‹ Bravos & siffletsChapitre 15 sur 30 · M. HALANZIER · texte numérisé non relu

M. HALANZIER

L'inertie est une force, e1 la plus grande ; toutes les autres viennent se briser contre elle. Or l'inertie esl la force de M. Balancier; c'est sa formule, comme disent les chimistes. Aux attaques vigoureuses et méritées dont sa direction est assaillie, M. Halanzier répond en affichant le Trouvère, flanqué à son extrémité de quelque joyeux ballet.

C'est que M. Halanzier est ferme, âpre et restant comme un roc; et comme il a l'aspect du roc, il en a l'immobilité. On a vu des isthmes se laisser percer d'outre en outre; on a vu des montagnes souffrir qu'on les perforât dans le sens de

(1) Nous célébrons rétroactivement M. Halanzier, comme s'il était encore à la tète de l'Académie nationale de musique, avec huit cent mille francs de subvention.

leur moindre largeur : nul ne verra jamais M. Halanzier entamé par la déni de la critique.

Et ne vous Dgurez pas que ce soit <!<> sa part entêtement ou jeu plaisant! C'esl simplement

fatalité. Je parlais à l'instant de forces physiques : H. Halanzier, en tant que directeur de l'Opéra, est tout simplement une des forces mal appliquées delà nature, un des agrégats moléculaires mal distribués.

Alexandre Dumas fils, dans une classification restée célèbre, a divisé les femmes, d'après leurs tendances morales, en plusieurs catégories : la femme de feu, la femme de foyer, par exemple, et d'autres encore, sans compter la belle-mère, fruit d'une civilisation fatiguée. On pourrait aussi répartir les hommes, d'après leurs aptitudes intellectuelles, en autant de classes distinctes. M. Halanzier, considéré sous l'angle lumineux de quarante-cinq degrés, est un homme de comptoir.

Il est excellent comptable, connaît la tenue des livres en simple et en double partie, établit merveilleusement une balance de budget par l'actif et le passif, ne se trompe jamais dans ses reports ni dans ses totaux ; enfin, c'est un robuste tempérament de caissier contre lequel la considération d'art ne peut rien, ou bien peu de chose.

M. Il V LAN /.Il II 1-1

Sous l'ancien régime, il eûl obtenu un emploi important dan les tailles, le :*

ou le [reniei 6 el ! il eûl été fermû rai

ou grand dignitaire fiscal \vec un espril plus aventureux, il <ini p< jusqu'aux

[ndes pour y fonder un commerce de rapport le! que l'accaparement des denrées coloniales. El dans cette hypothèse, l'imagination peut aller très loin ; il eût pu devenir une sorte de financier Bouret, flairé des gens de lettres et heureux auprès de quelques demoiselles Bus. Dans le siècle présent, tes hypothèques, les contributions directes, l'enregistrement et les domaines^ la commission en marchandises et l'escompte sont auiant de carrières dans lesquelles il ferait un rapide chemin, La fatalité, par un de ses fréquents démentis à la raison, en a décidé autrement, et M. Halanxier est directeur de l'Opéra.

Il exploite le magasin tel qu'il lui a été cédé par Perrih, comme le successeur de Potin reprendra la suite des affaires de Potin. Il ne vend que les spécialités mentionnées dans l'inventaire du fondde commerce: il n'y adjoindra pas d'articlenouveaux, parce que l'article nouveau est un risque et qu'un négociant qui entend les affaires ne doit pas courir de risques.

M. Halanzier ne représente pas, il débite. Il

débite les Huguenots et Guillaume Tell, il débite le Trouvère et Faust, il débite Ilamlet et Don Juan; il a ses chefs de rayons et ses commis, ses employés d'appel, ses demoiselles de magasin. Il paye son personnel en pièces de cent sous à l'effigie de Louis-Philippe, porte des bretelles brodées, part en voyage avec son argent dans une ceinture de cuir, et met sa monnaie dans des sacs de toile. Son rêve est de gratifier ses clients d'un ascenseur. L'ascenseur posé, M. Halanzier se retirera.

Pour Dieu! ne lui rappelez pas la subvention! Il la traite comme Murger traitait ses maladies, par l'indifférence.

Ne lui dites pas que le progrès dans l'art ne s'obtient qu'aux prix d'efforts quotidiens, de tentatives avortées, de sacrifices dispendieux et de découvertes incessantes. Ne plaidez pas la cause de l'école moderne et ne dissertez pas sur les mérites de l'école ancienne, M. Halanzier n'entend ni ne veut entendre. Il s'arc-boute derrière son comptoir, il cherche un abri tutélaire sous son pupitre de location. Pour lui, la recette est le critérium de la vérité, la base de la philosophie.

D'ailleurs, il a de souveraines façons d'imposer silence aux réclamants.

M. il \i.\\/n i;

Le moj <'ii âge, ce auvage raffiné da cité, soumettait aux ten ii>i<' épi euve de l'eau el du feu les criminels, relaps, hérétique <\<>

religion suspecte <"i chétifs porte : pour

les contraindre à avouer leurs forfaits ou i renier les faux dieux, c.rs pratiques barbares "ni di paru. Seul, M. Halanzier iip|>li<[ii<' encore a la critique musicale certaines épreuves (rime horreur particulière: lesépreuves des reprises, des débuts ci des rentrées! Les bourreaux de l'ancienne monarchie avaient leurs raisons: c'était la manière d'instruire les affaires capitales. En revanche, je ne vois pas bien quelle confession le directeur de l'Opéra nous réclame en nous faisant passer si souvent par la question extraordinaire des début-, reprises et rentrées, au lieu de nous convier tout d'une flotte à ces premières représentations vigoureuses qui devraient tant plaire à son âme vertueuse. Je crois plutôt que ce régime est un moyen détourné de nous réduire au silence.

M. Halanzier-Dufrénoy s'est dit avec machiavélisme: « Si je convoquais la critique à des tentatives artistiques hardies, à des exhibitions musicales d'un caractère neuf et surprenant, je n'aurais pas une minute de tranquillité dans l'exercice

de mes fonctions, déjà si mal rétribuées; l'œuvre serait commentée, discutée à l'envi; peut-être verrait-on ce qui ne s'est pas vu depuis plusieurs

lustres dans la presse spéciale, une polémique de principes : mon orchestre et mes chœurs seraient sur la sellette; on aurait l'audace de rechercher si le tempérament de tel ou tel de mes artistes est en harmonie avec la nature de tel ou tel rôle: il surgirait des discussions dans mes corridors ; quel aria ! je ne veux pas de cela dans la maison. J'aime mieux m'en tenir à mes cinq ou six opéras de chevet.

« On aura beau m'objecter qu'une aussi faible quantité, si rarement renouvelée, ne constitue point un répertoire et n'équivaut qu'à une série d'auditions trop souvent répétées; j'aurai du moins la paix rêvée par le sage en sa demeure où le chaume le couvre; je convoquerai la presse à une demi-douzaine de débuts, rentrées ou reprises par chacun an, et, au bout de dix ans, après cinquante débuts dans la Favorite, quarante rentrées dans les Huguenots et une reprise de la Reine de Chypre savamment ménagée, je mets tous les feuilletonistes de Paris au défi d'écrire quoi que ce soit de neuf ou d'intéressant sur les rôles et sur les artistes ; je leur ferai un remords de conscience de s'y arrêter même un

iiisi.ini ; je veux les amener à ne plus pouvoir d rien, sinon que ce I raitemenl esl intoléi able, qui sera certainement rare, el ce dont je me moque. Le cruel que je suis se bouche le oreilles el les laisse crier I Tel esl mon plan. Au rebours de l'abbé de l'Epée, qui appril aux sourds el muets à s'expliquer artiflciellementje réduii par la méthode Halanzier-Dufrénoy, des gens bien oyanl et bien parlant au mutisme et à la surdité, el on les verra, dans les couloirs de mon établissement, mimant des feuilletons à pleins gestes ! »

Ce système naïf et punique à la fois triomphe sur toute la ligne, prouvant surabondamment que ce n'est pas toujours par Ki> procédés les plus complexes qu'on arrive à son but.

Dans Y Enfer du Dante, on voit Virgile se débarrasser desimportunités de Cerbère, bête difforme aux trois gueules aboyantes, en lui jetant quelques poignées de terre dont la mastication le fait taire.

Ainsi M. Halanzier-Dufrénoy nous lance à la tête quelques poignées de débuts et de rentrées, avec une pincée de reprises, une pincée seulement! car ses principes de continence et de chasteté, ses idées d'ordre et d'économie ne permettent point qu'on serve des sauces épicées à sa sainte table.

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On tenait bureau d'espril dans la famille de M. Amaury-Duval. Arrivé à l'âge où les souvenirs de jeunesse montent à la tète par claires bouffé* et s'ouvrent dans un coin du cœur avec les parfums d'une cassolette longtemps close, l'artis n'eut qu'àfermer les yeux pour revoir, dans le lointain de sa vie, l'intérieur capitonné d'art et de belles-lettres dans lequel son premier sourire fut épié et béni. H. Amaury-Duval est né sous une bienheureuse étoile, et trois Mages en cravate blanche, renouvelant à leur façon les exploits de ceux qui vinrent du fond de l'Orient pour adorer le petit Jésus, promènent autour de son berceau leurs physionomies souriantes et gauloises. C trois Mages, offrant au nouveau venu l'encens et la myrrhe, sont, à bien compter, un père et deux

ITtt BRAVOS ET SIFFLETS

oncles. Le père, c'est Amaury-Duval, qui, après avoir touche au barreau, à l'archéologie, à la diplomatie, finit de poste en poste à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et à l'administration des Beaux-Arts. L'un des deux oncles, c'est Alexandre Duval, qui a dissipé le plus clair de son talent dans cent vaudevilles et qui, longtemps avant Barrière, a esquissé les Faux Bonshommes réduits à un seul type; l'autre c'est Henri-Charles Duval, qui s'essaya dans tous les genres, cultivant le conte et la nouvelle rimes, en vrai fils du xvme siècle.

Ainsi M. Amaury-Duval a grandi dans cette atmosphère légère à respirer, qu'on appelle l'honnête tradition d'une famille aisée. Il n'a point connu les commencements pénibles, les amertumes des échecs immérités, les douloureux colportages des premières toiles invendues. Les piqûres d'amour-propre qu'il a ressenties sont insignifiantes, comparées à ces découragements profonds qui se recommandent au dieu Suicide, et le poêle de son atelier a toujours ronflé l'hiver. A peine fut-il entré à l'école d'Ingres que le succès l'y vint trouver. Il avait un tempérament délicat, une imagination courte mais distinguée, une éducation trempée aux sources classiques et rele-

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mquôtea d'une étude attentive, dons naturels el cette Faculté d'à [mil il m, il devait plaire à In el il lui plut, il devait faire

son chemin dans l«i taonde, el il l<i ni .

artiste Nn. subtil, observateur, de beaucoup d'intentions, mais de peu de hardiesse, répugnant d'instinct aux vigoureuses entreprises delà volonté, II. Am;ui!\ Duval a'étaH poinl bornai tenter t'assaul «le- cieuz, comme les Titans, ou à dérober le feu du ciel, comme Promélhée. Etre foudroyé, avoir te cœur rongé par le bec «l'un vautour, voilà des perspeotives qui ne pouvaient séduire M. Amaury-Duval. Entre Ingres el Delacroix, son choix ne balança pas; il opta pour Ingres et se confina dans L'emploi des raisonneu

Un moment, ou crut qu'Eugène-Emmanuel Amaury Pineu-DuvalditÀmaury-Duval allait donner des gages à la mythologie. On le vit agacer le chœur des dieux et les forces de la nature antique. D'un voyage qu'il fît en Morée vers is:>î (ah î si le Casimir des Messêniennes était encore en vie, il nous dirait la date exacte î) il rapporta l'idée d'un certain Pdtre grec découvrant un basrelief antique, et qui semblait dédié aux talents de Prudhon pour la figure et de Bertin pour le paysage. Cet essai de pastorale romantique fut laissé pour compte à l'antiquité. Il parut alors que

M. Àmaury-Duval renonçait & troubler le repos des naïades, à déranger dans leurs ébats dryades et hamadryades, et & taquiner les satyres au front cornu dans leurs antres pleins de mousse. Il se tourna résolument vers le portrait. La Cour et la Ville vinrent au bout de son pinceau .

Elles y vinrent, comme à un rendez-vous de bonne compagnie où l'urbanité de la couleur et la politesse de la ligne les attendaient en cérémonie. Dire les portraits que brossa ou crayonna le peintre, ce serait déclamer une tirade de Ruy Gomez de Silva sur ses contemporains. Citerai-je les plus connus? Le sien propre, ceux de ses parents, ceux des enfants de Nourrit, du graveur Barre, de Dumont, de Barthe, de l'acteur Geffroy, d'Alphonse Karr, d'Emma Fleury, du général de Brayer, que sais-je encore? Est-ce un dénombrement qu'il vous faut, une manière de Decem millia signati? Et portraits d'aller! Et médailles de pleuvoir !

Mais il est une partie des productions de M. Amaury-Duval qu'on connaît moins et qui vaut peut-être plus. Ce sont ses cartons et ses fresques. Là il se montre plein de goût et de correction, épris d'un idéal accommodant, saturé d'élégances de colonies grecques. Les décorations

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qu'il ii exécutées pour la chapelle de la \ Saint Qermain 4'Àuxerrois, el celle de Sainte Philomène à Saint-Merrj . ses peinture murale de l'église de Sainl Qermain -en Laye, Redempt Verbum , MU dta, 9 . sont d'un

artiste experl en nobles poses, habile aui belles tournures, et qu'en d'autres temps Athènes eût employé sans doute à illustrer l'Agora.

En dehors de ces peintures religieuses ou hié ratiques dans lesquelles il a cherché vainement sévérité, M. Àmaury-Duval a couché sur la tpile des compositions qui reflètent admirablement, selon moi, les véritables tendances de son esthétique privée. Je parle de ses études plastiques de l'éternel féminin. En ce genre il s'est attaqué à la plus grande difficulté qui soit ; à l'âge ingrat de la jeune Bile. Et dans cette interprétation toujours fuyante de la croissance humaine, il a fixé des points d'arrêt d'une irréprochable vérité. Voyez au Luxembourg Y Étude d'enfant assise au bord de son lit et rêvant sans doute à la fragilité des poupées. Rien de plus chaste que sa pose, rien de plus moelleux que ses formes, et, si la ligne est toujours la probité de l'art, rien de plus honnête assurément que cette peinture. C'est l'innocence surprise sans malice, et la fleur cueillie sans souil-

lure. L'artiste s'y est arrêté juste le temps qu'il faut à un papillon pour secouer au soleil la poussière de ses ailes, et cette halte d'une minute a produit une œuvre exquise.

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