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VOYAGE DE FRANCE A ROME

EXTRAITS DU JOUBNAL DE BRASGASSAT

a Je suis parti de Millau hier, 30 avril 1826, après y> y avoir séjourné trois mois environ. J*ai pensé trop y> souvent à Millau et le connais trop bien pour avoir » besoin d'en écrire les souvenirs, qui sont pour moi )> comme ceux de ma patrie; ceux-là ne s'effacent » jamais. Ainsi, comme ce journal est pour moi, je )» n'ai besoin de me rappeler que les choses qui peu- » vent s'oublier. Je me souviendrai longtemps de la » course que je fis le même jour de notre départ avec » Octave Masse et son frère Louis, à la Nouvelle- » France (*), course de trois bonnes heures. Le soir, y> je suis parti avec mon mattre, à huit heures et demie, » paur Montpellier; le clair de lune était beau, et m'a D donné le plaisir de contempler Millau, que je quitte y> pour si longtemps.

y> Nous sommes montés sur le Larzac, que je n'ai pu » bien étudier qu'au lever du jour, où nous nous som- » mes trouvés près du Caylar. Les environs m'ont » paru extraordinaires par la manière dont les rochers

(*) Petit plateau qui ferme la vallée derrière CreisseU.

» sont parsemés sur cette plaine calcaire ; il semble que » la terre a du être primitivement au niveau du sommet » de ces mêmes rochers, et que le temps et les pluies » ont creusé tous ceux qui étaient friables. Du côté de )) Lodève, les montagnes, sans être aussi fertiles qu*à » Millau, sont coupées plus pittoresquement ; les détails y> m*ont paru moins jolis. Lodève est un pays de fabri- » ques de draps, dont quelques-unes sont fort belles. J'y » ai remarqué une assez grande différence avec Millau » pour Tavancement de la végétation. D'ailleurs, ce » qui prouve que Lodève est plus chaud que Millau, » c'est qu'il y vient beaucoup d'oliviers, "arbre fort rare » dans cette dernière ville. Après Lodève, on voit x> Gréniac, dont le fleuve (l'Hérault), qui donne son nom x> au département, est traversé par un pont à trois » arches. Le pays, un peu montagneux, qu'on parcourt » de là à Montpellier, est d'une stérilité frappante. L'on » distingue les approches de cette ville par de belles » maisons de campagne, où de beaux cyprès, ressemy> blant quelquefois à des pyramides de marbre noir, » contrastent avec les belles fabriques dans le genre » italien et la mer Méditerranée qu'on voit dans le » fond.

» L'aqueduc donne à cette ville, déjà très bien bâtie, y> un caractère un peu antique.

» 33 avril (Montpellier) . — Nous n'y passâmes qu'un » jour, et je revis (*) à la hâte la promenade du Pérou, » de laquelle on voit la mer Méditerranée, les monta-

(^) Nous avons vu précédemment que Brascassat, en 1824, avait visité les bords du Rhône et de la Méditerranée.

» gnes des Cévennes, les Alpes et les Pyrénées. 'Le » Ghâteau-d*Eau, qui décore cette promenade, est char- » mant ; il est d*un meilleur goût que les monuments » ordinaires de l'époque Louis XY, qui en manquaient ï> quelquefois, mais qui, cependant, avaient toujours de )» la grandeur.

» On voit de là, du côté de la ville, un monument » gothique d'un caractère assez original, mais surtout » une des tours, qui est couverte de végétation et de » pins assez grands.

» 25 avril. — Nous partîmes pour Marseille le len- )> demain de notre arrivée à Montpellier, et nous » arrivâmes à Nîmes le jour suivant. Nous y restâmes ï> six heures, ce qui nous donna le temps de revoir i> les jolis monuments antiques que renferme cette ville.

» La Maison Carrée a une réputation bien méritée, » et je doute qu'en Italie je trouve un monument qui ^ me fasse autant de plaisir. Les Nîmois, jaloux de ce » trésor, qu'on avait oublié dans les temps barbares, » ont fait nouvellement de très grands travaux pour sa y> conservation ; il est maintenant isolé au milieu d'une » place, entouré d'une jolie grille, autour de laquelle on » a rangé tous les fragments de sculptiu*e, d'architecy> ture, qu'on a recueillis dans les fouilles qui ont été )) faites pour retrouver l'ancien plan. La fontaine de «> Nîmes est une promenade aussi agréable que les » eaux en sont utiles, car c'est la seule source qu'il y » ait. Ce jardin est du temps de Louis XY , et les restes ^ d'un ancien temple de Diane en font un des ome- » ments les plus précieux. On monte sur un coteau par

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» des chemins bien tracés, qui vous mènent au som* » met, où est située la tour Magne. De là on jouit D de Tensemble du jardin et des promenades qui Tac- )» compagnent.

y> Nous quittâmes Nhnes dans l'après-midi, et, après » avoir passé des montagnes un peu sèches, où pourtant » on cultive l'olivier, nous découvrîmes Beaucaire, eny> droit fameux par la foire qui a lieu dans .le mois de x> juin ou juillet. Cette ville est située à l'embouchure » d'un très beau canal, qui va à Cette rejoindre le canal » du Midi. Il y a, sur le coteau escarpé qui domine )» Beaucaire, un château très ancien, de la tour duquef » on jouit d'une vue admirable par son étendue et du x> cours majestueux du Rhône.

» 2i avril. — Depuis Avignon jusqu'à Arles, le mont )» Ventouse, la plus haute montagne de l'intérieur de la » France, se voyait encore couverte de neige au Nord- » Est. On passe le Rhône sur un pont de bateaux, qui » se divise au milieu par une île qu'on parcourt dans » toute sa longueur pour rejoindre l'autre portion du )» pont, qui conduit à Tarascon.

» La ville de Tarascon est flanquée d'un château » gothique, bâti, diton, par le bon roi René. Ce château i> est d'une grande conservation et très pittoresque ; sa D base repose dans le Rhône, et, du temps de la Révo- » lution, du sommet de ses tours on jetait des individus » dans le fleuve. Sa grande cour, qui est placée du côté » opposé du fleuve, sert d'arènes pour les courses de D taureaux sauvages. Ce beau château sert aujourd'hui r> d^ prison. »

De Tarascon, nos voyageurs se dirigèrent sur Nice, par Aix et Brignols. C'est de Nice que Brascassat reprend ainsi la suite de son journal.

« Nice, 80 avril 1826.

» Nous sommes arrivés hier dans cette ville remar- » quable par sa position et son beau climat. C*est hier » que j'ai franchi le Yar, qui sépare la France de l'Italie, » moment que je désirais depuis si longtemps. Et » cependant ce n'est pas sans émotion que j'ai vu, au » milieu du pont qui traverse le Var, le poteau qui D porte d'Un côté les armes de France, de l'autre les » armes de Piémont, Etat où je suis maintenant, et qui )i me semble être déjà bien loin de ma patrie. Ce laps D de temps que je vais passer loin de la France pourrait D m'inspirer de la tristesse, si je ne savais que c'est )» pour me rendre plus digne d'elle que je m'en éloigne. » Encouragé par son souverain à cultiver un art qui X» fait mon bonheur, je vais, sous sa protection, par- » courir cette belle Italie, et tâcher, par mes efforts, x> de me rendre digne de ce noble encouragement..

» La partie de la France qui ressemble le plus à ce » pays-ci est la Provence, et surtout Cannes. Les pro- » ductions sont les mêmes. L'aloès y vient en quantité, » le paknier s'y trouve aussi, et beaucoup d'oliviers j> couvrent les coteaux jusque dans la mer. En arrivant » à Cannes, nous avons revu avec plaisir la belle chaîne » des montagnes de Lester elle, couverte de pins ; de là » on découvrait les pics qui sont près d'Aix, au pied

D desquels nous étions passés la veille. En partant de » cette ville, qui est assez riche en cabinets de tableaux » et d'antiquités, nous avons vu celui de M. Sallier, où » Ton remarque un fort beau tableau de Ribera, peintre » espagnol. Les figures sont plus grandes que nature, » et rendues avec une force et une énergie qui étonne. » On y voit deux moutons d'une grande vérité. Il est » bien dommage que les peintres espagnols n'aient pas X) eu plus de noblesse dans leurs productions, car, pour » le relief et la vérité de la couleur, ils sont les premiers » peintres du monde. Nous y avons vu aussi un tableau » d'un élève de Bibera, représentant un saint repentant, » dont l'expression est admirable. La douleur d'avoir » offensé la Divinité ne peut mieux se rendre. On y voit D aussi un très beau Poussin, représentant une baccha- » nale; un beau portrait de Philippe de Ghampaigne; y> un autre représentant un vieillard, avec une barbe » blanche et coiffé à la manière juive, qui a été fait par x> un peintre nommé.... (illisible), que je ne connaissais » pas encore. Il vivait du temps du Titien, et ses pory> traits étaient préférés à ceux de ce grand peintre. D t> est certain que ce portrait, par la manière fine et )> vraie dont il est rendu, ferait croire, du moins, que » s'il n'était pas préféré au Titien, il devait être aussi » recherché.

» La collection de M. Sallier est très bien comy> posée (^) ; il y a une très grande quantité de tableaux

(*) La collection de M. Sallier a passé dans les ventes publiques vers 1830. On ne voit au musée d'Aix qu'un tableau de cette provenance ; mais la belle toile de Ribera et celle de Philippe de Ghampaigne ne «ont pas restées dans le pays. (Note de M. le Conservateur du musée d*Aix,)

» du temps, et dans le genre du Père Ugin (sic),- H y a » aussi quelques tableaux flamands, mais qui ont » généralement souffert. J'y ai vu une étude de )» Carie Dujardin : ce sont des moutons couchés, qu'il i> a gravés lui-même, sans doute d'après cette étude, D et qui se trouvent dans un recueil d'eaux-fortes très » estimé (*).

D n y a dans la ville d'autres cabinets que nous D n'avons pu voir, tels que ceux de M. Magnan et de » M. Bourguignon {*). La ville n'a presque rien de » remarquable en monuments ; la cathédrale a cepen- » dant un baptistaire, avec de très belles colonnes )» antiques. H y a dans les promenades d'Aix de très » beaux arbres.

» La ville a, comme dans toutes les villes du Midi, » une très grande quantité de fontaines. Sa population » est de vingt-cinq mille âmes. Le roi René a une très » grande réputation en Provence : on lui a élevé une » statue à l'extrémité de la promenade du cours ; outre » les attributs de la royauté, il a ceux de la peinture et » de la poésie, qu'il a cultivées (^).

» Nous sommes partis d'Aix le S18, et nous sommes )> arrivés à Nice le S9, sans éprouver par la douane

(1) Karel Dujardin, peintre et graveur, né à Amsterdam en 1685, mort à Venise le 20 novembre 1678, était un des artistes dont les œuvres éveillaient les plus vives sympathies de Brascassat.

O La collection de M. Magnan a eu le même sort que celle de M. Sallier; mais la galerie Bourguignon, qui dépasse 600 tableaux, appartient au musée d'Aix depuis neuf ans. (Note due à l'obligeance de M. le Conservateur du musée d'Aix.)

(*) Cette statue, en marbre, est l'œuvre de David d'Angers. L'hétel de ville d'Aix possède le plâtre original, offert par l'artiste vers 1845.

» piémontaise aucune difficulté : on nous a demandé » seulement si nous avions des livres; c'est la seule » chose qui soit sujette à la confiscation.

» L'arrivée de Nice par le Var est extrêmement jolie. » La route borde la mer, mais elle est quoique cela » garnie d'arbres fruitiers de toute espèce, ce qui lui » donne quelquefois un caractère d'allées de jardin. On » voit aussi quelques maisons de campagne peintes de x> détails d'architecture extérieurement, ce qui annonce y> l'Italie; car on ne dédaigne point, même dans les » monuments des villes, d'employer ce moyen un peu » mesquin pour les enrichir de détails qui leur man- » quent. »

Brascassat examine tout avec la plus scrupuleuse attention, et rien n'échappe à ses regards. Après avoir décrit la situation topographique de Nice, avec son port, sa piazza Vittorio, ses boulevards, ses quais et ses promenades des Poncheltes, d'où l'on peut découvrir en mer les montagnes de la Corse, il observe les costumes du peuple et des militaires ; l'ajustement et la coiffure des femmes ; l'aspect d'ensemble de la population qui parcourt les rues, les places publiques de la ville vieille et de la nouvelle. En un mot, les notes de notre jeune artiste rappellent le Journal de voyage d'Arthur Young, ce touriste anglais qui nous a fourni sur les contrées et les choses qu'il visitait en 1788 des détails minutieux écrits d'après nature.

Je crois encore devoir faire observer que les notes de Brascassat ont une grande similitude avec celles

qu'HippoIyte- Flandrin nous a laissées de son dernier voyage en Italie (*). En tenant compte de la jeunesse du premier et de l'expérience du second, ces deux natures d'artistes présentent un curieux rapprochement dans le récit des faits qu'ils observèrent, récit bien plus intéressant que les inventaires monotones des guides officiels.

2 Mai. — « En sortant de Nice pour aller à Gènes, » on monte sur les montagnes en s'écartant un peu de » la mer. On voit d'en haut Eza, village perché sur des » rochers dominés par un château (la forteresse de » Montalban] ; puis Yillefranche, petit port situé sur les » bords de la mer, à une lieue de Nice , d'où on voit » la côte de France, au delà des montagnes da l'Esté- D relie. Antibes se trouve plus rapproché, au point de » distinguer ses tours. Notre-Dame d' Antibes paraît )» aussi très au sommet d'un coteau boisé, derrière » lequel est le golfe de Juan, où débarqua Bonaparte » lorsqu'il revint d'Egypte et de l'île d'Elbe. A gauche, » on plonge également sur yilfefranche, comme sur » Nice de l'autre côté, et l'on découvre la belle rade » qui pourrait contenir cent vaisseaux de ligne. Jamais » je ne me serais imaginé la grosseur et la quantité » d'oliviers qu'on trouve dans ce golfe : c'est une véri- » table forêt.

» Après avoir admiré la chaîne des Alpes, qui se voit » jusqu'au delà de Monaco, nous redescendîmes dans la

(*) Lellres et pensées à'H, Flandrin, par le vicomte H. Delaborde. Paris, H, Pion, gr. in^o, 1865, p. 495.

» petite ville de Yillefranche, où nous fûmes assaillis » par de jeunes marins qui nous proposaient des » bateaux pour aller de Tautre côté de la rade. Il y » avait un peu de vent, et nous ne nous souciâmes pas » de nous rendre malades par le mouvement de la mer. » — Nous prîmes le parti d'en faire le tour à pied. C'est Ts> là que j'ai vu pour la première fois des caroubiers, » arbre vert qui porte un fruit appelé caroube; il est » beaucoup plus joli que l'olivier ; sa couleur est d'un » beau vert, et varie au point d'être jaune-laque et » rouge-brun ; il est très feuille ; son tronc ressemble un D peu à celui du figuier, et, en peinture, on peut en » tirer parti. Après Yillefranche, on trouve Turbie, » village sur la frontière de la principauté de Monaco, n dans lequel est une tour antique ressemblant à celle » de la tour Magne à Nîmes.

» La Corniche, jusqu'à Mentone, est insignifiante ; les » rochers sont gris et tout brisés. On voit Monaco en » sortant de Turbie. C'est un petit port de 1,000 âmes, » capitale de la principauté, dont le prince est pair de » France ; il a été ai3e de camp de Napoléon.

» Mentone, ville de 3 à 4,000 âmes, située sur le bord » de la mer, aux pieds des montagnes. — J'y ai vu de » beaux fonds couverts de neige, un château ruiné.

» Boquebrune, village où les rochers deviennent très » jolis. Au delà se trouve, sur la route, le pont Saint- » Louis, qui traverse un ravin profond et très beau à x> peindre : une cascade tombe à côté et passe sur des » aqueducs, en dessous du pont. Ce pont, très beau, a » été fait par les Français lorsqu'ils occupaient l'Italie.

» Âpres ce pont, la Gorniche devient plus intéressante » par son aspect pittoresque. Les rochers y sont d'une » belle couleur, et la vue des montagnes du côté de » Nice est très belle.

» En approchant de Vintimiglia, ce n'est plus aussi » bien ; mais la rivière qu'on voit en sortant de la ville, » et qu'un pont traverse pour aller à San-Remo, four- )) nirait de très beaux motifs d'études. Le fond des » vallées, quand nous passâmes au soleil presque cou- » chant, était magnifique. On voit quelques autres val- » Ions après cette ville, qui est la dernière où l'on » puisse aller avec une voiture. »

3 Mai. — De Venlimiglia, nos deux voyageurs continuèrent leur route à cheval, traversèrent le grand village fortifié de Bordighera, et arrivèrent à la nuit à San-Remo.

4 Mai. — « Nous sommes partis le matin à quatre » heures de San-Remo. Cette partie de la Corniche » devient plus riche, plus habitée ; on traverse, à chaque » pas, des villages avec de nombreuses églises toutes D blanches et surchargées de détails de mauvais goût. y> Les oliviers sont en abondance sur toute la côte, et y> l'on sent, à chaque instant, la mauvaise odeur des » moulins à huile, qui roussissent toutes les rivières et » ruisseaux. On est quelquefois dédommagé par l'odeur )» qui s'exhale des plantations d'orangers et de citron^ » niers.

» En continuant, se trouve Port -Maurice (Porto- » Maurizio), ville située sur un coteau en amphithéâtre ;

» elle est domiDée par une nouvelle église, qui parait » d*un très bon goût; elle n*est pas encore finie. Le » port me parut de très peu d'importance.

)) En suivant la mer, on passe dans tant de petites » villes et de villages, que j'ai beaucoup de peine à me » rappeler leurs noms. Heureusement que la carte » vient au secours de ma mémoire; cependant, je me » souviens que nous dînâmes à Yiane, où Ton nous fit » payer fort cher ce que nous y prîmes.

» La route est quelquefois assez bonne, et il y am*ait » peu de choses à faire, comparativement à ce qui est » déjà fait, pour que les voitures arrivassent jusqu'à » Gênes. Au reste, c'est une route extrêmement inlé- » ressante à voir, et ses parties les moins belles comme » route sont conséquemment plus pittoresques et plus » précieuses pour un artiste. Aussi rien n'est plus joli » que ce chemin qui suit souvent les bords de la mer, » sur un sable fin, où l'on passe au milieu des bateaux » pêcheurs, dont les chefs arrangent avec leurs femmes » et leurs enfants les filets qui leur servent tous les » jours; d'autres fois, la roule, interrompue par de » grands rochers qui tombent dans la mer, monte au » sommet des montagnes escarpées, où la Méditerranée » se voit alors à une très grande dislance et vient se » briser à vos pieds. La grande profondeur vous inspire » souvent de l'effroi, et les passages pourraient devenir » dangereux s'il n'y avait des garde-fous en pierre ou » en bois. A chaque pas, on traverse l'intérieur des » villages, qui s'y trouvent en grande quantité. J'y ai » vu l'industrie du pays, qui est en général la pêche;

» mais j*y ai vu aussi beaucoup d'ateliers de tisserands, x> remplis de jeunes filles, qui travaillent en chantant en » chœur, avec une harmonie et une justesse de voix » qu'on croirait ne devoir pas exister chez un peuple » dont la vie est si simple et les mœurs si grossières. — » Dans ces villages, il n'y a ordinairement qu'une seule » rue, et quelquefois très longue, comme celle d'Alassio, »: où il semble qu'il y a plusieurs petites villes à la suite » les unes des autres. Les rues sont extrêmement » étroites et traversées par des arcades. Je crois que » c'est dans le golfe d'Alassio, et avant d'y arriver, » qu'on trouve Oneglia (*), située d'une manière char- » mante. Près de ce village est une ruine de chapelle; » sous son péristyle passe la route, ce qui ferait un » très joli dessin. Les fonds sont d'ailleurs fort beaux.

y> En quittant Alassio, on monte très difficilement un )» chemin rapide, à l'extrémité duquel est une petite » chapelle, qui avait été fortifiée. — De là, le voyageur » jouit d'un coup d'œil superbe de la côte. Il voit, » dans le golfe d'Albenga, une île avec une petite tour » placée au sommet (*). On descend ensuite par un » chemin aussi difficile que celui par lequel on est y> monté. Au mUieu de ce chemin, est pavée en bri- » ques de champ une voie de trois pieds de large, et, » de six pas en six pas, sont des bandes de pierre en » travers, qui sont assez saillantes pour arrêter les

(<) D'après la forme dubitative de quelques phrases, il est certain que Brascassat avait écrit ses notes à la hâte, et qu'il ne rédigea ses impressions de voyage qu'à son arrivée à Gênes.

(*) Brascassat indique ici Tilot de Gallinara, sur lequel vécut en ermite saint Martin de Tours, en l'an 860.

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» montures qui glisseraient. En descendant à Albenga, » on a la vue de la ville, avec ses tours gothiques (*), » bâties en briques, et celle de sa belle vallée, qui » s'enfonce dans les montagnes, dont les sommets » étaient couverts de neige. Une rivière, qui paraît » moins sèche que celles qu'on rencontre ordinaire- » ment, fertilise les environs de cette ville. Au fond de » la vallée apparaissent des couvents bien situés, des » villages et de vieux forts, qui couronnent les collines. » Tout annonce un pays riche et habité.

» Le temps était très beau, et le soleil couchant » éclairait de ses rayons jaunâtres les fonds de la » vallée, qu'une légère vapeur rendait encore plus » magique.

» Nous arrivâmes à l'entrée de la nuit à Loano, où » nous vîmes, sur la place, une' église dont rintérieur » est. comme un temple antique, sur plan octogone. — » Nous y entrâmes au moment où tout un peuple rece- » vait en chantant la bénédiction. Les chants étaient » majestueux; l'église était resplendissante de lumières, » que les ornements dorés réfléchissaient partout et que » la fumée de l'encens rendait aérienne. Le crépuscule, » déjà avancé, répandait un vague qui nous pénétrait » d une mélancolie religieuse.

» Je ne conçois pas que des cérémonies si imposant

(!) Pour la description des fortifications si pittoresques et si curieuses d'Âlbenga, à l'époque du voyage de BrascaSsat, voir Touvrage ayant pour titre : Saggio sforico suW antico ed attucUe slato délia dUa* d'Àïbenga, cornpilato da Giuseppe CoUalasso, avvocato. Genova, 1820. Stamperia délie pla$iâ, p. 129, capo III. In quale stalo di forlificazioM fosse Albenga nei secoH scaduti, e corne si ritrovi presentemente..

» les, que les Italiens recherchent et suivent avec tant » d'empressement, ne leur inspirent pas plus de vertu )> et de noblesse.

» Ce peuple, si bien organisé, si sensible à* tout ce D qui est beau et grand, est presque toujours dans un » état d*apathie, dont il ne sort que pour se jeter dans » le fanatisme religieux, qui épuise chez lui cette » énergie et ce génie qui ont distingué en tout temps » les Italiens des autres peuples, et qu'ils ont si bien » développés dans des temps plus heureux.

» La partie de la Corniche de Finale à Noli est, x> sans contredit, la plus remarquable sous le rapport » pittoresque.

» Après Pietra, qui est à une demi-heure de Loano, i> dont je viens de parler, se trouve le commencement » de ces beaux rochers qui embellissent les environs de » Finale, où Ton trouve une galerie taillée dans le roc, » chose dont je n'avais aucune idée. On passe dans de » petites anses entourées de grands rochers qui sont D admirables, et on ne les quitte qu'en passant sous » une autre galerie, bien plus longue que la première. » On arrive à Noli, qui a des tours en briques assez » pittoresques.

» La beauté de ce pays nous a fait faire le projet d'y » retourner passer quelques jours après avoir vu » Gênes.

» Nous partîmes de Noli en voiture, ou espèce de » petit char découvert à deux personnes, qu'on appelle » sedio. Le cocher se met devant vous sur un petit 10 siège rond, qui est placé dans la voiture. Nous étions

» très embarrassés par nos effets, que nous avions » entre nos jambes, ces voitures n'étant pas destinées » à en recevoir. La pluie nous surprit en arrivant à » Savonne, où nous prîmes une voiture plus commode » pour arriver à Gênes, qui n'est qu'à six heures de là. » Etant un peu fatigué de deux fortes journées que » nous venions de faire à cheval, je m'endormis.

» En approchant de Gênes, le bruit de la voiture sur » les pavés de la route me réveilla. C'était le jour de » l'Annonciation (5 mai 1826), jour de grande fête. J'en » profitai pour étudier le costume des habitants qui » est assez bien chez les femmes, qui portent toutes » sur la tête des voiles appelés mezzaro, voiles ordinai- » rement blancs et transparents ; mais les pauvres fem- » mes et les vieilles en portent de couleur et quelque- » fois à grands dessins. Lorsque nous fûmes près de » Gênes, nous aperçûmes son phare qui s'avance dans » la mer sur un rocher. Nous vîmes beaucoup de mai- » sons de campagne peintes de toutes les couleurs, » bariolages rarement agréables. On voit très souvent » des tableaux peints à fresque sur les murs des mai* » sons; ce sont des sujets religieux, et j'ai remarqué » une préférence bien sensible pour la Vierge, qu'on » représente à son assomption. Dans tous les villages, » aux approches de la ville, on construit une très » grande quantité de navires, mais d'un petit port (d'un » faible tonnage) . Nous ne pûmes guère avoir une idée » juste de Gênes ; le temps était mauvais et l'embarras » des douanes et de la police nous occupaient d'un x> autre côté. Cependant les douaniers ftirent assez

» complaisants ; mais ce qui nous surprit et nous parut » singulier, c'est qu'un des chefs, qui parlait français, » nous traduisit ce que disait notre Toiturier en italien, » qu'on était dans l'usage de donner la pièce aux » employés qui laissaient passer sans visiter. Certes » nous ne nous attendions pas à apprendre d'eux cette » coutume, car nous nous serions passé, avec ce moyen x> là, les premiers embarras que nous éprouvâmes. » Après avoir franchi la première porte de la Lanterne » (nom qu'on donne au phare), nous entrevîmes le » palais Doria, sur les bords du port. Extérieurement, » rien ne nous parut très remarquable ; l'intérieur, dit-on, » vaut infiniment mieux. Nous trouvâmes ensuite deux » autres portes, qu'on est obligé de passer avant de se » trouver dans la ville, laquelle est fortifiée partout, ce » qui lui donne, dans beaucoup de parties, et surtout » au port, un caractère un peu triste.

x> On arrive à la place de l'Ânnonciade par une y> large et magnifique rue, dans laquelle est le palais du » roi de Piémont, qui est maintenant à Gènes. Â la » prolongation de cette rue s'en trouvent deux autres » plus belles encore, dont une seule est composée de 9 sept grands palais d'un côté et six autres vis-à-vis. » — Celte rue est d'un effet extraordinaire, quoique » peu large ; on la cite comme la plus belle de l'Europe. » Au fait, il est impossible de trouver une autre rue » entière composée seulement de palais, dont Tarchi- » tecture, quoique manquant de goût, a de la grandeur x> et de la solidité. Les péristyles sont très beaux, les ï> colonnes sont en général en marbre, ainsi que les

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D escaliers. Ceux (les palais) qui sont peints à fresque, » sont bien dégradés aujourd'hui. Cependant, on recon- » natt dans ces restes des mains habiles et accoutumées D à de grandes compositions. Il y a même de ces pein- » tures qui ont été faites par des hommes célèbres. » Dans rintérieur, elles sont mieux conservées; mais » la provision en est si grande que je ne me rappelle » aucun nom. Les salons sont tant surchargés d'ome- » ments en relief dorés et de si mauvais goût, qu'on » regrette que Tart se soit trouvé dans une mauvaise y> route à l'époque où il était si bien encouragé. Quel- » ques-uns de ces palais renferment des collections de x> tableaux précieuses, où les grands maîtres ne sont pas » rares. Nous avons vu au palais Brignole de beaux » Van Dyck, représentant des portraits en pied; ils sont » admirables. Nous y avons vu un beau Rubens, des » Corréges, des Guides, de l'Ëspagnolet, du Titien et » d'autres peintres italiens de grands talents qui ne sont » presque pas connus en France.

» Le palais ducal est un des plus beaux pour l'archi- » tecture et par sa grandeur. Sa façade est en stuc. Le » péristyle est très vaste; mais il a été abîmé pour » recevoir les bureaux de l'administration de la police. » On monte par un grand escalier, qui conduit à une » des plus grandes salles qui existent ; elle fut incendiée » il y a environ cinquante ans; les peintures et les » ornements sont refaits nouvellement et ne valent pas » probablement les peintures qui existaient avant. C'est » là que se tiennent les grands conseils. La salle du petit » conseil, quoique moins vaste que la précédente, est

D cependant fort belle ; les deini-cercles qui forment la To voûte sur les parois représentent, Tune la procession » des cendres de saint Jean, Tautre la découverte de )» TÂmérique par Christophe Colomb.

» Dans la grande salle est représentée la bataille des » Génois et des Pisans, dont ces premiers sont si fiers. » On voit à Gênes, sur les portes de ville et sur la y> façade de quelques églises, de grands fragments des » chatnes qui servaient à fermer le port de Pise. »

« Gênes, 8 mai 18S6.

» Nous sommes ici depuis trois jours. Le temps, qui x> a été toujours très mauvais, nous a empêchés de » bien voir cette ville et ses environs. Nous avons x> parcouru beaucoup d'églises , et il nous en resterait » beaucoup à vohr, si nous voulions les connaître toutes; » elles y sont en très grande quantité et d'une grande » richesse ; une des plus belles est YAnnonciadej qui n'a » pas été finie à l'extérieur. Sa façade est en briques, x> et disposée, sans doute, pour recevoir du marbre, D comme la plupart des églises de Gênes. On y monte iy par des escaliers de cette matière, qui est si commune » ici.

y> L'intérieur est magnifique. De grandes colonnes D corinthiennes en marbre blanc, dont les cannelures » sont incrustées en marbre rouge, divisent les trois x> nefs, garnies de chapelles, qui ne répondent pas » toujours à l'ensemble : quoique très riches, elles sont x> d'un goût épouvantable. En général, les tableaux

» sont très bons, et Saint-Âmbroise possède un Rubens » magnifique. J'ai été étonné de la vérité de couleur ï» et du fini de ce tableau. Je vois bien que Rubens n*a )> pas toujours lâché ses tableaux comme ceux de la vie » de Marie de Médicis.

» En arrivant de France, on ne peut s'empêcher de » dire : Mon Dieu, que nos églises sont pauvres, campa- » rées à celles de V Italie t Je ne sais si partout c'est la » même chose ; mais je n'aurais jamais cru à la richesse 1» des églises de Gènes si je ne les avais vues. Presque y> toutes sont peintes à fresque, la plupart très bien, et )» les ornements y sont à profusion. La cathédrale de y> Gênes est un monument très curieux par son archi- » tecture, qui paraît être du \f siècle. Sa façade est D construite par assises de marbre blanc et de marbre » noir alternativement, ce qui lui donne un caractère D tout particulier.

» De larges marches précèdent trois portes de forme » ogive ; celle du milieu est plus grande que les deux » autres. Plusieurs colonnes ornent le montant de ces » portes ; elles sont par assises de marbre, comme le reste » de la façade. Les bases sur lesquelles elles reposent » sont incrustées de dessins d'une exécution par- » faite. »

Ici le journal de voyage est interrompu; nous ne trouvons que des notes brèves, des dépenses de route, qui nous indiquent que, de Gênes, Brascassat se dirigea sur Sarzana, Carrare, Lucques, Pise, Livourne et Florence, où il arriva vers le milieu du mois de mai.

Le SO, notre voyageur reprend la rédaction de son journal par cette exclamation :

« Florence, SO mai 1826.

)» Ah ! quel joli projet que celui de faire des notes en » voyage; mais Texécution en est difficile, soit que le )» temps vous manque, soit qu*on n*ait pas le courage )» de continuer une description qu'on trouve si au )» dessous de son modèle. On finit toujours par ne rien 3» faire, et je me trouve dans ce cas-là. Je n'ai pas même y> terminé quelques mauvaises notes sur Gènes ^ qui no avait tant d'intérêt pour moi. Enfin, il ne faut pas se ^ décourager; je tâcherai d'exercer ma mauvaise mé- » moire en écrivant brièvement mon voyage de Gènes » à Florence, ville par laquelle je veux commencer y> pourtant, l'impression en étant plus fratche.

» En arrivant dans les environs de Florence, j'ai été » surpris du peu d'intérêt qu'offre le pays sous le » rapport pittoresque, et ceci peut s'appliquer à toutes D les parties que j'ai vues, excepté deux ou trois points » de la Corniche.

» La campagne, du reste, celle de la Toscane, est x> admirable comme richesse, et, lorsqu'on ne la consijf dère pas comme peintre, on éprouve Une grande i> jouissance en voyant ces champs couverts de blés et y> d'arbres unis par des guirlandes de vignes, dont les » fruits se mêlent avec ceux des arbres fruitiers. Il » semble que c'est pour célébrer quelques grandes fêtes i> qu'on a arrangé symétriquement, le long de la route,

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» ces belles guirlandes; c*est vraiment digne d'une » décoration de TOpéra. D'agréables coteaux couverts » d'oliviers, de jeunes chênes et de châtaigniers, vien- » nent presque toujours embellir ces plaines fertiles, » arrosées souvent par des rivières. Puis les costumes » si originaux des habitants de quelques villages contri- » buent beaucoup aussi au charme et à l'intérêt qu'excite » un pays vraiment privilégié par la nature. J'y revien- » drai plus tard. Je vais tâcher d'écrire l'impression que » m'a faite Florence.

» Nous sommes arrivés du côté de Pise, après avoir D côtoyé quelque temps le paisible Amo, qui, à une » lieue ou deux de Florence, passe dans une gorge très » pittoresque, dont les coteaux fournissent la pierre pour » la construction de la ville. Les pentes (les versants » des coteaux) sont couvertes de bois, renfermés autre- » fois pour la chasse des souverains, mais que la bonté y> de celui-ci (^) a fait abandonner aux habitants.

» On entrevoit de temps en temps de jolis villages y> bien situés. Un palais du grand duc, qui m'a paru » fort au-dessous de nos maisons royales, et de riches » maisons particulières : tout indique l'approche d'une » belle ville, qu'on ne voit de ce côté-là que lorsqu'on y> est dessus; elle s'annonce par une grande porte, » d'une architecture massive et lourde, caractère disy> tinclif de l'architecture toscane. »

Ici s'arrête encore bien fâcheusement le récit de notre voyageur. C'est à la porte de Florence, de cette ville

(^) Léopold II, grand duc le 19 juin 1824.

OÙ l'art occupe une si large part, où les monuments impressionnent les moins enthousiastes, que nous sommes privés des réflexions intéressantes et naïves de notre jeune touriste. En présence du Palais vieux et des nombreuses statues qui décorent si magnifiquement la Piazza del Gran-Duca, des églises Sainte-Marie-des- Fleurs et du Baptistaire de Saint-Laurent, avec ses tombeaux des Médicis, et Sainte-Croix, nécropole des hommes illustres de l'Italie ; enfin, en parcourant les galeries des Ufiizi et du palais Pitti, combien notre jeune peintre ne fut- il pas émerveillé? A vrai dire, le désir de voir et d'admirer en silence ne lui permit peutêtre plus de noter les impressions que lui faisaient éprouver tant de chefs-d'œuvre, et c'est ici qu'il dut prononcer de nouveau cette exclamation : « Ah I comx> bien il est difficile de continuer une description qu'on » trouve si au-dessous de son modèle. »

Ne voulant pas me substituer à notre voyageur, je laisserai Florence, et je franchirai rapidement les villes de Sienne, Acquapendente , Orvieto, Montefiascone, Viterbe (*), pour arriver à Rome, avec Brascassàt et Richard, vers la fin du mois de mai 18S!6.

(<) Ce n'est pas arbitrairement que je dirige le lecteur de Florence à Rome par Sienne, au lieu de prendre la route de Pérouse, Terni et CivitÂ-Gastellana. Un petit album de poche» où Brascassàt inscrivait régulièrement les frais de son voyage, m'a fait connaître la route qu'il suivit, et les dépenses de Millau jusqu'à Rome : 1000 fr. 98.

brascâssât, sa vie et son oeuvre. te

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