‹ Bravos & siffletsChapitre 12 sur 30 · ACTEURS · texte numérisé non relu

ACTEURS

Citoyens Garnier, premiers rôli

Saint-Aubin, Jeunes premii

Jarseille, troisièmes rôles el troisièmes amoureux.

Saint-Vallery, troisièmes rôles.

Tygée, confi lents el percegrairu

Dumige, pères sensibl

Dorval, troisièmes amoureux.

Valville, financiers, grimes et manteaux.

Desbarriaux, premiers comiques et régisseurs.

Plaisance, seconds comiques.

Labarthe, j

Michut, | Pour l'utilité.

Valance, )

De tout cela, je ne retiens qu'une chose : c'est qu'en 1794, à Toulouse, le citoyen Tygée joignait à l'emploi de confident celui de percegraine. Cette mention n'a l'air de rien : elle me coûte le repos de l'âme.

Qu'est-ce donc qu'un percegraine?

Le mot ne répond à aucun vocable usuel enregistré par les lexiques. A l'endroit où je devrais rencontrer : perce-graine, je trouve seulement perce-bois, nom vulgaire de plusieurs insectes qui attaquent le bois, et perce-oreilles, insecte dont l'abdomen se termine par deux crochets en forme de tenailles. Grands dieux ! faudrait-il nous figurer le percegraine attaquant l'honneur des fa-

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milles à l'aide «l'un»' tai ièi n. il vaut i

Qoua le représenter opérant, par pou sives, comme le perce feux le, nom d'une plante ombellifère, ou l<i perce-neige, plante d'hiver qui lève sa Heur par-dessus les fourrures blanches de la neige.

Il manque donc une définition du simpleœ. En procédant ;>ar induction logique par élimination scientifique, on parvient à. limiter Le champ d'action du percegraine. Il es1 évidenl qu'Hamlet, Othello, Bippolyte, le Cid , H Polyeucte, ne sont poinl des percegraines. A.utretrement il Faudrait admettre que M Mounet-Sully joue les percegraines, hypothèse attentatoire à la dignité du Sociétariat. Les héros de Ponsard el de M. de Bornier, quoique placés a un (leuré inférieur dans l'Olympe tragique, sont-ils des percegraines? Pas davantage. Ceux de M. La Tour- Saint-Ybars?... Pas que je sache. On peut donc hasarder cette opinion que la tragédie ne comporte pas de percegraines. Rabattons-nous sur la comédie. Là encore je ne vois pas de percegraines: Arnolphe? Harpagon? Géronte? Orgon? M. Poirier? le marquis de Prestes? Olivier de Jalin ? M. de la Seiglière? Thouvenin? Les Rantzau? Non. Got, Thiron, les Coquelin, Delaunay, des percegraines? Les monologuistes, Coquelin cadet,

par exemple, des percegraines t Jamais! Je les entends qui protestent... Alors, quoi?

Amis, je suis las d'être traîné à la remorque de ce mystérieux percegraine qui ne veut pas se faire connaître. A chaque instant , le problème se dresse dans mon esprit, menaçant, redoutable, ironique, insondable, suant l'insoluble. Je ne puis longer un square, je ne puis passer devant les magasins du quai de la Mégisserie sans songer au percegraine. Au théâtre, il me fournit des rimes que le poète n'a pas prévues. Quand Marie Stuart, apostrophant Elisabeth, s'écrie :

Si le ciel était juste, indigne souveraine, Vous seriez à mes pieds, car je suis...

l'écho répond : percegraine. Quand Gritzenko entonne le chant martial : Enfants de V Ukraine; quand Marguerite de Navarre égrène les perles de sa voix dans l'air : 0 beau pays de la Touraine, mnémotechniquement je me reporte au percegraine. Est-ce une vie, cela? Aux dernières élections, moi abstentionniste invétéré, j'aurais volontiers voté pour le candidat qui m'eût promis d'interpeller le gouvernement sur la question des percegraines. J'apprends que M. Glovis Hugues vient de fonder un nouveau groupe pour la défense des intérêts artistiques : ce groupe ne dé-

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montrera son utilité qu'en éclaii I la qui

lion des percegraines. Néanmoins, attendanl peu de L'initiative parlementai] e, je iupf>lie la P — premier pouvoir de l'Etal d'ouvrir une m quête là-dessus.

Confrères, stimulez, je voua en conjure, le zèle de tous les hommes de théâtre, amateurs, abonnés, directeurs, régisseurs, metteurs en scène, machinistes. Adressez-vous à tous ceux qui gardent un pieux souvenir aux choses du passé. Enfin débarrassez-moi de L'obsession du percegraine.

Croyez toutefois que, de mon côté, je n'abandonne aucune piste. Tenez! Il Semble qu'un parfum rustique s'exhale du mot percegraine? Cela

sent la maison des champs, le berceau de vigne vierge, la charmille, la bordure de buis. Derrière le percegraine on devine le cadran solaire exposé au milieu de l'allée, le vivier où sont les carpes, la serre où sont les bêches et les arrosoirs. Dans les pièces de l'ancien répertoire, il y avait belle provision de jardiniers, tous fidèles servants de l'amoureux, amoureux quelquefois pour leur propre compte. Est-ce là ce que représentait le citoyen Tygée? Les jardiniers étaient-ils en si bonne odeur auprès des habitants de Toulouse? Mais, alors, si le percegraine équivalait au jardi-

nier en 1794, M. Alphand ne serait aujourd'hui que le général des percegrainesl

Je me suis égaré sur cette donnée. Dernii ment, dans une hallucination provoquée par l'insomnie, le percegraine m'est apparu mêlé à plusieurs intrigues dans la personne du citoyen Tygée. C'était un de ces domestiques gros et courts, bâti en basset, avec des jambes en cerceaux qui rejoignaient un ventre à poulaine. Sous sa perruque rousse ébouriffée aux tempes, deux yeux en vrille brillaient, grassement cerclés par deux joues vernissées d'un vernis de poupée. Il portait la veste grise à boutons d'étoffe, le gilet à Heurs rouges et les bas de cotonnade horizontalement rayés. Il survenait dans les aventures tantôt pour les troubler, tantôt pour les dénouer, semant au cours du dialogue mille naïvetés grivoises dont les maîtres ne se fâchaient pas, bien qu'il s'ingérât parfois d'avoir de l'esprit à leurs dépens. Souvent il s'appelait Rustique par allusion directe à ses occupations favorites. Familier et indiscret sans encourir de peines, il apportait la note galante dans les réunions les plus intimes de famille. C'est lui sans doute qui, d'un front d'airain, débitait ce madrigal saugrenu aux enfants assemblés pour fêter la marquise :

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ivi,, h. de 1 1 pect et di i ■ ■ oduoI au Ail- /. -ni mi chéri oujouz,

Qui di ' mable où règne 1 ion

Pai .h i nt i \" yeui de précieui bijoux.

\ i otre tendre m' pe ofli Heu 1 1 I

mur un ju ite ii ibul de votre ardent amour. Biles ne valent point quoique rai i • I i" 0 La (leur qu'elle perdit pour voua donner le Jour.

La marquise Fronçait le sourcil : • Rustique,

taisez-vous, disait-elle. . Qui \"U^ a permis .'... Mais elle avait soin d'attendre que le madrigal lui lini. — Daii^ une autre circonstance, le décor, à demi envahi par les ombres du soir, représentait une maison treillage e, au fond d'un jardin clos de murs. Lucile Belmont, toul émue, attendait le chevalier de Valcour. Rustique était dans u con-r lidenee et s'en vantait dans un couplet d'entrée. Au signal convenu, il appliquait au mur de clôture une échelle qu'il consolidait de tout le poids de son corps penché en avant. On apercevait ensuite le chevalier à califourchon sur la muraille. Rustique aidait la descente: après quoi, souriant, et sonnant entre >es dents une antiquaille, il conduisait à Lucile Belmont le chevalier de Valcour légèrement sanculottisé par son escalade, — ce qui répondait merveilleusement au programme du Théâtre de la Liberté de Toulouse.

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