‹ Bravos & siffletsChapitre 11 sur 30 · M. POISE ET V AMOUR MÉDECIN · texte numérisé non relu

M. POISE ET V AMOUR MÉDECIN

M. Poise es1 un musicien du xvra* siècle égaré dans le nôtre. Les tendances sensuelles de Tari moderne ne l'on! point séduit; il s'esl tourné dès sa jeunesse vers les élégances du passé. Né pour accompagner Marmontelet Florian,de bonne heure il a fait emplette d'une épinette peinte dans l'atelier de Bouclier, et s'est mis à improviser sur te clavier jauni où tant de doigts avaient déjà couru, mille gentillesses accommodées en brunettes, en menuets, gavottes et allemandes.

Le charme de ces compositions n'est vivement senti que par les lettrés ; c'est en leur société que M. Poise remporte tous ses triomphes, et les ap-

(1) Opéra-comique en trois actes, de Charles Monselet, d'après Molière, musique de M. Poise, représenté rOpéra-Comique le 8 décembre 1SS0.

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plaudissements de ce public restreint, mais choisi, le dédommageai amplemenl «le sa peine. On

devine qu'on B devant BOJ une nature fine, délicate el timide, qui ne se livre qu'en discrète compagnie, derrière les portes bien closes d'un ^alon bien hanté. Il y a des gens très distingués, d'un esprit solide et relevé, qui ne collectionnent des tabatières et des éventails que pour s'arracher au brutal tracas des choses humaines. M. Poise irait volontiers les rejoindre dans cette chartreuse vernissée par Martin.

Le compositeur a trouvé en Monselet une manière de Gubetta de l'archaïsme avec lequel il complète des résurrections qui ne plairaient point à M. Laroche-Joubert, ce député voulant sur toutes choses le bien du plus grand nombre. Or, Y Amour médecin, comme la Surprise de V 'amour, des mêmes auteurs, caresse spécialement les goûts raffinés qui succèdent à une éducation soignée, à une enfance bercée dans le duvet des lits de plume. Pour bien comprendre les grâces de ces ouvrages-là, il est bon de pouvoir les écouter avec des oreilles prévenues.

Il s'y mêle quantité de choses étrangères au sens de l'ouïe ; les souvenirs de la vue et de l'odorat y sont intéressés et ramènent des objets qui

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ne i mil plus d'usage dôme tique aujoui 'l but, d parfuma disparu \ de notre monde. Il faut \ ii, .iu\ mura de la maison de proi Ince où l'on est né, de vieilles tenture - t pei >n

tant quelque naïf tableau, comme i Macéet et, dans la chambre maternelle, d armoires qui laissent voir, B travers les serrui les piles «le* linge embaumant la lavande et I pots de confiture alignés au cordeau.

Monselet, qui esl bien le plus spirituel érudit que je sache, a dû prendre autant de plaisir à arranger Molière que M. Poiseen a pris à pasticher Lulli, C'est une escapade (Jonl il s'accuse en ti lets charmants, dits en manière de précaution oratoire par Mllf Thuillier, au début de VA

decin. De son côté, M. Poise s*e&1 défendu très habilement dans le cours de L'opéra-comique (Ju'il a écrit sur la pièce. Ses procédés de composition ne réclament pas une longue analyse: ils sont d'une simplicité et d'une sobriété sans second

La gent trotte-menu de ses mélodies mène pendant trois petits actes un train plein de galanterie et de savoir-vivre artistiques; elle va au cours dans un carrosse dont l'or se relève en bosse, sur une symphonie où les violons font assaut de belles manières, et se couche le soir du même air dont elle s'est levée le matin.

Le public a fait grande fête à la sérénade chantée par Nicot avec le goût exquis qu'il montre en tout, aux chansons de Fugère et de Mllc Thuillier, à un délicieux entr'acte en fugue, el à la jolie

phrase du duo de l'amour, un tantinet poussée à la mélancolie. Je goûte médiocrement le quatuor de la consultation médicale; en ces sortes de bouffonneries, je liens pour les Italiens, et pour le trio de Crispino e la Comare. L'entrée à danser pour les apothicaires est plus dans la tradition française, et dans l'orchestration de ce morceau, les bassons donnent fort comiquement. la réplique aux seringues presque la note juste.

Que le drame lyrique nous a menés loin de l'ancien opéra-comique! Il y a comme une protestation muette de Sedaine et de Grétry dans les plis de ce rideau de scène qui tombe mélancoliquement après chaque acte. Sur un cartouche rocaille, des bergers et des bergères, houlette en main, pipeaux enflés, défilent joyeusement au murmure des fontaines, le long des grands bois verdissant, sous la brume Watteau. Autre temps, autre art!

LE PERCEGRAINE

Qu'est-ce qu'un

Que signifie ce mol dans la langue du tï Quelqu'un, parmi les nouveaux officiers d'À< mie, pourrait-il me dire ce que c'est qu'un percegraine? La question m'a travaillé pendant de longues années. Vainement j'ai secoué la poussière des grimoires, fouillé les dictionnaires — pas tous, ils sont trop î — et consulté les recueils spéciaux. Malgré des recherches pendant lesquelles un vrai savant aurait eu le temps de trouver la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre philosophale et la solution de la question sociale par-dessus le marché, j'en suis réduit i\ pousser publiquement ce cri douloureux :

Qu'est-ce qu'un percegraine?

Quand j'ai su que Sarccy écrivait pour la Revue d'art dramatique une magistrale élude physiologique sur Y Acteur, un peu d'espoir m'a ranimé. J'étais moins oppressé, je respirais plus librement, et si les jours ne valaient pas mieux, du moins les nuits étaient plus tranquilles. Partant de ce principe universellement reconnu — le consentement universel est une preuve de l'existence des dieux — que Sarcey n'ignore rien de ce qui se rapporte à l'art et au métier, je me suis senti momentanément soulagé du poids énorme dont pèse sur moi le problème A\x perce graine. Je raisonnais ainsi : « La conscience est une des forces de Sarcey, non la moindre. Après avoir fixé le rôle de l'acteur dans la société ancienne et moderne, il va passer en revue les genres et les emplois : pères nobles, amoureux, traîtres, financiers, manteaux, que sais-je encore? Nul doute qu'en fin de compte, il n'en arrive aux percegraines! » Point. Sarcey m'a déçu : il s'est maintenu dans les hauteurs sereines où il aime à planer, — Mlle Martin, de la Comédie-Française, n'a pas seule le privilège de le transporter au pays des rêves, — mais il ne nous a pas touché un mot du percegraine. Mon Dieu! je ne demande pas que Sarcey soit pendu pour cela. C'est assez, pour ses péchés, qu'il ait reçu des petits bancs et des

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B8 d'orange sur la tète aui premi • • re] sentations <i«,s Nal ion el du Ch&teau d'Eau M que diable! un paragraphe Bur le pe tine n'eu! pas été déplacé bous sa plume !

Auparavant j'avais espéré arracher le Becrel du percegraine à un vieil acteur blanchi sous Loua les harnais imaginables. Gel homme unique avait joué la tragédie el la comédie, la comédie ! moyante, le drame bourgeois, le drame historique, le vaudeville à couplets, la folie-vaudeville el la Féerie ; il avait chanté l'opéra tel que Lesueur l'a conçu dans Les Bard *, l'opéra-comique t Ion Grétry, l'opéra-bufia selon Gimarosa el l'opérette selon Offenbach; il était de ces raie- protagonistes qui peuvent, dans la môme heure et sur un signe, déclamer une tirade entière de Campistron , réciter un passage pathétique de La Chaussée, lancer une strette de Mercadante, détailler un couplet de Monsieur Jovial ou l'huissier chansonnier ^ et couronner le tout par un refrain des rois grecs de la Belle Hélène. Fils de Scarron, il avait joué dans les granges et dans les pressoirs; il était monté sur tous les tréteaux disponibles en France, en Italie, en Belgique, en Russie et en Amérique, depuis Saint-Nazaire jusqu'au lac Ontario. Dans le Barbier de Sévtlle il avait, à. divers âges et selon l'état de la voix,

chante tous les rôles, Almaviva, Bartholo, Figaro, Basile, Pédrille et môme Marceline, tout enfin, sauf Rosine ; il avait, -clou les exigences de la situation, rempli tous les personnage- de la Tour de Nesles, sauf Marguerite de Bourgogne. Ce monstre de mémoire avait embrassé tous les genres. Il prétendait avoir fréquenté tous les rois et toutes les reines tragiques, Talma, M1,e Duchesnois, Joanny, Lafon, taillé des croupières à Duprez dans la carrière italienne, sous le pseudonyme du chevalier Desideriti, et fortement embêté Potier dans le Languedoc, sous le nom emprunté de Saint- Hilaire. Longtemps je sacrifiai à ce vieil acteur, m'imaginant qu'il me fournirait une explication suffisante du percegraine. Il avait des passions, je les flattai : il jouait le bésigue et l'écarté, je les jouai ; il aimait l'absinthe suisse et le bitter navrais, j'en bus; il fumait, je fumai; il exécutait l'ouverture du Jeune Henri sur la clarinette, je l'écoutai. Soudain nous rompîmes : il se demanda pourquoi. Ah! c'est pourtant bien simple! il ne savait pas ce que c'était qu'un percegraine!

Au moins, si je pouvais douter de l'existence du percegraine! En ce cas le scepticisme deviendrait une consolation! Mais non! je n'ai même pas la ressource du pyrrhonisme. Jadis on a nié

que Napoléon [•' ail réellement existé, on a établi péremptoirement que c'était un mythe bi pique, il n'en est pas ainsi du percegraine. Maudit soit donc VAlmanach des spéciales pour 1794, qui constate la réalité du personnaj

Oui, en 1794, il y avait un percegraine à Toulouse, au A ' " théâtre de la L\ t de V 'Egalité^ construit dans l'enceinte du ci-devant Collège Martial, et dirigé par le citoyen Nadal, procureur ronde des entrepreneurs. C'était alors une scène florissante: on s'était principalement appliqué à changer dan- les anciennes pièces tout ce qui pouvait choquer les oreilles républicaines, e1 le directeur s^ rélicite quelque part d'avoir culottisé un grand nombre d'ouvrages utiles. J ose croire que cette mesure radicale ne s'était pas étendue aux artistes. Quoi qu'il en ait été, voici de quels éléments se composait la troupe du citoyen Nadal :

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