‹ Bras d'acierChapitre 8 sur 12 · CAMILLE DU MONCEL · texte numérisé non relu

CAMILLE DU MONCEL

{m de loBUliTct).

Madame^

Permettez-moi de vous dédier ce volume. J'en ai écrit bien des pages sous les beaux arbres de votre parc de Lébizey, dans le calme animé de cette belle vie de la famille et des champs, où tout favorise la pensée et le travail.

Votre nom si aimé, si respecté , servira de passeport à mon livre pour pénétrer jusqu'au foyer des gens de bien. Tout ce que j'ambitionne pour le succès de mes Nouvelles^ c'est que mes lecteurs en gardent un aussi bon souvenir (|uc celui que j'ai conservé de votre gracieuse hospitalité.

Veuillez agréer, Madame, les hommages affectueux de votre trèsrespectueux et très-déToué serviteur.

Alfred de BRÉHAT.

A quelque distance de Pontivy, se trouve le petit village de G... Il se compose d'une douzaine de maisons réunies et de quelques fermes disséminées dans la campagne.

Dans la partie qui se rapproche de Pontivy ; le pays est assez bien cultivé. Du côté opposé, l'œil du voyageur est attristé par la vue de landes sombres et tristes. Elles étendent jusqu^à la forêt de L... . leur terre noirâtre recouverte çà et là de courtes bruyères et de maigres touffes d'ajoncs épineux.

De temps en temps, un champ d'avoine ou de sarrasin, quelquefois un bouquet de taillis, sentinelle perdue de la forêt voisine, viennent rompre la monotonie de ces steppes arides.

Le voyageur *qui suit la route vicinale de Pontivy à

L...., aperçoit, errant sur la vaste étendue des landes, quelques moutons à laine grossière , et des vaches maigres et sales qui, malgré leur triste apparence, donnent à leurs pauvres propriétaires un lait bien supérieur à celui que produisent les magnifiques bestiaux du centre" de la France. Quelques chevaux, généralement aussi de petite taille, appartenant à la race disgracieuse mais infatigable des bidets du pays, et de grosses juments de labour, aux sabots pesants, à la large croupe, traînen^ leurs entraves dans les douves qui séparent la lande du chemin.

Les troupeaux de chaque ferme se composent de huit ou dix animaux tout au plus. La garde en est confiée à quelques enfants. Quelquefois pourtant le pâtour est un vieillard d'une soixantaine d'années, ou bien une vieille femme du même âge. L'un tresse de la paille pour faire des chapeaux; l'autre file ou tricote au bord du chemin tout en égrenant son chapelet. Pauvres vieillards, le cœur saigne à les voir tristes et résignés, à peine vêtus de misérables haillons, et n'ayant pour se protéger contre le froid, la neige ou la pluie, qu'un morceau de toile à sac, un vieux tablier ou quelques lambeaux de limousine. — Le plus souvent, ils n'ont rien que leur veste ou leur casaquin en lambeaux. — Les enfants ne sont pas mieux protégés, mais ils ont la galté de leur âge ; ils rient, ils jouent, et trouvent toute une journée de bonheur dans le sou que leur jette parfois un passant charitable.

il y a douze ans de cela, en 1846 par. conséquent, la

ELLBN. 3

gardeuse de vaches de la métairie du Gourio était une jeune fUle de 15 à 46 ans, qu^on appelait Hélène. L'histoire de cette enfant était assez extraordinaire.

En 1^31, Mathurin Lecall, devenu plus tard fermier du Gourio, habitait, en Plouezec, une autre métairie appartenant au même propriétaire, le comte de Kernoë. Un matin qu'il traversait une grande jonnêe pour se rendre à la foire de Lanvollon, il trouva une pauvre petite fille de 3 à 4 ans, couchée dans la douve, et dormant du plus profond sommeil. Son costume n'était pas celui des enfants du pays. Quoique neuf et de bon drap, il était déchiré, en plusieurs endroits, comme si l'enfant avait été traînée dans un hallier d'épines.

Mathurin réveilla la petite et essaya de la questionner pour savoir conmient elle se trouvait là. Il ne put obtenir aucun renseignement de l'enfant, qui semblait presque idiote, quoique au premier abord sa figure douce et régulière fût loin de faire soupçonner un pareil malheur.

Cette enfant venait sans doute d'éprouver quelque vive frayeur, d'assister à quelque événement terrible qui avait jeté le désordre dans sa frêle organisation. Aa moindre geste un peu brusque, au moindre mot prononcé d'une voix plus haute, elle se rejetait en arrière en poussant des cris aûreux, et l'on voyait ses pauvres petits membres se tordre comme si elfe avait été prise d'une attaque de nerfs.

Le peu de mots qu'elle prononçait sans suite et sans paraître les comprendra elle-même, appartenaient à une

Il SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE.

^angue étrangère. On sut plus tard que c'était de l'anglais.

Touché de compassion, mais fort embarrassé de sa trouvaille, le brave Mathurin emporta Tenfant dans sa ferme. Puis il envoya sa femme prévenir le recteur (curé) de ce qui venait de lui arriver. Quant au maire (qui chez les Bas-Bretons ne vient jamais qu'en second lieu), Mathurin savait qu'il le trouverait à la foire de LanvoUon.

Mais on eut beau s'adresser à toutes les autorités de la commune, d'abord, puis à celles du chef-lieu, il fut impossible d'obtenir aucun renseignement sur la petite abandonnée.

On vit cependant (ce qui excita au plus haut point la curiosité des habitants) deux gendarmes arriver dans la commune au bout de quelques jours.

Ils fouillèrent tous les bois des environs, pénétrèrent dans chaque ferme sous différents prétextes et restèrent plus d'une semaine dans le village.

Quelques mots échappés à l'un d'eux apprirent à leur aubergiste qu'ils avaient l'ordre de surveiller surtout les environs de la ferme de Lecall, et d'arrêter tout étranger qui viendrait réclamer l'enfant ou même prendre des renseignements sur son compte.

Le maire fut probablement le seul à connaître le véritable motif de ces recherches; mais, contre son habitude, il en garda fidèlement le secret.

Peut-être sa discrétion ne se serait-elle pas indéfiniment prolongée, s'il ne s'était noyé, deux mois après, en péchant des chevrettes (crevettes) à la basse mer.

On oublia bientôt les incidents mystérieux qui avaient accompagné l'arrivée de Fenfant trouvée par le père Mathurin. Seulement la petite conserva le surnom de VAnglahe, que les autres enfants de la commune lui jetèrent bien souvent comme une injure.

A la métairie de Lecall, où la fermière voulut garder la pauvre abandonnée, on l'appelait Hélène, parce qu'on l'avait entendue répéter plusieurs fois ce nom d'Ellen sous lequel elle semblait se désigner.

Elle suivit Lecall lorsqu'il -vint prendre la métairie du Gourio. A la mort du vieux fermier, elle resta cbez son successeur. Elle n'avait d'autre tâche que de garder les bestiaux et de traire les vaches. C'étaient du reste les seules occupations dont sa faible intelligence lui permît de s^acquitter convenablement. On lui donnait, en échange, un logement dans Fétable, un lit de paille avec une vieille couverture, la nourriture (qu'excepté le souper, elle emportait aux champs), et quelques vêtements mis au rebut par la fermière, c'est-à-dire d'affreux haillons sans forme et sans couleur.

Du reste, peu lui importait. Son idiotisme (je suis forcé de me servir de cette expression, rop forte cependant, faute d*en trouver une autre convenable pour rendre l'état de son esprit) son idiotisme était d'une nature particulière et n'avait rien de repoussant.

Il semblait que son intelligence, brusquement arrêtée dans ses progrès par quelque émotion terrible, fût restée précisément au même point que le jour où le

père Mathurin l'avait rencontrée dans la jonnée de Piouézec.

D'une taille moyenne, mais déjà formée, quoiqu'un peu frêle, Ellen eût paru jolie sans ^expression qui contractait ses traits dès qu'on s'approchait d'elle, et surtout sans le désordre de ses haillons et de ses cheveux épars.

Cette sauvagerie et cette frayeur continuelle tenaient d'abord à la nature d'Ellen, puis aux mauvais traitements qu'elle avait reçus des autres enfants du village. La pauvre anglaise, frêle de corps et innocente d'esprit ( comme disent les paysans ) , n'avait que trop éprouvé à ses dépens combien l'enfance est impitoyable pour toutes les infirmités. Raillée, injuriée, tourmentée, quelquefois même battue par les gamins du village, elle avait fini par s'isoler complètement.

Les pâturages du Gourio étaient situés tout près de la forêt de L... Dès qu'Ellen apercevait une figure humaine sur la lande, elle se réfugiait dans le taillis.

Il lui arrivait souvent de passer des journées entières sans adresser la parole à un être humain. En revanche, elle avait d'interminables conversations avec ses bestiaux qu'elle adorait, et qui étaient bien certainement les mieux soignés de tout le canton.

A certaines heures de la journée, les vaches se groupaient autour de la jeune fille. Les bons animaux, fixant sur elle leurs grands yeux doux et placides, semblaient comprendre ses paroles caressantes, et léchaient les

petites mains qui leur distribuaient des poignées de leurs herbes préférées.

Un jour, deux mauvais drôles revenant d'unpardon (1) où ils avaient fêté outre mesure le cidre de cazeanx (2) et Feau-de-vie, arrivèrent auprès d'Ellen sans qu'elle s'en aperçût. Ils voulurent Tembrasser de force. La pauvre enfant se débattait en criant, lorsque la Providence lui envoya un secours inattendu.

Un jeune homme portant le costume des chasseurs alors en garnison à Pontivy, tomba tout à coup sur les deux mauvais sujets.

Doué d'une force herculéenne, qu'augmentait encore une violence excessive, Yvon Le Maroc asséna un tel coup de poing au premier adversaire qui se présenta que celui-ci, assommé du coup, ne se releva que pour s'enfuir à toutes jambes. Le second, pris à la gorge, fut si rudement serré, qu'à peine échappé à Tétau qui Tétouffait, il s'empressa de suivre la déroute de son compagnon.

Ce fut l^affaire d'un instant.

Yvon était, on le voit, brave et vigoureux, mais il ne brillait ni par sa galanterie, ni par le charme de sa conversation. Sans dire un seul mot à celle qu'il venait de défendre, il ramassa son schako tombé durant la ba-

(1) Pardon : nom des assemblées ou fêtes patronales de village.

(2) C^eaux : les pommes de Gazeaux sont des pommes d'unt espèce particulière qui donnent beaucoup de montant au cidre.

taille, le mit sous son bras, et s'en alla laver au ruisseau voisin le sang qui coulait d'une écorchure qu'il avait reçue à la joue.

En relevant la tête, il aperçut EUen qui, agenouillée près de lui au bord du ruisseau, pleurait en le regardant.

— Pourquoi pleurer comme ça, ma petite? lui dit le chasseur. Ce n'est rien, allez !,.. une écorchure qui sera guérie demain.

Ellen continuait à le regarder avec ses grands yeux fixes. Elle prit un coin de son pauvre tablier et, le trempant dans l'eau, elle essaya d^étancher le sang qui coulait toujours, quoique la blessure ne fût rien en réalité.

Tout honteux d^étre ainsi soigné par une femme, le chasseur voulut* arrêter le bras de la jeune filla Elle frappa du pied avec impatience et vse remit à pleurer.

Sous les dehors les plus durs et les plus brusques, Yvon cachait un excellent cœur.

— Allons, ne vous fâchez pas, dit-il en lâchant le bras d'Ellen qu'il laissa faire à sa guise.

Tandis qu'elle essuyait le' sillon rougeâtre creusé probablement par le bouton de la manche d'un des paysans sur la joue du soldat, Yvon regardait autour de lui d'un air inquiet. S^il avait aperçu quelqu'un, il se fût sauvé à toutes jambes.

Il ne tarda pas à remarquer le triste état de l'intelligence d'Ellen. Lui-même était d'un caractère sombre et concentré. Outre quelques autres causes que nous ferons connaître plus tard, la sauvagerie d'Yvon tenait beau*

coup à sa timidité. Il avait toujours peur qu'on se moquât de lui.

En voyant sa supériorité sur Ellen, il se sentit plus à Taise, et se mit à causer avec la petite. Celle-ci ne le comprenait pas toujours et lui répondait le plus souvent de travers, ou ne lui répondait pas. Elle semblait cependant faire des efforts inouïs pour comprendre, et ses grands yeux, fixés sur le chasseur, suivaient avec une profonde attention tous les mouvements de la physionomie de ce dernier.

Souvent, à quelques naïvetés, à quelques réponses saugrenues de la petite, Y von (qui ne se déridait pourtant pas une fois tous les deux mois), se mettait à rire d'un gros rire plein de bonté et d'indulgente commisération. Alors Ellen riait aussi.

Elle le mena voir ses vaches. Yvon, élevé à la campagne, avait commencé par être pâtour. La conscription Savait forcé de quitter, bien malgré lui, la ferme où il était premier garçon. Il n^aspirait qu'à redevenir laboureur. Aussi aimait-il tout ce qui touchait aux travaux des champs, et trouvait-il le même plaisir à contempler des bœufs et des moutons qu'un jockey à considérer un cheval de course.

La vue de l'uniforme effaroucha d'abord les vaches d^Ellen, qui s^enfuirent en soufflant bruyamment. Néanmoins elles se rapprochèrent peu à peu. Yvon les examina avec tout ie sérieux d'un connaisseur et les caressa,

Une d^elles, plus familière que les autre , vint appuyer

sa grosse tête sur Fépaule du soldat avec cet instinct qu^ont les animaux pour deviner les gens qui les aim^t. Yvon était ravi. Quant à EUen, elle sautait de joie autour dTvon et de sa fovorite.

Malheureusement, la joie d'Ellen fut bientôt troublée. Elle aperçut cinq ou six individus qui sortaient en courant de la lisière du bois. Grâce à l'étendue extraordinaire de sa vue, la jeune fille reconnut du premier coup d'oeil les vauriens de tout à Theure, assistés de quatre camarades tenant des fléaux abattre le grain, arme terrible entre les mains des paysans.

Yvon, naturellement batailleur, voulait tout de suite marcher à leur rencontre et charger lui-même les assaillants.

La petite se cramponna à ses habits et le supplia de ne pas se montrer.

— Bah I disait le chasseur en tourmentant la poignée de son sabre, je ne me .moque pas mal de leurs fléaux, moi. Il ne sera pas dit qu'un gars de Pleudaniel, un chasseur du 2*, a reculé devant cinq ou six faillis gars,

— Ils vous tueront, bien sûr, dit la petite, et puis ils me battront après. •

— Fé d'ann Doué {]) I s'écria le digne garçon dont les yeux étincelèrent, s'ils avaient le malheur de frapper une pauvre innocente comme toi, aussi vrai que je m^appelle Yvon Le Marec, je les tuerais comme des chiens I

(1) Jurement breton.

Néanmoins, et fort heureusement pour la pauvre Ellen, qui tremblait de tous ses membres, Yvon se rappela que son colonel était excessivement sévère au sujet des querelles avec les paysans. Il rentra dans le taillis avec la petite et attendit que les paysans eussent disparu sur la route. Quant à lui, il prit un chemin de traverse qui conduisait aussi à Pontivy.

— Bonsoir, petite, dit-il à la gardeuse de vaches; je viendrai demain savoir si ces feignantsAk ont essayé de te battre, et alors...

— Oh ! dit Ellen, je vais me cacher dans la brousse du Téniau. Ils ne me trouveront pas.

— N'importe, répéta Yvon en s'éloignant, je reviendrai demain, et s'ils ont eu le malheur de te toucher, foi d'Yvon, je vais les trouver jusque sur leur aire, et, malgré leur nombre, ils ne s'en trouveront pas bien, je te jure.

Ellen le suivit longtemps des yeux ; puis elle alla se cacher dans sa retraite habituelle. Pour la première fois peut-être de sa vie, une pensée se fit jour dans sa pauvre tête.

Yvon avait parlé de revenir le lendemain, et cette idée la préoccupa beaucoup.

L^uniforme, le pantalon rouge, le sabre, le schako et les tresses éclatantes du chasseur avaient vivement frappé l'imagination de la jeune fille. La force et le courage d'Yvon, ainsi que sa bonté pour elle, avaient aussi fortement impressionné la petite gardeuse de vaches.

Elle rêva toute la nuit de son libérateur.

Fils d'un petit cultivateur de Pleudaniel, dans la Bretagne bretonnante, Yvon était arrivé au régiment, sortant pour la première fois de son village et ne sachant pas un mot de français. Son air gauche et sa démarche embarrassée, sa difficulté pour parler et pour comprendre en firent, dàs les premiers jours, un objet de risée pour ses camarades.

Fier et susceptible, Yvon fat profondément froissé des railleries dont il était l'objet.

Son cœur, naturellement bon et affectueux malgré ses brusques dehors, se replia sur lui-même. Il devint d'une susceptibUité exagérée et vécut complètement en dehors de ses camarades, qui l'appelaient VOurs de Pleudaniel. *^

On essaya bien, dans les commencements, de lui faire quelques mauvaisesfarces ; mais, comme il était peu endurant et d'une violence terrible dans sa colère, on com- • prit bien vite qu'il serait imprudent de le pousser à bout.

Dans tout le régiment, un seul homme exerçait sur Yvon un empire moral indépendant du grade et de l'autorité.

C'était un jeune capitaine, nommé M. de Landy, dont la famille habitait aussi les environs de Pleudaniel. M. de Landy, grand et beau garçon de vingt-huit ans, l'un des premiers écuyers du régiment, étourdi, prodigue, un peu mauvais sujet, mais plein de cœur, de courage et de loyauté, avait pris Yvon sous sa protection. Il le fit entrer dans sa compagnie et le recommanda aux autres

officiers. Bien souvent, en passant à côté d'Yvon, il prenait la blague de ce dernier et la remplissait de tabac^ ou bien il glissait dans la main du chasseur une petite pièce blanche que la cantine et le débit de tabac finissaient toujours par se partager.

Yvon était loin de se montrer insensible à ces petits cadeaux ; mais ce qui le touchait le plus dans les manières du capitaine , c'étaient les paroles amicales de ce dernier.

D^'après ce que nous venons de .dire, toute personne connaissant un peu le cœur humain comprendra facilement à quel point Yvon devait aimer son jeune capitaine. C'était une adoration, un fanatisme digne des sectateurs du visux de la montagne.

Un seul fait en donnera une idée :

Deux chasseurs se permirent un jour de traiter de grand carcan le cheval noir de M, de Landy . Une pareille irrévérence choqua tellement maître Yvon, qu'il tomba sur les deux détracteurs de Mustapha, et les roua de coups, non sans recevoir lui-même maints horions.

Le digne garçon y gagna quinze jours de prison et un long sermon dé la part du capitaine. Il est vrai que ce sermon, tout officiel, ftit terminé par une vigoureuse poignée de main qui laissa un louis entre les mains du chasseur.

Cette péroraison n'était pas tout à fait conforme à la discipline ; mais il était bien difficile de ne pas être touché de l'attachement du pauvre garçon. Tout ce qui ap-

partenait au capitaine était sacré pour Yvon. Sa figure si sombre et si triste se transformait dès -qu'il apercevait M. de Landy. D^un mot dit en passant, au galop de son cheval,' M. de Landy mettait du baume dans Fâme d'Yvon pour tout le reste de la journée.

Le lendemain, dès une heure de ^après-midi, Ellen était en embuscade sur la lande, cherchant à reconnaître un militaire dans chaque personne qui paraissait sur le chemin poudreux.

Elle aperçut Yvon à une grande distance et courut à lui en sautant de joie.

— Bonjour, Ellen, bonjour, disait le digne garçon en riant des joyeuses démonstrations de la petite; mais, ne sautez pas comme ça; vous êtes, sans comparaisouy comme une chèvre, ma pauvre innocente.

— Ellen est bien contente, bien contente ! répétait la jeune fille en frappant ses mains Tune contre l^autre.

— Eh bien, moi aussi, je suis bien content de vous voir, dit Yvon tout ému de l'accent affectueux de cette pauvre créature. On ne vous a pas battue au moins?

—Oh ! non, fit Ellen, je me suis cachée dans le taillis. Tandis qu'Yvon, qui avait marché très-vite, s'asseyait

sur une élévation de terrain en s'essuyant le front, Ellen posa le doigt sur la trace de Técorchure reçue la veille pour la défendre.

— Bah! dit Yvon, c'est déjà guéri. Si nous avions été

en Afrique combattre les Bédouins, comme on l^avait promis à notre colonel, j'en aurais peut-être reçu bien d'autres.

Ellen n'avait jamais entendu parler des Bédouins. Tout fier d'avoir quelque chose à enseigner, Yvon entreprit la tâche diflScile de faire comprendre à la petite ce que c'était que l'Algérie et ses habitants. Dieu sait quelle était l'instruction d'Yvon à cet égard et quelles devaient être ses explications ! Mais il pérora fort longtemps là-dessus. Ellen n'y comprenait probablement rien du tout, mais elle écoutait avec admiration.

Pourtant, elle l'interrompit au beau milieu de son discours pour lui offrir d'un air triomphant un morceau de pain et deux carrés de lait caillé, deux cailles, comme on dit eh Bretagne, qu'elle retira de son bissac.

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ça ? lui dit Yvon un peu vexé de se voir ainsi arrêté dans son éloquence.

' — C'est mon dîner que j'ai gardé pour vous, reprit l'enfant tout étonnée qu'on ne fît pas un meilleur accueil à son cadeau.

La pauvre petite, qui n'avait que bien juste ce qu'il lui fallait pour sa nourriture, appréciait en effet son présent en raison du sacrifice qu'il lui coûtait.

Yvon commença par rire de ce singulier cadeau, mais, à la réflexion, les larmes lui vinrent aux yeux.

— Vous avez du chagrin ? lui demanda la petite.

— Eh non, petite sotte, fît-il tout honteux de son émotion ; au contraire, vous êtes une bonne fille, une bonne et brave fîlle, ma pauvre innocente ; mais mangez votre pain et vos cailles; moi, je n'ai pas faim... là, bien vrai.

Ce n^était pas le compte d'Ellen, qui s'était mis dans la tête que le chasseur mangerait ses petites provisions ; aussi, revint-elle à la charge avec Tobstination des enfants.

Tout ce que put obtenir Yvon, ce fut qu^Ellen partagerait avec lui. Le pauvre garçon n^avait pas la moindre faim et le festin n'était pas fort tentant ; mais il se fût étouffé plutôt que de chagriner sa petite camarade.

Ce repas de LucuUus terminé, la conversation reprit de plus belle. Yvon causait comme on cause à la campagne, c'est-à-dire par intervalles. Après chaque phrase, il réfléchissait, enmeninsant avec son couteau des morceaux de bois qu'il donnait à la petite. 11 lui parlait absolument comme à une enfant de quatre ans.

Un travail incroyable s'accomplissait dans la tête d'Hélène. Elle tendait tous les ressorts de sa faible intelligence pour comprendre ce que disait Yvon. On voyait sur sa physionomie la souffrance qu'elle éprouvait chaque fois que ses idées si péniblement rassemblées, se dispersaient tout à coup.

Avez-vous vu quelquefois un joueur d*écbecs médi-

tant une longue et savante combinaison perdre tout à coup le fil de ses laborieux calculs, au moment de les mettre à exécution? Hélène éprouvait une sensation analogue; mais, avec une patience inaltérable, Yvon recommençait cent fois Ta même explication.

Le temps passa si vite pour les deux jeunes gens» qu'Yvon arriva en retard au quartier et fut consigné pour le jour, suivant.

Cent fois peut-être dans le courant de raprès-mi(Ji, Hélène monta et descendit la petite colline d!oii Fon découvrait la route de Pontivy. Elle rentra toute désolée

à la ferme et se coucha sans souper. Pour la première fois de sa vie, une impression morale exerça quelqu*in-

fluence sur son appétit.

Lorsque le chasseur revint au bout de deux jours,

EUen se mit à lui parler avec une vt)lubilité incroyable.

11 était d'autant plus impossible de la comprendre que

ne pouvant trouver des mots pour rendre ses idées,

elle employait à tort et à travers la première expression

qui lui venait en tête.

Néanmoins, Yvon vit bien qu'elle lui reprochait sa

longue absence. Pour se justifier, il essaya de lui faire

comprendre ce que c'était que la salle de police et le

maréchal des logis chef. — Bah, s'écria-t-il au bout d'une heure, que je suis

donc bête de perdre mon temps à expliquer tout cela à

cette pauvre innocente. Tiens, petite, lui dit-il, regarde

ce que je t^ai apporté.

Il ôta son schako, magasin universel du soldat, y prit son mouchoir, et, de ses plis soigneusement déroulés, il retira une de ces petites bouteilles en verre blanc, de la dimension du pouce, qui contiennent de petites dragées à l'anis. Cela se vend un ou deux sous, tout rempli chez les confiseurs ou chez les apothicaires des petites villes. /

Ellen n'avait jamais reçu de cadeau. Elle resta émerveillée de la munificence du chasseur.

Jamais loge aux Italiens, cachemire, équipage, ou premier mobilier en acajou ne causèrent à une fille d*Eve une joie pareille à celle qu^éprouva la petite gardeuse de vaches en recevant la bouteille de deux sous.

Yvon, de son côté, s^épanouissait en voyant le contentement de l'enfant. Il frappait du pied, riait de soq gros rire et se fi-ottait les mains à s'en enlever Tépiderme.

Lorsqu'un pauvre être disgracié de la nature et rebuté de ceux qui Tentourent, ne devient pas tout à fait haineux et méchant, il est habituellement d'une bonté admirable pour ceux qu'il voit malheureux. Il en était ainsi d'Yvon.

Il se fit une habitude de venir chaque jour à la lande du Gourio. Dès qu'il avait un moment de libre, et quelque temps qu'il fît, il franchissait presque en courant les deux ou trois lieues qui le séparaient de sa petite camarade. A peine sorti de Pontivy, ce n'était plus le même homme ; sa figure s'animait, il marchait d'un pas

délibéré. De temps en temps, sa joie intérieure faisait explosion par des refrains de vieux noëls ou de chansons en langage bas-breton.

Un de ses camarades qui l'aurait vu alors franchir d'un bond les douves et les petits talus de la lande, en chantant à tue-tête, aurait éprouvé de graves inquiétudes sur la raison du jeune chasseur si taciturne d^habitude.

Quant au motif qui Tattiraît chaque jour auprès d'Ellen, Le Maroc ne se Tétait jamais demandé.

On Teût singulièrement surpris et iQdigné en lui disant qu'il était amoureux de la petite innocente du Gourio.

Par malheur pour les deux jeunes gens, les visites si fréquentes d'un militaire ne pouvaient manquer d'être remarquées dans le pays.

Les pâtours des environs s'en aperçurent les premiers et suivirent Y v on de loin. Cela leur fut d'autant plus facile qu'Yvon ne se méfiait nullement de cet espionnage, et ne songeait pas plus qu'Ellen aux suppositions peu fovorables que 'pouvaient faire naître leurs relations journalières.

Dieu sait pourtant combien de conjectures bâtirent làdessus tous les garçons et servantes de ferme du pays. Ces bavardages étaient d'autant plus fâcheux pour la vertu de la pauvre EUen qu'à la campagne (et non sans raison peut-être) le titre de militaire est synonyme de séducteur.

Puis on remarqua le changement survenu dans les

manières de la jeune fille. Elle poussait la coquetterie jusqu^à se laver tous les jours la figure, et relevait tant bien que mal ses grands cheveux blonds auparavant toujours épars. Puis, Yvon lui avait donné quelques colifichets de toilette dont elle se parait avec une joie enfantine. On conmiença par la plaisanter sur son bon ami. Ne comprenant qu'à moitié ce qu'on lui disait, Hélène, déjà beaucoup moins farouche avec tout le monde, prenait les railleries pour des compliments. Elle avouait tout ce qu'on voulait lui faire dire, et riait joyeusement dès qu'on lui parlait du chasseur.

Bientôt cependant, chacun s'évertuant à faire de l'esprit à ses dépens, et inventant quelque nouveau moyen de la tourmenter, elle finit par voir qu'on se moquait d'elle. Les pleurs remplacèrent les éclats de rire.

Un jour qu'on s'était amusé à la retenir de force à la métairie, elle arriva tout éplorée auprès d'Yvon.

Ce jour-là même, ce dernier venait de s'apercevoir qu'on le suivait. Deux gamins qu'il attrapa payèrent pour les autres, et reçurent deux ou trois taloches qui les renvoyèrent hurlant comme des écorchés.

Dans tout ce qu'Hélène lui raconta, Yvon devina des méchancetés, que n'avait pu soupçonner la naïve imagination de la jeune fille. Cela le mit en fureur.

Au milieu de son exaspération, il entendit un bruit de voix dans le taillis et vit cinq ou six paysans qui sortaient d'un sentier à quelques pas de lui.

C'étaient des garçons d'une ferme voisine qui cou-

paient du bois dans les environs. Un des pâtours corrigés tout à l'heure par Yvon leur servait de guide.

Ils commencèrent par ricaner bien haut en s'arrêtant près d'Ellen et d' Yvon, puis, s'animant mutuellement, ils se mirent à insulter les deux jeunes gens , d'abord par de grossiers propos, puis par des injures.

Yvon était trbp en colère pour pouvoir répondre. Il se leva et s'avança vers eux les poings fermés. Un grand gaillard qui le dépassait de toute la tête, s'avança à la rencontre du chasseur, en continuant à le narguer.... Il reçut l'explosion de la colère si longtemps comprimée du chasseur et s'en alla tomber à deux pas le nez écrasé et les dents brisées par un coup de poing qui mit en sang les doigts d'Yvon.

Les autres paysans se jetèrent sur ce dernier, mais il était trop fort et trop bon lutteur pour se laisser renverser. La pauvre Ellen s'était jetée plusieurs fois au milieu des combattants, au risque de se faire tuer. Avec une énergie qu'on n'aurait jamais attendue d'une aussi faible créature, elle se cramponnait aux bras des paysans. Plus d'une fois, elle détourna des coups qui étaient destinés à Yvon ; mais la pauvre enfant finit par recevoir elle-même un coup qui la rejeta en arrière, presque sans connaissance.

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle aperçut le chasseur agenouillé près d^elle et cherchant à la faire revenir.

Tout autre qu'Yvon eût été tué d'un coup qu'il avait reçu sur la tête ; mais les crânes des Eas-Bretons sem-

22 SCÈNES DE LA VIE GONTEMPORÂINEf.

blent être composés d*uae substance toute particulière de la même nature que les rochers de leurs grèves.

Elle voulut lui offrir le bras pour l'aider à marcher. Il refusa ce qu'il eût regardé comme une humiliation. Il se mit en route, après avoir fait son possible pour rassurer la pauvre enfant, et revint au quartier fort inquiet de la punition que lui vaudrait certainement sa bataille avec les paysans.

Pour comble de malheur, on lui apprit que M. de Landy, son conseiller, son protecteur habituel dans toutes les circonstances critiques, venait de partir pour Lorient avec une permission de huit jours.

Bien qu'Y von s'évertuât à prouver que ses blessures n'étaient rien, on le lit conduire à l'hôpital.

Dans la nuit, une lièvre ardente s'empara de lui. 11 eut le délire et l'on fut obligé de le faire tenir de force par des inlirmiers.

Les blessures d'Yvon n'offraient aucun danger pour sa vie , mais l'étal d'esprit du pauvre garçon nuisait beaucoup à son rétablissement. Le colonel se montrait fort sévère pour toules les querelles entre. bourgeois et militaires, et Le Maroc s'attendait à quelque longue punition. 11 craignait, en outre, les reproches de M. de Landy ; mais, ce qui le tourmentait plus que tout le reste, c'était la pensée de ce qu'allait devenir sa petite amie du Gourio.

La pauvre Ellen eut en effet bien des chagrins à supporter.

Chacun Faccabla de railleries et d'injures. On lui reprocha les malheurs caustîs par son galant, A toutes les dures parôlps qtf on lui adressait, elle ne répondait que par des larmes.

Quant aux coups (ef la pauvre fille en reçut aussi), elle se laissait battre sans résistance et sans essayer de se défendre.

Les voisins engagèrent même le père Antoine, le successeur de Lecall, à renvoyer sa coureuse de servante : mais ce n'était pas ^affaire du bonhomme dont les intérêts passaient avant toute autre considération. Or EUen s'acquittait fort bien de ses humbles fonctions et ne coûtait pas un sou de gages au fermier...

— Bah! disait-il, en prenant un air de commisération, elle ne sait point ce qu'elle fait; faut bien avoir pitié d'une pauvre innocente.

Quelques jours se passèrent. Chaque après-midi, Ellen montait à la petite colline d'où l'on découvrait la route de Pontivy ; de temps en temps, ell^ courait donner un coup d'œil à ses bestiaux, puis elle revenait à son poste.

Sa pauvre tête était dans un état de fermentation incroyable.

Durant ces huit jours, Ellen vécut plus que dans les treize années qui venaient de s'écouler.

Jusque là, malgré toutes les privations qu'elle avai; eues à subir, Ellen n'avait jamais été malade. Le réveil lent, mais continu de son cœur et de son intelligence la

2/i SCÈNES DE LA VIE CONTEMPORAINE*

rapprochant peu à peu des lois de rhumanité, elle devait en subir toutes les conséquences. Pour la première fois de sa vie, elle tomba malade : comme p^sonne à la ferme ne daignait s^occuper d^elle, on n'y lit même pas attention, Ellea souffrit en silence, sans se plaindre et sans rien faire pour se soigner.

Au bout de quelques jours, la jeune fille ne put résister à son inquiétude. Elle ne s'était jamais rendu compte bien exactement de la position d'Yvon comme militaire.

Seulement, elle savait qu'il demeurait à Pontivy dans une grande maison où il y avait beaucoup d'autres soldats comme lui.

Laissant ses bestiaux à la garde de Dieu, et bravant les reproches qu^elle ne pouvait manquer de recevoir à son retour, EUen partit pour Pontivy; elle n'en connaissait pas la route, mais elle suivit le chemin qu'elle avait vu prendre à Yvon.

En entrant dans la ville (qui n'a rien de beau sous aucun rapport), elle resta tout effrayée de voir tant de belles maisons et tant de monde. Le désir de revoir Yvon l'emporta cependant sur la terreur mystérieuse qui commençait à s'emparer d^elle dans ces régions inconnues. Ne sachant vers quel côté se diriger, elle errait au hasard, lorsqu'elle rencontra un militaire portant le môme uniforme qu'Yvon.

Elle courut à lui toute joyeuse et lui posa la main sur le bras.

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