ROYAUX
je vous annonce que, sur la proposition de Son Excellence
"^^^"""^ le Ministre de la Maison du roi, auquel je vous avais recommandé avec le plus vif intérêt, Sa Majesté a bien voulu vous accorder un traitement de douze cents francs pendant trois ans, et à partir du 1*^ de ce mois, pour vous donner les moyens d'aller continuer vos études en Italie. Je ne doute pas que cet acte de la munificence de Sa Majesté et de la haute protection dont elle se plaît à environner les arts et ceux qui les cultivent avec distinction, ne redouble votre zèle et votre application, et que vous ne fassiez un jour honneur à une école dont vous êtes déjà une des plus belles espérances.
» Si avant votre départ pour l'Italie vous voulez bien prendre la peine de venir me voir, j'aurai le plus grand plaisir à m'entretenir un moment avec vous.
:& Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentiments
distingués.
y> Le vicomte de Lârochefougâuld,
• AiiMe~camp du roi, chargé du déj)artement des BeauW'Arts. »
A la lettre si bienveillante du vicomte de Larochefoucauld, dont je prie le lecteur de bien se souvenir pour en comparer le style avec une autre lettre que Ton verra plus tard, était jointe celle du comte de Forbin, qui prouvait l'intérêt que portait au jeune lauréat le directeur général des musées royaux.
Le 30 octobre 18SI5, M. Évariste Marandon, dans le feuilleton du Mémorial bordelais, rendait compte des démarches qui avaient été faites en faveur du jeune Brascassat, et Ton trouve, dans le même numéro de ce journal, le texte d'une pétition qui se signait alors à Bordeaux, au moment où le roi accordait au jeune paysagiste la faveur d'être envoyé exceptionnellement à Rome (^).
Voici celte pétition; elle sera pour M. Brascassat, disait M. Marandon, <( un témoignage non équivoque de la tendre affection que lui portent toutes les personnes qui le connaissent, et, quels que soient les succès qui l'attendent, il aimera à retrouver ce monument en quelque sorte élevé par la cité qui l'a vu naître, à son application, à sa modestie, à son talent. »
« Bordeaux, 15 octobre 1825.
» A Son Excellence le Ministre de Vlntérieur.
» Monseigneur,
» L'opinion, publique, cette puissance que rien ne saurait comprimer, et dont la voix se fait toujours entendre au-dessus de toutes les autres, même à Toreille des ministres, a sûrement informé Votre Excellence des droits incontestables qu'avait Raymond Brascassat au grand prix
(*) D'après un rapport émané de la direction des Musées royaux, « le roi » Charles X, ayant appris par le ministère de sa maison le résultat du con- » cours et les regrets des juges de n'avoir pas eu, pour le paysage historique, » deux premiers grands prix à décerner, accorda au jeune Brascassat une » pension temporaire, comme celle des autres premiers grands prix, qui lui » permit d'aller à Rome faire les études de l'ordre le plus élevé. » {Notice sur BrascasscU, par M. Cabat, lue dans la séance ordinaire de l'Académie des Beaux-Arts du 9 mai 1868. Paris, F. Didot, 1868, in-4o, p. 3.)
m BRASGASSAT
de paysage historique qui vient d'être décerné par rinstitut. Modeste, parce qu'il a du talent, ce jeune peintre dut recevoir sansL murmurer le second grand prix qu'on n'a pu se dispenser de lui accorder.
» Mais les amis des arts, et surtout de l'équité, tout en s'abstenant de qualifier ce que cette sentence a de surprenant, ne sauraient être aussi calmes que celui à qui l'on semble vouloir fermer une carrière qu'il doit parcourir avec distinction. L'intérêt général qu'il inspire et qui s'est si vivement manifesté en présence même de ses juges, agit plus puissamment encore à Bordeaux, qui s'enorgueillit de l'espoir de donner un successeur à ce Michallon dont on déplorera longtemps la perte.
:» Des Bordelais, qui n'ont d'autre titre auprès de vous. Monseigneur, que le désir d'éclairer votre religion, viennent avec confiance invoquer l'autorité supérieure, confiée à votre sagesse, pour obtenir en faveur de Raymond Brascassat une honorable exception déjà accordée à d'autres et que nul n'a certainement plus méritée que lui. Nous vous supplions. Monseigneur, d'appeler les bontés du roi sur ce jeune peintre, dont le talent vrai, simple, original et précoce fait concevoir de si belles espérances, afin qu'il soit envoyé à Rome comme pensionnaire de Sa Majesté.
]^ S'il se souvient jamais des entraves qu'il a rencontrées
dès son entrée dans le monde, il se rappellera aussi avec
émotion que votre main protectrice l'aura soutenu; les
amis des arts, les Bordelais, l'École française elle-même,
partageront sa profonde et respectueuse gratitude pour
Votre Excellence. »
(Suhent les signatures.) — (')
(1) Elles ne figurent pas dans le journal, mais je trouve les noms suivants
Comme on l'a déjà tu, le roi n'avait pas attendu la remise de cette pétition pour accorder au jeune peintre une pension qui lui permfj; d'aller en Italie. Mais je' ne pouvais me dispenser de rééditer cette supplique aussi honorable pour ceux qui la signèrent que pour celui qui en était l'objet.
Un mois après, le Mémorial bordelais publiait la lettre suivante, précédée de ces réflexions :
<( Sa Grandeur Monseigneur le garde des sceauit vient d'adresser la lettre suivante à M. le préfet de la Gironde. La ville de Bordeaux ne peut manquer d'apprécier vivement un don qui prouve à la fois et les louables sentiments du jeune artiste qu'un succès éclatant a rendu l'objet d'une marque touchante de la bonté du roi, et l'intérêt que Monseigneur le garde des sceaux accorde à ce département (*). »
€ Monsieur le Baron,
> M. Brascassat, qui vient d'être couronné par l'Académie de peinture, souhaitait vivement que son premier ouvrage appartint à la ville où il est né.
]^ Touché d'un vœu si louable et si naturel, j'ai fait acheter le tableau de ce jeune peintre et je vous l'envoie.
approuvant un certificat de bonne conduite et de dispositions remarquables pour la peinture délivré au jeune Brascassat. Ce certificat, daté du 20 janvier 1825, est signé par MM. de la Gàtinerie, commissaire de marine. Fieffé, Roger (A.), amateur, Crosneau, sous-préfet, de Galard, artiste peintre, Garayon Latour, receveur général, Lucadou, Decaze, Deston, directeur des impôts indirects, et Marandon. — Il est présumable que ces noms se retrouvaient au bas de la pétition que je viens de citer.
(^) Extrait du Mémorial bordelais du 5 novembre 18S5.
es BRASCASSAT
Je vous prie d'en faire hommage, en son nom, à la ville de Bordeaux et de le faire placer dans votre musée.
]» Recevez, Monsieur le Baron, l'assurance de ma considération distinguée.
» Lô Oardê des Sceamw, Ministre Secrétaire d*État eideh Justice,
1» Comte DE Petronnet. t^
Brascassat ne pouvait rester insensible aux marques nombreuses de sympathies dont il était Tobjet; aussi s'empressa-tril d'exprimer publiquement sa reconnaissance dans le Mémorial bordelais du 14 novembre 1825.
f Au Rédacteur du Mémorial bordelais.
» Monsieur,
]» Je prends la voie de votre journal pour exprimer à mes compatriotes ma vive reconnaissance pour l'intérêt qu'ils m'ont témoigné et dont je viens de trouver une nouvelle preuve dans votre feuille du 30 octobre. Ce prix de mes efforts est plus doux pour mon cœur que tous ceux que j'aurais pu ambitionner.
]» Je devais déjà aux bontés du roi un dédommagement bien flatteur, et Monseigneur le garde des sceaux vient de combler tous mes vœux en achetant mon tableau pour l'oflfrir au musée de Bordeaux. Il m'est doux de confondre dans mon cœur ma gratitude pour un trait de bonté si délicat avec celle que je ressens pour mes concitoyens.
3> J'ai rhonneur d'être, Monsieur, votre très humble et
très obéissant serviteur.
1^ R. Brascassat.
» Paris, le 7 novembre 1825 (*). »
(1) Afin de compléter le récit des faits qui se rattachent à ce premier succès de Brascassat dans la carrière des arts, je dois encore ajouter deux citations.
Tant de fatigues et d'émotions imposèrent à Brascas* sat quelques mois de repos ; il revint à Bordeaux près du vieux clocher Saint-Michel, à Tombre duquel s'étaient humblement écoulées ses premières années. La salutaire influence du sol natal et les soins affectueux de sa famille, si justement fière de ses succès, le ramenèrent à la santé. Alors il embrassa son vieux père, bouda son sac et partit pour Borne, en passant par Millau, sa seconde patrie, comme il se plaît à l'écrire dans son journal de voyage que je vais reproduire textuellement.
Mémorial bordelais, n« du dimanche 27 novembre 1825 : ce Le tableau de » M. Drascassat, dont Sa Giandeur Ma^' le garde des sceaux a fait l'acquisition » pour le Musée de Bordeaux, est à la Préfecture depuis hier.
» L'exposition en sera retardée jusqu'à la très prochaine arrivée de ce » jeune artiste, qui a témoigné le désir de placer lui-môme son ouvrage au » Musée. »
Mémorial bordelais, n« du 21 décembre 1825 :
a Le tableau de M. Brascassat, donné à la ville, suivant le vœu de ce jeune » artiste, par S. G. Ms' le garde des sceaux, vient d'être placé dans le Musée, » aûn que le public puisse jouir de la vue de cet ouvrage, qui a mérité à son » auteur, enfant de notre cité, les marques de la protection du roi. Le Musée » sera extraordinairement ouvert au public pendant quinze jours, à compter » de demain, depuis onze heures du matin jusqu'à trois, »