeilles, faisait pleuvoir sur le Français une grêle de coups et se rejetait en arrière avant que Yandeilles pût riposter.
Malgré la prodigieuse agilité du métis, l'avantage restait toujours du côté de Yandeilles, et Benito avait déjà reçu plusieurs blessures. Yoyant qu'il allait succomber, le métis rassembla toutes ses forces et s'élança sur Yandeilles. Ce dernier détourna le coup de Benito par une parade si rudement exécutée, qu'il fit sauter le machete de la main de Benito.
— Ramasse ton machete, fils de louve ! lui cria le Fran-
388 BKif d'acibr.
Qfti9, qui, migré M colère, hésitait i frapper mi ennemi
désarmé.
Ivre de rage, Benito saisit le revolver qa'un de ses compairioles venait de iai mettre sournoisement dans la mais, et tira deux fois sur Vandeilles.
Atteint à la poitrine, ce dernier laissa retomber son machete déjà levé sur la tête de Benito, et fit deux ou trois pas en ebancelant. Puis il tourna sur lui-même et tomba dans les bras de quelques curieux qui s'étaient élancés vers lui.
Tout le monde se précipita de son côté pour voir s'il respirait encore. Benito profita du tumulte et de la confusion pour s'élancer bors de l'appartement.
Les paroles de Vandeilles tintaient encore aux oreilles du métis. Tout entier à sa jalousie, à peine songeait-il au meurtre qu'il venait de commettre.
Tenant à la main le revolver avec lequel il pouvait encore tirer quatre coups, il se dirigea en courant vers l'bôtel Grabam.
Une sorte d*ivresse furieuse causée par tout ce qui venait de se passer et par la triple excitation de la jalousie, de la colère et du sang versé, faisait bouillir son sang. Avec ses yeux égarés et sa figure décomposée, il ressemblait plutôt à une bête féroce qu'à un bomme.
Le malbeur voulut qu'en arrivant à la porte de l'hôtel Grabam, il se trouvât face à face avec Rosina qui sortait. 11 se jeta sur elle et la renversa d'un coup de revolver tiré à bout portant. Craignant de l'avoir mauquée, il la frappa de nouveau avec sa navajâ. La malheureuse femme avait déjà reçu trois coups de poignard avant que les employés de Tbôtel eussent pu venir à son secours.
Ils s'élancèrent sur Benilo, mais celui-ci se redressa comme un tigre, en les menaçant du canon, fumant encore, de son terrible revolver. En même temps, il reculait vers la porte, qu'il allait atteindre, lorsque Bras d'Acier parut sur l'escalier.
— Rosina! s'écria le gambusino en se précipitant vers la jeune femme.
— Elle est morte, répondit une des femmes de l'hôtel, qui était bravement accourue auprès de l'Espagnole.
Le métis ne manquait pas de bravoure, on lésait, et lafnremr doublait encore, en ce moment; son courage habituel.
BR48 dUcier. 389
Néanmoin^t il se seBtii iressaiUir des pieds à la tète en Fea. contrant le regard implacable de Drasd'Aeier. Glaeé par une terreur inouïe, il se retourna pour fuir, œais on avait profité de ce moment pour fermer la porte d'entrée,
— Rangez-vous tous I dit Bras d'Acier avec un accent qui fit passer un frisson dans les veines de toutes les personnes présentes.
Chacun se bâta de lui obéir. Bras d'Acier et Benito se trouvèrent alors en face Tun de l'autre, à une distance de buit ou dix pas tout au plus. Debout sur Tune des premières marches de l'escalier, Pablo dominait la scène. Benito s'était adossé contre la porte de sortie. Il tenait son machete de la main gauche et son revolver de la main droite. Un nuage de sang couvrait ses yeux. On eût dit que le regard de Pable le fascinait. Un silence de mort régnait autour des deux en- Bëmis. Chacun retenait son souffle et se sentait le cœur senré par une angoisse indicible.
En voyant Bras d'Acier faire un mouvement pour descendre, Benito passa rapidement la main sur ses yeux comme pour chasser le nuage qui obcurcissait sa vue. Puis^ ajustant le gambusino, il lâcha la détente. Le bruit de la détonation retentissait encore que le métis roulait déjà sur le sol.
D'un seul bond. Bras d'Acier s'était élancé sur son ennemi et l'avait frappé d'un coup de poignard. Le coup avaî| été porté avec tant de force et de précision, que non*seule^ ment la lame du couteau avait pénétré tout entière, mais que la garde même avait creusé son empreinte sur la poitrine meurtrie du métis.
Ce coup est resté célèbre à San-Francisco et revient dans la conversation chaque fois qu'on parle de duel et de navajâ. . Benito tomba comme un homme foudroyé. Le poignard lui avait traversé le cœur.
Laissant l'arme veogeresse plantée dans la poitrine du métis, Pablo courut à Rosina, dont la tête décolorée reposait sur les genoux de madame Yandeilles.
Le gambusino prit la pauvre enfônt dans ses bras et la transporta dans la salle la plus voisine. Malgré la curiosité des spectateurs, personne n'osa suivre le gambusino, excepté BucoUck, qui venait d'arriver.
Rosina respirait encore, mais elle ne put parler. Envoyant Berthe et Pablo, ^ui pleuraient à côté d'elle^ la pauvre en-
fant leur sourit avec une douceur angélique. Elle parvint à prendre la main de Berthe et la mit dans celle de Pablo. Pais elle leur montra le petit ckapelei que Loïc Kermainguy lui avait donné à son lit de mort et leva en même temps les yeux vers le ciel.
— Je vais aller rejoindre Loïc, semblait-elle leur dire, et prier Dieu pour vous avec lui.
Un prêtre qu'on avait envoyé chercher en toute hâte arriva en ce moment. Soutenue par Berthe, Rosina se leva sur son séant. Tout espoir de la sauver étant complètement perdu, on lui fit prendre un cordial qui la soutint un peu et lui donna la force d'achever sa confession. Comme on venait de lui administrer les derniers sacrements, Buculick entra, portant dans ses bras le petit Pablo, l'enfant de Rosina, qu'il était allé chercher à son hôtel. Le pauvre Irlandais avait couru si vite, qu'il était hors d'haleine et pouvait à peine parler. Rosinaîe remercia par un doux sourire et lui tendit sa petite main, que Bucolick couvrit de larmes.
Effrayé de la tigure attristée de tout ce monde et du sang qu'il voyait sur les vêtements de sa mère, le petit garçon se mit à pleurer. Rosina voulut le prendre; mais elle n'en eut pas la force. Berthe, que l'enfant aimait beaucoup, le saisit dans ses bras et le calma par ses baisers et ses douces paroles. Malgré sa frayeur, le^petit reconnut Bras d'Acier, qu'il adorait, et lui tendit les bras sans quitter ceux de madame Yandeilles. Un nuage passa sur la figure de Rosina.
Comme pour chasser toutes les mauvaises pensées qui venaient de surgir dans son cœur, elle baisa plusieurs fois le crucifix qu'elle tenait à la main. Puis, levant sur Berthe et sur Pablo son regard, redevenu calme et pur, elle leur sourit comme auparavant et leur montra l'enfant d'un regard inquiet et suppliant. Bras d'Acier mit la main sur la tête du petit Pablo :
— J'adopte cet enfant, dit-il, et je jure de veiller sur lui comme si c'était mon propre fils.
-— Et s'il arrivait malheur à M. de Verrières, je fais le même serment! s'écria Berthe en embrassant le petit garçon.
Cette fois encore Rosina eut un tressaillement, mais elle regarda de nouveau le crucifix et reprit sa sérénité. On mit l'enfant à côté d'elle pour qu'elle pût Tembrasser. Quelques minutes après, la pauvre femme rendit le»dernier soupir, la
(RAS d'àcier. 34i
tête appuyée sur le sein de Berthe, les yeux fixés sur Pablo, qui pleurait, et le bras autour du cou de son enfant.
Quoique la mort de Vandeilles fût déjà connue de presque tous les habitants de Thôtel, personne n'avait osé l'annoncer à sa femme. Dès que Rosina eut rendu le dernier soupir, Bcicollck s'approcha de Bras d'Acier et l'attira un peu à l'écart,
— Vandeilles est mort, lui dit-il à voix basse.
— Mort! s'écria le gambusino.
— Benito Ta tué.
— Et comment? Pourquoi?
— Williams, qui était présent à leur bataille, vous expli* quera mieux que moi ce qui s'est passé, répondit l'Irlandais*
— Où est-il?
— Dans le corridor.
Pablo courut à Thomme que lui indiquait Bucolick, et qui était un Américain de Boston. Williams raconta le duel dont il avait été témoin, et la fin tragique du Français.
•7- Qu'a- 1- on fait de Vandeilles? demanda le gambusino.
-^ Ou l'a porté dans sa chambre, répondit Williams; mais ce n'est plus qu'un cadavre.
Pablo laissa tomber sa tête dans ses deux mains. Tandis qu'il cherchait un moyen d'annoncer cette affreuse nouvelle à madame Vandeilles, il entendit la jeune femme pousser un cri et se précipiter vers l'escalier.
Un de ces officieux, comme on en rencontre partout, venait d'annoncer à la .malheureuse femme la mort de M. Van* deilles.
— Courez près d'elle, mon père, dit Pablo en s'adressant au padre, qui priait encore auprès de Rosina.
Il essaya de suivre l'ecclésiastique , mais ses forces, épuisées par tant de secousses réitérées, le trahirent tout à coup. Il tomba à la renverse et resta près de trois heures sans connaissance. Tout le monde le croyait mort.
Il revint à lui, cependant, mais avec une lièvre épouvantable.
Pendant plus d'un mois, il eut le délire. Puis il lui prenait par instants des transports si furieux qu'il fallait huit ou dix hommes pour le tenir et pour l'empêcher de se jeter par la fenêtre.
Pendant quelques jours, un sentiment facile à comprendre empêcha madame Vandeilles de venir chez Bras d'Acier. La
scène de la maison de jeu et les paroles de fienito tnettàieùt la jeune femme dans la situation la plus cmelle yis-à-vis da seul ami qui iai restât an monde.
Ce n'était pas la crainte da blâme public qui Tarrêtait. Indépendamment de l'amour qu'elle avait pour Bras d'Acier, ce dernier lui avait donné tant de preuves de dévouement que, ne fdl-ce que par reconnaissance, elle eût bravé pour lui l'opinioD publique et toutes les autres considérations. Une seule chose retenait la pauvre femme : c'était une sorte de respect pour la mémoire de son indigne mari. Néanmoins, lorsque Bucolick vint lui annoncer qu'on désespérait de Brasd* Acier, et que, dans son délire, il appelait sans cesse Berthe auprès de lui, le cœur de la pauvre créature ne put y résîster davantage. Elle courut chez Pablo et ne quitta plus son chevet.
Dieu eut enfin pitié d'elle, et Pablo revint à la santé. Mais sa convalescence fut très-longue, car la fièvre avait épuisé le gambusino, déjà affaibli par la fatigue excessive de l'expédition. Dans son état de faiblesse, il eût été incapable de supporter une rechute. Aussi les premiers jours de sa convalescence furent-ils remplis d'inquiétudes et d'angoisses pour la pauvre femme qui veillait à son chevet.
Pendant trois mortelles semaines, Berlhe passa toutes ses nuits auprès de Pablo. Ni instances ni prières ne purent loi faire abandonner son poste.
Tenant les mains du malade dans les siennes, elle couvrait Pablo de son regard passionné, comme pour le disputer à la mort et le réchautfer au feu de son cœur.
Comment celte pauvre femme, épuisée déjà par tant de fatigues, de luttes et de douleurs, put-elle tésister à de pa^ reilles épreuves ? Dieu seul pourrait le dire. Dieu qui donne aux mères la force de passer des mois entiers au chevet de leors enfants.
Ce fut seulement lorsque les médecins eurent déclaré Pablo hors de tout danger, que Berthe consentit à prendre un peu de repos et se laissa remplacer par Bucolick, qui> lui aussi, avait tenu fidèle compagnie au gambusino.
Ainsi qu'il arrive souvent en pareille circonstance, madame Vandeilles tomba malade elle-même, lorsque Pablo fut complètement rétabli; mais cette maladie, causée par la fatigue, ne fut pas de longue durée.
Est-il nécessaire de raconter la fin de cette histoire? On
ÈRAS d'acier; 34d
la devine assez. Bertbe et Pablo avaient acheté leur bonbeur au prix de tant de dangers, d'amour, de souffrances et de dévouement, que personne n'aurait eu le courage de le leur reprocher.
A rexpiration de son deuil, Bertbe épousa celui qu'elle aimait. Ils quittèrent le pays où tout rappelait à la jeune femme de cruels souvenirs, et partirent pour la Havane. C'est là qu'ils habitent maintenant avec le fils de Rosina, qu'ils élèvent comme leur propre enfant. Ceux-ci l'appellent mon frère, et l'œil le plus observateur ne découvrirait aucune différence entre les soins prodigués aux fils de M. de Verrières ou au petit orphelin.
Cet enfant sera riche un jour. Ni Bertbe, ni Pablo, n'ont voula toucher aux 110,000 francs qui restaient encore à M. Vandeilles au moment de sa mort. Ils ont placé cet argent sur la tête du fils de Rosina, qui se trouvera, lors de sa majorité, à la tête d'une somme de 3 ou 400,000 francs au moins.
Quant aux enfants de madame de Verrières, ils ont la fortune personnelle de Pablo, qui a vendu ses propriétés de Californie pour acheter une habitation à la Havane. Bucolick a renoncé à tenter une nouvelle expédition aux placeres, et demeure avec Bras d'Acier. C'est le favori des enfants, qu'il aime de tout son cœur, et auxquels il raconte souvent les hauts faits du célèbre gambusino.
Pour ne laisser personne de côté, nous ajouterons que Craddle a fait fortune en Californie et qu'il demeure maintenant près de New-York dans une superbe usine qui lui appartient. Tous les deux ans, il fait une visite à M. et à madame de Verrières, les seuls êtres, dit-il, dont 11 se soit donné la peine de conserver le souvenir.
l^IN.
Lagny. — Typographie de A. Varîgault et €»•.