‹ Bravos & siffletsChapitre 18 sur 30 · RENAN \ L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

RENAN \ L'ACADÉMIE

J'ai lu le discours di1 réception qu'a débité M. Renan à l'Académie française, h il m'a >tupéfié. Je l'ai relu, pour le comprendre, avec une

attention scrupuleuse et dans son entier; mon étouffement s'en est accru. Je savais que, de tous les écrivains de ce temps, M. Renan était peut-être le plus initié aux délicatesses du pathos; je savais qu'il triomphait dans le vide pompeux et dans le creux profond ; qu'il excellait à égarer la vérité dans les méandres de la rhétorique; à détourner galamment de leur principe ses propositions philosophiques; à se contredire ingénieusement, et à ne rien laisser debout de sa propre argumentation en la discutant avec luimême. Je savais qu'il s'entendait mieux que personne à masquer, par des mots ronflants et

des expressions poétiques, une masse confu>e d'idées mal disciplinées et contraires à la marche ascendante de la science moderne. Je savais qu'en tant que philologue il avait rendu des services indéniables à l'histoire critique de la langue sémitique et hébraïque, et qu'il avait usurpé une réputation de philosophe à facettes qu'une étude comparée de ses ouvrages détruit de fond en comble.

J'avais admiré, lors de la publication de ses Dialogues philosophiques , en 1876, à quel illuminisme étroit l'avaient mené ses vagabondages en Terre-Sainte.

A cette date, il était déjà facile de prévoir l'action fatale que le culte obstiné de la spéculation dans l'abstraction produirait sur ce cerveau, plein d'illusions bercées par le flot lymphatique d'un style grandiose.

Le discours qu'il a prononcé à l'Académie française en est la résultante. Tournez-le en tous sens, retournez-le, sondez cette épaisse phalange d'adjectifs serrés contre les mots à la façon du jargon de Malebranche ou de Spinoza, vous serez frappé de la contradiction perpétuelle des assertions, de la fausseté des déductions, du papillotage fatigant de cet impitoyable phraseur.

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i ,;,■ aventures pa 6, m. Renan insensiblement au point de départ de son éducation religieuse. H a escaladé avant hier lfOij mpe de la platitude, il n'est paa question ici de embaumement de Claude Bernardj auquel il cédait : M. Renan a toujours vécu dans rétherdu rêve et de l'utopie; c'était l'homme le plus mal choisi du monde pour étudier la méthode expérimentale d'un physiologiste, et assigner aux doctrines de Bon prédécesseur leur caractère et leur portée scientifique^. Il était naturel qu'il en parlât comme il en a pari»'1, en rôdant autour du sujet comme un renard autour d'une poule défendue par un grillage.

Ce qui m'a singulièrement atterré, c'est la manière entortillée et confite en humilité sulpicienne

dont il a célébré l'Académie elle-même et son

institution par Richelieu. Les discours de récipiendaires, quand ils sortent de la plume d'écrivains brillants, sont tous armés d'une pointe de malice, voire d'impertinence, qui ne déplaît pas à l'Académie* Cet éperon la pique au jeu des allusions, il y lève un essaim de sous-entendus malicieux, de feintes d'escrime littéraire, de paillettes que l'esprit de ces messieurs passe au crible, selon le tour et la tendance de chacun.

M. Renan n'a clé que vain et fade. Jamais fakir prosterné devant quelque idole indoue n'a marqué son zèle aveugle par des prostrations

plus complètes. Jamais pèlerin de Lourdes n'a fùlé miracle par des génuflexions plus profondes.

M. Renan a débuté par une assertion qui chez tout autre ne serait qu'une flatterie banale, mais qui, dans l'espèce, est l'écho du système de sélection sociale qu'il a défendu dans ses Dialogues philosophiques : la masse humaine asservie au despotisme de quelques-uns. Il effleure de nouveau cette thèse; pour lui, l'Académie constitue, en littérature, une forme idéale de cette classification rudimentaire.

Il a dit, en substance, que l'Académie était la plus durable des créations de Richelieu, et qu'elle était le symbole de la liberté d'opinion et de pensée. Ainsi, le grand mouvement d'égalité politique et civile déterminé par Richelieu, l'organisation coloniale de la France, les réformes de finances et de législation, l'amélioration sociale poursuivie sans relâche, au prix de quelques têtes de nobles, la création d'établissements de production et d'art qui ont ouvert la voie à l'industrie nationale, tout cela pâlit, aux yeux de M. Renan, devant cette Académie française qu'il

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prend i r nue institution d'Etal el pour une

école professionnelle <i<i liberté.

H ,i célébré comme < Ivide le chaos la composition de l'Académie se recrutant ici chez les monarchistes, là chez les républicains, tantôt chez les déistes, tantôt chez iesathé i dire

la cause même de l'immobilité el de l'inutilité de l'Académie considérée comme corps intellectuel, el il a terminé en exprimant le désir de ?oir le monde M* régler sur L'Académie. C'est sa logique.

Touchant à la noblesse «lu dix-septième et du dix-huitième siècles, il lui a délivré, en passant, un certificat de bonne éducation el de politesse où le siècle actuel n'aurait pas le droit de prétendre.

Ceux qui, dédaignant les narrations compassées des historiographes royaux, vont puiser la preuve des faits aux sources originales, dans les annalistes intimes, ont dû tressauter.

Les mystères de l'éducation des hautes classes pendant les dernières monarchies sont aujourd'hui percés à jour. Que M. Renan ouvre les mémorialistes, les conteurs d'anecdotes vécues et saisies au vol comme celles de Tallemant des iléaux, et les épistolaires. Qu'il y étudie sur le vif de leurs vices cette noblesse de cour friponne

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au jeu, grossière en son langage, tantôt soutenant les filles, tantôt soutenue par elles, emprisonneuse d'héritiers, et voleuse de douaires; cette magistrature pillarde, hypocrite, concussionnaire, contre laquelle le grand Conseil du roi avait tous les jours à requérir; ce haut clergé, chargé de bénéfices, dont les excès publics ont établi pendant deux siècles la permanence du scandale. Lisez donc une page de Jean Hérouard, médecin de Henri IV et du petit Louis XIII sur les mœurs authentiques des gentilshommes de Saint-Germain et du Louvre. Lisez donc au hasard un paragraphe de Saint-Simon, de Duclos, de Collé, de Bachaumont, de Métra.

Demandez donc aux Archives un dossier de la Tournelle, un registre du Parlement; mettez le nez dans les rapports de Buvat, de Marais et des agents de Sartines, et ayez ensuite le courage d'écrire que la noblesse était bien élevée aux dixseptième et dix-huitième siècles !

Mais il est un passage du discours de M. Renan qui a terrassé mon faible entendement; c'est celui où il est dit que l'Académie seule a qualité pour distribuer la gloire, et qu'elle seule « sait décerner une louange qui fasse vivre éternellement ». Est-il vrai? En décernant des louanges à

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