HAPPY ZIGZAGS
Soudain illes vit flamboyer, cette fois en caractéresrouges sur fond blanc, au milieu d’une énor-
me affiche, dont tout le reste était d’un vert éclatant, et quicouvrait le panneau entier d’une palissade en planches. Presque au méme instant, la méme affiche lui apparaissait, dressée aux flancs @une grosse voiture qui arpentait triomphalement le boulevard. Et cette voiture était suivie de cing autres véhicules, tous pareils, arrondis en carapaces dans lesquelles le cocher et le cheval lui-méme semblaient enfouis. On ett dit une procession de monstrueux cloportes.
— Des affiches grandes comme ¢a! s’ était écriée tantot la concierge des Folie-Elégantes.
Et c’étaient, en effet, les affiches de l?Alhambra. :
Une brusque et lumineuse association didées se fit dans la pensée du musicien, entre le bizarre conseilde Grimblot, le voyage de Tombre en Amérique, et le mot de zigzag, cher au vocabulaire du mime. C’estcela! Tombre était revenu de la-bas sous un nouvel avatar !
Yves se rappela aussitdt ce que Grimblot disait toutalheure 4Pérignat touchant ces fameux Zigzags. Mais cela le jeta dans une autre perplexité. Grimblotavait parlé ’un hommeala barbe rousse, aux cheyeux carotte et au crane déplumé ; et ce signalement-la ne répondait pas du tout & celui de Tombre.
Non, non. Décidément, Yves se perdait dans de chimériques conjectures. Cen’estpassur la scéne qwil verrait Tombre! J ouant quelque part, méme
sous un faux nom, le mime l’ett écrit 4 son unique ami, pour qui jamais il n’avait eu de secret! C’est dans la salle qu’aurait lieu la rencontre!
Dans la salle! A cette conclusion, Yves était repris d’une affreuse tristesse et de pressentiments abominables. I] se doutait de ce que pouvait étre ?Alhambra, concurrence aux Folies-Bergere: un promenoir de filles 4 Yencan! Et il imaginait Georgette déchue et roulée jusque la, et Tombre entrainé parson amour, par son ivrognerie aussi, dans cette honte partagée. Cela, mieux que tout, expliquaitl’incognito et le silence. Etaitce possible, cependant? Hélas! qui sait ol vous ménentla passion, l’alcool, lamisére ? Ah! comme Yves souffrait 4 faire de telles suppositions! Il avait beau les chasser, d'ailleurs; elles lui revenaient tenacement 4 lesprit; et en les ruminant, il lui semblait macher de la boue et se gargariser avec de l’eau sale.
A dix heures du soir, obéissant ponctuellement ila recommandation de Grimblot, Yves pénétrait dans P Alhambra.
C’était bien tel qu'il Vavait pensé. Grace aux fauteuils d’orchestre et de balcon, garnis de gens qui regardaient la scéne, cela malgré tout avaitla figure d’un thédtre. Mais ces gens 4 aspect honnéte ne formaient, en somme, qu’une infime minorité, comparés 4 la foule compacte qui bondait le reste de la salle et qui trés ostensiblement s’occupait de toute autre chose que du spectacle. La,
dans les promenoirs des deux étages, dans les loges, devant les comptoirs des buffets, dans les retiros plus obscurs d’ou l’on ne voyait pas méme la scéne, c’était un grouillis de filles aux toilettes tapageuses, au maquillage insolent, au verbe criard, en chasse parmi le fourmillement des hommes. Il y avait beaucoup d’étrangers, et on débattait des propositions de souper et des prix dans toutes les langues. Aux comptoirs tronaient des serveuses, fort entourées, distribuant des flutes de champagne 4 de vieux messieurs et a de trés jeunes soupirants 4 peine échapp és du collége. Ga et 14, accoudés aux buffets, quelques chevaliers de ces dames montraient effrontément leurs piles frimousses d’anciens arsouilles devenus courtiers en galanterie. La fumée des cigares faisait comme un brouillard en certains endroits. Et de tout cela, de ces buvettes adossées ad’énormes glaces resplendissantes, de ces banquettes au velours cramoisi déja fripé, de ces loges en boudoirs surchargés de dorures, de ce monde interlope et cosmopolite, de ces toilettes aux couleurs pariolées et aux parfums violents, de cette pro- -miscuité dans une tabagie, de ces marchandages cyniques en toutes sortes de baragouins, de-tout cela sortaient un vacarme et un¢ odeur de mauvais lieu. O’était comme une halle de la débauche, sous la lumiére crue et brutale du gaz, dans les tutoiements, les coudoiements, les bousculades, Jes engueulades, dans‘un tintamarre de noce babé-
lique, que dominaient seulement de temps 4 autre les fanfares d’un orchestre enragé, quand il déchainait 4 travers ce tohu-bohu la tonitruante rafale de ses cuivres.
Etc est la-dedans qu'il fallait découvrir Tombre! Hélas! Tombre, cela-voulait dire Georgette. Yves regardait de tous cdétés, se faufilant dans la foule, interpellé, bafoué le plus souvent, 4 cause de sa mise pauvre et de sa physionomie inquiéte. Il allait, se heurtant 4 des croupes, s’écrasant 4 des corsages, se faisant le plus petit possible dans le fourreau de son mac-farlaneridicule, dont lesailes restaient parfois prises derriére lui, accrochées a des agrafes, retenues entre des bras entrelacés, comme aux dents d'un engrenage.
Par instants, il se levait sur la pointe des pieds, et, entre les chapeaux 4 haute forme et les chignons jaunes, il jetait un coup d’ceil vers la scéne, reprisal’espoir qu’il y verrait peut-étre apparaitre Tombre. Espoir bien vague, d’ailleurs! Car le programme qu’il savait par coeur a force de l’avoir lu, ne portait pointtrace de pantomime, ni de quoi que ce fit qui pit y ressembler. I] annonecait un lever de rideau, composé d’un vaudeville; puis, les débuts @un équilibriste; un cirque en miniature, singes et chiens savants; la famille d’Hercule, avec la pyramide humaine sur les épaules de la femme socle; une troupe d’acrobates japonais;les Almées de Montimarere, ballet moderniste (décidément du Glaizat tenait & ce vocable) ;
et enfin les fameux Happy Zigzags; le tout entremélé de valses et quadrilles sur les motifs des opérettes en vogue, parle maéstro Magimel, l’auteur de la Reine d Yvetot.
Yves était arrivé pendantla pyramide humaine. Ni dans la famille d’'Hercule, ni-parmi les acrobates japonais, il n’y avait chance de trouver Tombre. Le ballet avait tenu Yves trés anxieux. Peut-étre Georgette y dansait-elle, dégringolée au rang de marcheuse dans un peloton? Mais non.
Pas méme cela. C’est bien ici, parmi la cohue des promenoirs, qu'il fallait se résigner 4 rencontrer Yun oul autre. Et Yves allait toujours, montant, descendant, secoué par la houle piétinante ou il lui semblait nager dans de la chair. Il allait malgré tout, cherchait avec fiévre, et toutefois desirait presque ne point trouver. Car son coeur se serrait, 2 ’idée que tout 4 Pheure il reconnaitrait - peut-étre Georgette dans lune de ces filles platrées, qui lui lancaient en passant quelque blague orduriére, avec un geste canaille et d’une voix éraillée.
Tout 4 coup, il se fit un grand remous dans cette marée turbulente. Elle arréta son mouvement de va-et-vient, méla son flux et son reflux en tourbillonnant sur elle-méme, et se tassa en flots pressés contre la balustrade. En méme temps, le vacarme des cris, des marchandages, des rires, jusqu’au ronron des conversations, tout s’éteignil
dans un profond silence. On edt dit un troupeau
WVhystériques soudainementhypnotisés. Et ce qui rendait plus nette encore cette impression, c’est que tout ce changement des attitudes s’était opéré, comme pour des hystériques véritables, au brusque appel d’une note unique, inattendue, éclatante de sonorité, et prolongée en vibrations stridentes. Cette note avait été lancée par tous les trombones a la fois.
Puis se déroula, toujours au souffle des trombones, une lugubre mélodie, pareille 4 un chant funébre, et du plus étrange effet dans ce milieu de filles et de noceurs, qui demeuraient maintenant muets et immobiles, les yeux grands ouverts, la face tendue, en proie 4 une sorte d’attente épouvantée.
Yves, bousculé dans le remous, n’avait pu trouver place qu’au dernier rang des spectateurs, tout 4 fait 4 ’entrée de la salle; et de la il ne voyait que la moitié inférieure du rideau, un rideau noir qui venait de descendre, et sur lequel un flot de lumiére électrique projetait en lettres blémes :