SÉJOUR DE BRÂSCASSAT EN ITALIE
Romel voilà donc Brascassat au but tant désiré, le voilà, comme tant d'autres de ses illustres devanciers, accomplissant son pèlerinage artistique et s'inspirant au contact des plus grandes œuvres de Tart !
A peine est-il arrivé, qu'il se hâte de visiter les palais et les musées. Il critique la mauvaise tenue de la galerie Chigi « d une malpropreté repoussante » , et c'est avec déplaisir qu'il y voit trois ou quatre bons tableaux dignes d'une collection mieux tenue. « J'y ai remarqué, D dit Brascassat, un très beau tableau de Garofolo, » élève de Raphaël, représentant une Transfiguration, » dont quelques figures rappellent l'admirable maître ; » un beau tableau de François Mola, qui représente un . » saint. Bruno dans le désert : il est d'un effet large et » bien traité ; et un saint de MicHel-Ange de Garavage, ■ » très remarquable par la vigueur de l'effet. »
Mais voici les impressions plus détaillées de sa visite au Palais Sciarra ::
(( Rome, juin 1826.
» LîT galerie de ce palais est bien tenue. Ce qui m'a » frappé en y entrant, ce sont deux tableaux du Yalen-
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» tin (*). La vigueur de leur effet et de leur exécution » peut être comparée aux beaux tableaux de Ribera; » peu de Français se soutiennent comme ce peintre au » milieu de Técole italienne. Ces deux tableaux sont » d une grande dimension : le premier et le plus beau » représente la Décollation de saint Jean; le deuxième » est une allégorie relative à Rome. Je remarquai une » belle Transfiguration, d'après Raphaël, par Jules » Romain, nous a dit le custode, et parValentin, d'après » le livre. Qui que ce soit qui Tait faite, elle n'en est » pas moins une fort belle chose , et donne une idée fort » juste des beautés de l'original . J'ai vu du Poussin un x> tableau très joli d'effet et d'une simplicité de faire x> charmante. On voit dans le fond la ruine d'une tour » antique au milieu d'autres constructions; le ciel est » large et brillant, et se mêle avec une partie des mony> tagnes qui sont dans le fond; une rivière tranquille y> reflète le premier plan, et répand dans le paysage un » calme plein de charme. Le devant est peut-être de » trop grande proportion pour le reste du tableau. Saint » Luc et un ange ornent cette jolie composition.
» On voit aussi dans cette galerie un Moïse du Guide, » dans sa manière forte, qui ressemble à un grand » tableau que j'ai vu à Gênes, représentant Y Assomption » de la Vierge; un Lucas Granach, un des premiers » peintres allemands, petit tableau représentant une » Sainte-Famille; tout est traité avec sécheresse, mais » il est curieux de voir combien ce peintre était scru-
{}) Valentin, peintre français, né à Coulommiers (en Brie) en IdOO, mort à Rome le 7 août 1634.
» puleux pour rimitation de la nature. On voit encore » du Vouet, peintre français, des Nymphes tirant de » Tare; de TAlbane, une Sainte-Famille; ce même sujet, » dans le goût de Raphaël, par Fra-Barlholomeo ; un 9 Giorgione, tableau comme ceux du Titien pour la cou- » leur, mais moins bien dessiné ; de très beaux Léonard » de Vinci, et, de Raphaël, un beau portrait d'un jeune » homme coiffé d'une toque noire, dessiné avec grâce; » son vêtement vert est garni d'une fourrure rendue y> avec l'habileté des flamands; de Michel-Ânge de » Caravage, un tableau bien connu représentant des » Joueurs j et que le Valentin a souvent imité. Du Guide, » une Madeleine, très belle figure ; et du Pérugin, un » saint Sébastien, peint avec bonhomie ; Tarchiteclure » est de la Renaissance, époque où vivait ce peintre. » On devrait le consulter beaucoup; sa manière naïve » retiendrait un peu les jeunes élèves qui se laissent » aller à la facilité de l'exécution, et ne recherchent » pas, comme faisaient les anciens, les parties les plus D belles de la peinture, comme le dessin, l'expression » et la noblesse. Raphaël, qui a suivi ces principes de. » bonne heure, est devenu sublime quand il a ajouté » la couleur et l'a rendue. Mais je crois qu'il serait » dangereux de s'occuper d'abord de ces dernières » qualités, qui sont si séduisantes et qui peuvent vous » faire oublier les autres. Cependant, on ne sait com- » ment faire, car les personnes qui s'occupent trop y> longtemps du dessin deviennent froides de composi- » tion et de couleur. On peut croire alors que c'est la » manière d'étudier qui influe sur le développement du
D talent. Qui sait si Raphaël aurait été ce qu il est si, » je suppose, il avait commencé sous la direction du » Titien, qui avait pour principe de faire peindre un ï> élève en commençant, en disant qu'on dessinait en » peignant? Certes, Raphaël était trop bien organisé » pour ne pas saisir tout de suite ce que ce maître avait » de si beau. Il serait donc devenu grand coloriste » avant de s'occuper de ce qu'il a appris d'abord chez » Pérugin. On aurait vu dans ses tableaux l'origine de » ses premières impressions, qui auraient été certai- » nement différentes de celles qu'il a eues. Et quoique » j'estime beaucoup le talent du Titien, je regretterais » que Raphaël eût commencé sa manière. Je ne doute » pas qu'il ne fût devenu aussi fort, par la suite, dans » le dessin et l'expression : son organisation était trop » parfaite pour ne pas y ajouter ces nouvelles qualités, » comme il commençait à ajouter celle de la couleur ; » mais il n'aurait pas eu, peut^tre, le temps, et Raphaël » n'aurait pas été si extraordinaire*
» Ensuite, tout le monde ne peut pas apprendre » indifféremment une chose ou une autre, comme lui.~ D Malheur alors si on n'est pas dirigé d'abord dans son D sentiment, cela peut vous dérouter pour toujours. Je » ne peux pourtant pas faire un hasard de la réussite » d un artiste, et j'aime à croire qu'un homme vérita- » blement organisé pour les arts, et qui en a le sentiy> ment, doit Onir, en étudiant, par prendre le genre x> qui lui convient le mieux. »
Celte dissertation est tout simplement l'exposé d'une
théorie pleine de sagesse, qu'il serait bon de conseiller à tant de jeunes peintres doués des qualités les plus heureuses, mais qui se laissent éblouir par de faciles succès. Puis ces réflexions confirment de nouveau ce que j'ai déjà démontré, et ce que nous retrouverons dans tout le cours de cette biographie : l'esprit observateur et méthodique de Brascassat. Enfin, ces dernières paroles ne semblent-elles pas nous révéler une sorte de pressentiment qu'éprouvait notre peintre, et qu'il aurait pu formuler ainsi : J'ai le sentiment de l'art; faisons des études sérieuses, et plus tard j'adopterai le genre qui me conviendra le mieux?
H est encore une autre galerie que Brascassat parcourut avec beaucoup d'intérêt, et qui lui fournit le motif d'écrire sur son album des observations assez curieuses ; je veux parler de la galerie Borghèse, « l'ime des plus » riches de Rome, dit-il, et des plus utiles aux jeunes » artistes. » Il y admire tout d'abord le célèbre tableau du Dominiquin : la Chasse de Diane. Il l'étudié avec soin, et prend des notes sur les qualités d'aspect et les procédés de l'exécution de cette belle toile. Les tableaux de Raphaël qu'il trouve dans cette galerie surexcitent ainsi son enthousiasme : ce Raphaël a fait tout ce qu'il » a voulu en peinture, du gracieux, du terrible; et quoi- » qu'il fût le premier qui inventât ces différents genres, » ses successeurs, en l'imitant, ne l'ont jamais atteint. » Jules Romain l'a imité dans ses portraits et dans ses » tableaux de Vierge, et Le Brun, peintre français, que » j'avais cru jusqu'ici l'inventeur de son genre de ta- » bleaux de bataille, a copié, pour ainsi dire, la bataille
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» de Constantin, peinte à fresque par Raphaël au Vati- » can. Je dis copié, parce qu'elles ont le même aspect, et, » malgré le génie de Le Brun, il n*a rien produit de plus » grand et de plus terrible que le peintre gracieux de » la Madonne délia seggiola. » (La Vierge à la chaise. Musée Pitti, à Florence.) — « A côté d'un des plus beaux » Titien de la galerie Borghèse , représentant, sous la » figure de deux belles femmes, V Amour divin et V amour » profane, sont placés deux portraits de Raphaël, qui » peuvent lutter, pour la couleur, avec le fameux colo- » riste vénitien. On remarque dans cette même galerie » un Paul Potter magnifique, composé de cinq vaches; » il est fait avec fermeté, et la couleur en est puisy> santé. »
Dans les œuvres que Brascassat remarque, nous trouvons encore le saint Jean dans le désert, de Paul Véronèse, la Yisitation de la Vierge par Rubens, des portraits peints par le Guerchin, le Tintoret, et une foule de peintres italiens dont il ne connaît pas même les noms <c et qui méritent pourtant d'être placés au premier rang. » Le Christ descendu de la Croix, par Van Dyck, dont la couleur, quoique brillante, lui parât t exagérée, surtout dans les ombres. Le dessin de ce tableau ne le satisfait point. <k Cet artiste, dit-il, dans ses compositions est bien loin de ses portraits, qui sont peut-être les premiers pour la vérité avec laquelle ils sont rendus. »
Ces observations, où se trahit beaucoup de jeunesse et de naïveté, démontrent que notre paysagiste se préparait à l'étude de la nature par l'examen des tableaux des grands maîtres, et que ce n'était pas avec
une attention légère ou banale qu'il admirait leurs œuvres. Sans doute il dut aussi transcrire ses émotions, à la Yue du Vatican, de la basilique Saint-Pierre , des ruines du Campo-Vaccino, du Colisée, du Panthéon et de toutes ces merveilles amoncelées dans la Rome des Césars et des papes; mais je n'ai pu retrouver ces notes intimes. Et même après quarante années, n'y a-t-il pas lieu d'être surpris de recueillir quelques épaves des impressions d'une jeunesse si discrète et réservée.
Il y avait tout au plus un mois que Brascassat était à Rome lorsque Théodore Richard se sépara de lui et revint en France. A partir de ce moment, Raymond fut délivré de la trop grande influence artistique que Richard avait exercée sur lui. C'est aussi de l'année 1826 que date le début d'une correspondance bien intéressante entre le protecteur et le protégé. On a déjà vu tout ce qu'il y avait de saine raison, de philosophie pratique, dans l'esprit de Brascassat ; dès lors on comprendra tout l'intérêt d une série de lettres dans lesquelles notre peintre décrit les principales circonstances de sa vie et le caractère et les œuvres de tous les artistes avec lesquels il eut des rapports. C'est une appréciation curieuse, fine et délicate, de l'école française de 1826 à 1829 (*).
Maintenant je dois faire connaître quelle était à Rome la situation du pensionnaire du Roi, qui différait essentiellement de celle des pensionnaires de l'Académie, et quelles furent les relations amicales de notre jeune paysagiste.
Q) Cette précieuse correspondance est en possession de W^ Louise Arnal, à Toulouse, nièce de Théodore Richard.
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Brascassat n'habitait point à TAcadémie; il y était parfaitement reçu, soit par les élèves, soit par le Directeur (^], mais il ne faisait pas partie du personnel de la Villa-Médicis. 11 était pensionnaire libre et vivait en dehors du Palais et des règlements de l'Ecole de France. C'était le beau côté de sa médaille, et la modicité de sa pension en était le revers. De là l'obligation de vivre avec beaucoup d'économie, et « de se priver même de manger plutôt que de manquer de bonnes couleurs. r>
Heureusement qu'à la pension du Roi se joignaient les six cents francs que la comtesse de Fourcroy faisait à l'élève de Richard , pendant les trois années de son séjour en Italie (*).
Le grand succès de Brascassat à l'École des beaux^ arts lui avait fait un certain renom, aussi trouva-t-il un accueil sympathique soit à la Yilla-Médicis, soit parmi les jeunes artistes qui résidaient alors à Rome. Au nombre de ses bons camarades , qui lui survivent pour la plupart, je citerai : MM. Dumont (Auguste), Desprez, Dantan jeune, Fleury (Léon), Horeau, Naigeon, Riquier, Robert (Aurèle), et surtout Ulrich.
Dans la liste des intimes que je viens de citer, j'ai nommé le frère de l'illustre peintre des Moissonneurs dans les marais pontins. Grâce à l'amitié d'Aurèle,
(<) Guérin (Pierre-Narcisse, baron), ne à Paris le 13 mars 1774, mort à Rome le 16 juillet 1833.
(*) Théodore Richard avait fait connaissance de M. de Fourcroy, alors que ce savant faisait des études géologiques dans les montagnes de l'Àveyron. M">« de Fourcroy, qui accompagnait son mari dans son voyage du Rouergue, fut témoin des premiers essais de Brascassat, et s'intéressa si vivement à son avenir, qu'elle voulut joindre une petite pension à celle que recevait du Roi le jeune peintre.
Brascassat voyait souvent Léopold Robert (^), qui Tao cueâlait toujours avec beaucoup d'affabilité.
Du reste, malgré leur différence d*âge, il y avait entre ces deux peintres- une certaine communauté de sentiments artistiques, je pourrais dire un même esprit enclin à la mélancolie. Entre autres figures que Brascassat peignit à Rome, je dois citer particulièrement une tète de jeune napolitaine (*) d'une extrême vérité et dont l'exécution solide et précise rappelle la manière de Léopold Robert.
Les notes delSSiô ne suaient que de courtes excursions dans les montagnes de la Sabine' ou dams les plaines de l'Acquacetosa, de Ponte Nomentano et des grands aqueducs. Brascassat parcourut, le sac au dos, toute cette magnifique campagne qui ceint la Ville éternelle ; les marais d'Oslie et les rochers de Suhiaco furent pour cette époque les deux points extrêmes de ses courses de paysagiste.
C'est pendant, l'hiver de 1 826 et les premiers mois de l'année suivante qw'il peignit les quatre tableaux destinés au salon de Paris : 1^ Mercure et Argus, paysage historique; S^ Vue de Borne, prise des jardins Famèse; 3^ Vue prise à Sulriaeo; 4® Yuepriseà Marino.
En 1827, Brascassat ne quitta pas les Ëtat&-Romains. Après avoir terminé ses tableaux, il reprit le cours de ses promenades solitaires le long des berges du Tibre et de l'Anio; car il recherchait fort peu la- société, et
(*) Léopold Robert, né à la ChausL-de-Fonds (Suisse) le 13 mai i794, mort à Venise le 20 mars 1835.
(<} Collection de M. Krafft.
menait une sorte de vie contemplative. — « Lorsqu'il » partait pour aller faire des éludes à Subiaco, à Tivoli » ou à Olevano, m'écrivait un de ses amis, c'était tou- » jours quand les autres en revenaient, c'est à dire en D automne. Mais au bout de quelques semaines, Bras- » cassât rentrait à Rome chargé d'esquisses et de » dessins, et nous étonnait par la quantité comme par » la qualité de ses études. » C'est alors que les éloges de ses camarades l'irritaient, et qu'il s'écriait avec dépit : c< C'est toujours bien avec eux (^) ; » car nul n'était plus difficile pour lui-même, et ne jugeait plus charitablement les autres.
Avant d'entreprendre de longs voyages, il est un petit pays, non loin de Rome, qu'il parcourut avec beaucoup d'intérêt et qui lui rappelait l'Aveyron : je veux parler de Terni, avec sa belle cascade, et du vallon de Narni, près du pont d'Auguste. « Au total, dit Bras- » cassât, ce pays me rappelle tout à fait les vallons de » la Dourbie et du Tarn. » A la suite, il visite Cività- Castellana, et se rend à l'antique Falari, en suivant le ravin où se trouvent de curieux tombeaux étrusques ; puis il revient à Cività- Castellana, et se dirige sur le mont Soracte, d'où se découvre le cours du Tibre, les montagnes de la Sabine et la mer. Enfin, après avoir peint et dessiné à Saint-Oreste, Castello et Nepi, notre artiste, chassé des montagnes par le froid et la neige, reprend la route de la Storta, et rentre à Rome, un soir de novembre, l'esprit empreint d'un sombre chagrin
(*) Lettre à Théodore Richard.
que faisaient nattre son tempérament et son ambition.
Il y avait chez Brascassat un si vif désir de sortir des routes battues et de prouver qu'il était doué d'une véritable organisation d'artiste, que son énergie se raidissait contre les difficultés de l'étude, et donnait à son caractère cette couleur morne, triste ou méditative. « La vie » m'échappe, écrivait-il; je vais plus loin, il me semble » qu'elle est passée, et que je l'ai déjà mal employée. » Que je dois avoir de regrets, et j'ai vingt-deux ans! » Mais ils sont venus si rapidement, que cette vitesse » m'effraie et m'apprend que l'avenir se passera de » même ! » C'est alors qu'il puise dans un travail opiniâtre le moyen le plus efficace pour combattre sa tristesse native. Il s'exerce à peindre de souvenir, compose ou dessine d'après l'antique au Vatican. Le % décembre 1827, il écrivait à Théodore Richard : « J'ai fini de y> m'installer aujourd'hui dans mon nouvel appartement, » qui est très près de la place de la Trinité-du-Mont, » vis-à-vis la maison de Claude Lorrain. » Heureux vis-à-vis! Mais quelle était donc la cause qui pouvait prolonger cette installation? Le bagage du jeune paysagiste n'était pas déjà si lourd ; à moins quMl ne voulût parler du temps qu'il employa pour clouer « 70 études » sur les murs de sa petite chambrette.
L'année 1828 ne pouvait commencer sous de plus favorables auspices : les tableaux envoyés au Salon de Paris eurent un grand succès, et lui firent obtenir la médaille de 2°*® classe. Au mois de mai, Brascassat forma le projet d'aller en Sicile, « afin d'y faire du » paysage pour la duchesse de Berry, qui se rappellera,
» disaitril) et de son pays et de son protégé (^). » fl se rendit d^abord à Naples, visita les ruines d'Herculanam et de Pompéi, gravit le Vésuve, et chemina le long des eaux bleues de Torre-del-Greco à Saleme. Mais ni les rochers escarpés de Capri, ni les îles dlschia et de Procida, ni l'admirable mise en scène du golfe de Naples, ne lui firent oublier la campagne romaine. En cela, du reste t Brascassat se ralliait à l'opinion générale des artistes, et son esprit pensif se complaisait bien mieux au milieu des ruines que sous les ombrages du Pdusilype. Puis, il vogue vers la Sicile, dont le sol mouvementé par des ccmvulsions volcaniques lui promettait des sites de paysage pleins de sauvagerie et d'une grande originalité.
C'est de Gapri qu'il part dans une barque de pécheur, en compagnie de quelques amis et de son chien, le plus fidèle de ses compagnons de voyage. Mais, à p^ne en mer, survient un calme plat, et six jours s'écbiUenl en face des côtes de la Calabre. « Au coucher du soleil » du sixième jour, on était en vue des îles Lipari, x> et nos voyageurs, étendus paresseusement comme des lazzaroni, admiraient l'immensité des flots, que ne ridait pas le moindre souffle, « tandis que sur l'arrière de la » barque, Romolo (*), les yeux humides, regardait fixe- » ment cette belle Sicile, qui paraissait fuir devant lui. » Enfin, l'on arrive à Messine, et l'on se dirige sur l'Etna, en visitant le magnifique théâtre de Taormina, où Bras-
(*) Ces paroles confirment la participation de la duchesse de Berry à la pension temporaire que Brascassat avait obtenue du roi Charles X. (') C'était le nom du chien de Brascassat.
cassât fit quelques études avec son ami Naigeon (3 juin) . De la côte orientale de Ttle, les notes de voyage que je consulte nous conduisent brusquement à Païenne (^); Païenne, dont Taspect oriental séduisit nos artistes et les retint quelque temps. Ensuite ils reprirent la mer pour se rendre à Gastellamare. Mais au calme des jours précédents succède un violent orage, et Brascassat se croit perdu dans sa petite barque de pêcheur; la nuit se passe dans une fiévreuse anxiété. Heureusement, avec le jour revient le beau temps, et Ton relâche à Carini, « dont yr le golfe est moins bien que celui de Palerme. » Ici nos touristes prennent la voie de terre, traversent Tistbme du cap San-Vito, et se rendent à Trapani, c'est-à-dire à l'extrémité de l'île, non sans avoir constaté que, dans quelques parties des montagnes de la Sicile, l'hospitalité ne se donne ni ne.se vend. A Trapani, Brascassat prit un guide, et se dirigea seul sur les belles ruines antiques de Ségeste, en plein mois de juillet, et par une chaleur qui paralysait toute son énergie ; puis il traverse « un » pays raviné, sans un arbre, sans une plante, sans eau » et sans maisons; » pays qui sépare Galatafimi de Gorleone. Voici comment il dépeint son arrivée dans cette dernière ville :
a Le soir de mon départ de Galatafimi, nous joigne y> mes une rivière bien triste . qui serpente dans ce )) maudit pays. Il commençait à se faire tard, et nous
(*) Les fragments de notes que j'ai pu recueillir ne me permettent que le récit d'un voyage en zigzag; mais d'après l'inventaire des esquisses peintes et dessins de Brascassat, voici les endroits qui lui ont fourni particulièrement les motifs de ses études : Taormina, Syracuse, Palerme, Girgenti et Catane. Ce qui démontre que notre artiste visita tout le littoral de la $icile.
y> aurions couché avec des moissonneurs s'ils ne nous » avaient assuré que Tair était mauvais. Nous conti- » nuâmes notre route, dans la pensée que nous poury> rions atteindre la ville, mais la nuit arrivait ' et nous ^ étions complètement égarés. Nous prîmes le parti de » coucher sous un olivier, où nous trouvâmes de la » paille. Nous soupâmes assez mal, mon conducteur et » moi ; nous n'avions plus qu'un reste de vin et d-eau » que la chaleur avait aigri. Le cheval mangea comme » il put, et du reste j'ai bien dormi, m'étant installé sous » mon parasol. Ce matin nous avons joint Corleone, » après une heure de chemin. J'ai voulu faire quelques » dessins, mais le scirocco et la chaleur sont plus forts » que jamais. Tout est blanc et sans effet. Le travail » d'esprit m'est impossible, et je n'ai plus d'énergie » que pour la marche. Vu hier, comme par miracle, D des montagnes boisées; miracle aussi, vu quelques » nuages.
» En arrivant dans la plaine des Grecs, à une heure » de nuit, un voleur, ni plus ni moins, est venu nous » accoster, en nous demandant son chemin; je suivais le » mulet à quelques pas et portais mon bâton comme un » fusil. Le bout de cuivre qui luisait au clair de lune a pu » ajouter à l'effet; mais, en approchant de lui, comme^ » j'avais l'air de me tenir sur mes gardes et que quel- » qu'un s'avançait en chantant, le voleur regagna ses » rochers, après m'avoir suivi quelques instants. Un peu » plus tard j'étais joli garçon, d'autant plus qu'il me » paraissait assez robuste. Et moi, comme un imbécile, » qui avais toujours porté mes pistolets dans mes po*
Sa vie ÊÎ son oeuvre. 109
» ches, ils étaient alors dans un sac chargé sur la bête. » 2i juillet. — <( Je suis plus heureux. J'ai fait deux » dessins aux environs de Palerme, qui me paraît plus » que jamais la Felice. » Bonheur de courte durée, ainsi que le prouvent ces lignes écrites sur Talbum de Brascassat, à la date du S6 juillet : « Comme il est triste » de se trouver seul ! J'arrive à Palerme, les camarades » sont partis pour Naples depuis trois jours. Sans con- )» naissances on ne s'amuse guère. Je crois que la soli- » tude entière n'est pas le partage de Fhomme. Moi qui » Taime tant , je ne peux me souffrir sans avoir à qui » parler. » Et là-dessus Brascassat se met à disserter sur la vie des ermites, qu'il ne croit pas avoir été si seuls qu'on le pense : <k Us prêchaient dans le désert, donc » ils avaient à qui parler. » Puis il ajoute : « Je reviens » encore à ma tristesse. Je revois cette place marine » sur laquelle donne ma fenêtre. Je l'ai vue pendant » une vingtaine de jours avec mes camarades, et mainyf tenant je la trouve bien monotone en la revoyant )> seul.... U fait clair de lune.... On entrevoit, comme » des étoiles, des lumières à quelques fenêtres.... » Et notre rêveur s'abandonne au courant de sa mélancolie habituelle; mais tout à coup, comme s'il sortait d'un songe, il s'écrie : « Il faut' bien avoir envie d'écrire » pour dire des choses si insignifiantes. » Brascassat se trompe, ces détails ne sont pas insignifiants ; ils peignent son esprit inquiet et méditatif.
Au mois d'octobre il était de retour à Naples. C'est là que son ami Naigeon lui fit faire connaissance d'un artiste amateur, M. de Musigny, élève de Guérin et ri-
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che propriétaire en Bourgogne. M. de Musigny conçut pour notre jeune peintre beaucoup d'intérêt et d*aniitié, et lui donna de grands encouragements. De retour en France, il attira Brascassat dans la belle propriété qu'il possédait près d'Arnay-le-Duc, et lui procura toutes les facilités pour se livrer aux éludes sérieuses qui établirent tout à fait sa réputation; mais j'anticipe sur les événements et dois remettre à plus tard les conséquences de cette heureuse intimité. Dans une lettre à Richard, datée du 2!5 octobre 18218, Brascassat annonce l'arrivée à Rome d'Horace Vernet, comme directeur de l'Académie, en remplacement de Guérin. « Je crois, dit-il, que » l'École aura par cet homme une secousse heureuse, » je l'espère. » Ces paroles ont besoin d'être complétées, en dévoilait combien notre artiste se sentait peu de dispositions pour marcher d'une manière absolue suivant les données classiques qui régnaient alors. Dans sa correspondance de Rome, Brascassat se plaint que M. Guérin et d'autres personnes reprochent à ses paysages de n'avoir pas de style. Ces paroles sont bonnes à recueillir, car elles donnent à notre artiste un rôle intéressant dans l'histoire de l'École française, rôle qui le disculpera des reproches que bien injustement on lui faisait quelques années après. Rappelons -nous surtout que le succès de 18Si5 était dû, en grande partie, à son affranchissement des traditions par trop académiques et à sa tendance vers l'étude scrupuleuse de la nature. C'est pourquoi, parlant de ses critiques, il écrit : « Je leur y> laisserai faire de la peinture comme ils l'entendront, et » je ferai la nature comme je la vois et comme je la
» sentirai {*) . » Ou bien encore : « Si je suis né pour faire » tout bonnement la nature, je la ferai. » Aussi trouvet-il M. Guérin, malgré son aménité pour lui, «c très » froid et très peu encourageant. » Et dès lors on comprend sa joie à la nouvelle de l'arrivée à Rome d'Horace Vemet, ce peintre si français, si chaleureux et si tolérant en peinture.
Pour prouver Téclectisme du directeur de la Villa- Médicis de 1828 à 1835, je ne puis mieux faire que de reproduire ce passage d'une lettre qu'il écrivait au général Atfaalin, peu de temps après avoir quitté la France. « L'habitude de vivre au milieu de chefs-d'œuvre qui » tous sont empreints du caractère de leur temps et de yi l'esprit qui dominait alors, tout en vous montrant à » quel degré d'élévation peut aller l'imagination hu- » maine , loin de vous engager à les imiter , vous fait » voir comment avec de belles formes et la noblesse y> des expressions, il est possible de représenter les » grandes actions de tous les temps, ainsi que toutes )» les passions. La colonne Trajane, le Forum, Raphaël, » Michel-Ange, tous parlent le langage de leur époque, » avec des caractères particuliers , mais tous disent la }» même chose. Les arts donnent une forme à la pensée, » comme le style de l'élévation au discours. » Et quelques années plus tard il écrivait encore à l'un de ses
(') Flandrin, dans une lettre de Rome du 23 février 1833, adressée à son frère Paul, exprimait également la même pensée : a Dis bien à M. Ingres que » lui, Raphaël et Phidias, voilà les seuls hommes avec qui je cause peinture« » Je n'ai pas eu la moindre discussion à l'Académie, et j'espère bien faire » toujours de même. Pour convaincre, en pareil cas, les paroles ne servent » pas à grand'chose ; l'exemple est beaucoup plus efficace. Tâchons de dis* » cuter par ce moyen. » (Lettres et Pensées d'Hippolyte Flandrin, p. 897.)
m BRÂSGÀSSÂT
amis. <c J'admirais avec quel art nos grands maîtres sont » arrivés, chacun dans sa spécialité, si près du sublime, » et je me demandais : Mais pourquoi donc ne cesse-ty> on de nous dire, quand nous sommes élèves, que la » grandeur du style est incompatible avec la représen- » tation scrupuleuse des objets matériels (')? »
Ce que Yernet disait en si bons termes, Brascassat le pensait aussi, et le pensait avec d'autant plus de raison que, malgré son enthousiasme pour les beautés delltalie, ce n'était pas dans ces champs héroïques qu'il devait trouver sa voie véritable. Il le pressentait tellement que, lorsqu'au mois de janvier 1 829 Horace Vernet l'engageait vivement à se rendre à Paris, pour y concourir de nouveau, il restait insensible à ses exhortations et disait : « Je quitterai dans l'Italie une amante, pour épouser ma » bonne patrie. » Voilà, ce me semble, encore un peintre bien français.
L'année 1829, la dernière de son séjour en Italie, Brascassat voulut revoir les localités qu'il avait déjà parcourues, et faire ses visites d'adieu à tous les sites qui lui avaient fourni de beaux motifs d'étude. Les six premiers mois se passèrent à Rome, ou dans les environs. Celte période me fournit plusieurs circonstances où notre artiste semblait voir la vie plus en rose. Par exemple, il prend part aux folies carnavalesques des pensionnaires de l'Académie et se rend à la brillante fête que donna Chateaubriand le 29 avril, au Palais de la villa Médicis.
(*) Joseph-Carie et Borace Vernet» A. Durande. Paris, J. Uetzel, 1863, p. 78 et 138.
Au mois de juin, notre peintre était à Tivoli, où il exécutait, d'après nature, un paysage pour la grande duchesse Hélène de Russie, qui visitait alors les cascatelles et les ravins chantés par le poëte Horace.
Lé séjour dans les montagnes de la Sabine se prolongea jusqu^au mois d'août; mais, en septembre, Brascassât revint à Naples et se dirigea sur la Calabre. J'ai là, sous les yeux, l'album de poche de ce voyage, où des notes de locandières, des croquis rapides, se trouvent mêlés et confondus à des indications très brèves sur les vUlages que notre voyageur visita, et les incidents qui se produisirent en route. Tout cela, comme on le pense bien, est écrit sans suite et sans ordre. Je vais en faire Tanalyse, en reproduisant quelquefois la simplicité du récit de notre narrateur.
Le S7 septembre 18S19, Brascassat partit de Naples, en compagnie du peintre hollandais Yerloët, de l'aquarelliste Homer de Bâle, et du fidèle Boinolo. Ils traversèrent la plaine jusqu'à Cardinale, plaine qui ressemble à tout le reste de la Campanie, et se dirigèrent par Avelino, Foggia et Bari, sur les côtes de l'Adriatique. Pour cette partie du voyage, il prit un vetiurino, qui, dès le premier jour, eut l'adresse de verser en route. C'était d'un mauvais augure. Mais no§ artistes en prennent bravement leur parti, et Brascassat dit trouver dans cet accident le sujet d'un tableau. Arrivé près du mont Vergine, les campagnes lui rappellent celles du Limousin, et surtout celles du Rouergue, qui lui sont toujours présentes à la mémoire.
A Ariano, petite ville sur une triple colline, nos voya-
geurs éprouvent déjà les effets d'une température rigoureuse. Puis ils arrivent à Barletta par une route abominable. v
Ce voyage, du reste, me parait être tout d'exploration et non de travail; car nos paysagistes, qui ont quitté l'itinéraire ordinairement suivi par les artistes, dans l'espérance de trouver beaucoup mieux, marchent de déceptions en déceptions. J'en juge par les notes qualificatives mises par Brascassat sous le nom de chaque localité : « Ville triste. — Port de mer insigni- » fiant. — Toutes ces villes sur le bord de la mer se » ressemblent. » Seule la belle église de Trani obtient une mention très honorable.
Fatigués de cette monotonie, nos artistes louent des chevaux pour franchir le pays plus accidenté de Polignano et de Monopoli, et rejoignent une plaine affreuse qui les conduit à Brindes, où Brascassat ne prend que ces notes : « Fontaine de Tancrède et port » comblé par César ou Pompée; je ne m'en rappelle » pas bien. » Ah! j'excuse volontiers l'ignorance de mon jeune peintre sur les faits et gestes de César ou de Pompée ; mais je l'excuse bien moins de ne pas se souvenir qu'il foule le sol où mourut Virgile, le poëte le plus aimé des paysagistes, Virgile qui vaut bien Gessner, ce me semble, cet autre chantre de la nature, et que chérissait tant Brascassat.
De Brindes à Lecce, nos touristes, peu satisfaits du pays, prirent un cairicolOj qui les emporta, comme le vent, vers Tarente. Là, malheureusement encore, ne se trouvent point les sites pittoresques si vivement recher-
chés; mais ils distinguent à l'horizon les silhouettes mouvementées des montagnes de la Calabre.
Le voyage se poursuivit par Torre di Mare, « où » nous trouvâmes, dit Brascassat, un casin au milieu r> de la plaine qui forme tout le golfe de Tarente. Ce » casin est bâti sur des ruines antiques, dont les larges » pierres de taille portent des inscriptions grecques » que je n'ai pas comprises, vu que je n'en sais pas un D mot. » Enfin commencent les véritables émotions du voyage. Nos paysagistes cheminent tantôt à pied, portant leurs bagages sur le dos, tantôt en charrette, traînée par des mules ou des buffles. A chaque instant, il faut traverser des torrents, souvent grossis par les orages, et qui présentent de véritables obstacles. On s'égare dans les bois à la nuit tombante, et l'on arrive harassé de fatigue et mouillé jusqu'aux os à Palicore. qui s'élève sur l'emplacement de l'antique Héraclée.
« Palicope est une immense propriété du prince » Gérace, exploitée en hiver par trois mille travailleurs, >j logés dans des cabines de paille en forme de lente, ce » qui donne à ce vaste domaine l'aspect d'un camp. » Nos artistes, quoique porteurs d'une lettre du prince, furent très mal reçus; ils se hâtent alors de se rendre à Rocca, puis à Francaville, pays montagneux, qui leur fournit de jolis fonds de paysages et de beaux groupes d'arbres. Mais si le pays devient plus riche en motifs pittoresques, les routes deviennent peu sûres, en raison des exploits des brigands calabrais. Et pour augmenter leur terreur, à quelques jours de là, nos pacifiques paysagistes trouvent sur leur chemin le cadavre d'un
116 E^RÀSGÀSSâT
de ces brigands, fraîchement assassiné par ses confrères. Aussi, quand, vers le soir, nos voyageurs prennent gîte dans une pauvre taverne, pleine de muletiers, Ton n'entend que des récits tragiques à faire dresser les cheveux du plus hardi des touristes. Et Brascassat et ses compagnons n'étaient pas tout à fait des Salvator Rosa. D'après les notes du petit Album, voici quel* ques détails sur l'une de ces auberges de la Calabre.
« Dans l'endroit où nous nous sommes arrêtés pour )» souper, il y avait, dans une sorte de niche, une tète » de mort, enveloppée d'un linge sale, avec des os de » jambes ou de bras, placés en croix au dessous de la » tète. C'était le principal ornement de la salle à man- » ger, et, pour aller dans notre chambre, il fallait » monter une écheUe et soulever une trappe. »
Pareille hôtellerie ne pouvait retenir longtemps nos voyageurs. A deux heures du matin, nos trois artistes détalent et se rendent à Gassano, a le plus bel endroit » que nous ayons rencontré, d est-il écrit sur l'Album (*). A la suite, Rossano, Cariati, Crotone, Belcastro, Catan^ aaro, Gerace et Reggio fournirent leur part d'émotions de voyage et de délicieux motifs de dessins ou d'études; néanmoins,* dans les notes, je trouve encore cette exclamation, dont le sens ne peut nous échapper : « Où est Rome?... »
C'est en longeant la côte de Reggio que Brascassat revoit pour la dernière fois, au delà du détroit de Messine, les belles montagnes de la Sicile que domine
(*) Au saion de 1881 flgurait une vue de Gassano. . .
le mont Etna. Ce spectacle l'émeut, et voici comment il en trace le souyenir : a Etna I oh I je conçois que tu )> aies inspiré tant de belles choses aux anciens. Le soleil » se couche derrière sa cime d'un gris céleste, qui res- » sort sur une masse de fumée que le soleil colore en » tombant dans la mer. Sa base, vers CatanCi est dans » une vapeur violette, et plus loin se voit la ligne de » Syracuse. Quel souvenir je conserverai de cette scène )» imposante! »
Nos voyageurs, comme il est facile de s'en convaincre en jetant les yeux sur une carte de l'Italie, avaient contourné la terre de Bari et d'Otrante, c'estrà-dire la Basilicate, les sinuosités du golfe de Tarente et les baies et promontoires de la mer Ionienne. Ils revinrent vers Naples par Caraffa, Gozenza, et le golfe de Policastro. Les dernières notes s'arrêtent à Lago-Negro, et datent de la fin de novembre.
Quelques jours après, Brascassat était à Rome, qu'il quittait le 31 décembre pour revenir en France, dans la voiture de M. Browil, de Bordeaux (^).
{*) Notice sur M. Brown, dans ie juurnal l'Artiste, année 1837, t. XII,
BRASCÀSSAT, A SON RETOUR EN FRANGE, QUITTE LE GENRE DU PAYSAGE POUR L'ÉTUDE DES ANIMAUX. — SES SUCCÈS AUX SALONS
A son retour en France, Brascassat passa Thiver à Millau; à Millau, où s'étaient développées ses aptitudes artistiques et où devait se révéler sa voie véritable. Mais avant de raconter Tincident qui décida du genre spécial auquel il était prédestiné, je tiens à faire connaître les dispositions d'esprit de Tex-pensionnaire du Roi au moment où commençait sa vie militante. Parmi ses camarades de Rome^ nommés précédemment, il en était un surtout qui avait sur notre peintre une puissante influence, applaudissant plus que personne à l'heure du succès, et prompt à soutenir le moral affaibli quand arrivaient les heures de découragement. Cet ami sincère était le paysagiste Ulrich, artiste distingué, aujourd'hui professeur à l'École polytechnique fédérale de Zurich. C'est à M. Ulrich que je dois des renseignements précieux, et surtout ce qui donne avec exactitude la physionomie morale : je veux dire quelques pages de correspondance intime. Si, comme a dit Buffon, le style est l'homme même, l'homme ne se peint jamais mieux que dans ses lettres familières, écrites sans recherche, toutes de cœur, d'abondance et de simplicité. Le lecteur
ÏSûr BRASCASSAT
va pouvoir en juger, quand j'aurai retracé le milieu dans lequel se trouvait notre artiste.
L'hiver de 1829 à 1830 fut aussi rude que désastreux. Combien il y avait loin pour Brascassat des tièdes brises du. golfe de Naples aux rafales glaciales qui s!engouffraient dans les vallées étroites de rAveyron! Le séjour de Millau était affreux : des rues sombres, une campagne désolée, enserrée de montagnes couvertes de neige dont les cimes nébuleuses se perdaient dans un ciel gris de plomb ; tout le pays était plongé dans une tristesse profonde. Mais au premier jour du printemps, alors que renaissaient des feuilles aux branches, Brascassat reçut une lettre de son ami Ulrich. A l'instant ses souvenirs de l'Italie lui reviennent au cœur, et, sans attendre au lendemain, il écrit les lignes suivantes :
« A Monsieur Ulrich, peintre^ chez M. Falconnet^ banquiery
à Naples (Italie).
» Millau, l*r mai 18S0.
» J'ai reçu ta lettre aujourd'hui, mon cher ami, et » l'amitié que tu me témoignes me prouve que tu » penses quelquefois à moi. Loin de t' accuser de négli- » gence, je me faisais faute de ne t' avoir pas écrit une » seconde fois depuis mon arrivée à Millau, et je l'aurais » fait sans l'extrême retard que ma malle a éprouvé » pour arriver de Gênes, où je l'avais embarquée. Je » voulais te donner des nouvelles de tes dessins pour » M. de Metz, et il y a peu de jours que je les ai remis
SA VIE ET SON OEUVRE. m-
» au ^ou^-p^éfçt de Millau, qui est allé à Paris, et qui » s'est chargé de les faire remettre à sou adresse.
» Je ne sais quel charme a le souvenir de notre séjour » à SainUGrégoire avec Fleury; mais, en me le rap- » pelant, j'en ai une tristes^, une mélancolie, qui me » donnent une envie de pleurer, Je voudrais, comme » toi, nous y retrouver ensemble; y refaire les mêmes » projets, qui ont bien souvent plus de charme que la » réalité: Mais enfin ces instants doivent être comptés » dans nos moments heureux. Yoilà un an que nous y> étions dans ce joli pays, que nous nous sommes » contentés de voir (*)....
:» Il me serait bien difficile de te raconter exactement f> l'impression que j'ai eue en arrivant à Millau. Il » y a neuf ans que j'y suis venu pour la première fois. » C'est ici que j'ai commencé mes éludes d'après nature, » et mes impressions nouvelles se rattachent tellement » aux anciennes qu'il m'est impossible de les en séparer. » Je pourrais moins qi^'un autre en juger. Cependant )» je t6. dirai franchement que si je t'avais écrit en arri- >» vaut, il est probable que je t'en aurais dégoûté pour » la vie, soit que je fusse prévenu contre [lui], ou que » la saison si mauvaise le défigurât; je l'ai trouvé » affreux. Peutrêtre aurais-je eu la même sensation » pour les État&-Romains. Par la même raison, depuis » que le temps est devenu beau, tout a changé d'aspect, » et je crois que, d'après tant de jolis sites que j'ai vus,
(*) SoH'Gregorio est un village à l'est de Tivoli, ^t distant d'une petite lieuQ de cette dernière ville. Brascassat, ses amis Ulrich et Léon Fleury, y faisaient souvent des ejLCursions, et, plus tard, que de fois ils se rappelèrent les heureux moments qu'Us avaient passés dans cet admirable pays !
on pourrait, sans sortir d'ici, faire de très belles choses. Les sites de nos rochers, par exemple, sont d'un sauvage dont rien n'approche en Italie, et dans les vallées on trouve des compositions très gracieuses. Cependant, je peux te dire hardiment que l'Italie est bien supérieure. Nos montagnes ont le défaut d'être trop près, égales en hauteur et peu boisées. Après tout, je voudrais que tu pusses en juger par toi-même; et tu me ferais grand plaisir, ainsi qu'à M. Richard, de nous venir faire une visite. Tâche de l'arranger pour cela vers la fin de l'année. Nous retournerions ensemble à Paris, après avoir vu en détail nos curiosités nistiques.
» Tu me demandes comment je suis avec M. Richard? Il est juste, puisque tu prends intérêt à tout ce qui me concerne, que je te fasse part de ma position avec lui. n m'a reçu avec le plaisir et l'émotion d'un père, et sa tendresse m'a fait regretter beaucoup de l'avoir négligé si longtemps. II me fit voir toutes ses entreprises, dirigées avec beaucoup d'ordre, qui, si elles réussissent, le mettront à même de jouir d'une jolie fortune. Il a acheté, dans les environs de la cave {*) qu'il fait faire, pour une trentaine de mille francs de
(*) Ce passage, pour être bien compris, a besoin de quelques explications. La cave dont parle ici Brascassat était une sorte de tunnel destiné à la fabrication du fromage, à Tinstar des caves de Roquefort, dont la température est constamment au-dessous de zéro. L'entreprise de Richard échoua, et fut Tune des causes de la perte de sa fortune. Attenant à la montagne de tuf où cette cave avait été creusée, se trouve le domaine de RoquebcUe, résidence charmante et bien nommée, bâtie également par Richard, et qui appartient aujourd'hui à M. de Villefort. Roquebelle est à 8 kilomètres de Millau, sur le plateau qui domine Creissels, et que Brascassat a si* bien décrit dans le journal de son premier voyage à Millau (voir p. 37).
)> terrains ou de prairies, avec ce que sa pauvre mère » lui a laissé; el son activité est si grande, que, malgré » la surveillance extrême qu'exigent ses travaux, il » trouve le moyen de faire de la peinture dont il tire » parti, de faire des voyages et de s'occuper de musique, » ce qui lui dévore beaucoup de temps et d'étude.
» Son plus grand désir est de me voir réussir, et je » le trouverai toujours disposé à m'aider. Je peux jouir » de tout ce qu'il a comme si c'était à moi. Il a, depuis y> mon départ, formé une bibliothèque de près de mille to volumes ; a acheté beaucoup de gravures, ce qui lui x> fait une belle collection avec ce qu'il avait déjà. Et » vraiment nous pourrions, sans sortir d'ici, exercer » avec assez de ressources la peinture. C'est aussi ce » qui me fait persister dans mon pqojet d'habiter la » campagne, et je ne doute pas que je ne finisse un » jour par le réaliser. Je serais bien heureux si tu pou- » vais te joindre à notre république; mais je ne dois » pas compter sur toi : ton caractère ne supporterait » pas facilement les habitants et les coutumes de ce » pays. Tu ne serais pas plutôt enterré six mois ici, que » tu enverrais promener et les rochers et les sauvages, » pour retourner avec tes connaissances, oii tu te trou- » ves avec raison si bien.
» Tu me demandes si je gagne force argent? C'est y> moi qui devrais te le demander, moi qui t'ai laissé au » milieu de l'opulence.... Moi qui n'ai pas d^objet qui )) excite ni mon ambition ni mes désirs, je suis plus » indifférent, et les ruisseaux ne m'inspirent que la » tranquillité. Cependant, j'ai plus besoin qu'un autre
m BRÀSCASSAT
)> de travailler pour ce diaUe d'argent ; car, en réglant » ines comptes avec M. Richard, je me trouve lui devoir )» plus de deux mille francs sur ce qu'il a avancé pour » moi à ma famille, qui se trouve encore gênée. Tu vois » que j*ai besoin de devenir avare, et que toi, dans ma » position, lu m'en donnerais l'exemple, j'en suis sûr. » Tu as trop bon cœur et trop d'honneur pour agir * D autrement en même circonstance. Mais avec tous ces » motifs, je ne puis me décider à travailler sérieusement* X» Je crois qu'il n'y a qu'à Paris que je pourrai me » remuer tout de bon. Il me larde, je t'assure, de nous » y voir ensemble. J'espère que nous y serions plus » contents qu'à Rome, et que nous n'aurions pas besoin » de Vorvieto pour dissiper le spleen. D'ailleurs, le )) remède serait un peu loin, et nous n'irions pas le » chercher.
» Ce que tu me dis de nos amis communs Muller » et Homer me fait grand plaisir ; je suis bien aise de » les voir réussir et gagner 4e l'argent. Personne ne le » mérite mieux qu'eux, par leur bonté et leur amilié » fraternelle. Faisrleur à tous deux mes amitiés,
» Tu me dis que tu as terminé tes tableaux à Naples; » je t'en félicite. Te voilà libre pendant quelques moisr, » que je te conseille pourtant de bien employer en ^) voyageant. Prépare du travail pour l'hiver. Nous en ï» fabriquerons probablement ensemble, car le courage » me revient, et je te montrerai des sites à ta façon du » Rouergue.
. » Je ne projette que de très petits voyages dans les » environs. Peut-être irai-je faire un tour à Montpellier,
» dont nous sommes éloignés de vingt-quatre heures. » Âinâi, tu pourras m'adresser tés lettres toujours à » Millau. N'y manque pas; tu vois que j'ai du plaisir à » en recevoir, puisque je te réponds le même jour, » chose bien extraordinaire pour moi.
» Dis mille choses à Desprez. J'ai reçu des nouvelles » de Nargeon, qui m'en a donné de bonnes de Fleury » et des autres camarades. Qu'il me tarde de nous » revoir tous ensemble I
» J'^ai avancé le petit tableau de M. Falconnet; je le » lui enverrai dans quelques jours, avec une aquarelle.
» Adieu, mon cher ami ; ne m'oublie pas dans mon 9 trou. Rappelle-moi aux souvenirs de tous ces mes- » sieurs à Naples.
» Adieu I Tout à toi. » R. Brâsgâssat. »
Cette lettre nous peint d'une façon très exacte la douce nature de Brascassat, son attachement pour ses amis, et la satisfaction qu'il éprouve à les voir réussir ; sa reconnaissance et sa filiale affection pour son bienfaiteur, et ses désirs ardents de s'acquitter ^vers l'homme généreux qui avait tant fait pour lui et sa famille* Mais cette lettre nous dévoile surtout l'hésitation dans laquelle flottait l'esprit de notre jeune peintre : il mène une vie quelque peu nonchalante, persiste dans son projet d'habiter toujours la campagne, et reconnaît cependant que ce n'est qu'à Paris qu'il pourrait $e remuer tatU de bon, espérant y vivre plus content qu'à Rome, lui qui pleure au souvenir des projets de bonheur qu'il faisait à Saint-Grégoire. Il trouve les sites
d'Italie bien supérieurs à ceux du Rouergue, tout en reconnaissant que les gorges de la Dourbie sont d'un sauvage dont rien n'approche, et que, sans sortir de Millau, on pourrait faire de très belles choses. Et, en attendant qu'il se décide à vivre dans la solitude de Roquebelle ou dans l'agitation fiévreuse de Paris, il écrit à son ami : « Rien n'excite mon ambition ni mes désirs, et les ruisseaux ne m'inspirent que la tranquillité. »
Voilà bien son portrait : nature craintive, inquiète et rêveuse, dispositions d'esprit qui jettent une teinte mélancolique sur toute son existence.
L'année 1830 s'écoula, pour Brascassat, dans une indécision continuelle. Richard, bien assuré de l'influence morale qu'il avait sur son fils adoptif, voulait établir cette petite république dont il est question dans la lettre à M. Ulrich; mais une république dont il se réservait la présidence absolue. De son côté, Brascassat, tout reconnaissant et dévoué qu'il était pour son maître, éprouvait le désir de s'affranchir de ce joug protecteur qui le tenait en chartre privée, car il sentait en lui les forces nécessaires pour conquérir sa place au soleil et se faire une existence en dehors de toute contrainte. Mais il fallait rompre cette vie à deux que Richard avait entrevue lorsqu'il faisait bâtir sa villa de Roquebelle, et qu'il y réunissait une collection de livres, de gravures et de tableaux. De là les indécisions continuelles et les tiraillements fâcheux qui précèdent ^ toujours une rupture.
C'est ainsi que Tannée se passa, égayée néanmoins
SA VïE ET SON OEUVRE. 137
par de petits voyages autour de Millau, sur les bords du Lot, au château de Lacaze (^) ; à Damazan, dans le Lot-et-Garonne, où il fit le portrait de M™® Pons; enfin, à Bordeaux, où l'attendaient, avec une impatience bien naturelle, son vieux père et son excellente mère.
Le séjour à Bordeaux fut de courte durée ; Brascassat pressait le départ, de plus en plus persuadé que c'était à Paris « qu'il pourrait se remuer tout de bon. » Mais, soit influence climatérique, soit mal du pays, ce Paris tant désiré par lui ne convint pas à Théodore Richard, qui s'empressa de revenir à sa villa de Roquebelle.
Les deux artistes se séparèrent définitivement le 18 juin 1831 (*). Dès ce jour, Brascassat fut libéré des avances que Richard lui avait faites ; mais il se regarda toute sa vie comme son débiteur, n'ayant jamais oubhé que, grâce à l'amitié de cet homme, il avait pu se faire une position dans les arts. Et Dieu seul a pu connaître combien sa reconnaissance fut grande et généreuse; à tel point que les rôles furent changés, et que, plus tard, le protégé devint le protecteur. A partir de 1831, Brascassat resta donc seul : je me trompe, il gardait avec lui son courage et sa liberté I Bien que sa situation fût alors des plus précaires, il dut à son travail le peu
(I) Je tiens de M. DufTour, de Millau, Tanecdote suivante : Arrivé à Paris, Brascassat mit le dessin du château de Lacaze sous les yeux de plusieurs artistes, et l'un d'eux, M. Marandon de Hontyel, sur l'aspect de ce dessin, fit Facquisition du château. H. Marandon, peintre et littérateur, ami de M. de Martignac, était né â Bordeaux en 1782, et mourut â Paris le 3 mars 1884. (Voir le Catalogue du Musée de Bordeaux, 1855, p. 89.)
(*) Par séparation définitive, je veux dire qu'à partir de cette date les intérêts des deux artistes furent tout à fait séparés. Mais nous les reverrons encore vivre sous le même toit, et T. Richard cherchant à renouer cette vie commune, qui paraissait être son idée fixe.
12B BRASCASSÀT
de durée des jours mauvais. C'est à cette époque qu'il fit des lithographies pour les Voyages pittoresques et romantiques dans V ancienne France, par Charles Nodier, Taylor et Caillau, et qu'il publia, chez Rittner et Goupil, six Études d'animaux et de paysages (*) . Je dois dire encore que ses amis de Rome soutenaient son énergie, et surtout M. de Musigny, qui, dans le mois de juillet, l'emmena dans sa campagne, en Bourgogne, pour y faire d'après nature des études d'animaux.
Ici se place tout naturellement le récit de l'incident qui fit de Brascassat un peintre animalier.
On a dit et publié, d'après le Catalogue du Musée de Bordeaux (*), qu'une circonstance pour ainsi dire fortuite avait été la cause déterminante du genre de peinture que Brascassat adopta définitivement, genre qui a fait sa gloire. Le fait est vrai, et je me souviens très bien de l'avoir entendu raconter par la vieille mère du grand artiste. J'allais donc reproduire fidèlement la note du Catalogue, lorsque, dans les Mémoires laissés par notre peintre, j'ai découvert beaucoup mieux que le récit déjà publié; et quand je dis découvert, je crois employer le mot vrai.
Dans l'inventaire du contenu des portefeuilles de Brascassat, inventaire qu'il avait rédigé de la manière la plus scrupuleuse, se trouve, à la page 3^, cette désignation : « Portefeuille Â. Etudes peintes d'animaux.
(i) Dans une lettre à T. Richard, du 26 juillet 1831, Brascassat lui fait pari de son premier essai d'eau-forte; mais ce premier essai, comme ceux qui suivirent, n'ont jamais été publiés.
'(*) Catalogue des tableaux, statues, etc., du musée de Bordeaux, par Pierre Lacour et Jules Delpit. Bordeaux, venvr N. Duyicfla, 1855, in-12, p. 6S.
» N° 5 : Chien dogue et danois, peint sur grosse toile, » fait en 1830 à Millau. Il m'avait été donné par un » sculpteur romain; il s'appelait Romolo (Romulus), » Scioccone était son petit nom, qui veut dire : gros âne. » Il m'a suivi dans les Âbruzzes, à Naples; fait le tour » de la Pouiile, des Calabres, de la Basilicate ; à Messine, » à Taormina; dans mon second voyage de Sicile. Il » était peu obéissant, poltron, quoique très fort, car il » me portait ; courant après les moutons dans la cam- » pagne, ce qui me faisait souvent de mauvaises affaires » avec les bergers. Une fois, en Sicile, il a presque » étranglé un mouton, l'ayant pris par la gorge, comme » ferait un loup.... » Mais à partir de ce mot, Brascassat s'est évertué à biffer sur son manuscrit la notice, je pourrais dire biographique ^ de son cher compagnon de voyage. Et c'est ici, qu'à l'aide d'une loupe et de beaucoup de patience, j'ai pu lire, sous un griffonnage intentionnel, le passage le plus intéressant de la vie de Romolo, car il établit le point de départ du célèbre artiste. Voici donc ce que j'ai déchiffré :
« En passant à Millau, au moment de retourner à » Paris, je désirais le laisser (Romolo), malgré l'atta- » chement que j'avais pour lui. Ne pouvant espérer » d'être logé de manière à pouvoir le garder, je voulais, » du moins, ne pas me séparer de mon compagnon de » voyage sans en emporter un souvenir. Je fis son por- » trait, qui a été pour moi la véritable origine du genre » que j'ai adopté (genre d'animaux), puisqu'il m'a donné » ridée de faire des moutons de même grandeur et
» deux chèvres. Ainsi, c'est avec trois moutons et deux
» chèvres qu'ont été faits mes deux premiers tableaux,
» exposés au salon en 1831.... Ce genre-là n'étant pas
» fait alors, ou très peu, j'ai été encouragé à le con-
» tinuer. »
On trouve effectivement, dans le livret du salon de 1831, une étude de chien et un paysage avec animaux. Ces tableaux et les quatre paysages cpi'il exposa dans ce même salon lui firent obtenir de louangeuses critiques dans les journaux, et la médaille de l'^ classe, qu'il reçut des mains du Roi, vint sanctionner les suffrages que le public et les artistes avaient donnés au nouveau peintre animalier.
Ce succès imprévu et les belles études qu'il rapporta de Musigny déterminèrent tout à fait sa spécialité. Brascassat avait trouvé sa voie véritable : il la suivra désormais pour arriver au premier rang des maîtres de l'École française. Mais ce n'est point ici cpie je dois exposer le caractère des œuvres du peintre; c'est la vie de l'homme que j'étudie, et cette vie ne sera pas inutile pour mieux faire apprécier l'artiste.
A peu de temps de là, des affaires de famille appelèrent Brascassat à Bordeaux. Ahl voilà pour moi le moment d'écrire une pénible page. Plein de confiance dans un accueil sympathique, auquel il avait droit de prétendre, il revenait au milieu de ses compatriotes; mais, si j'en excepte un petit groupe d'amis d'enfance^ la plus froide attention fut donnée aux deux tableaux qu'il exposa publiquement chez un marchand d'estampes
nommé Maggi (*), et la plus glaciale indifférence pour sa personne fit comprendre à Raymond toute la vérité du vieux proverbe. Et cependant, jusqu'à ce jour, l'Administralion municipale n'avait rien fait pour lui; le jeune Bordelais ne connaissait que les encouragements de quelques amateurs (*) et ceux que ses succès de concours à Paris lui avaient légitimement obtenus. C'était pourtant bien l'heure de lui venir en aide.
Par acte du l*'' septembre 1831, passé chez M** Loze, notaire à Bordeaux, dame Papon (Jeanne) fit donation d'immeubles en faveur des trois fils Brascassat (^). Pour payer une partie des frais de cet acte, qui s'élevaient à 1,704 francs, l'artiste avait compté sur la vente des deux petites toiles exposées chez Maggi, et qu'il avait cotées à des prix fort modestes. Ce fut un rêve de.Perrette ; les deux charmants tableaux ne trouvèrent pas d'acheteurs.
Cette indifférence froissa le cœur du peintre ; il remporta ses tableaux à Paris, où des amateurs mieux inspirés en firent l'acquisition. Et voilà peut-être comment il faut expliquer l'absence si regrettable, au musée de Bordeaux, d'une œuvre sérieusement digne de Bras-
(<) Ces deux tableaux représentaient : !« Souvenir de la Calahre, gorge de montagnes, avec des animaux dans un chemin creux; 2« Moutons dans un pâturage,
(') Afin de ne pas êtro taxé d'ingratitude ou de partialité, je vais nommer, d*après les notes de Brascassat, les amateurs qui firent acquisition de ses premiers tableaux: M. le comte de Tournon, alors préfet de la Gironde, Mn« Garayon-Latour, M. Church, M. Mantz, Df^^ la comtesse de Fourcroy, M. Favreau, M. Tardieu, M. Garbonnel, M. de Galard, M. Gauthier, M. Southard, H. Fieffé, M. Mareilhac, M. Johnston, et la Société des Amis des Arts de Bordeaux, dont Richard avait été le premier président.
(') Jacques-Raymond, notre peintre, et ses frères Jean et Théodore.
132 BKASCASSAT
cassât, même après le vote des conseillers municipaux, en 1846, qui, comprenant la faute de leurs prédécesseurs, voulurent obtenir du membre de Tlnstitut ce qu'on avait dédaigné du pensionnaire de Rome.
Si la réputation du jeune artiste n'était pas encore très répandue à Bordeaux en 1831, ses lauriers d'école, ses rapides progrès, ses fortes et nombreuses études annonçaient à coup sûr qu'il deviendrait un peintre distingué. Eh bien! tous ces témoignages ne furent pas assez puissants pour éveiller l'intérêt de ses concitoyens, de ceux qui, par leurs fonctions administratives, sont les protecteurs -nés des beaux- arts. Ces faux Mécènes oublient trop souvent que leur rôle ne consiste pas seulement à rechercher les œuvres des hommes en renom, mais bien à distinguer les vocations sérieuses et vraies pour encourager leurs premiers succès.
A partir de cette époque, Brascassat n'est plus moralement de Bordeaux, et quinze ans s'écouleront sans qu'il ^oit officiellement question de lui. Ces quinze années furent pourtant la plus belle période de la vie de notre artiste, celle de ses meilleures études et de ses tableaux les mieux réussis. — Et penser qu'alors, avec une vingtaine de mille francs, Bordeaux aurait été mis en possession de ce qu'il n'obtiendrait pas aujourd'hui pour cent mille ; que notre Musée présenterait un véritable intérêt local, et que l'honneur de la cité ne souffrirait pas d'une insouciance aussi déplorable (*) !
L'année 1832! ne commença pas très heureusement;
(*) Il est facile de contrôler au musée de Nantes l'exactitude des chiffres que je produis.
le choléra, le service de la garde nationale, et peu de commandes ou d'achats ne pouvaient égayer le petit atelier de la rue Navarin (^). Brascassat reprit son bâton de voyage et se retira quelque temps au château de M. de Musigny, près d'Arnay-le-Duc (Côte-d'Or), où, disaiWl dans une lettre à son ami le sculpteur Desprez : n J*ai » passé quinze jours bien agréablement, d'abord par le D bon accueil de M. de Musigny, les promenades à che- » val et en voiture, et surtout par Fétude que j'ai faite D d'un joli taureau, qui est une de mes meilleures de ce genre. » Notre peintre se juge parfaitement ici, et les critiques et les amateurs qui ne connaissent pas ses travaux d'après nature faits en Bourgogne, de 1832 à 1836, sont loin de soupçonner tout ce qu'il y a d'énergie, de couleur et de vérité dans le talent de Brascassat. D'Arnayle-Duc, il se dirigea sur Autun, dont les portes de ville et les antiquités romaines lui parurent aussi remarquables que les sites des environs. Puis il passa par Lyon et descendit le Rhône jusque près d'Avignon. « Les Alpes, y> écrivait-il à Louis Desprez, se présentent sous de très » beaux aspects; quoique très éloignées, elles se com-' » posent bien avec les villages et les villes qui bordent » le fleuve, villes et villages pour la plupart dominés » par de vieux châteaux. Ah ! qu'il y aurait une belle » moisson de dessins à faire si le bateau à vapeur vous » en laissait le temps; mais figure -toi que dans un » jour il va de Lyon à Beaucaire, et fait, par conséquent, )> plus de 80 lieues, ce qui est efl^rayant. »
(<) A son retour de Rome, Brascassat habitait la rue du Bac; mais, en 1832, ' il Tint demeurer, avec son ami I31ricli, rue de Navarin, n« 12.
D'Avignon, Brascassat Itaversa pédeslremenl la triste et sèche Provence, et se trouvait à Millau, le 3 août, près de M. Richard, « toujours, dit-il, si excellent pour moi. »
C'était vraiment un pays de cocagne pour notre artiste, que ce Millau, où il était parfaitement accueilli et trouvait les sympathies et la considération que la cité bordelaise ne lui avait pas accordées. Â vrai dire, les Millavois regardaient Raymond comme un membre de la famille Richard, ce qui le mettait au rang des gros bonhets du pays; tandis qu'à Bordeaux, Brascassat semblait ne pouvoir être que le fils de Thumbie ouvrier du faubourg Sainte-Croix.
Après tout, cette vie de bien-être et de distractions mondaines du jeune peintre, chez son père adoptif, était plutôt subie que recherchée; en voici la preuve évidente.
« Millau, 4 octobre 1832.
» Mon cher ami (*), depuis que j'ai reçu ta lettre, » j'ai été [toujours en course avec M. Richard, pour » aller voir ses amis et les miens, qui habitent la cam- » pagne. Mais comme il y a toujours du monde, je ne » puis guère travailler, à cause des promenades et des » parties de chasse, auxquelles je me laisse entraîner » malgré moi, ce qui ne m'avance pas beaucoup pour » mon travail. Je suis fait de telle pâte que la moindre » chose me distrait, et je ne peux bien penser à mes
(•) Leilre à M. Desprcz.
» amis et à ma peinture que^orsque je suis seul comme ^ un hibou. Et c'est alors que je suis le plus heureux. »
Cet amour de la solitude et du recueillement, qu'eut toujours Brascassat, prouve qu'il ne mettait pas son bonheur dans une vie brillante, mais dans le souvenir de ses affections et dans ses rêves artistiques. Le passage suivant d*une autre lettre écrite de Millau à son ami Ulrich, en fournit une nouvelle preuve.
« .... Et puis, est-ce un grand malheur de ne pas » jouer un rôle dans ce monde? Les honneurs et la for- » tune coûtent trop cher pour que cela soit ainsi. Quand » tu vas au spectacle, voudrais-tu être acteur? Je suis 1» sûr que non. Eh bien! considérons le monde comme » un spectacle, observons-le en amateurs. Je t'assure » qu'il est bien drôle. N'avons-nous pas ensuite un plai- » sir, une volupté dont nous pouvons jouir, nous autres » artistes, mieux que tout autre, de voir un beau soleil » levant ou de parcourir des lieux solitaires et pittores- )> ques. Est-ce qu'un petit voyage dans le beau golfe de » Naples ou de Salerne ne te sourirait plus? Bah I je » sais que ton cœur est trop sensible à toutes ces mer- » veilles pour que d'y penser seulement tu ne sois heu- » reux.... »
Rêverie de poète, diront les esprits forts; soit, mais le monde en serait-il amoindri si les sentiments de réserve et de modestie qu'exprime cette lettre étaient plus répandus? Après tout , les idées rêveuses de
Brascassat ne lui faisaient: pas oublier l'exposition qui allait bientôt s'ouvrir. Il avait commencé, vers la tin de novembre, un paysage de trois pieds et demi, qu'il espérait « pourtant finir en se forçant un peu ». Ce paysage fut effectivement terminé vers la fin de décembre 1832. A ce sujet, je vais faire connaître combien le futur membre de Tlnstilut, ainsi que tous les jeunes peintres, se préoccupait de ces préliminaires d'exposition.
« -4 Monsieur Ulrich, peintre^ rue de Navarin, 4i, à Paris,
» Millau, le 17 décembre 1882.
» Je suis presque sur mon départ, mon cher grognon, » et, sans mon paysage, qui n'est pas entièrement fini, » je partirais dès à présent. J'aime mieux le terminer » ici que d'être obligé de travailler à Paris, avant l'ex- » position. J'arriverai tout à fait au commencement de » l'année; c'est à dire vers le 2, 3 ou 4 janvier. Je » regrette bien, mon cher ami, de ne pas pouvoir me » faire gronder par toi plus tôt; mais, que veux-tu, je » suis si bien ici que tu me pardonneras, sans doute, » d'y être resté le plus longtemps que j'ai pu.
» J'ai écrit à M. de Musigny pour qu'il t'envoie mon » Etiute de Taureau, qu'il a chez lui, afin d'y faire » mettre \m cadre ordinaire, à peu près comme à mes » autres]^ tableaux. Je pense qu'il l'aura fait et que tu » auras eu la bonté de t'en occuper. Je t'en remercie » d'avance mille fois. Il faut convenir que je suis bien
» ennuyeux. Tu me dis qu'on exige que la liste des
» tableaux soit remise avant le preiiler de l'an, afin de
» noter ces tableaux sur le livret. Je suis pourtant
» étonné de les y voir inscrire avant qu'on sache s'ils
» seront reçus par le jury; mais enfin, puisque c'est
» ainsi, je t'envoie la note de tous nos tableaux (^) pour
que tu puisses la faire remettre avec la tienne et que
» nous soyons en règle. Ce sont de fiers tracas que ces
» approches de salon et je nous plains, car çà ne peut
» avoir un bon résultat. Enfin cela remplit toujours la
» vie ; peut-être mourrions-nous d'ennui si nous n'étions
» obligés à rien et si nous trouvions toujours notre
» pâture par les champs, sans nous donner aucun mal.
» Je m'arrête, de peur que ma philosophie t'ennuie,
» cai* je sens bien que je suis trop peu éloquent pour
» faire des prosélytes et que tu n'es pas tout à fait
» converti; mais je me contenterai, pour le moment,
» de l'assurance de ta bonne amitié, et suis à toi pour
» toujours. Ton ami,
» Brâsgâssat. »
Le salon de 1833 s'ouvrit le \^' mars, et notre artiste qui, dans sa dernière lettre, en parlait en des termes si décourageants, dut convenir, malgré tout le mal qui pouvait être dit sur le résultat des expositions de peinture, qu'elles avaient parfois quelque chose de bon; car, à l'exposition de 1833, Brascassat captiva l'attention de deux amateurs, devenus bientôt pour lui d'excellents amis.
(*) Les tableaux de M. Kichard et les siens.
Id8 BRÂSGÂSSÂT
Le premier jour de Touverture du salon, un gentilhomme breton, alArs député de la Loire-Inférieure, parcourait les galeries de peinture; il s'arrêta devant un paysage représentant une Sortie de forêt, dont l'exécution facile et brillante le séduisit ; aussi, le lendemain, Tamateur se présentait dans l'atelier du peintre et faisait l'acquisition de son œuvre.
Ce paysage était celui que Brascassat se hâtait de finir à Millau, et l'amateur n'était autre que M. Urvoy de Saint-Bedan, le libéral donateur du musée de Nantes. Dès lors naissaient les affectueuses relations qui devaient à jamais unir, dans les annales de la cité nantaise, le nom de l'artiste célèbre et celui du généreux bienfaiteur 0).
En effet, c'est à dater de cette année, et pendant la plus belle période de la vie du mattre, de 1833 à 1843, que dix de ses tableaux les plus importants passèrent des salons de Paris dans la galerie de l'hôtel de Saint-Bedan, et même plusieurs d'entre eux vinrent directement de l'atelier et ne furent jamais exposés.
La deuxième bonne rencontre de Brascassat, en cette même année 1833, est celle, bien inattendue, qu'il fit de M. Paulinier, peu après la fermeture de l'exposition. L'incident est assez curieux pour mériter d'être rapporté
(>) À Nantes, tout le monde connaît la généreuse donation de M. de Saint- Bedan; mais pour les personnes étrangères à cette ville, il est juste de leur indiquer le S»* volume de la Revue des prownces de l'Ouest, Nantes, A. Guéraud, 1854, p. 27, dans lequel se trouvent tous les « documents officiels » concernant la donation artistique et charitable faite à la ville de Nantes » par M. Urvoy de SainirBedan, » publiés par M. H. de Saint-Georges, et la Notice sur M. Jacques-Olivier Urvoy de Saint-Bedan, par M. l'abbé Fournier (Annales de la Société académique de Nantes, 1858, %^* semestre, p. 504).
tel que me l'ont écrit deux amis intimes de notre artiste (*). <x C'était en 1833 que Brascassat sortit un jour pour porter un petit paysage charmant chez un marchand ou chez un encadreur, lorsqu'un monsieur, passant à ses côtés, en cabriolet, crut reconnaître un tableau qu'il avait remarqué à l'Exposition quelques jours auparavant. Il descend de voiture, demande à vérifier le fait, cause un instant avec le jeune peintre, lui propose d'acheter sa toile, et la lui achète en effet séance tenante, moyennant trois cents francs.
» Cette rencontre avait cela d'opportun, que Brascassat partait peu de jours après pour la Bourgogne. Ije prix de son tableau fut pour lui un commencement de viatique.
» Son acheteur l'avait pris en amitié. Au retour du voyage, leurs relations se renouèrent, et, plus tard, M. Paulinier se chargea obligeamment de gérer les intérêts financiers de l'insoucieux artiste. On peut dire, sans faire tort à ce dernier, que, .sans les bons soins de M. Paulinier, il n'eût jamais assuré l'avenir de sa modeste fortune, obsédé qu'il était, par d'incessantes demandes, auxquelles il ne savait guère opposer un refus. Brascassat avait pour M. Paulinier la plus haute estime et la plus respectueuse affection. »
Puisque j'en suis à faire connaître les amateurs distingués qui eurent l'excellent esprit d'encourager le jeune paysagiste, je n'aurai garde d'oublier M™* Champy de Boizerand, qu'il avait connue en Bourgogne, au
(•) MM. J. Ulikli et E. Forguos.
Faîte, château voisin de celui de M. de Musigny. En hiver, cette dame habitait Paris, l'ancien hôtel où mourut Voltaire, et dans les salons de cet hôtel se trouvaient parfois réunis les hommes les plus distingués dans la politique, les sciences, les lettres et les arts. Je citerai Tabbé de Lamennais, le baron Gros, Gharlet, le général Vaillant (devenu maréchal et ministre de la maison de TEmpereur et des Beaux-Arts). Dès cet instant, Brascassat eut enfin la douce satisfaction de voir qu'il était apprécié pour son mérite personnel, et que sa valeur d'artiste lui faisait obtenir la considération des célébrités parisiennes.
Décidément, dame Fortune lui souriait, et convenons que ses faveurs ne pouvaient arriver à meilleure adresse. Le lecteur ne sera donc point surpris si dans une lettre qu'il écrivait du Faîte à son ami Ulrich, l'artiste se dépeint dans une situation d'esprit bien éloignée de cette solitude du hibou que Brascassat appelait son état heureux.
(T Le Faîte, i» juin 1833.
» Il faut pourtant que je t'écrive, mon cher Ulrich; » que je te donne signe de vie. Mon voyage a été » charmant. Au milieu de tous les petits sacs et paniers » qui accompagnent ordinairement les dames, il se » trouvait toujours quelques bonnes sucreries, et tu » sais comme je les aime. Outre cela, la personne avec » laquelle je voyageais est extrêmement bonne et aima- » ble (M™* Champy). Et pour ajouter à mon bien-être, )> la toux qui me fatiguait depuis quelque temps a
» entièrement disparu le jour même de mon départ.
x> Voilà à peu près huit jours que je suis ici, et ma x> santé est on ne peut meilleure. Je ne travaille pas, je » mange continuellement, je me promène à cheval » deux ou trois fois par jour, de manière que j'en- » graisse au point de faire élargir mes vêtements. J'ai » essayé de peindre quelques études d'animaux; mais » je les trouve horriblement diflSciles, et je les ai effa- » cées, ne pouvant en venir à bout, quitte à recom- » mencer un peu plus tard.
» J'ai entrepris une étude de paysage ; je trouve que » cela pose bien mieux, et cela irait tout seul si le » temps n'était pas constamment beau. Les effets sont » monotones, et je trouve qu*il faut un beau site pour » soutenir un effet tranquille et lumineux. Gomme ce » pays-ci serait plutôt dans le style flamand, il faudrait » des effets gris et des coups de soleil pour que les » motifs de paysage fussent bien. »
Cette dernière phrase est une révélation. Ne nous ditr-elle pas le sentiment intime de Brascassat, en tant que paysagiste? Evidemment, il n'était pas de l'école de la peinture en pleine lumière, qui a tant de vogue de nos jours; et, d'après lui, le type d'un beau paysage ce avec des effets gris et des coups de soleil » ne désigne-t-il pas certaines œuvres de Ruysdaël, au musée du Louvre (*)?
<( Je suis près d'un village qui est assez joli, » continue Brascassat. « Je vais en faire une grande étude. Après
(1) Le Buisson et le Coup de soleil après la pluie.
» cela, j'irai chez M. de Musigny, qui est à nne demi- » lieue d'ici, pour faire des animaux. J'y serai plus seul » et peut-être j'aurai plus de 'persévérance, car je t'as- >i sure qu'il en faut beaucoup pour ce genre. Ecris-moi )) donc bientôt et dis-moi quels sont tes projets. »
La fin de cette lettre n'a trait qu'à quelques confidences sentimentales bien naturelles à S9 ans ; mais ce qui l'est moins, ce sont les .réflexions pleines de fatalisme qui suivent les plaisanteries faites à son ami. « Pardonne-moi de t'entretenir de détails si frivoles; » mais, faute de sérieuses nouvelles, je ne puis te parler )) autrement. Un temps viendra pour moi où j'aurai » malheureusement trop de choses positives à te dire. » Je suis trop heureux celte année pour qu'il ne m'ar- » rive pas quelque malheur qui me fasse payer mon » bien-être. Mais enfin je tâcherai de supporter tout » avec résignation. Je ne demande au bon Dieu que » huit jours de fièvre de temps en temps, comme ceux » que j'ai passés avant mon départ, et je serai content. » Adieu, mon cher grognon, écris -moi bientôt. Je » t'embrasse de cœur. Ton ami,
La réussite de notre peintre était de plus en plus certaine; ses relations distinguées et les commandes qui se succédaient, faisaient aisément deviner le bel avenir qui s'ouvrait devant lui. Ses camarades de Rome en étaient ravis, et particulièrement le cher grognon, (jpÀ ne fut pas le dernier à saluer de joyeuses fanfares la gloire
naissante de son ami, sans penser, il est vrai, que la haineuse envie la fait parfois payer cher.
M. Ulrich, dans une lettre à Brascassat, lui peignait sous les plus agréaUes couleurs sa brillante destinée, par le haut prix de ses œuvres, retendue de sa réputation et conséquemment la fortune, des admirateurs et des courtisans; car le génie a malheureusement les siens, comme les rois et les princes. Voici la réponse originale et très fine qui lui fut faite.
(c Arnay-le-Duc, 93 juin 1833.
» L'ambitieux Brascassat, au milieu de ses châteaux, » de ses favorites, de ses courtisans blasés, endurci par » une constante fortune, avait oublié jusqu'à ses com- » pagnons de jeunesse. Cependant il était né avec des » goûts assez simples, et fut heureux jusqu'à ce que, » croyant augmenter son bonheur, il courut apr^s la r^ gloire et les richesses. Tout lui vint à gogo, et son » ambition fut insatiable. C'est alors qu'il vit combien » l'homme se trompe en recherchant des choses qui ne » traînent après elles que chagrin, que soucis... que....
D Je suis désolé, mon cher Ulrich, de ne pouvoir » te donner la suite de ce fragment d'histoire, que j'ai )» trouvé dans un vieux bouquin qui m'est tombé sous x> la main. Cette histoire m'intéressait beaucoup, par » la ressemblance du nom avec le mien; mais, dans ma » famille, nous n'avons jamais entendu parler de cet » individu, et cependant, il y en a très peu de ce nom. » Je ne sais pas même à quelle époque il a dû exister.
» Je suis fâché que le titre de ce bouquin ait été mangé » par les rats, nous aurions demandé le même livre à » la bibliothèque du roi. Tout ce qui reste du volume » est dans un si mauvais état, qu'à peine ai-je pu lire » ce fragment, et même j'ai été obligé d'y substituer » quelques mots, qui ne sont peut-être pas bien du » même style, comme tu as dû t'en apercevoir. Ce qu'il » y a de plus fâcheux, c'est que cet animal ne nous a » rien laissé de sa fortune. Je le regrette, car il me » semble que j'en aurais fait un bon usage. Mais voilà » le sort, ça tombe toujours mal. »
Était-il possible de sourire plus ironiquement aux rêves de grandeur qu'entrevoyait un ami, et de faire une profession de foi plus modeste et plus désintéressée? La lettre de Brascassat, que je vais continuer de reproduire, exposera, du reste, plus amplement, et ses idées philosophiques et son caractère parfois bien irrésolu.
<x M. de Musigny vient d'arriver et te recevra avec le » plus grand plaisir, quand tu voudras lui faire l'amitié » de venir le voir ; il m'a chargé expressément de te » l'écrire. Ainsi, tâche d'avancer ton voyage, et nous » pourrons faire quelques études ensemble avant que )> tu ailles à Gênes. Je pourrai t'accompagner une par- » tie du voyage, surtout si c'est vers le temps où j'irai » dans le Midi.
» M. Richard m'a écrit il y a deux jours : il se plaint » de sa santé et va bientôt aller aux eaux ; car les élè- » ves le quittent tous, à cause de la belle saison. Il a
» été enchanté de ton petit tableau, et trouve que tu as » fait de grands progrès. Reçois ses compliments.
y> Je ne sais comment diable tu étais disposé lorsque » tu m*as écrit ta lettre; elle m*a mis en humeur de » plaisanter sur la manière dont tu m'y traitais, car je » vois que tu ne crois pas plus que moi tout ce que tu » m'as débité. Tu es un homme à supporter avec plus » de courage quelque adversité. La vertu, quoi que » nous en disions, porte en elle son fruit. Du moment » que nous pouvons regarder avec indifférence les suc- » ces des autres, obtenus la plupart par des bassesses ; » que nous bornerons notre ambition à vivre modeste- » ment et à faire notre peinture le mieux que nous » pourrons, et que notre conscience ne nous reprochera » rien de mal, nous serons aussi heureux que peut Tesr- » pérer notre nature formée de chair et d'os. Si nous » pouvions surtout habiter la campagne, ce serait une » chance de plus pour notre bonheur. Les travaux dont » on est continuellement occupé laissent dans Tâme Une » tranquillité inconnue au milieu de Paris, où l'amour- » propre est souvent froissé et où on est humilié par D des gens qui parfois ne vous valent pas, et qui n'ont » que le triste plaisir de vous faire sentir leur supério- » rite de fortune. A la campagne, les fortunes s*égali- » sent, et c'est souvent le plus riche qui s'y ennuie le » plus. Je t'assure qu'une course à cheval ou un tour » de chasse donne meUleur appétit qu'une course.au » Musée.
» Je suis presque tenté de rester ici, chez M. de D Musigny, une bonne partie de Tannée. Le voyage des
146 BHASCASSAT
» Pyrénées m'effraie, tant c'est loin et coûteux. Si je » pouvais me mettre en train, je ferais de bonnes études )> ici; mais je ne peux pas commencer. Je n'ai pas » encore une seule étude. J'ai presque envie d'entrey> prendre un tableau d'animaux grands comme nature ; » peut-être cela auraitril assez d'intérêt pour me faire » travailler, car je suis bien paresseux; mais je crains les » embarras d'une grande toile. Je pense pourtant tou- » jours aller vers le Midi. M. Richard, d'ailleurs, m'y » attend ; mais je ne pourrais te dire l'époque de mon » départ. Adieu, je te remercie bien de tous les détails » que tu me donnes de la rue Navarin; mille amitiés » aux amis. Je t'embrasse de cœur.
» R. Brascassàt. »
Ces pages démontrent la persistance de ce caractère indécis. Et cette paresse, dont plusieurs l'ont souvent accusé, n'est qu'une paresse plus apparente que réelle ; soit qu'il ne fît rien ou qu'il recommençât plusieurs fois une étude sans pouvoir l'achever, il n'en faut pas conclure qu'il perdit souvent de longues heures dans une flânerie désœuvrée. L'observation longue et patiente de la nature était une pénible besogne pour son tempérament délicat, et quand, après avoir couru tout le jour dans les bois ou dans les prairies, il rentrait au Faîte et se traitait de paresseux, cela voulait dire que sa main ne pouvait rendre ce que son esprit avait conçu. Puis, nous le retrouvons toujours modeste, ne tirant pas vanité de ses succès et ne désirant que la tranquillité de
râoie au milieu des plus solitaires campagnes. C'était bien Torganisation la plus heureusement douée pour peindre le calme des champs, ou comprendre ce qu'il y a de poésie dans la vie des animaux .
« Je ne crois pas me tromper, m'écrivait M. Ulrich, » en disant que Brascassat a passé ses jom^s les plus i> agréables et les plus favorables pour son talent, » auprès de ses amis, à Musigny et au Faîte. »
Suivant moi, tout ce qu'il fit en Bourgogne est empreint d'une verve, d'une énergie qui n'exclut pas un travail souvent très minutieux. Ces peintures ont surtout une étonnante saveur de vérité ; elles vont parfois jusqu'au réalisme, mais un réalisme très châtié. Aussi, en raison de l'importance des études faites à cette époque, je crois ne pouvoir mieux prouver combien Tartiste était difficile pour lui-même, qu'en publiant une série de lettres datées de ces belles années de 1833 à 1836, où le peintre, dans toute la maturité de sa jeunesse et de son talent, exécuta ces admirables ouvrages du Musée de Nantes et de la galerie de M. Kraffl. Ce temps, comme il le disait lui-même, fut le plus heureux de sa vie ; alors il jouissait d'une santé relativement florissante ; tous ses meilleurs amis étaient de ce monde, l'entouraient d'affections, le soutenaient de leurs encouragements et lui donnaient le droit de sourire à l'avenir. Car les rabaisseurs de réputation (') ne s'étaient pas encore acharnés sur lui, pour essayer de couvrir de leurs critiques outrageantes les œuvres de
(') Le mot est d^loraee Vernet.
148 BRàSGASSAT
l'artiste le plus sincère, le moins envieux du succès des autres et le plus indulgent pour tous.
« Millau, le 19 septembre 188S.
» Mon cher Ulrich,
» Il faut pourtant que je te détrompe. Tu me crois » travaillant à Musigny, après mon grand tableau, ou à » faire des études d'animaux. Eh bien, je suis à Millau » depuis un mois et demi. Je suis parti de Bourgogne, » huit jours après ton passage, pour plusieurs raisons. » D'abord, à cause de mon tableau qui n'allait pas » comme je voulais, et à cause de M. Richard, qui » commençait à gronder.
ï> Tu crois peut-être que je fais des études d'animaux ; » pas du tout, je n'en ai seulement pas essayé un cro- » quis. Tu vois que mon ambition me laisse bien tran- » quille. Je fais quelques portraits pour gagner quel- » qu'argent et j'ai commencé un intérieur, toile de 40. » Voilà tout ce que j'ai fait depuis ta visite. Je suis » venu de Bourgogne à Millau sur le cheval offert par » M. de Musigny à M. Richard, qui Ta reçu avec plaisir. » Je commence tellement à m'engourdir, que je déses- » père de revoir Paris cette année. Je peux vivre ici y> sans autant de soucis, et c'est bien séduisant pour » mon caractère. Cependant je ne vois personne, ce v> qui me porte souvent à la tristesse. M. Richard est à D la campagne et je suis seul chez lui pour finir quel- » ques accessoires aux portraits que j'ai commencés, et » je n'ai pas le courage de les finir de suite pour m'en
» débarrasser. Pour toi,, mon cher ami, je vois avec » plaisir que lu es content de ton voyage. Tu travailles )» beaucoup et tu fais une belle provision de matériaux » et de commandes; je t'en félicite. De plus, ton voyage » est beau par les pays que tu parcours. Profites-en, )) chose que je n'ai pas besoin de te recommander. » Adieu, mon cher grognon; gronde-moi bien,. je le » mérite plus que jamais.
» Adieu! Tout à toi. R. Brasgassat. »
« Millau, le 22 octobre 1833.
ï> Mon cher Ulrich,
)» Il y a déjà bien longtemps que je t'ai écrit à Gènes, » à l'adresse que tu m'avais donnée dans la lettre que » tu as eu la bonté de m'écrire d'Âix. Je vois, par ta » dernière, que tu es moins content, et je suis désolé » que la pluie et le scirocco t'empêchent de profiter de )> cette belle côte. Je pense pourtant que tu auras fait » le nécessaire, c'est à dire ce qui regarde Oster- » wald (*). D'après ce que tu m'as dit, tu dois être » à Marseille. Maintenant, si tu as quelques jours de » beau, tu pourras y terminer quelques bonnes études; » car il me semble qu'il y a beaucoup à faire. Lorsque » tu m'as écrit, tu n'avais pas encore vu Sestri et la » Spezzia. Je crois que tu auras trouvé là de jolis » motifs, et que le courage te sera revenu sur les
(^) L'éditeur des vues des côtes de France que Brascassat avait faites de 1823 à 1824.
150 BBASCASSAT
» bords de cette belle mer. Il faut quelquefois si peu de » chose pour le motif d'un beau tableau.
)) Dans ma dernière lettre, je te disais que j*ayais » quitt.é Musigny. Ici, je me suis amusé à faire quelques » portraits et un intérieur, qui est le seul tableau en » train que j'aie. Ainsi, mon exposition ne sera guère » brillante. J'ai essayé, avec M. Richard, d'aller à la » campagne faire quelques études; mais le mauvais » temps nous en a empêchés constamment et nous » l'avons perdu. Voilà pourtant une campagne de cinq » mois, et je me demande ce que j'ai fait. C'est une » belle leçon pour l'avenir. J'ai peu de goût pour aller » à Paris, n'y apportant rien. Cependant je me prépare » à partir dans une douzaine de jours. Si tu y venais à » peu près à celte époque, tu pourrais me rejoindre à » Millau. Cela ne t'éloigne pas beaucoup de ta route. ^) Je repasse en Bourgogne pour y prendre mes affai- » res, que j'ai laissées en partie.
» Adieu donc; au revoir bientôt. Tout à toi.
» R. Brascassat. x>
Le retour à Paris ne fut pas aussi prompt. En revenant à Musigny, Brascassat y fit un nouveau séjour, et voici les raisons qu'il en donnait à son ami Desprez, le 30 novembre 1833:
« Je pensais avoir le plaisir de te revoir plus tôt ; » mais en revenant du Midi, je me suis arrêté chez » M. de Musigny, qui n'a pas voulu me laisser partir
» sans avoir peint quelques études d'animaux, dont il a )> de très beaux modèles ; et comme je n'en avais pas » fait dans tout mon voyage, j'en profite maintenant, » quoiqu'un peu tard. Mais enfin j'espère rapporter » quelques études. J'ai passé mon été à lambiner, » comme à mon ordinaire. J'ai fait des portraits et un » intérieur; voilà tout. »
Dans ce voilà tout, jeté là si négligemment, comme une fiche de consolation, se trouvaient pourtant d'admirables études, des dessins de maître et la Sorcière, du musée de Toulouse.
Un mois après (17 décembre. 1833), Brascassat se demandait encore ce qu'il irait faire à Paris, n'ayant rien à mettre à l'exposition. « Alors , disait-il , j'ai » décidé, avec M. Richard, que je retournerais dans le » Midi, pour y travailler plus sérieusement que je ne » Tai fait celte année. Il est probable que l'absence » sera longue. » Et F idée de quitter pour longtemps l'atelier de la rue Navarin, qu'il partageait avec son ami Ulrich, l'attriste et l'inquiète. Puis l'intervention de M. Richard n'est-elle pas un indice de l'influence qu'il exerçait encore sur Brascassat? Il est certain qu'il fit tous ses efforts pour retenir près de lui son illustre élève.
Toutefois, le 10 janvier 1834, Brascassat annonçait qu'il quittait enfin la Bourgogne. « Je pars dans trois » jours, mon cher Ulrich, et je serai à Paris dans le y> milieu de la semaine prochaine. Je te remercie de » m'avoir envové la lettre de Douai. J'ai écrit de suite
ISd BRâSGASSAT
» pour que Ton t'envoie Targent de mon tableau (*).
» Tu me demandes mes ordres pour Fexposition ; ils » seront bientôt donnés. Je n'ai rien et je n'y mettrai » rien.' Je t'avoue que je suis pourtant fâché de ne pas » y paraître; mais ce que j'ai ne vaut pas là peine » d'être présenté. Je n'ai pas fini le petit tableau que » tu as vu commencé ; il est au même point que lors- » que tu l'as vu. Je viens de terminer deux études » d'animaux : une vache et le taureau que tu connais; » c'est pour lui faire mes adieux.
» Tu me dis que tu auras un tableau au salon, que » tu fais dans ce moment-ci; c'est bien, je reconnais là » ton activité, et tu ne peux manquer d^ réussir avec » cette si précieuse vertu. »
Quelque temps après l'envoi de cette lettre, Brascassat ne fit que traverser Paris ; car je le retrouve à Bordeaux, dans les premiers jours de février, d'où il décrit un petit coin du département de la Gironde, transformé, de nos jours, en brillante station balnéaire, mais qui était, en 183i, bien sauvage et bien ignoré.
< A Monsieur Ulrich^ peintre^ rue Navarin^ 4ij faubourg Montmartre^ Paris,
» Bordeaux, le 6 février 1834.
» Je ne veux pas, mon cher Ulrich, quitter Bordeaux » sans te dire deux mots de la Teste, que je t'avais » promis d'aller voir. Sur huit jours que je suis resté
(*) Ce tableau e&t au musée de Douai; il fui acheté par la Société des Amis des Arts de cette ville.
» ici, j'en ai employé quatre à ce voyage, ce qui a fait » du chagrin à ma famille, que je n'avais pas vue depuis » deux[]ans et demi, et je pars demain matin pour Tou* » louse.
» Pour en revenir au pays dont je te parlais, il est )> charmant et pittoresque comme tu l'entends. Je me » figure certaines parties de la Hollande comme ce » que j'ai vu à la Teste, qui est située sur les bords » d'un immense bassin. A mer basse, un grand terrain » se découvre, et les vaches et les chevaux vont paftre )» autour des barques restées à sec. Les gens du pays » ont des accoutrements très pittoresques, surtout les » pécheurs avec leurs pelisses en peau de mouton, ce D qui est fort original. Les prés qui bordent le bassin, » sont couverts de bestiaux, de vieilles barques, et des » broussailles servent de haie; des flaques d'eau, des » marais et des pins magnifiques, mêlés de chênes, » s'étendent de la Teste jusque sur le bord de la mer. y> J'espère que voilà des sujets pour faire de belles y> choses. J'ajoute des auberges assez bonnes et de » braves gens. Au reste, j'ai été si content de » mon pays, que je ne connaissais pas encore, que je » regrette le temps que je vais passer à Toulouse ou » dan^ les Pyrénées; d'autant plus que la Teste est » plus jolie dans ce momentrci qu'elle ne le sera dans » l'été. Mais j'ai promis à M. Richard, et d'ailleurs je n n'ai rien ici pour faire des études ; mais si tu veux te » décider, nous y retournerons ensemble plus tard, ou » bien nous irons à Dax, dont j'ai bonne opinion. J'ai n manqué d'y aller de la Teste ; il ne faut que deux
» jours pour ce vojage, mais je renvoie ça pour que » nous levassions ensemble. Je te dis peut-être trop de » bieade mon pays, et tu te Timagineras plus beau qu'il » n'est. Cependant, je crois qu il- te plaira, quoique » au-dessous de les croquis d'Angleterre. Écris-moi à » Toulouse, chez M. Richard, rue de la Magdeleine, 4, » hôtel Saint-Géry. Si tu n'as pas expédié mes caisses, » fais-le de suite, par le roulage accéléré, pour que je » ne reste pas trop longtemps à prendre les pinceaux. » Il est une heure du matin, et je pars à sept. Aussi je ne » te dirai plus qu'adieu et de venir bientôt me rejoiriOre.
» R. Brascassat. »
Il est une phrase de cette lettre que je crois devoir rectifler : « Je n'ai rien ici pour faire des études, » écrivait Brascassat à son ami. D'où il résulterait que les quatre jours d'excursions, dans les campagnes alors désertes et sauvages des environs de la Teste, furent absorbés par des courses dans les bois, les marais et les landes. Et cependant, bien que je sois certain que notre artiste ne revint plus dans le pays, je trouve sur le catalogue de ses études : « trois croquis dans la forêt de » pins, sur les bords du bassin d'Arcachon, brûlés le » 23 avril 1865, » et parmi ses exquisses peintes, « le » village de Cazeau et le chemin dam les landes de la » Teste, »
Cette dernière esquisse appartient aujourd'hui à M. Ricquier; elle est grassement peinte et d'une facture brillante et spirituelle; c'est de l'école de Ruysdaël.
Cette étude, que Brascassat appelait une drogue, en la cédant aux instances de son ami, a servi pour Texécùtion d'un tableau possédé par M. Krafit.
Brascassat ne revint plus au bourg de la Teste, ai-je dit; mais trente ans plus tard, nous le retrouverons, dans une douloureuse et dramatique circonstance, sur la plage d'Ares, vis-à-vis d'Arcachon.
On vient de voir que notre artiste regrettait le temps qu'il allait passer à Toulouse. 11 avait le pressentiment des déceptions et des ennuis qu'il va nous peindre avec une bonhomie charmante.
« Toulouse, 17 février 1834.
» Mon cher Ulrich ,
» Malgré la belle résolution avec laquelle je suis » parti, de ne respirer que pour le travail, je suis » encore à commencer. Lorsqu'on arrive, il est difficile y> de se dispenser de quelques visites, de faire connais- » sance avec le pays, et, malgré moi, je me trouve » poussé à recevoir et à faire des compliments ; mais je » les fais et les reçois de si mauvaise grâce, avec un » air si boudeur, que je sui$ persuadé que sous peu » l'on me fuira comme la peste. Mon pauvre maître » n'y comprend rien. Ce qui augmente encore ma mau- » vaise humeur, c'est de voir que je suis tombé dans )> un pays qui ne me convient nullement pour le genre » que je veux étudier : point de pâturages, point d'ani- » maux ; tous les bœufs sont roux et d'une monotonie » insupportable. Ils ont, dans ce pays, la triste manie )> de tuer tout ce qui n'est pas de cette couleur. Bref,
156 BRASGÀSSÀT
» je suis vexé et je cherche un moyen de changer. Mon » plus grand embarras est de choisir un bon endroit où » je trouverai ce qu'il me faut. Il me sera bien difficile » de quitter M. Richard; il m'a si bien reçu, et avec » l'espoir de me garder longtemps. Aussi, en arrivant, » je me suis trouvé abonné au spectacle, présenté aux » actrices, enfin sur le chemin de passer mon temps » fort agréablement ; mais ce n'est pas ce que je suis » venu chercher ici .
y^ Aujourd'hui t je vais commencer à dessiner des
» squelettes d'animaux ; il s'en trouve une jolie collée-
» tion à l'école vétérinaire, et je vais en profiter. On
» dissèque aussi de temps en temps, et je suivrai quel-
» ques cours d'anatomie qui pourront m'être utiles. Le
» malheur est que l'on s'occupe plus des chevaux que
x> d'autre espèce d'animaux. Ah çà, toutes ces plaintes
» doivent rester entre nous. Ne parle ni de mon mécon-
» tentement, ni de mon ennui à personne. Gela peut
» changer d'un moment à l'autre. Pour toi, je ne te
)) conseille pas de venir ici ; il n'y aurait absolument à
» faire que des fabriques, qui sont assez pittoresques.
» De costumes point ; il faudrait aller dans les Pyrénées,
» où je crois que c'est tout autre chose. Je t'ai écrit, il
» il y a une quinzaine de jours, de Bordeaux, où je te
» parlais des Landes, et je croyais recevoir de tes nou-
» velles ici. Je pense que tu ne tarderas pas à m'en
» donner.
» Voici une commission qu'il faut que tu me fasses » promptement : c'est de faire emballer trente de mes » éludes, les meilleures et celles qui font le plus tableau ;
» (les paysages seulement. Tu pourrais en prendre dans » le grand cadre. Il y a une vue de la Gava et de Taor- » mina, que tu peux mettre dans le nombre, et ce doit » être aussi Ja plus grande dimension pour l'envoi. Il » faut que tu joignes à ces études six exemplaires de
» mes Etudes d'animaux, lithographiées, que tu pren- » dras pour moi chez Rittner et Goupil. Il faudrait que D tu eusses la bonté de faire partir la caisse le plus tôt » possible, par le roulage accéléré, à l'adresse de » M. Richard, rue de la Magdeleine, n^ 4, à Toulouse. » Je suis fâché de te donner toujours de l'ennui. Mais » enfin c'est à titre de revanche. Adieu, mon cher » Ulrich, j'attends de tes nouvelles avec impatience. » Bien des choses à tous nos amis.
» Tout à toi. R. Brasgassat.
» M. Richard le fait ses compliments.»
Au début de cette lettre, quelle charmante bouderie, dont le récit n'est déjà pas d'une si mauvaise grâce ! Puis, malgré le milieu dans lequel se trouvait le jeune peintre, miUeu si peu conforme à ses sympathies, son énergie patiente lui revient, et l'école vétérinaire lui fournit les moyens de faire des études sérieuses d'anatomie. On voit aussi, d'après les dernières lignes de cette correspondance, que, soit volontairement, ou sous la pression de Théodore Richard, Brascassat entrevoyait un long séjour à Toulouse. Effectivement, il y resta neuf mois^ c'est*- à-dire qu'il y passa presque toute Tannée de 1834 et ne revint à Paris que pour se préparer au salon de 1835, où il exposa trois tableaux.
158 HRA8CAS8AT
Suivant une anecdote rapportée par M. de Quatrefage (^), Brascassat, pendant son séjour à Toulouse, fit particulièrement des études de moutons, ce qui le consola, sans doute, des beaux modèles de taureaux et de vaches qu'il avait laissés à Musigny (^).
Je crois avoir déjà prouvé le désintéressement de Tartiste ; mais, en attendant mieux, je vais produire un curieux marché qu'il fit à cette époque, et qui démontrera la modestie de ses prétentions et sa simplicité dans les affaires d'argent.
« Nous soussignés, Raymond-Jacques Brascassat, d'une part, et L.-A. G. de X...., d'autre part, sommes convenus de ce qui suit : que M. Brascassat vend par le présent à M. de X.... un tableau paysage animaux, moyennant la somme de six cents francs. Laquelle somme ne pourra être exigible qu'après avoir prévenu mon dit sieur de X... deux années d'avance. L'intérêt de la dite somme sera payé à raison de cinq pour cent à compter du présent jour.
> Fait à Toulouse, le 17 juin 1834.