RR
— Pourtant, insista Tombre, tonidéala dépassé cela.
— Moi, je ne me sens pas dramatique, répliqua Yves. Je suis un lyrique. C’est autre chose. Mais ce n’est pas uneraison, parce que j’ailachél’opéra, pour ne pas rendre justice 4 Wagner. Au surplus, le poéme musical de Wagner n’est pas de l’opéra.
Il était parti en pleine esthétique. C’est ce que voulait Tombre. Ils quittérent l’estaminet, toujours discutant, et Tombre alimentant 4 dessein ja discussion par de subtiles chicanes. Ils revinrent ainsi, sans que Yves y prit garde, 4 la maison de la rue Chevallier.
— Dis-moi, demanda tout 4 coup le mime, avant de nous quitter, sijentrais faire mes condoléances, et en méme temps mes adieux, 4 mademoiselle Madeline! Ce serait peut-étre convenable, hein? Ensomme, elle a toujours été trés gentille pour moi, etj’ai soupé chez eux.
— C’est vrai, répondit le musicien, Et méme, je profiterai de Poccasion pour lui donner de l’ouvrage que je lui avais promis. J’ai justement un paquet d’épreuves de chez Bernheim. Et j’avoue qu’'ilm’ett été pénible de les lui remettre en tétea-téte. Attends-moi un peu. Je vais les chercher.,
Madeline, en leur ouvrant la porte, rougit imperceptiblement, de surprise et aussi de plaisir. Tombre comprit que la visite était agréable. Il fallait ticher de rester sur cette impression. Ce n’était guére commode. Les compliments de con-
doléance 4 faire, d’abord! Le chagrin du deuil 4 réveiller! Puis, le silence géné du musicien glacait la conversation. Mais néanmoins Tombre sut habilement ramener les esprits ot il voulait, sans froisser la légitime tristesse de la jeune fille, et sans alarmer non plus la méfiance inquiéte de son ami.
Yves, toutefois, ne put s*empécher de dresser Voreille, 4 cette phrase insidieuse, que Tombre lanca bientot, sans avoir! air dailleurs d’y vouloir insister :
— Hélas! oui, mademoiselle, un adieu général, puisque nous nous en allons tous, chacun de notre cdté. Ah! la vie s’arrange bien mal, en somme.
Et il ajouta :
— Pas trop mal pour moi, encore. Mais pour mon pauvre ami! Au fond, il n’y a que ¢a qui m’affecte dans mon départ. Quand je pense que je le laisse dans unepasse pareille! Dans des angoisses!
— Mais, objecta Madeline, non sans une certaine apreté, il me semble que les angoisses de monsieur Yves sont finies. Je crois méme qu’elles n’ont jamais dt étre bien vives. Vous les exagévez certainement. Pouvait-il hésiter?
— En effet, répondit Tombre, il ne devait pas hésiter. Tu as hésité tout de méme, n’est-ce pas, Yves ? Oh! avoue-le, va; il n'y a pas de honte.
— Jene m’en défends pas, fit le musicien. Et
mademoiselle sait mieux que personne qu’il m’a fallu, pour me décider...
-— Mon opinion ? interrompit Madeline.
— Oui, mademoiselle.
— Je me demande vraiment pourquoi, monsieur Yves.
Yves devint trés pale. Il était stupéfait d’avoir eu le courage d’exprimer ce qu’il venait de dire, et qui lui paraissait gros de révélations. Maisil se sentait 4 bout d’audace, et incapable de continuer un si épineux entretien. I] vit que Tombre allait accourir a la rescousse, et il lui jeta un regard suppliant pour lobliger a se taire. Tombre fit semblant de ne pas comprendre, et prit la parole.
— Mon Dieu! mademoiselle, dit-il, Yves a eu tort évidemment de ne pas vous expliquer mieux pourquoi il vous demandait conseil. I] ne vousl’a méme pas expliqué du tout. Sa timidité est la grande coupable, et vous étes assez généreuse pour lui pardonner.
— Mais je ne lui en veux pas! fit vivement Madeline.
— Si, si, reprit Tombre. Vous devez lui en vouloir. Vous ne vous en doutez peut-étre pas. Mais c’est comme ¢a, croyez-moi. Je lui en veux bien, moi, d’avoir été simuet, si renfermé, si peu brave. En vous soumettant la lettre de sa sceur, il avait le droit, et le devoir méme, de vous exposer par le menu tous les combats que cette lettre avait -soulevés en lui.
— Tombre, je ten prie, interrompit le musicien. Et, @ailleurs, pouvais-je parler longuement 4 ma demoiselle, 4 ce moment-la, dans les douloureuses circonstances?...
—- Tu pouvais lui écrire, riposta Tombre. Et il vous a écrit, en effet, mademoiselle. Dix lettres, vingt lettres, un volume! Seulement il n’a pas osé vous les montrer. Mais il me les a contées, 4 moi. Et ce qu'il y avait dans ces lettres, mademoiselle, moi, je vais vous le dire.
— Tombre, s’écria Yves, je tele défends.
— Allons donc! répliqua Tombre. Il n’y a ici qu’une personne qui puisse m’imposer silence. Si vous voulez que je me taise, mademoiselle, je me tairai. Toutefois, avant que vous me donniez cet ordre, laissez-moi vous faire observer que ce qui est en jeu, c’est non seulementle bonheur de mon ami, mais son art, mais sa gloire, mais son génie, dont vous étes responsable.
— Parlez, monsieur Yombre, dit gravement Madeline.
Alors, en termes rapides, éloquents, respectueux, avec un tact délicat auquel Yves ne s/attendait pas, Tombre répéta tout ce que lui avait confiéle musicien touchant le désastre intellectuel que causait irrémédiablement la séparation. Il n’effleura méme pas le point obscur, et dangereux 4 aborder, des sentiments tendres de homme pour la jeune fille. I] ne mit en lumiére (mais combien vivement!) que la passion idéale de l’ar=
tiste pour sa Muse. Et il trouva les mots justes qu’il fallait. ILlesretrouva plutot, dans sa mémoire, ou Yves les avait jetés au cours de ses confidences. Et il termina en disant:
— Voila, mademoiselle, voili pourquoi il sollicitait votre jugement. Ne pouvant se passer de sa Muse, il voulait savoir si la Muse, elle, avait conscience de cette nécessité. Seulement, je vous le répéete, il a failli en ne vous posant pas nettement cette question. Or, maintenant elle est posée. Excusez-moi sije suis pressant. Mais, que répondez-vous?
Yves n’avait pas eula force de lever les yeux, durant ce discours. I] se tenait, le front penché, comme accablé de honte, tournant quasi le dos. Madeline, elle, avait écouté cranement, face a face, la téte haute sous le verbe impérieux de Tombre.
— Je réponds, fit-elle avec énergie, ce que j’ai déja répondu. Je crois, comme vous, oui, j'ai l’orgueil de croire, en effet, que j’ai pu étre pour monsieur Yves une Muse. Je comprends sapeine. La mienne est grande aussi, je vous le jure. Mais il ya 1d undevoir 4 remplir auquel rien nesaurait nous soustraire.
— Comment! reprit Tombre. Vous ne voyez pasun moyen, un biais, pour que le devoir soit rempli sans que les conséquences en deviennent aussi atroces?
—Jen’en vois pas.
—~ Ainsi, vous considérez cette séparation
comme absolue? Le lien idéal qui vous unit tous deux sera brisé irrévocablement? Vousnhe pensez pas méme 4 une correspondance possible?
— Si, si, s’écria-t-elle vivement. C’est vrai, je n’avais pas songé a cela.
Yves avait tressailli. C’était donc 1a Pidée de Tombre? Ah! que cette idée était consolante, admirable!
Tombre avait vu expression de joie et d’espoir épanouie soudain sur la physionomie de la jeune fille.
— Car, enfin, reprit-il brusquement, enfin, vous ~ avez de l’affection pour lui, west-ce pas? Pour son génie? C’est lui qui vous a ouvert le pays enchanté des beaux réves artistiques. C’est lui qui vous a faite reine dans ce pays ou il est roi! Vous luien étes reconnaissante! Vous ne voulez pas quwil en soit exilé, de ce divin royaume { Ni en étre exilée vous-méme! Et vousne pouvez y vivr qu’ensemble, en vous tenant par la main!
— Oui, oui, bégayait Madeline, profondément emue.
— Et vous ne voyez vraiment pas, reprit Tombre de plus en plus ardent, vous ne voyez pas le moyen de concilier tout, le seul raisonnable, le seul juste? Et il faut que ce soit moi qui vous le montre, aveugles que vous étes !
Yves essaya de protester. Il tremblait affreusement. Il comprenait soudain ou Tombre voulait en venir.
— Laisse-moi tranquille, toi, cria le mime. Je parlerai. Ce serait un crime de me taire. Vous m’y autorisez, n’est-ce pas, mademoiselle? Eh! quimporte, dailleurs? Je vous sauverai malgré vous, sil le faut. Enfants, grands enfants! Mais cela ne vous créve donc pas les yeux, votre amour? Ah! rougissez tant quil vous plaira. Cachez-vous la figure. Pleurez. Ga m’est égal. Je vous dis que vous vous aimez, et que vous partirez la-bas ensemble.
Puis, d’une voix tonnante, avec une sorte de fureur :
— Eh! le voila, mon moyen, sacrebleu ! Mariezvous. i :
Yves, anéanti, n’osait se tourner vers Madeline, qu'il entendait sangloter. Tombre le prit par les épaules, et le poussa, presque en le rudoyant, auprés de la jeune fille.
— Voyons, fit-il d’une voix plus basse, avouezle donc tous les deux, que vous vous aimez.
Madeline releva latéte. Un éclair illuminait ses beaux yeux brouillés de larmes. Sans parler, elle prit la main qu’Yves lui tendait gauchement, et elle laissa tomber son front sur la poitrine haletante du pauvre garcon.
— Enfin, s’écria Tombre, je pourrai donc m’en aller content. Maintenant, je vous saurai heureux.
— Hélas! murmura Madeline ense remettant 4 pleurer, hélas! pas encore.
— Comment? firent les deuxhommes stupéfaits.
— Oui, hélas! reprit Madeline, redoublant de sanglots. Et peut-étre etit-il mieux valu, monsieur Tombre, ne pas nous donner l’espoir d’un mariage qui ne se fera sans doute pas.
— Pourquoi donc? interrogea Yves bouleversé.
- —Un obstacle, un terrible obstacle, réponditelle.
— Quel obstacle ? s’écria Tombre. Mais dites-le vite, mademoiselle. Je retarderai mon départ s'il le faut. J’en viendrai a bout, je vous en réponds, quoi que ce soit. Je suis la pour un coup, diantre!
Et il ajouta, en essayantd’étre gai pour ranimer leurs courages :
— Jen’en connais pas, moi, d’obstacles, vous voyez bien.
— Mon cher ami, répliqua Madeline, a celui-la vous ne pouvez malheureusement rien. Je ne saurais méme vous le dire, malgré ma reconnaissance, mon affection pourvous. C’est 4 mon grandpere seul qwil faut... Et c’est monsieur Yves en personne qui doit affronter cela. Ah! croyez bien, mon cher Yves, croyez bien que je n’aurais pas eu la force de vous faire souffrir ainsi, et de souffrir moi-méme, si longtemps, si durement, sans la certitude ot j’étais que ’aveu de notre amour risquait d’étre inutile. Mais ce qui m’aidait 4 me résigner, c’est que je me disais: 4 quoi bon échanger les promesses d'un bonheur probablement
impossible? Car enfin, vous étes de noblefamille;
vous portez un nom honorable; votre mére et votre sceur, que vous respectez, seront sévéres a juste titre pour le choix... Oh! non, non, je n’ai le droitde vous rien dire. Je ne sais pas, moi, comment les hommes jugent certaines choses.
Ma mére ne me parlait de cela qu’avec horreur. Et tout de méme grand-pére est sibon! Je ladore tant! Je ne veux pas labandonner. Pardonnezmoi, n’est-ce pas ? J’ai mes devoirs aussi. Quand il rentrera ce soir pour diner, je vous l’enverrai. Et il vous dira, lui. Et vous verrez alors. Quoi qu’il arrive, d’ailleurs, je ne vous en voudrai pas, et je vous aime. Mais laissez-moi, je vous en prie, laissez-moi seule. Ah! Quelle fatalité! Oui, oui, mon cher monsieur Tombre, vous avez cru bien faire, et je vous en remercie. Mais vraiment, il edt été préférable de nous épargner l’occasion d’une déception pareille. Car, je le sens, j’en ai peur, l’obstacle sera insurmontable. Oh! par pitié, ne restez pas ici, j’ai honte. Allez-vous-en. Mou Dieu! mon Dieu! Pauvre grand-pére |
— Qu’est-ce que cela peut bien étre, cet obsta-
cle? se demandait Tombre, chemin faisant, tandis
qu il accompagnait Yves jusqu’a Sainte-Ursule,ou les vépres réclamaient l’organiste.
Et son imagination trottait, courant aux hypothéses les plus abracadabrantes. Il voyait le bonhomme Loupiat en faussaire, en assassin, en forcat évadé. Il se rappelait la premiére impression si facheuse que lui avait faite le vieillard, avec son museau de renard, son allure chafouine et de guingois. Il se rappelait surtout le soir ou il avait senti frissonner la menotte de Madeline, tandis que le grand-pére criait :
— Et n’oublie pas mon...
Son quoi? Son couteau? Son revolver? Il opérait donc toujours, le scélérat? C’est donc 4 des guets-apens de bandit quwil occupait ses nuits quand il restait dehors ? Voila le motif de l’aversion profonde qu’avait contre lui la paralytique. Mais ¢’était épouvantable! Et cependant, quoi
supposer, sinon cela? Cela seul offrait quelque vraisemblance.
Naturellement, Tombre n’osait faire part 4 Yves de ses inductions. I] voyait bien, d’ailleurs, que des hypothéses pareilles, aussi étranges, roulaient dans la cervelle du musicien. Il ett trouvé cruel d’y insister. I] se taisait.
Yves, en effet, et avec plus de raison encore, était assailli par ces hideux soupc¢ons. Toutes les scénes auxquelles il avait assisté, lui revenaient 4 l’esprit : les insinuations de madame Loupiat, les dures ripostes du grand-pére, les effrois de Madeline qui s’interposait alors, pour qu’on ne Jachat pas un mot qui ptt trahir le secret de la famille. Ce secret, auquel il s’était arrété un jour sans en avoir la clef, et auquel il n’avait plus voulu songer depuis lors, il allait le savoir aujour- @hui. Il redoutait cette confidence. Il écartait en vain les sinistres images qui, malgré lui, se dressaient dansle mystére inexpliqué de cette maison. 1] appelait 4 son secours la tendresse de Madeline pour son grand-pére, la bonté du vieillard pour les siens, la soumission indulgente de cet homme aux exigences, aux mauvaises humeurs, 4 l’acariitre hostilité de madame Loupiat. Ilse lereprésentait comme il était dansle train-train de sa vie journaliére, si doux, si humble. I tachait d’oublier Vair rusé, la démarche ambigué, sournoise, presque rampante, du vieillard. I] fixait son souvenir ala seule chose rassurante qu offrit cette ingrate
figure, au regard ferme, droit, fonciérement honnéte, qu’avait parfoisle bonhomme quand il se redressait dans un accés dautorité. Mais il avait beau faire; rien de tout cela ne prévalait contre Vobscur raisonnement, Virréfutable instinct, qui lui criaient :
— Le personnage est ténébreux, énigmatique; et Madeline elle-méme, Madeline sa petite-fille, Madeline qui l’adore et qui en est adorée, Madeline en a honte et peur. Cet homme a vécu, et vit encore peut-étre, sur les marges de la société, 1a ou rddent Vinfamie et le crime.
Et Yves souffrait douloureusementa cette idée. Kt lui aussi lisait ala dérobée dans les yeux de son ami les sombres imaginations dont il le sen= tait hanté comme lui-méme. Ainsi marchérent-ils pendant prés de dix minutes, sans échanger une parole, aucun n’ayant le courage d’exprimer devant l’autre, 4 haute voix, ce que tous deux pourtant ils pensaient dans une commune horreur.
Tombre rompit le premier ce silence pénible qui, 4la longue (il le comprit soudain) devenait plus atroce qu’une explication franche.
— Eh bien! aprés? fit-il brusquement. Qwil soit ce qwil voudra, le particulier! Est-ce la faute de Madeline? Cela empéche-t-il que tu l’aimes?
—Jelaime plus encore, si c’est possible, répondit le musicien.
— A la bonne heure, mon vieux! Et tiens, rappelle-toi ce que tu m’as dit une nuit, 4 propos de
Georgette. Tu sais, le rossignol blessé, qu’on ra< masse dans un ruisseau.
— Oh! s’écria Yves, méme dans du sang!
I] s’arréta, effrayé d’avoir proféré cela; puis:
— D/ailleurs, qui nous prouve...? Ah! nous sommes fous, vois-tu. Peut-étre il ne s’agit que d’une faute, d’une viilenie.
— Oui, peut-étre, continua Tombre. Des his-
toires d’argent, de faux! Un notaire qui...
— Pouah! fit Yves. Oh! non, non. Pas cela. Ge serait pis. J’aime mieux croire... Au surplus, Madeline n’aurait pas, dans ce cas, cette terreur. Oh! en étre a discuter des suppositions semblables, et qu’elle y soit mélée! Et que ce soit ceci ou cela, au reste, qu’importe? Il y ala du malpropre, de la honte. Non sur elle, grand Dieu! La pauyre enfant! Mais contre elle, tout de méme, hélas!
— Comment! contre elle?
— Hélas! oui, contre elle, contre nous. De quel front parler 4 ma mére, 4 ma scour, @’une union avec la fille dun... Qui sait d’un quoi? Elle l’a bien dit elle-méme : mon sang noble, mon nom, mes deux méres honorables, leur sévérité légitime! Le voila, Yobstacle, ’insurmontable. Moi, mon jugement, ce n’est rien. Mais elles, elles, ces deux saintes! Saintes, oui. Mais de Kergouét aussi. Kt leur faire accepter..., leur proposer seu: lement...! Tout est perdu, va. Je le sens.
— Yves, dit Tombre gravement,jenete reconnais plus. Toi, Yves-le-Juste, parler ainsi! Allons donc!
BRAVES GENS 403 Si, aprésl’aveu du grand-pére, tu estimes, toi, que tu peux épouser Madeline, de quel droit renoncestu ala tache @imposer cette opinion aux dames de Kergouét? Non en leur manquant de respect, pien str. Mais en faisant passer dans leur esprit, dans leur cceur, ta conviction dhonnéte homme. C’est lache, d’en désespérer.
— Tuas raison, répondit le musicien. Merci. Et cest sur cette bonne parole que je vais te dire adieu.
Lisétaientarrivés, eneffet, devant Sainte-Ursule. — Tum’apprendras le résultat de ton entrevue, n’est-ce pas? demanda Tombre. Tu me le télégraphieras. Je t?enverrai monadresse par dépéche, aussitot 4 Londres. Et il faut vaincre, entends-tu. I] le faut.
Qui edt pu, en voyant devant le portail del’église - ces deux pauvres héres, soupgonner la beauté deleurs Ames? Qui eft pucroire que Tombre, le mime, l’ex-tragédien grotesque, le cabotin aux théories saugrenues, le pochard, savait 4l’occasion tenir ce langage élevé de tout 4 Vheure? Et qui diable eat deviné toutes les délicatesses, toutes les énergies, toutes les splendeurs morales cachées dans l’enveloppe de cet organiste, a lallure ma- — lingre, 4 la physionomie chétive, aux jambes de faucheux, ridicule sous son gibus démodé et son mac-farlane aux ailes lamentables?
En vérité, des passants quiles virents étreindre, des gens sans malice pourtant, ne retinrent pas
un sourire 4l’aspect comique de ces deux fantoches, qui s’embrassaient en pleine rue, avec une effusion et des gestes de Guignol.
Mais, s'il se trouvait ce jour-l4, parmi les fidéles
de Sainte-Ursule, des curs épris de musique,
ils eurent une belle féte, et ils n’ont di l’oublier jamais. Car c’est en pensant aux dames de Kergouét, 4 Madeline, et 4 Tombre, que l’organiste accompagna les versets sacrés, et en priant avec passion, en implorant de l’éternelle Justice la force nécessaire pour obéir & son’ami, pour conquérir sa Muse, pour convaincre ses deux méres. Et quand il improvisa la marche de sortie, aprés le Magnificat, c’est son Ame elle-méme qu'il répandit dans le ruissellement d’harmonie des orgues, toute sa tendresse filiale suppliante, toutes les gratitudes de sa douleur consolée par lamitié, toutes les vaillances de son courage raffermi, et toutes les ferveurs de son amour. Ah! mademoiselle Anne, ce jour-la votre bon Dieu dut i imposer silence aux harpes de ses saints Anges, pour écouter chanter dans l’infini ’hymne du pauvre organiste.
XXXIT
Dans sa chambre sans feu et sans lumiére, ot la nuit peu a peu sest installée sans qu'il y prit - garde, Yves. est assis sur le pied de son lity les mains détendues, le corps ployé en deux, le regard 4 lafois fixe’et vague, sans bouger, presque sans penser. Ils’est laissé tomber la en revenant des vépres ;et telil était 4 ce moment, tel ilest encore, avec son mac-farlane boutonné et son chapeau sur la téte. Il git dans une sorte de torpeur, dont il ne cherche pas 4’se réveiller, car il n’y éprouve aucune angoisse. Ce nest pas de Vabattement moral, en effet. Bien au contraire! Depuis son exaltation quasi extatique devant les orgues, il se sait plein d’énergie. Mais cette énergie n’a pas besoin de paroles, de raisonnements. Elle les redoute plut6t. Elle consiste précisément a ne point réfléchir. Elle tient de Vextase encore. Elle est immobile, passive, semblable 4 celle des martyrs qui se raidissent jusqu’a Vinertie. Il semble
4, Yves, et de cela seulement il a conscience, qu'il 23,
sent toutes ses forces se recueillir et se ramasser en lui pour le rude assaut de tout 4V’heure.
La nuit était devenue tout 4 fait noire, quand soudain, dans le profond silence dela maison, il percutle grincement dela porte d’en bas, tout doucement ouverte. C’était le grand-pére qui rentrait; a la sourdine, selon son habitude. Yves, bien qu'il prétat Voreille trés attentivement, ne put distinguer le bruit de la seconde porte, tant le vieillard avait les mouvements furtifs. Ce fut une impression pénible. Ce simple fait rappelait invinciblement les sinistres hypothéses de tantot. Yves ne put se défendre de frissonner.
Ilse leva, se débarrassa de son mac-farlane et de son chapeau, alluma vite une bougie. L’ombre tout 4 coup lui avait fait peur.
Dix minutes muettes s’écoulérent, qui lui parurent infinies.
Puisla portedu rez-de-chaussée fut rouverte, cette fois avec une décision qui étonna Yves. Et de méme il remarqua que les pas du grand-pére, ordinairement si légers, presque glissants, étaient aujourd’hui fermes et sonores. Ces détails le frappaient singuliérement, sans qu’il edt @’ailleurs le loisir de se demander s’ils étaient de bon ou de facheux augure. Ge changement d’allure indiquait aussi bien l’assurance d’un honnéte homme venant remplir son devoir ou le cynisme dun coquin jouant son va-tout. Yves tressaillit de nouveau, non plus avec un effroi physique,
mais de toute son Ame inquiéte, quand il entendit retentir sur le bois de sa porte les deux coupsnets, secs, impérieux vraiment, qu’y frappale vieillard. Tl eut comme la sensation de recevoir deux balles dans le coeur.
Cette sensation se précisa encore 4 l’entrée du bonhomme, qui avait lair tout en colére, et a ses premiéres phrases, qui exprimaient une vive indignation 4 laquelle Yves ne s’était point préparé. Hh)
— Monsieur, disait le grand-pére avec autorité, permettez-moi d’abord de vous adresser un reproche. Vous avez eu tort de confier 4 Madeline une chose que je devais connaitre avant elle. Je sais, au reste, dans quelles circonstances s’est produit votre aveu. C’est par la faute de monsieur Tombre que cela estarrivé. Sans doute. Madeline me I’a expliqué. Maisvous étes coupable aussi. I] fallait empeécher ce monsieur de se méler d’affaires qui ne le regardent pas. Excusez-moi de vous parler aussi sévérement. Vous comprendrez tout 4 I’heure pourquoi je tiens plus que personne a certaines précautions. Au surplus, en tout état de cause, il n’était pas convenable d’agir comme vous avez fait. Une telle conduite me surprend de votrepart.
Yves ne trouvait rien 4 répondre. I s’attendait si peu 4 un début de ce genre! Ilen était tout décontenancé. Puis, la hauteur méme de ce langage, tout afaitimprévue, lui imposait. En méme temps, cela jetait bas toutes ses suppositions. Certes, ce
408 BRAVES GENS n’était pas un criminel qui pouvait parler de la sorte!
— Maintenant, monsieur, reprit le vieillard, venons au fait. Malgré votre manque d’égards, j'ai pour vous la plus grande estime. Vous étes un homme dhonneur, je le sais. Vous voulez épouser ma petite-fille, etjen’aipas besoin de vous dire que ce mariage a mon agrément, re il a celui de Madeline.
Yves rayonnait de joie.
— Mais, continua le grand-pére, j'ai mon honneur aussi, que j’entends 4 ma facon; et cet honneur m’oblige 4 vous préciser trés exactement Vobstacle que Madeline vous a laissé pressentir. Quel qu’etit été son fiancé, j’eusse fait de méme. Seulement, je Pavoue, la confidence m’ett. paru moins délicate, moins pénible, devant un autre, devant monsieur Pigeollet, par exemple, qui n’avait pas un nom, une famille, tels que les vétres. Etant donné que vous étesmonsieur Yves de Kergouét, Pobstacle, hélas! me semble...
-— Oh! monsieur, crut-devoir interrompre le musicien, je n’ai pas certains préjugés, et croyez bien que toute mon indulgence....
Le bonhomme eut 4 ce mot un éclair-d’orgueil, et le geste de quelqu’un qui refuse une aumdéne.
Yves n’osa continuer, et rougit desa faute de tact. Le vieillard vit cette rougeur, y lut le regret qu'elle exprimait, et ne releva point le mot dont i] avait été blessé. Il prit, au contraire, tout a
coup, son humble attitude accoutumée, comme sil se reprochait sa fierté intempestive.
— Monsieur, dit-il, veuillez, je vous prie, m’écouter avec patience. Le récit que j’ai 4 vous faire sera peut-étre un peu long. C’est celui de toute ma vie. Je labrégerai de mon mieux. Mais il est nécessaire que je n’en omette rien de ce qui doit vous éclairer. Asseyons-nous.
Tlavait unetristesse douce qui attendrissait le musicien. Ils prirent place tous deux, chacun d’un coté de la tabie, ot M. Loupiat posa d’abord ses deux coudes, en laissant tomber sa téte dans ges mains. Puis, aprés un moment de silence, le vieillard commeng¢a. :
-. Monsieur, dit-il, j’ai été soldat jusqu’a vingtquatre ans, comme engagé volontaire. J’ai quitté le service avec les galons de sergent et la croix de la légion @’honneur, pour fait d’armes. Cette croix, yous le voyez, je ne la porte plus.
Yves eut un sursaut, malgré lui. Les suppositions infimes lui revenaient 4 V'imagination. Ge mouvement n’échappa point au vieillard.
Je Vai portée jusqu’a cinquante-cing ans, reprit-il. Et, rassurez-vous, j'ai le droit, légalement, de la porter encore.
Légalement! Yves songea & quelque faillite suivie de réhabilitation. Mais il n’avait :pas le temps de discuter avec lui-méme cette nouvelle hypothése. Encore moins avait-il le calme d’esprit nécessaire. Car M. Loupiat le considérait main
tenant avec une fixité de regard génante, difficile ai soutenir. On sentait qu’il allait dire quelque chose de grave, et qu'il voulait observer, a plein, Veffet du coup ainsi porté.
— En sortant. de l’armée, dit-il, je suis entré dans la police.
Et il ajouta, en relressant brusquement la téte’:
— Brigade de streté, monsieur! C’est vous dire que je n’en rougis pas. Loin de 1a! Le métier est mal vu, je ne Vignore point. Mais c’est bien 4 tort, croyez-moi. Donner la chasse aux bandits, aller les relancer dans leurs taniéres, y risquer sa peau, oe n’est pas une besogne de propre 4 rien, ni de dache, je vous le jure.
— Je n’en doute pas, monsieur, fit le musicien avec conviction.
Et, d'un mouvement tout naturel, il tendit la main a M. Loupiat.
— Attendez, dit le vieillard tristement. Ne m’offrez pas encore cette marque de sympathie que vous me refuserez peut-étre dans uninstant. Jene vous ai dit jusqu’a présent que le beau de mon histoire. :
Il posa de nouveau sa téte dans ses mains. Un soupir douloureux lui secoua la gorge. Puis il reprit :
— J’avais un fils, monsieur. Je voulais en faire un homme supérieur 4 moi, lui donner de V’instruction, le pousser aux carriéres brillantes. J’y
réussis. J’obtins pour lui une bourse dans un lycée. Il fut recu 4 l’école polytechnique. Ce jourla, je donnai ma démission. Si honorable que fat mon métier, et siattaché quej’y fusse, je craignis pour mon fils lespréjugés, les railleries probables, le mépris possible de ses camarades. Je quittai donc la police. Mes sept ans de service militaire et mes dix-huit ans dans la streté, ot! j’étais devenu brigadier, me donnaient droit 4 une pension de retraite. J’étais veuf. Je pouvais vivre avec ma pension Je meretirai 4 la campagne, sans rien faire, car je n’avaisaucune profession, ce qui me semblait d’ailleurs plus convenable, vu la situation de mon fils. Il était lieutenant, plein de moyens, et seschefs s’accordaient pour lui prédire un avenir superbe.
Un profond soupir souleva derechef la poitrine du vieillard. Un voile lui passa sur les yeux.
— Je l’adorais, monsieur, continua-t-il. Enfin!... Toutefois, il faut le reconnaitre, je l’avais élevé plutot dla dure. Dame! Je suis un homme de discipline, un soldat. Au surplus, avec mes maigres appointements de policier, je n’aurais pu, au cours de ses études, lui donner beaucoup d’agrément. A Vécole d’application, je le surveillais encore, le tenant raide. Ce fut un malheur. Une fois officier, la bride sur le cou, il se rattrapa, prit de mauvaises habitudes, devint joueur. Je ne lappris qu’au moment de son mariage. Un mariage d’argent ! Mademoiselle de Buironfosse
avait onze ans de plus que lui. Fort honorable. @ailleurs, @une famille dans laquelle je ne pouvais qu étre flatté de le voir entrer. Cette considération, et une dot de quarante mille francs, je Yavoue, me firent fermer les yeux sur la différence d’age, surtout quand mon fils m’eut confessé qu’il avait dix-huit mille francs de dettes. Cette union était le salut pour lui. Mais hélas! les joueurs ne se corrigent pas. En moins de deux ans, la dot de sa femme était mangée.
Le vieillard avait peu a peubaissé la voix. Yves comprit que la partie la plus terrible des confidences approchait. Il regarda le pauvre homme avec une profonde pitié.
— Oui, monsieur, oui, plaignez-moi, fit le grandpere. En vérité, je n’avais pas mérité le. coup affreux qui me frappa. Mon fils, monsieur, un soldat, un officier, le fils dun légionnaire, d’un honnéte homme, mon fils...
Il hésitait, les mots semblaient se refuser a sortir de sa bouche. Il suffoquait en étouffant des sanglots quiluifaisaient trembler les lévres. Ils’accrocha des deux mains 4 la table, comme s'il sentait le sol se dérober sous lui. Et ce fut d’un ton. rauque, presque inarticulé, qwil dit enfin ;
— Mon fils commit un vol.
Puis il ajouta aussit6t, d’abord avec une fermeté soudaine, ensuite en mots entrecoupés :
— Ilse fit justice, monsieur. L’argent de la batterie !.. Sept mille francs !.,. Il était alors capi=-.
taine en second. Il s’est tué d’un coup de revolver.
Rapidement, par phrases bréves et sans arrét entre elles, le vieillard se hata de passer outre, en disant : |
— Le nom ne fut pas sali, par bonheur. J’avais quelques protections. On m’estimait. L’affaire resta secréte. Madame Loupiat put emprunter l’argent, qui fut remis dans la caisse.
Il se leva, comme soulagé du poids qui lécrasait. Yves était immobile, abasourdi, et sans pouvoir reprendre haleine, en quelque sorte, sous les traits pressés de cette révélation si brusque. M. Loupiat, Wailleurs, ne lui en laissa pas méme le temps. I] ne reprenait pas haleine, lui non plus.
— Je restai seul, dit-il, pour subvenir a la vie de mabru et de ma petite-fille. Elles étaient ruinées. Plus que ruinées. Nous devions sept mille francs. Les intéréts 4 payer dévoraient pour longtemps le tiers de ma retraite. Madame Loupiat ne pouvait travailler. Une maladie nerveuse, dont vous avez vu la triste issue, avait frappée a la suite de ces tragiques événements. J’étais forcé de trouver tout de suite un gagne-pain. Quel, monsieur? Je vous en fais juge. Je ne savais aucun métier, sinon mon métier de policier. Mais je ne pouvais rentrer au service. J’avais passé lage de activité. Alors, monsieur, alors...
Yves s’était levé 4 son tour. Le voila, Phorrible secret! Il allait l’entendre, cette fois. Il en était tout bléme d’avance.
— Monsieur, fit le vieillard, pardonnez-moi si jhésite, sij’ai Pair de plaider pour moi les circonstances atténuantes. Eh bien ! oui, au fait, je les plaide. Oui, j’étais acculé 4 une nécessité dont je ne pouvais sortir. autrement. C’est l’existence meme des miens, de Madeline, qui était en jeu. Kt j’ai accepté. Et je ne saurais m’en repentir, malgré tout. Mais cependant, j’en conviens, la besogne est vile, indigne d’un honnéte homme. Elle est infame, pour tout dire.
Infame ! Le mot était prononcé. Yves ne put se retenir d’un haut-le-corps, et il s’écarta instinctivement du vieillard. -
— Monsieur, fit le pauvre homme d’un ton trés humble, je comprends votre horreur. Vous avez deviné, n’est-ce pas? Moi aussi, sachez-le bien jai horreur de ce que je suis. Autantla police publique me semble mériter le respect, autant je méprise les soi-disant bureaux de police privée, des entreprises de chantage presque toujours, des mines d’affaires louches, malpropres.
Yves écoutait bouche béante, se rendant mal compte de ce qu’il entendait, ayant peine 4 concevoir que le grand-pére de Madeline n’était qu’un mouchard d’agence interlope.
— Oui, monsieur, reprenait le vieillard, je sais dans quelle boue j’ai di ramasser mon pain. Non le mien, hélas ! Mais celui de mon enfant. C’est un ancien camarade, renvoyé de la préfecture pour indélicatesse, qui m/offrit cette place chez lui:
J ignorais toute autre profession, encore une fois, Que faire? Comment refuser? Fallait-il laisser mourir dans la misére cette femme que mon fils avait ruinée, cette fillette qui était innocente, qui était mon sang, qui était Madeline? Ah! pardonnez-moi. Je me défends. Je plaide. A quoi bon? Toutes les raisons du monde n’empéchent pas que mon métier ne soit infame. Et je le sais bien. Et jai eu beau mettre tous mes efforts 4 le faire le plus honnétement que j’ai pu. Malgré cela, forcément, fatalement, j’ai trempé les mains dans des ordures, dans des infamies. Sans le vouloir jamais, sans m’y plaire, je vous le jure. Mais enfin, je ai fait, et j'ai bien conscience que c’était mal, puisque depuis ce jour-la, monsieur, j’ai cessé de porter ma croix d’honneur.
Yves était bouleversé de sentiments Pe a Certes, il acquittait cet homme, et le trouvait héroique, et non coupable; et son cceur saignait 4 voir la honte de ce vieux soldat; et il lestimait pour la délicate sévérité avec laquelle Vinfortuné s’accusait lui-cméme. Et néanmoins, une sorte de dégotit invincible le clouait sur place, et Pempéchait d’aller serrer ces mains quiavaient du tremper, comme l’avouait l’autre, dans des ordures et des infamies. En vain ilregimbait intérieurement contre une impression de dégott, et la jugeait inique, et faisait appel, pour. la vaincre, 4 Vadmiration, invincible aussi, qu’il éprouvait de la grandeur dun tel sacrifice. Malgré tout, il ne
pouvait prendre sur lui de bouger, ni méme d’articuler une bonne parole.
Le grand-pére prit cette immobilité et ce silence pour une condamnation.
— Vous voyez bien, monsieur, fit-il, que l’obstacle est insurmontable. Oh! je ne me plains pas. Je constate, voila tout. Etje me soumets, hélas ! Evidemment un homme tel que moi ne peut allier son nom acelui de monsieur Yves de Kergouét.
Malgré la forme de la phrase, cela était dit sans aigreur, sans amertume, mais plutdt avec une résignation désolée qui faisait mal 4 entendre. Tous les sanglots, que le vieillard avait contenus au cours de sa confession, lui remontérent alors 4 la gorge, et brusquement éclatérent avec ce cri:
— Ma pauvre Madeline!
Kt il tomba sur ledivan, 4 bout de courage, fondant en larmes.
C’en était trop pour le bon eceur du musicien. I] se précipita vers le malheureux, les mains tendues. Mais une répulsion toute physique le fit encore reculer devant l’étreinte. Ilse contenta de toucher doucement l’épaule du vieillard, et lui dit:
— Je vousen supplie, monsieur, calmez-vous.
Vous vous méprenez sur mon silence. Je réfléchissais aux moyens....
Une joie subite éclaira la face du grand-pére, qui avait redressé le front.
— Aux moyens! s‘écria-t-il. Ah! monsieur, est-ce vrai? Aux moyens seulement ! Alors, vous ne dites pas non? Vous croyez...? Mais ne cherchez pas, monsieur Yves. Il n’y.ena qu’un, de moyen. Oui, un moyen sur, pour que maprésence, ma société... Car cest 1a le seul obstacle pour vous, n’est-ce pas? Je comprends. Je comprends. Eh bien! rien de plus simple, allez!
Il parlait avec volubilité, sans qu’ Yves Be Vinterrompre.
— Madeline, disait-il, n’accepterait pas détre séparée de moi. Elle m’aime tant, la chére petite! Vous vous souvenez, au moment ow il était question de monsieur Pigeollet, quand j’ai. proposé de m’en aller, s'il le fallait! Elle sy est opposée. Elle n’entend pas cela. Mais, on peut s’arranger, monsieur. Moi,je ne veux pas qu'elle se sacrifie a sa Vieille béte de grand-pére. Moi je serai heureux, méme loin d’elle, si elle est heureuse. Et méme je mourrai de bon ccur pour cela. Oui, monsieur. Oh! avec délices, avec passion. Ce ne sont pas 1a des phrases, croyez-moi. Je suis ‘tout ce que vous voudrez; mais je suis un soldat, un légionnaire, et je n’ai qu'une parole. Et je m’y engage par serment, monsieur! Le lendemain, le soir méme du mariage, vous n’aurez qu'un mot & dire, un signe a faire, et je partirai, je disparaitrai pour jamais. Absolument pour jamais!
Il était radieux. Ses yeux brillaient d’une sorte
d’enthousiasme. Et ¢’est avec un air de triomphe qu il ajouta :
— Soyez tranquille! Je ne me raterai pas plus que mon fils.
— Monsieur, vous étes un héros! s’écria Yves.
Toute sa loyale équité lui revenait. Il admirait, sans restrictions maintenant, ce dévouement superbe. I] ne pensait 4 lopprobre, dans lequel
avait vécu ce vieux brave, que pour lui en faire honneur. Il se disait qu’une telle abnégation, poussée 4 ce dernier point de sublime, méritait une récompense.
— Mais vous vivrez, reprit-il. Je le veux, entendez-vous. Madeline a mille fois raison de ne pas accepter que vous la quittiez jamais. Moi non plus, je ne l’accepte pas. Vousresterez avec nous. Vous enétes digne. Pardonnez-moide ne pas vous avoircrié cela plus tot. Ah! ma mére et ma sceur, qui sont des saintes, monsieur, vous jugeront comme moi, quand je leur dirai votre’ martyre.
Le brave hommene pouvait encroire ses oreilles. I] pleurait d’attendrissement a présent. I rougissait aussi, 4 s’entendretraiterde la sorte, a recevoir de pareils éloges. Et, tout confus, repris par son habituelle humilité, il halbutidit'
— Mais, monsieur Yves de Kergouét, un pauvre vieux tel que moi... pour mon simple devoir remplia ma fagon, comme j’ai pu, hélas!... I] n’ ya pas de quoi, vraiment! Vous, vous, monsieur Yves de Kergouét! Un si grand nom!
— Ah! fit tout 4 coup le musicien, j’en ai un plus grand et plus beau encore, que me donnent parfois mes amis. Monsieur, 11s m’appellent Yvesle-Juste.
En prenant les deux mains du bonhomme, il Vembrassa de tout son cceur.
Une longue rue montante, au haut de laquelle se dresse une église, voila le village de Saint-Jacud-de-la-Mer. Et l’on est étonné tout dabord de voir que ce nid de pécheurs s’étage au flanc d'une montagne, et regarde la terreferme. Mais c’est que la, sur ce versant, on est 4 Vabri du vent du large. D/’ailleurs, il n’y a de port que de ce coté, au pied méme de la montagne, ot se creuse une petite anse en retrait, tandis que le reste de la presquile plonge dans l’eau des murailles a pic ot: ’abordage est impossible.
Au surplus, quoique tourné vers la terre, le village n’a pas le moindre aspect terrien. Aux facades des maisonnettes basses sont accrochés péle-méle des agrés, des engins de péche, des vétements marins: toiles tannées, cordages luisants de goudron, filets, lignes, casiers, haveneaux, suroits jaunes, bottes roussies par Yembrun, vareuses raides et grises de sel. Les fenétres, en forme de lucarnes, presque de hublots, arborent,
pendus 4 leurs volets, des chapelets de morue qui séche. L’air sent le coaltar et la marée. Au seui| des portes, 4 croppetons, des grands-méres tricotent d’interminables bas, de ces bas qui montent jusqu’en haut descuisses, et dont on se grilde entre la culotte et la botte pour aller en mer. Dans la rue, rien que des femmes et des enfants; presque pas dhommes, sinon des anciens, trés cassés, tout a faitinvalides. A peine, par ci par 1a, quelques gas, forcés au chomage par une avarie. Et tous, vieux, jeunes, males, femelles, petits, tous ils paraissent fréres et scours, tant ils se ressemblent, tant ils ont la méme démarche roulante, les mémes yeux clairs et tristes, le méme profil de poisson. Un type caractéristique et admirable, ailleurs; mais comme d’une époque disparue. Les visages maigres et fins, les corps aux lignes anguleuses, font irrésistiblement songer au moyen-dge; et cette impression est accentuée encore par les coiffes des femmes, qui ont une tournure: de religieuses, cependant que les hommes aux joues rasées, aux cheyeux coupés en clerc, rappellent les moines des vitraux. C’est, au reste, une population simple et dévote, dont la foi n’a pas changé depuis cing cents ans. Aujourd’hui, comme alors, toutes ces pauvres maisonnettes, dominées par la riche et belle église, semblent en étre la couvée.
AVéglise commence un plateau, qui court vers Vouest, ou il se termine brusquement en rocs éle-
vés formant promontoire. C’est alabride ce rem-
part que s’éléve le couvent des dames de la Présentation. Avant d’y arriver, si l’on tourne vers la droite, en laissant l’église derriéresoi, ontrouve sur le plateau une sorte de petit val ot nait une source. Ici, n’étaient l’odeur et le bruit des vagues prochaines, on pourrait se croire 4 cent lieues de la mer, dans ce trou de verdure d’ot l'on n’apercoit que le ciel. Mais un peuplus loin, quand on a suivi le ruisselet pendant quelques minutes, on débouche soudain sur le versant nord-est de la presquwile, et alors ona devant les yeux un des plus magnifiques spectacles que donne cette merveilleuse cote bretonne.
C’est toute la passé de Saint-Malo qui apparait, vue par le travers, ef comme un vaste éventail déployé, un éventail d’azur glauque, ow les iles, les — caps, les golfes, semblent autant de pierreries chatoyantes. A gauche, 4 l’un des bouts de Vhorizon, le Fréhel s’avance en une longue barre violette. Plus prés, voici le velours des bois de Saint-Cast. En face, les Ebihens arrondissent leur masse brune. Puis, c’est Pile Ago, dont les ajones, en broussailles touffues, se fondenten un seul bloc vert qui fait une grosse émeraude. Puis, un peu plus sur la droite, c'est tout un archipel, terminé par Cézembre, que le lointain rend bleue, d’un bleu pale ou saplage de sable met une tache rose. Du cétéde laterre, c’est une succession de plages, pareilles 4 des plaques d’or. Enfin, la-bas, tout 4 fait & droite, en pendant au Fréhel, Saint-°
Malo fermeVhorizon, Saint-Malo avec son clocher et ses maisons blanches, Saint-Malo qui étincelle au soleil, comme un joyau de filigrane, entre le saphir profond dela mer et le ciel aux brumes de perle.
Tous les matins, en ouvrant leur fenétre, Yves et Madeline contemplent cette féerie. Et 4 chaque instant du jour, ils en peuvent repaitre leurs regards, sans les rassasier jamais ; car sur ce fond immobile courent les mille changements qu’y jettent le midi, le couchant, le flux et le reflux, la brise qui se léve, les nuages qui passent. Et depuis trois mois déja ils savourent cette joie des yeux, et ils sentent quelle est inépuisable et qu’elle leur sera jusqu’a la fin de leur vie une source de délices toujours nouvelles.
Méme sans cela, d’ailleurs, que leur vie est douce! Tout s’est arrangé au gré de leurs veux. Leur union a souri aux dames de Kergouét et au bon abbé Fruchart, qui ont tout de suite apprecié Madeline et qui n’ont eu qu’a la connaitre pour Yaimer. Le couvent a ouvert ses portes, son asile souhaité, ala vieiliesse désormais tranquille de Mme de Kergouét, et 4 la vocation enfin satisfaite de Mlle Anne. Le grand-pére habite avecle jeune ménage.
Méme pour d’autres, la maison serait encore un enchantement. Elle est petite, mais commode. Le jardin potager et fruitier est plus que suffisant. Le clos regorge de pommes.
4h BRAVES GENS
Pour eux, cette maison est un paradis. D’abord, elle leur rappelle un peu,par sa construction, celle dela rue Chevallier, dont le souvenir leur reste cher. Au rez-de-chaussée, un vestibule de cété ouvre, comme 14 bas, sur un salon continué par une seconde piéce dont ils font leur salle a manger. Seulement, ici, la cuisine, au lieu d’étre en retour vers le vestibule, s’accote a la la maison, ce qui laisse 4 Madeline, tandis qu’elle y prépare le repas, la vue admirable de la mer. Au premier étage, l’escalier divise le carré en deux parties. A droite, il y a une chambre, située comme était 4 Levallois celle de M. Pigeollet : c’est icicelle du grand-pére. A gauche, se trouve la chambre 4 coucher, trés grande, 4 peu prés semblable 4 l’ancien logement d’ Yves. Aprés vient une sorte de cabinet, ot l’on a installé la presse.
Car on l’a apportée, la brave presse, et Yves n’a pas renoncé 4 publier sa musique. Loin de 1a! I ‘travaille, il compose plus que jamais. Le grand piano 4 queue en sait quelque chose; et surtout le vieux clavecin de Pape, pour lequel il a en effet une préférence. Pauvre épinette! N’est-ce pas devant elle qu'il a connu Madeline? N’est-ce pas aux accords vieillots de ces touches jaunies, qu il a entendu chanter dans son cceur le premier éveil de son amour? Et il en garde al instrument une sorte de reconnaissance attendrie.
Oui, il travaille, il se sent en verve. Le bonheur Vinspire. Ses occupations au couvent lui laissent
d’ailleurs beaucoup plus de loisir qu'il n’en avait % Paris. Les offices, les legons, ne lui mangent pas trop de sa journée. Et pourtant, il fait plus de besogne que le bonhomme Mélindaine, qui se négligeait fort dans les derniers temps. Yves, lui, toujours consciencieux, a remis les choses sur le pied qu'il fallait, et les Révérendes Méres sont enchantées de ses services. Il a porté au comble leur satisfaction, en composant quelques cantiques.
Non par calcul, et pour leur faire sa cour, onle pense bien! Yves n’a pas de ces intrigues. Il a eu cette idée-la tout naturellement, un beau jour. Cen’est pas non plus qu'il soit redevenu catholique, comme il l’était au temps de son enfance. Mais une sorte de vague mysticisme l'a pénétré peu 2 peu, sans qu ily prit garde, sans quil y résistat surtout. Sans doute il y avait 14 une récurrence obscure de jadis, et aussi linfluence du milieu qui l’enveloppait de religieux effluves. Son ame d’artiste n’y pouvait rester insensible, et devait, 4 son insu, se transformer, se rénoyer, a ces sources nouvelles d’inspiration. Ce n’est pas en vain que depuis trois moisil fréquentaitdans cette sainte maison, recevait les pieuses confidences de ga mére et de sa sceur, respirait Pair de ce village aux meurs antiques, et s’abandonnait au charme natal de cecoin de Bretagne simple et dévotieuse.
Son idéal de chanson populaire s’y était modi-
fié légérement. I] concevait maintenant une musi> he
que encore plus humaine, plus prés de ces pauvres gens dont il voulait exprimer Ame. Ses mélodies de naguére lui semblaient aujourd’hui trop savantes, trop compliquées, d’une naiveté artificielle et par conséquent fausse.
Madeline avait regimbé un peu, tout d’abord, a cette critique. Elle craignait qu’une telle sévérité envers lui-méme ne fit pour Yves le symptéme dun découragement prochain. Mais elle avait bien été obligée de se rendre et de lui donner raison, en voyant qu'il se remettait 4 Pouvrage, avec plus d'ardeur que jamais. Et elle-méme, en chantant quelques compositions nouvelles selon cette formule épurée, n’avait pusempécher de reconnaitre qu’elles étaient plus belles en effet.
Mais ce qui s’était plus épuré encore, dans Yesprit du musicien, c’est son désir de gloire. Certes, il avait toujours eu pour principe qu’il ne faut pas chercher le succés immédiat; mais enfin, il songeait avec joie au jour ol son nom deviendrait célébre, fit-ce aprés sa mort. Or, A présent, il abdiquait jusqu’a cet espoir. Et sans amertume ! Et non par humilité, et comme un aveu d’impuissance! Mais en regardant les choses d’un point de vue, au contraire, plus élevé.
Madeline ne l’avait pas compris du premier coup. Elle aimait, elle, la gloire de son artiste, de son maitre, de son mari, de son grand homme, et elle se plaisait 4 croire qu’on la proclamerait un jour. Mais Yves lui disait ;
— Qu’'importe cela? Travailler pour gagner cette récompense, c’est encore faire ceuvre d’ambitieux et non pas ceuvre dartiste. Est-ce que la fleur a besoin que tu saches son nom, pour te parfumer ?
— Soit! répondait Madeline. Cependant, pour que je puisse la sentir, il faut au moins que je connaisse l’endroit ot elle fleurit, et que j’aille la cueillir. Si elle se fane dans un coin ot personne ne la trouve, 4 qui aura-t-elle fait du bien?
— Mes mélodies ne sont pas dans ce cas-la, ripostait Yves. Je me propose de les répandre ,de les apprendre 4 d autres. Ceux-ci les transmettront oralement. Si elles en valentla peine, on les retiendra, on les répétera. ;
— Etl’on bénira ton nom, s’écriait Madeline, ef ilsera illustre comme il le mérite!
Mais Yves reprenait avec douceur :
—Jet’en prie, machére femme, renonce a cet espoir que je ne veux plus avoir moi-méme. J’y ai bien réfléchi: il est indigne de moi.
— Pourquoi? Pourquoi? objectait-elle tenacement.
— Parce que j’aspire 4 quelque chose de plus haut encore.Comprends-moibien.Ce queje trouve indigne de moi, indigne d’un grand artiste, c’est de travailler avec l’arriére-pensée d’un salaire, quel qu’il soit, s’appelat-il la gloire. L’art luiméme, pour lui-méme, pour la beauté qwil exprime et le bien qu'il fait en ’exprimant, voila ce qwil faut aimer.
— Mais alors, 4 quoi bon ta presse, qui répand tes mélodies avec ton nom?
—- Que j’'y mette mon nom, répondait Yves, c’est encore un reste de faiblesse humaine, sans doute. Quisait sijen’en suis pas puni précisément par l’obscurité qui s’obstine 4 couvrir ce nom? Mesmélodies, signées par un contemporain, y perdent 4 coup str. Elles ont lair ainsi d’étre moins populaires. Mieux vaudrait peut-étre qu elles prissent lessor sur des feuilles volantes, en papier a chandelle, imprimées avec des tétes de clous, sans date et sans nom, comme les complaintes, les almanachs, qui vont chez les pauvres, et que les pauvres hébergent dans leur mémoire. eee jen arriverai la, je crois.
— Yves, Yves, soupirait Madeline, c’est trop d’humilité. :
— C’est de l’orgueil, au contraire, répliquait-il, et du meilleur, et du plus noble. Que ces feuilles aillent se dispersant, se perdant, et que mon nom soit aboli, et que mes chansons demeurent immortelles, tel est mon voeu, telle est ma foi. Ah! la belle, la vraie gloire !
— Comment, disait Madeline, comment peux-tu imaginer une gloire qui est juste Popposé de la eloire, étant anonyme?
— Mettons que le terme est impropre, faisait-il. Je te Paccorde. C’estmieux que la gloire, en effet. Songe donc! Se dire que dans longtemps, dans - des années, apres des siécles peut-étre, la mélo-
die qui est sortie de nos cceurs, en les faisanttressaillir, fera tressaillir d’autres coeurs encore, et qu’a travers les 4ges écoulés ces cceurs battront a TPunisson des ndtres! Ah! cela, n’est-ce done rien? N’est-ce pas, bien plutdt, ce qwil y ade plus grand, de plus mystérieusement grand, dans Vart ? Et, suis ma pensée tout entiére, chére 4me qui es digne d’en savourer la joie subtile. Il ne s’agit pas, pour moi, de faire vibrer dans l’avenir les savants, les érudits, les heureux de Vintelligence, mais les petits, les gueux, les ignorants, les pauyres d’esprit, 4 qui seuls je veux ouvrir le ciel de mon génie. Et pour que mes mélodies leur arrivent 41’état simple et fruste qui les touche, il faut qu’elles aient passé de bouche en bouche parmi eux, rouléesen quelque sorte dans leurs traditions commedes galets longtemps polis par la mer. Saisis-tu ce que je tente de texpliquer?
— Oui, oui, avait fait Madeline, qui commencait 4 entrevoir le singulier et admirable idéal du musicien.
— Concois-tu maintenant, avait continué Yves, que mon nom w’a rien 4 faire 14-dedans, qu'il doit disparaitre précisément dans ce lent travail des années, qui polira mes chansons et les fagonnera aux oreilles et au ccour du peuple?
— C’est vrai, disait-elle, ébahie et consolée.
— Et, avait-il repris, te rends-tu compte que ce n'est pas la de Vhumilité, du renoncement? Ne serais-tu pas fiére de moi, si j’étais Pauteur in-
connu de Jean Renaud, des Trois matelots de Groix, de Brave marin s’en vient de guerre, ou de nimporte lequel de nos chefs-d’ceuvre populaires, de ces choses absolues qui nous font pleurer, nous artistes, et qui font pleurer aussi les bonnes gens? Sais-tu comment se nommaient les tailleurs de pierre qui ont sculpté les poémes gothiques des cathédrales ? Ah! vois-tu, ma chérie, ceux-la étaient grands, étaient purs; et c’est sur eux, surles obscurs auteurs de nos vieilles chansons, que je prends modéle. En eux vivaient la foi, les voeux, les joies et les tristesses de leurs fréres, lame profonde du peuple. Et elle parlait par leurs voix, cette-dme, comme je veux qu’elle parle par la notre, sans que nous y mélions rien d'égoiste, rien qui sente lintérét et l’ambition. N’est-ce pas, ma bien aimée femme, que c’est 1A un beau réve et le plus noble que nous puissions réver ?
Et Madeline avait été finalement vaincue par ces arguments qui s’adressaient 4 ce qu’il y avait de plus élevé en elle. Elle en avait concgu pour Yves une admiration et un amour plus vifs encore, sic’était possible. Oui, cet organiste qui allait ponctuellement chaquejouraccompagner les offices de simples religieuses et donner des lecons de piano 4 des fillettes, cet homme malingre, gauche, timide, plus 4gé quelle de dix-sept ans, plutot laid avec son corps dégingandé, ses cheveux trop longs, sa barbe pauvre et déja grison-
BRAVES GENS 43h haite par places, sa face maigre plissée de rides précoces, ses yeux un peu vagues et comme éteints, cet homme-la, c’était un génie.
Mieux méme qu’un génie, en vérité! Car son idéal révélé le transformait en apdtre, pour qui Vart devenait une religion sublime. C’était 1a, en effet, uneformule del’art qui dépassait ’artcomme on le comprend 4 l’ordinaire. C’était de la charité artistique, pour ainsi dire ; une charité qui faisait | VYaumone du beau, la plus rare de toutes, et la plus nécessaire peut-étre. Et Madeline, 4 travers le rayonnement de cet étrange apostolat, voyait Yves grand, radieux, superbe, en harmonie de splendeur spirituelle avec cette mer féerique et ce ciel merveilleux. Elle avait alors, en le regardant, de douces larmes dejoie, et en méme temps sous ses larmes un éclair d’orgueil, et elle disait en ’embrassant :
— Yves, Yves, que jet’aime! Que tu es beau!
— Beau! répondait-il avec un sourire étonné.
Mais tu es folle, ma mignonne! Moi, tu me trouves beau! Moi!
— Qui, oui, je te le jure, faisait-elle.
Et elle le contemplait longuement, dans une sorte d’extase, comme on contemple les flots, la nue, Vhorizon, tout ce qui ouvre a ame les profondeurs mystérieuses de l’infini.
Une seule chose troublait leur bonheur: ils étaient sans nouvelles de Tombre.
- Le lendemain de la confession du grand-pére, Yves, ayant recu un ‘télégramme du mime, avait répondu aussitot pour annoncer que tout s’arrangeait. Puis une correspondance s’était établie, qui avait duré tres réguliérement d’abord pendant deux mois. Au bout de ce temps, était surverue une interruption de trois semaines. Tombre et Georgette quittaient Londres pour aller 4 New- York; leur impresario n’avait pas réussi complétement en Angleterre, et les avait repassés & un confrére américain qui offrait des conditions plus avantageuses encore. De New-York, Yves avait eu des lettres derechef, quatre, auxquellesil avait trés exactement répliqué, malgré les occupations que lui donnaient alors son mariage, la visite de ses deux méres venues pour y assister, son déménagement, enfin son installation 4 Saint-Jacudde-la-Mer. Brusquement, la correspondance avait
cessé, C’était vers Paques. A ce moment Tombre et Georgette commencaient une tournée a travers les Etats-Unis. La derniére lettre du mime était timbrée de Boston, et contenait la nomenclature d’une douzaine de villes, avec les dates auxquelles il s’y trouverait. Yves s’était conformé 4 cet itinéraire, et avait écrit successivement et patiemment douze lettres, sans obtenir une seule réponse.
Il ne savait que penser de ce silence, mais ne pouvait en tirer que de facheux augures. Evidemment il était arrivé quelque chose au pauvre ‘Tombre. Quoi? Il ne passait guére de jour sans se le demander, avec une inquiétude et un chagrin que partageait Madeline.
Car, elle aussi, elle avait pour l’absent beaucoup d’affection. Par une reconnaissance bien naturelle, tout d’abord. N’était-ce pas lui, en effet qui les avait jetés tous deux dans les bras Yun de . j autre, et fiancés en quelque sorte? Sans lui, ne seraient-ils pas aujourd hui séparés et malheureux? Puis, par les confidences de son mari, elle avait appris quel ami était Tombre, et quel homme, et quel artiste! Singulier, génial, disait Yves. Il lui avait raconté en outre, tout au long, le roman du mime et de la danseuse. Avec lui, elle s’étuit écriée, pitoyable et attendrie:
— Pauvre créature !
Avec lui, elle avait eu les larmes aux yeux, en
songeant au petit Georget, trimbalé parmi les
hasards d’une telle existence. Avec lui, elle aurait aimé a savoir ces irréguliers un peu tranquilles, ces errants un peu fixés, sinon matériellement, au moins moralement. Et au lieu de cela, voila que, méme matériellement, leur sort était plus incertain que jamais, leur vie en danger peut-étre ! Et cet infortuné perdu la-bas, si loin, cétait leur ami! Et il entrainait dans le tourbillon de ses aventures cette jeune femme et cet enfant! Qu étaient-ils devenus, tous trois? Quel coup les avail frappés ? Hélas !
Yves et Madeline en parlaient souvent, le coour serré. Ls relisaient souvent aussi les lettres que Tombre avait écrites durant les premiers temps aprés son départ ; mais c’étaient 14 des nouvelles déja vieilles de trois mois, et qui leur rendaient plus navrant encore le silence d’aujourd’hui.
Car elles étaient joyeuses, ces lettres, pleines
d@enthousiasme, de folie méme. Tombre y narrait, en un style imagé, pittoresque, baroque parfois, toujours exalté, ses succés et ses espérances.
A Londres, bien que l’impresario edt fait en somme une mauvaise spéculation, ils avaient remporté, Georgette et lui, parait-il, un véritable triomphe. A New-York, c’était plus épatouflant encore. La, ils avaient pu se livrer 4 toute l’excentricité de jeu révée par Tombre, et on les avait compris 4 miracle. Georgette, d’ailleurs, progressait de plus en plus, prise pour son état d'une passion: que les legons de Tombre exaspéraient
jusqu’a la fureur. Elle était maintenant sa digne partenaire. Ah! elle serait safemme aussi! Oui, bientdt, un jour. I] avait mis a profit les conseils de son cher Yves, et avait conquis le coeur de sa bien-aimée, en la conduisant doucement dans ce royaume du beau ou il avait le diadéme au front, lui! Et ainsi elle s’apprivoisait 4 lidée de devenir sienne. Quelle ivresse, quand elle aurait enfin oublié tout a fait qu’elle était une jolie femme, et que lui n’avait rien d’un beau ténébreux ! Quelle superbe vie, quand ils parcourraient le monde, de victoire en victoire, la main dans la main, et qwils reviendraient 4 Paris, en pleine apothéose cette fois!
I] racontait aussi mille choses de Georget, combien il aimait ce petit, et enétait aimé, chaque jour davantage. Une intelligence extraordinaire, ce moutard! Il apprenait tout ce qu il voulait. Tombre s’était fait pour lui professeur, non plus de pantomime comme avec Georgette, mais de tout. Oui, deux heures de lecons le matin, deux heures l’aprés-midi, strictement! OU ¢a se pouvait, en chemin de fer quelquefois, nimporte ! Il fallait en faire un homme de ce bambin, et un artiste méme! Il avait surtout des dispositions étonnantes pour la musique ! Yves auraitla, peut-étre, un fameux éléve plus tard! Et Tombre parlait de ce pauvre enfant de laballe, comme @’un fils,avec une émotion et une admiration toutes paternelles, quifaisaientbattre lecceurde Madeline.
Néanmoins, dansces lettres quirespiraient tant de bonheur, certains passages n’étaient pas sans inquiéter la jeune femme et Yves encore plus. C’étaient ceux oule mime décrivait naivement sa singuliére facon d’apprivoiser Georgette. Il lui avait donné, en effet, non seulement sa passion pour Dart, mais quelque peu aussi sa passion pour l’alcool. Elle y avait pris gott a Londres, disait-il, sans doute 4 cause du climat qui l’exige en quelque sorte; et il ne s’y était point opposé, comme on pense. Bien au contraire! Cela rentrait tellement dans ses théories! Et puis, celales rapprochait tous deux, n’est-ce pas? Un lien de plus, ce commun besoin! D’ailleurs, Georgette ne devait-elle pas 4a cette nouvelle méthode de travail ses merveilleux progrés artistiques ?
Yves expliquait alors 4 Madeline comment Tombre entendait l’ivresse, et il l’excusait de son mieux. Tout de méme, il était peiné de penser que le mime avait repris ses terribles habitudes, et les faisait partager 4 la danseuse. Il l’avait cru corrigé, amendé au moins, pendant quelque temps, et avait compté que le malheureux gargon se guérirait tout a fait, 4 la longue, prérisément en vivant avec Georgette. Il se le rappelait, le jour ou il Vavait rencontré aux Buttes-Chaumont.
Tombre, 4 ce moment, paraissait avoir renoncé aux consolations del’eau-de-vie, n’étant plus désespéré comme naguére. Hélas! l’influence de la jeune femme n’avait pu tenir contre la vieille ca-
marade des heures mauvaises. Et elle aussi, la jolie mignonne si gracieuse, si coquette, loin, de chasser cette tragique enjéleuse, elle la choyait maintenant, et lui demandait, comme Tombre, la force et le courage!
— Et ce quil y a @exquis, écrivait Tombre, c’est que le génie de l’alcool la transforme et la faconne juste selon notre idéal. I] faut voir son jeu, ses gestes, sa physionomie, a présent. Plus de fioritures,d’arabesques! Rienderondouillard! Les paraphes de feu Jules sont abolis. Elle mime a Yeau-forte désormais. Du noir, du blanc, du trait!
- Des oppositions violentes! Ses pointes sont des pointes séches, enfin! Elle se séche elle-méme, en réalité. Elle a maigri. Cela lui va bien mieux. La petite caille rose et grassouillette d’autrefois devient une sorte de Chimére pale, aux envolées d’oiseau fantastique. Toute en nerfs, comprendstu! Bref, comme moi. Elle arrivera bientot a4 me ressembler. C’est superbe. Elle est splendide. Je V’adore encore plus ainsi.
Malgré sa su tile intelligence, Madeline avait peine 4 concevoir l’étrange complication du caractére de Tombre, ce mélange de grandeur artistique, de bonté paternelle, d’amour fervent, de théories excessives, d’enthousiasme, d’ivrognerie érigée en principe. Il fallait tous les commentaires de son mari pour éclairer ce chaos. Mais ce qui restait, malgré tout, en pleine lumiére, c’est Virrésistible sympathie que leur inspirait 4 tous
deux cet ami dont le souvenirles hantait et dont la destinée maintenant inconnue les tourmentait d’une angoisse douloureuse.
Rien ne pouvait apaiser cette angoisse, qu’aiguillonnaitaucontraire leur incessantesollicitude. Ils imaginaient Vinfortuné dans les passes les plus noires, malade, sans ressources, ou Georgette l’ayant abandonné, ou tous deux au chevet de l’enfant 4 l’agonie, ou tous trois roulant dans la misére, peut-étre dans le vice, qui sait! Et de telles hypothéses, trop vraisemblables, les remplissaient d’amertume.
Les jours, les mois s’écoulérent. Toujours pas de nouvelles! Quelques-unes des lettres, envoyées par Yves, revinrent aprés des courses inutiles a travers les Etats-Unis. Il écrivit 4 des consulats, sans en recevoir un seul renseignement. I] écrivit 4 du Glaizat, qui n’eut pas méme la politesse de luirépondre ; et 4 Grimblot, qui ne savait pas ce qu’était devenu ce grand braque, probablement resté la-bas dans un hopital @ alcooliques.
Hélas! c’est 4 cette idée-la aussi, funébre et abominable, qu’aboutissaient toutes leurs suppositions. Oui, cela seul pouvait expliquer l'inexplicable et brusque silence du mime. II était devenu fou ! Mais Georgette, oti était-elle ? Qu’avaitelle fait depuis? Pourquoi ne songeait-elle pas 4 prévenir le vieil ami de Tombre? Grand Dieu!
Est-ce que Georgette et Tombre auraient été tous les deux terrassés par le hideux alcool, dans ce
pays d’Edgar Poe, dans cet enfer ot: régne le démon du deliriun tremens? C’était horrible 4 penser. Et enfant, abandonné sur le pavé d’une ville étrangére!
Six mois! Voila six grands mois qu’on était sans nouvelles! Voila tantét un an que les deux amis s’étaient étreints pour la derniére fois, devant le portail de Sainte-Ursule! Voila tantot un an qu’Yves et Madeline étaient heureux, grace 4 Tombre! Mais ni le temps, ni leur bonheur lui-méme, ne pouvaient le leur faire oublier. Plus leur bonheur les enivrait, plus ils songeaient - avec tristesse aux miséres probables de absent. Et plus le temps passait, plus limage de Tombre leur apparaissait douce et chére, pareille a Vimage des morts dont on se souvient en se rappelant uniquement ce qu’on en aimait le mieux.
Yves avait bien mis tous ses soins 4 réorganiser l’enseignement musical du couvent selon les désirs des Révérendes Méres. Mais la meilleure volonté du monde ne pouvait suffire 4 rajeunir le matériel tout 4 fait délabré. A peine un piano était-il encore jouable, parmi les quatre qui servaient dans la maison depuis plus de quarante ans, et sur l'un desquels mademoiselle Anne de Kergouét avait fait ses premiéres gammes. Les orgues de la chapelle tombaient presque en ruines; et lorganier, qu’on mandait de Rennes pour les rafistoler detempsa autre, avait péremptoirement déclaré quwelles étaient 4 renouveler de fond en comble. La Mére supérieure prit enfin un grand parti. Justement, & propos d’une prise de voile, une riche famille de Saint-Brieuc venait de faire a la communauté un don de dix mille frances. I] fut décidé que l’on emploierait ces ressources imprévues areconstituer le matériel. On mettrait ala retraite trois pianos et on remplacerait les vieilles
BRAVES GENS Aha
orgues pardes orguesd’un nouveau modéle, semblables a celles qu’avaientacquises récemment les scurs Augustines de Plougastel. On pria Yves de vouloir bien présider lui-méme 4 ces importants achats. On avait confiance enlui. Il-saurait, par ses relations artistiques, se procurer d’occasion les pianos, et il choisirait le format des orgues de facon ales avoir aussi belles et au meilleur compte que possible. Il profiterait pour cela des vacances du Jour del’ An, etirait 4 Paris aux frais de la maison.
Yves s’acquitta de sa mission en toute cons-
cience, cela va sans dire. Toutefois, comme il avait du loisir entre des rendez-vous chez les facteurs, il en usa pour tacher d’avoir des nouvelles de Tombre. Ici, 4 Paris, c’était bien le diable s’il ne rencontrait pas quelqu’un, chanteur ou comédien, retour d’Amérique, quiet vent de quelque chose!
Il trouva, en effet, dans un café du boulevard ou passent les cabotinsnomades, un ténor qui avait vu Tombre et Georgette 4 New-York, et un second régisseur d’opérette dont la troupe avait voyagéavecla leur dansla Virginie. Ce dernier renseignement était le seul précieux, car il ne remontait qu’a cing mois et demi. C’est donc aprés son séjour 4 Boston que Tombre avait été apercu par cethomme. Yves interrogea fiévreusement. Mais en vain il multiplia les bocks. La mémoire
de l'autre n’avait gardé qu'un vague souvenir. Les 25,
deux troupes occupaient des compartiments différents. Lasienne était descendue en route, laissant les mimes aller plus loin. OU? I] n’en savait rien, ma fo.! Ah! une chose qu'il se rappelait, cest qu’il y avait une femme malade parmi les mimes.
— Son nom ? demanda Yves. Est-ce Georgette?
— Peut-étre bien. Mais je n’en suis pas sur. Il m’en passe tant par la téte, des noms, vous comprenez !
— Une maladie grave ? insistait le musicien.
— Oh! ¢a, oui, par exemple ! Contagieuse, probablement. Dans ces pays-la, on ne sait jamais.
— Et comment était-elle, cette femme ? L’avezvous vue?
— Plus souvent ! J’ai fui son wagon comme la peste. A tout hasard! Je n’ai seulement pas voulu la regarder. Dame! ma peau avant tout, n’est-ce pas?
Yves n’avait pu en apprendre davantage. D’autres conversations, avec des gens qui avaient connu Tombre autrefois, ne l'instruisirent pas plus. Personne n’avait de nouvelles. On ne lui répondait que par des suppositions, quelquefois méme par des plaisanteries sinistres :
— Tombre! il doit étre claqué.
— Il a pris feu en s’approchant trop de la rampe. C’était une éponge a esprit-de-vin.
— Ils’est engagé aux pompes funébres, comme mort
— Il joue les squelettes pour de vrai.
Et l’on riait de ces blagues, qui faisaient frissonner Yyes et lui mettaient des larmes dans les yeux.
En désespoir de cause, il alla aux Folies-Hlégantes, pour essayer de voir du Glaizat ou Grimblot, bien qu’il n’y edt pas grand’chose a attendre de ces deux mauvaishommes qui détestaient Tombre. I n’y rencontra @ailleursnilan nil autre. Le thédtre avait un nouveau directeur, et tout le personnel était changé.
— Monsieur du Glaizat? lui dit la concierge.
Comment! Vous ne savez pas? Mais il est propriétaire de Alhambra maintenant !
— Ah! Et quest-ce que c’est, |’ Alhambra ? Ou est-ce?
— L’Alhambra, voyons, monsieur! La concurrence aux Folies-Bergére! Il y ades affiches partout. Grandes comme ¢a!
— Bien, bien. Et monsieur Grimblot, il y est aussi sans doute?
— Mais non, mais non! Ils sont a couteaux tirés tous les deux. Parait que le patron Ya mis dedans, en vendant le thédtre. Rapport a ses actions. Oh! ce n’est pas pour le débiner; mais i] était roublard, monsieur du Glaizat, entre nous. Ce que j’en dis, au reste, cest parce que j’en parle. Pour nous, il a toujours été parfait.
Yves ne pouvait arréter le bavardage de la commére, qu il avait trouvée seule dans sa loge,
444 BRAVES GENS et quin’était pas fachée d’avoir quelqu'un pour tailler une bavette.
— Enfin, dit-il, ot puis-je le voir 2...
Il songeait & Grimblot. Elle lui répondit en eontinuant ses racontars sur du Glaizat.
— A son théatre, parbleu! Trés chic, 4 ce qu’on dit. C’est monté sur un pied! Oh! il enfoncera les Folies-Bergére, pour str. Ila di mettre 1adedans tout l’argent de sa femme. Vous la connaissez bien, n’est-ce pas? La Sylvana, la grosse aux diamants. Il l’a épousée, vous savez. C’est un coup de maitre, ca!
Comme elle sirotait un cassis, pour digérer sans doute son admiration, Yves put glisser :
— Pardon,madame; maisc’est monsieur Grimblot que je désire...
— Faites excuse, monsieur, répondit-elle. Si vous Paviez dit plus tot! Monsieur Grimblot? Eh bien ! il arepris son agence, rue Saint-Mare.
Elle allait entamer une nouvelle histoire. Mais Yves ne lui en laissa pas attacher le fil et se sauva pour courir chez Grimblot.
Grimblot ne le reconnut pas en lui ouvrant la porte. I] était, d’ailleurs, fortsurexcité, saperruque de travers, le-nez barbouillé de tabac; et toute sa face ressemblait plus que jamais celled’une grenouille, tant elle était injectée de bile verte.
— Ah! zut! s’écria-t-il tout @abord. Un engagement, aujourd’hui! Je n’ai pas le temps. Demain, demain !
I] prenait Yves pour un client.
Puis, se ravisanttout 4 coup, enhomme daffaires qui malgré tout ne veut pas perdre une occasion :
— Au fait, non! Restez. Asseyez-vous la. Je suis 4 vous dans un moment.
Et ilrentra dans sa seconde piéce, dont il referma violemment la porte. Il donna méme le coup si fort, que le péne rebondit sans pénétrer dans Vencoche de la serrure, et que la porte ainsi demeura tout contre, entr’ouverte.
Yves était seul. Sans le vouloir, il entendit ce qu’on disait 4 coté. Grimblot, au reste, parlait dune voix aigué. Puis, malgré sa discretion, Yves ne put s’empécher de préter Voreille, le nom de Georgette ayant été prononcé.
— Oui; disait Grimblot, c’est 4 cette dinde de Georgette qu’il avait flibusté les lettres. Oh ! sans avoir lair d’y tenir, parbleu! Elle ne s’est meme jamais doutée, tres probablement, qu’il les avait gardées. Elle leslui montrait pour se moquer du bonhomme. Seulement, du Glaizat ena fait son affaire, lui, et le pauvre monsieur Lepottier...
— Allons, Grimblot, c’est un roman que vous me contez 1a, interrompit une voix inconnue 4 Yves.
— Mais, monsieur Pérignat, voyons ! ripostait Grimblot, puisque c'est moi qui 41 vu monsieur Lepottier pour ¢a, précisément, jen sais quelque chose, que diantre !
— Et vraiment, reprit celui que Grimblot appelait Pérignat, vraiment, vous l’avez fait chanter, ce pauvre brave homme!
— Pas moi! s’écria Grimblot. Mais du Glaizat, oui.
— Et l'autre a casqué?
— Oh! il ne s’agissait pas d’argent. Vous croyez done du Glaizat bien béte? Mais, s'il n’y avait que ga, je ne vous aurais pas promis un joli scandale. Non, non! Savez-vous ce qu’il voulait, du Glaizat? Savez-vous ce qu’il veut encore plus, aujourd’hui que monsieur Lepottier estsous-secrétaire d’Etat ? Le savez-vous, ce qu’il demande, et ce qu’il obtiendra si vous ne lui mettez pas le nez dans ses ordures avec de bons échos? Hein? Le Savez-vous, le devinez-vous ?
Grimbiot ne parlait plus. Il criait. Et c’est en glapissant qu’il ajouta:
— Eh bien! I veut se faire décorer.
Il y eut un grand éclat de rire de Pérignat.
— Oh!iln’y a pas de quoi rire, reprit Grimblot. Je sais bien, il est directeur de VAlhambra, c’esta-dire en Somme marchand de femmes; et il a épousé la Sylvana! Mais ca ne Vempéchera pas. I] est fort, allez! Je vous en réponds. I] m’a floué, moi. Ainsi! Vous jugez! Seulement, dame! si vous lui flanquez dans les jambes Vhistoire des lettres, c’est une autre paire demanches. I n’osera pas se servir de ¢a ouvertement, et monsieur Lepottier débarrassé ne cédera pas. Oh! je lui en
BRAVES GENS 447 ménage encore d’autres, 4 du Glaizat, soyez tranquille.
— Bah! Quoi donc? interrogea Pérignat.
- Je peux vous le dire, ca m’est égal, continua Grimblot. Son spectacle & succés de maintenant, ses fameux Américains, n’est-ce pas? Eh bien! je débinerai leur truc, 4 ses Américains. lis sont de New-York a peu prés comme moi.
— Etes-vous str de ca, Grimblot ?
— iens! e’te bétise! Si j’en suis sir? Les deux plus petits m’ont passé par les mains. Je leur ai fait signer des engagements ici, dans mon bureau, il n’y a pas plusde cing ans. Ce sontdeux anciens danseurs. Il y ena méme un qui a été clown. Et des Frangais, tout ce quily a de plus francais. Comme qui dirait, par exemple, des Batignolles.
— Ah! bah!
— Quant au grand, 4 celui qui est levrai cloude la chose, c’est encore plus drole. Pour celui-la, toutefois, je ne suis pas encore sir et certain. Il me semble le reconnaitre. Mais il me semble, pas plus. Il n’y a pourtant pas longtemps que jelavais vu, si cest lui. Seulement, ce quil est changé, alors! Au reste, je m’informerai. Je tacherai de lui tirer les vers du nez. Et si c’est le type que je crois, nous rirons, je ne vous dis que ¢a. D’autant que je sais sur luides choses que je ne savais pas il ya un an.
— Enfin, qui pensez-vous que c'est ? Il a cepen-
dant bien l’air yankee, avecsa peau séche, son corps osseux, sa barbe rousse taillée en carré comme une pelle de cuivre.
— Parbleu! reprit Grimblot, c’est justement cette barbe-la qui me fait encore hésiter. Je me suis déja informé un peu. Il parait que cest sa vraie barbe. A la ville comme a la scéne. Et ses cheveux aussi sont carotte. I] est déplumé, d’ailleurs, trés déplumé. Tandis que l’autre avait une tignasse, 4 la malcontent, c’est vrai, mais fournie, et noire.
Yves maintenant entendait tout cela sans écouter. Cette seconde partie de l’entretien n’avait plus le méme intérét pour lui. I] était méme impatient de la voir se terminer. Il edt voulu tout de suite interroger Grimblot sur Georgette. Peut-étre, a propos des lettres de M. Lepottier, ce vieil agent avait-il du s’inquiéter d’elle; et alors il savait quelque chose. Pensant qu'il était oublié, Yves toussa deux ou trois coups assez fort, pour manifester sa présence.
—Ah! pardon, monsieur, fit Grimblot en ouvrant. Je suis & vous. Quelques minutes encore.
Mais, comme il n’était plus aussi troublé par la colére, il serappela touta coup lafigure d@’ Yves. Sans pouvoir mettre un nom sur cette figure, toutefois. Aussi, demanda-t-il, en cherchant a préciser ses souvenirs : ;
— Il me semble que vous ne m’étes pas inconnu,
BRAVES GENS 449 monsieur. OW donc noussommes-nous rencontrés, deja
— Aux Folies-Elégantes, répondit Yves. D’abord apres la premiére de Ame de Pierrot. Kt en second lieu...
— Parfaitement, monsieur, interrompit Grimblot, qui en effet se remémora soudain les deux circonstances.
Et, aussitot, il ajouta :
— Vous étes bien lami de Tombre, n’est-ce pas?
— Oui, monsieur, répondit le musicien, et je
- yenais justement pour chercher quelques renseignements sur lui.
— Vous ne savez pas ow il est?
__ Du tout. Je suis sans nouvelles de lui depuis six mois, et j'ai pensé que vous...
Grimblot, sans le laisser achever, était rentré dans la seconde piéce, ou Yveslentendit murmurer un instant 4 voix basse avec Pérignat. Il ne percut que les derniers mots de ce rapide colloque.
— Si Cest lui, disait Grimblot, en voila un qui le reconnaitra pour sur.
Et, revenant vers le musicien, Grimblot reprit dun air aimable:
— Monsieur, je crois savoir en effet ot est Tombre.
— Vous croyez seulement? dit Yves avec angoisse.
— Oui, je crois seulement, fit Grimblot. Et vous allez comprendre comment je ne puis vous’ donner une certitude. Pour moi, Tombre est a Paris; mais il s’y cache.
—Ah!... Pourquoi? s’écria Yves épouvanté, Songeant a quelque. catastrophe, 4 un crime de jalousie peut-étre, commis par le mime.
~ Pourquoi? Je Vignore, répondit Grimblot.
Une idée de toqué, sans doute, comme il en a toujours! Mais vous, qui étes son ami, vous pouvez bien violer son incognito.
Yves tremblait, 4 la fois de joie et d’anxiété. C’est d’un air suppliant qu’il demanda :
— Et ou est-il, monsieur? Ov croyez-vous quwil est ? Par quel moyen puis-je espérer...?
— Monsieur, interrompit Grimblot, je n/’ai qu’une chose 4 vous dire. Si vous voulez voir Tombre, et tacher de lui parler ensuite, il ne tient qu’a vous.
Il savoura une prise, en homme qui va produire un effet, et ilajouta,en modulant sa phrase avec des inflexions de théatre:
— Allez ce soir 4)’ Alhambra, sur les dix heures.
— Allez ce soir 4 ?Alhambra.
Yves se répétait machinalement ces paroles en descendant l’escalier, comme un enfant répéte une phrase qu’il n’a point comprise et dont il veut graverles sons dans sa mémoire. Grimblot l’avait congédié sur ce mot, d'un air qui refusait d’avance tout commentaire. Yves lui-méme, au reste, en avait été si interlogué qu’aucune demande d’explication nelui était venue aux lévressur-le-champ. Et maintenant c’est sa propre imagination qwil interrogeait, mais vainement, pour trouver un sens 4 ce conseil mystérieux.
— Comment puis-je rencontrer Tombre alAlhambra ? Quelles raisons a-t-il de se cacher,et de se cacher 14 précisément? Et dabord qu’est-ce que c’est que V Alhambra?
Mais on lui avait déja parlé de cela, dans la journée ! Qui donc ? Ah ! oui, trés bien, il se rappelait : la concierge des Folies-Elégantes. L’Alhambra, c’étaitle nouveau theatre de du Glaizat.
Redoublement de mystére! Par suite de quelles circonstances le mime cherchait-il un refuge chez cethomme, son ennemi,l’ennemi de Georgette? Et Yves serappelasoudainle bout de conversationentre Grimblot et Pérignat, Vhistoire des lettres, adressées jadis 4 la danseuse par M. Lepottier, et devenues pour du Glaizat un instrument de chantage. Est-ce que Georgette, et Tombre avec elle par conséquent, seraient compromis ainsi dans une vilaine affaire ? Dela peut-étre venaient l’incognito et le silence de Tombre. Oui, sans doute, il y avait dans ces ténébres quelque infamie qu’on voulait dissimuler. a songeait avec tristesse, avec douleur.
Chemin faisant, comme il errait par les rues, l’esprit absorbé, les yeux fixes, ses regards furent ‘ plusieurs reprises frappés par de longues taches rouges qui sabraient les murs, dehaut en bas, de gauchea droite, secoupanta angles aigus, en forme d’éclairs sanglants. Sipréoccupé qu’il fat, il ne put s’empécher d’y lire les deux mots quis’y étalaient obstinément dans tous lessens et qui raccrochaient de force Pattention. Et ces deux mots vinrent ajouter une énigme de plus a toutes celles qui lobsédaient déja. Ces deux mots étaient :