XAVIER AUBRYET
Je parlerai d'Aubryel mort, comme j'aurais parlé d'Àubryel vivant, avec cette franchise polie qu'on doil à ses semblables.
Ne l'ayant pas rencontré au temps de la jeunesse, où la conscience d'un homme est, pour ainsi dire, transparente, j'ignore s'il y avait dans cet esprit d'acier place pour un grand cœur.
Les amis de la première heure savent seuls l'influence que les amertumes de la vie ont sur les caractères, et l'Aubryet que j'ai connu marchait vers la dernière heure.
Il y marcha d'abord les yeux bandés, grand manieur de paradoxes en idées comme en plaisirs.
Il avait, lorsque je le vis pour la première fois, la figure mate et fatiguée d'un Albanais que des
parents inconsidérés auraient amené tout enfant à Paris. Sous cette sécheresse de peau à allumettes, c'était grand drainage de maladies. On ne s'en serait pas douté, à l'entendre chantonner d'une voix guillerette et perçante des couplets hyperbadins qu'il avait composés sur les sarcocèles.
Un jour quelqu'un, Cham, je crois, me dit : « Aubryet est malade, il est au lit, il ne s'en relèvera peut-être jamais. »
Au lit! au lit ce boulevardier qui avait l'agilité de la truite ! Entendais-je mal?
J'entendais bien. Un bourreau, avant-coureur de l'induration de la moelle, de l'ataxie locomotrice et du reste, l'avait saisi par les deux bouts et se préparait à le tordre comme un linge entre les mains de deux laveuses inexorables.
Je F allai voir; il habitait dans la rue Taitbout un petit appartement qui avait l'air feuille-morte et le rangement tatillon d'un pied-à-terre de vieille fille. Étendu sur une chaise longue, le corps enveloppé de couvertures, la barbe grise et drue, les yeux éteints par la cécité, le pauvre Aubryet commençait à s'offrir le luxe effrayant d'agoniser vingt-quatre heures par jour pendant cinq ans !
Il vous souvient de ces vieux saints du martyro-
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, couchés, dan l( < lampes, aupr< d*on crâne, <i une croix ci d'une cruche. Tel Aubi
i n oi-c.iii. qui sautillait dam une i aj i si qu il prenail de temps en temps iur -.1 in.hu, 61 Qdèle compagnon. L'oiseau, d'un bec résolu, donnait des aubades au printemps 1 chambre de moribond.
Le> buveurs de Champagne d'antan avaient presque abandonné Aubryel : de là 1<' chapitre qu'il écrivit en tête de la Philosophie w sur la Maladie a Paris; chapitre étincelant de verve mordante, et M'ai à faire hurler. Au milieu de -es tortures, il avait gardé toute sa tèle d'homme de lettres véritable. Nous travaillâmes toute une semaine à repolir un pastiche de V Ingénu qu'il avait, à ses débuts, arrangé d'après Voltaire. Ses observations sur le tour presque inimitable de la phrase vultairienne, ses critiques sur la propriété des mots qui font la base de la langue au xvme siècle, étaient décisives et frappées au coin de l'imagination la plus raffinée.
Dans les heures interminables de la solitude, Aubryet s'était bâti une imprimerie cérébrale ; il y composait des morceaux de deux cents vers que sa mémoire livrait le lendemain au copiste. Il dictait, ne pouvant plus écrire. J'ai vu, — misère humaine ! — ce poète délicat, ce fin dandy
de la plume, prendre une leçon d'écriture d'un professeur à l'école des Jeunes Aveugles!
Le bagage littéraire que laisse Aubryet est léger ; mais comme la postérité, qui a beaucoup de chemin à faire, n'aime point à se surcharger les épaules, il se pourrait bien qu'elle emportât loin quelques pages brillantes de l'auteur des Jugements nouveaux.
Aubryet fut poète, mais il se tint toujours à distance du délire poétique. C'était un sceptique capable d'aller rendre grâces aux dieux, monté sur un vélocipède.