PILS
Le chef-d'œuvre de Pila ressemble à ce héros de Musse! que Dieu SI plus petit pour le faire avec soin. Le maître peint généralement sur de larges champs; son pinceau sabre l'espace à la Murât, e1 ses brosses marchent sur la toile comme si elles étaient chaussées de ces bottes de sept lieues qui ellrayaient si fort le petit Poucet. Mais, le jour où il a conçu son Rouget de Vhle chantant la Marseillaise, il s'est ramassé sur ses jarrets, en concentrant toutes ses forces dans la poitrine, ménager de sa respiration, attentif à la parade et prudent à la riposte, à la façon des lutteurs qui risquent une forte partie sous les yeux de la galerie. Et quand cette galerie s'appelle la Galerie du Luxembourg, on ne saurait prendre trop de précautions. Dans un sujet qui évoquait une double
idée de musique el de drame, le problème à résoudre pour l'artiste était d'éviter le mélodramatique ; de conserver au tableau le caractère qu'eut la scène elle-même; de reconstituer, enfin, les choses telles qu'elles se passèrent dans le milieu bourgeois que la légende leur assigne, sans recourir au procédé de M. Munkaczy. Il fallait — on me passera cette expression qui ne diminue en rien l'œuvre, — peindre une Ma) seillaise et un Rouget de l'Isle à la portée de tout le monde. C'est à la fois et l'origine du tableau et l'explication de son prodigieux succès.
Pils est presque puni maintenant d'avoir trop bien réussi. Quand un tableau arrive à cette popularité, doublée, triplée parla gravure et les reproductions, ce n'est plus une chose, c'est un être qui a tous les inconvénients de la vie publique, et qui passe la moitié de son temps à préserver l'autre moitié des solliciteurs et des importuns. Il en est réduit à arrêter des heures particulières pour entretenir les amis et donner audience aux admirateurs. Ainsi la Marseillaise reçoit le matin, dès l'ouverture du Musée, jusqu'à onze heures environ. C'est le moment que vous choisirez pour l'aller voir. A partir de midi, il est trop tard. Elle s'enferme, mieux que cela, on l'enferme dans une
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barricade <i<i chevalet! e! d'e cabeaui I
du quartier, les amateui . I< c ni fonl une
pde d'honneur qu'on ne délogerai) qu'avec du canon : ils se feraient tuer comme L< du
10 aoûl plutôt que de céder la ; lins de l'après midi, Cette M irset '
ante par destination, est à son tour Autour d'elle, se hérissent d'épais massifs humains : voici, penchée sur un croquis commen une folle lôte blonde avec des nœuds cerise dans les cheveux; à côté, debout et conseillant du doigt son élève, une dame de haute taille à bandeaux gris jadis noirs : un rapin «lu boulevard Montparnasse es) là, le bérel rouge sur l'oreille ; un vieux professeur de dessin, qui doit avoir au musée de sa province un Hercule étouffant le lion de Némée (1822) et un Promêthée encha (1831), couche une tète d'expression sur son album: autour d'eux, c'est un fouillis de chapeaux, d'ombrelles, de mantelets perchés sur des chaises, entre les tabourets et les boîtes à coureurs, un négligé de campement, un beau désordre d'atelier. Tout cela est charmant, j'en conviens, et prête au genre descriptif, mais vous n'en êtes pas moins forcé de remettre votre visite au lendemain. N'avais-je pas raison en vous disant tout à l'heure que la célébrité a ses désagré-
ments pour les tableaux comme pour les personnes?
Ne vous adressez point à moi pour la biographie de Pils : sa vie se définit en deux mots, elle fut officielle et académique. Toutes les récompenses que l'État confère, il les a eues; tous les postes dont l'administration des Beaux-Arts dispose, il les a occupés; il a épuisé l'arsenal des médailles et des palmes. Ouvrez tous les dictionnaires qu'il vous plaira, je vous défie bien d'y trouver, en substance, autre chose que ceci : « Pils (Isidore-Alexandre-Augustin), peintre français, membre de l'Institut, né le 19 juillet 1813, élève de Picot, grand prix de Rome en 1838; deux secondes médailles en 1846; première médaille d'honneur en 18GI ; médaille de première classe à l'Exposition universelle de 1867. Chevalier de la Légion d'honneur en 1857, officier en 1867. Professeur de peinture à l'École des Beaux-Arts en 1863. Mort à Douarnenez (Finistère), le 2 septembre 1875. » Après quoi, rien.
Le point saillant de sa carrière, c'est son voyage de Grimée, où il suivit nos soldats pendant la guerre de 1854. Il célébra parle pinceau la plupart des événements importants de la campagne, et ces compositions militaires, un tantinet roides
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qu'il v .1 là dedans pléthore de boutoi ii(^, de numéroi matriculea et de labres-balon nattes, et, quant au pittoresque de 11 péripétie, il t'si Bingulièremenl dépassé par Le procédé moderne dea Neuville, dea Détaille el des Berne-Bellecour. Le Rouget de Ylslt chantant pour la pi mière fois la Marseillaise n'appartient pa cette veine; il a une physionomie à pari dana l'œuvre de Pils; il prouve ce que l'artiste aurah pu produire dans la peinture de genre tempérée par l'histoire. Le tableau es1 populaire : je n'ai donc à vanter ni la vérité dea attitudes, ni la mâle énergie dea figures, ni l'ingénieuse disposition des groupes : cea qualités ont par elles-mêmes une éloquence qui va droit au cœur en passant pardessus les commentaires de la critique.
Les gestes du personnage principal ont paru entachés de l'exagération du théâtre à quelques logiciens impitoyables; mais l'admirable variété de sentiments qu'exprime l'entourage rachète surabondamment ce défaut. On contesta aussi que la première audition de la Marseillaise ait eu lieu dans le salon de Dietricht, le maire de Strasbourg. Le peintre ne s'est pas immiscé dans ce litige entre la légende et l'histoire, et il a traité le
sujet eomme la tradition le lui commandait. J'insisterai sur l'exécution, qui es! d'un ton merveilleux, sur le fini des étoffes et le poli des accessoires ; il a rendu ces détails avec une précision de contours qui n'exclut point la franchise, et je ne vois rien à reprendre à l'arrangement très artistique du décor.
Le tableau est de d849, et cette date a sa signification. L'esprit de liberté a bien inspiré Pils ; ce peintre ministériel doit sa plus grande victoire à la Marseillaise, à cette Marseillaise qui a fait tant de prodiges et qui en ferait encore, si on n'abusait pas d'elle, si on la gardait comme une suprême ressource dans les jours d'angoisse — comme le Mont-de-piété du patriotisme aux abois.
HANS MAKART
Voici un homme que 1<4 soleil a aveuglé, un peintre que sa peinture a tué. A force de Bxerdes arcs-en-ciel sur la toile, il a bu des éclaboc ments de lumière dans [es yeux, el il es! morl a demi-fou, persuadé qu'une boîte à couleurs, usurpant les fonctions du cerveau, s'était logée malgré lui dans son crâne. Fin horrible de dompteur mangé par ses bêtes , de gymnasiarque trahi par son trapèze, d'alcoolique rongé par les minéraux !
Au commencement, dans ses hallucinations prismatiques, il vit des pinceaux barrer l'horizon de taches étranges, et des mains qui broyaient sur une palette sans fin des couleurs sans mesure. Il vit, ensuite, grimpés aux échelles qui vont vers
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les deux, des hommes travaillait h des besognes surnaturelles : une Tour de Babel ornée de fi
ques fantastiques : une revanche des peintres sur
les dieux I Parfois, reculant devant ce tableau colossal qui passait son imagination, il mettait ses mains sur ses yeux dans un geste d'ange déchu.
Puis le rêve revenait lui fouetter les tempes : la boîte à couleurs se renversait de nouveau dans les parois de la boîte à pensées. Et ce qu'il voyait alors était effrayant : des seigneurs contemporains de Maximilien d'Autriche qui, drapés dans des robes chinoises, allaient cueillir le nénuphar sur le fleuve Bleu ; des dames hautes et puissantes, dignes d'être chantées par Ronsard, et qui dégrafaient leur corsage pour Richepin ; des hérauts d'armes soufflant dans des mirlitons; des portebannières impériaux guidant une bande orphéonique, des chevaliers jaune d'ocre sur des montures vert de mer, des Lédas terre de Sienne caressant des cygnes pourprés , des bourgmestres maigres haranguant un peuple gras, un Parthénon percé d'ogives flamboyantes, un chaos de tons, une surabande de nuances, une armée de brosses titubantes !
Hans Makart est mort du delirium pingens.
Le hasard seul l'avait fait naître en Autriche. Au
fond, c'était un Vénitien d( m
maître ,i!n.ii\ me, lui montrai! 16 poing i ommc I un élève qui a mal Lourné. M I pol in\ stérieux, du haut de ses échafauda ij.ni avec «'ii\ ic ce moderne enfiévré qui eût < dié un plafond de palais en vingt»quatre heu Bans Kfakart avait dans ion pinceau cette virtuolité que Gustave Doré a dans son crayon Strauss dans sa musique.
Par les proportions, c'était un grand peintre. Il avait le goût de ces vastes décorations qui, suspendues aux voussures d'une salle à man versent des rayons de lumière dorée dans les coupes pleines. Il aimait à représenter les chairs eues, parce qu'il avait une intuition vague delà Vérité et, parfois, penché sur la margelle du puits où la Déesse se cache, il en a saisi quelques ajvparences. Après quoi, doutant de pouvoir, jamais en fixer les formes, il se tournait vers le portrait — semblable a un explorateur qui, parti à la découverte du pôle, planterait sa tente dans l'île de la Grande-Jatte. Sa passion dominante était celle des draperies et des étoffes tendues dont il a fait un merveilleux étalage dans ses œuvres préférée : s'il n'eût été Makart, il eût voulu s'appeler Jaluzot.
lî)2 BRAVOS ET SIFFLETS
Quoique peine qu'il se soit donnée pour atteindre au grandiose, il en est toujours resté au colossal : c'est le châtiment des artistes qui n'ont pa^ l'ambition du sublime, et qui bornent leur idéal aux limites des élégances mondaines. Il périra par où il a péché, par les soies, les satins et les velours. Habile dans les trompe-l'œil — ce libertinage de la perspective — il a eu pour la ligne le mépris que les escamoteurs et les joueurs de muscades ont pour ces vieilles barbes de physiciens.
Il a eu pour lui le suffrage des bourgeois cossus, à qui ses tableaux, aveuglants comme des cassettes de pierreries, donnaient des démangeaisons de vol. Mais, devant le labeur considérable de ce peintre, emporté à l'âge de quarante-quatre ans sans avoir pu mettre son nom au bas d'une œuvre d'art, le penseur détourne la tête avec chagrin. Et le philosophe, toujours enclin aux conclusions ironiques, regrette que toute la gloire de Makart tienne dans cette fameuse Entrée de Charles-Quint à Anvers, qui — contrairement aux intentions du peintre — représente moins une entrée d'Empereur qu'une sortie de filles.