MES PRISONS
Longtemps j'ai considéré Latude, Casanova, Silvio Pellico, Blanqui comme de célèbres incar-
és, mais je suis revenu de cette illusion.
Il y a quelque chose de beaucoup plus original dans le cas de mou ami Louis Jeannin. En effet, il parait que Louis Jeannin a comparu devant la justice de son pays, — el il n'en a pas été prévenu! — qu'il a été condamné à un mois de prison, — et il n'en savait rien ! — qu'il l'a fait, — et il l'ignorait complètement!
Le hasard vient de lui apprendre que son honneur n'était pas intact; que son moi, comme dit Sosie, avait été frappé, hors sa présence, d'une condamnation aussi afflictive qu'infamante, et qu'il avait purgé cette condamnation dans les geôles de l'Etat, sans s'en apercevoir le moins du monde.
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Les honnêtes gens qui lui serrent quotidiennement la main, la lui auraient énergiquemcnt refusée s'ils eussent connu les faits ; etJeannin luimôme ne la leur aurait pas tendue s'il eût été au courant de sa situation. Mais on avait négligé de l'en instruire. Jeannin, ou le prisonnier sans le savoir, vivait paisible du fruit de ses larcins, fréquentait la Bourse et badinait avec la muse à ses heures perdues, lorsque l'idée lui vint de fonder le journal le Beaumarchais. Il fit la déclaration d'usage à la Préfecture de police, et — c'est ici que la duplicité de son caractère éclate — il ne craignit pas de la libeller ainsi : « Je soussigné, Louis Jeannin, jouissant de tous mes droits civils et politiques, etc.»
La Préfecture jugea que la coupe de l'infamie avait été suffisamment vidée par Louis Jeannin, et qu'il était urgent d'éloigner ce honteux breuvrage de ses lèvres déconsidérées.
Elle manda Louis Jeannin qui, pendant vingtquatre heures, eût pu faire graver sur sa carte : « Directeur du Beaumarchais, invité à se présenter demain, à deux heures, à la Préfecture de police (bureau de la presse) pour affaire le concernant. »
Il comparut devant le fonctionnaire qui l'avait appelé, avec ce faux air d'innocence que jouent si
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bien lei vtais coupables, n avail même im|
ionomie je ne sait quel cachet de rianl assurance qui aurail déconcerté tout autre fon< tionnaire. Mais celui-ci, habitué à petrouvei pression du vice bous les couleurs dont il se pai quelquefois, ne toi nullement désarçonm
— Vous vous appelés leannin ?
— Oui, monsieur.
— leannin... Louis .'
— Oui, monsieur, Louis .leannin.
— Agé de trente-trois ans ?
— Trente-trois ans, oui, monsieur.
— Vous vous occupez de Boui
— Parfaitement.
— Vous avez déclaré que vous étiez dan- l'intention de Taire paraître à Paris un journal hebdomadaire quant à la périodicité, littéraire quant au fond, et étranger aux matières politiques...
— Le Beaumarchais...
— Attendez... (en pesant sur les mots à la façon d'un homme sur le point d'en accabler un autre) . . . Et que vous jouissiez de tous vos droits civils et politiques?...
— Bien entendu.
— Voyons, monsieur Jeannin, inutile de fein- .dre... Avec nous, peine perdue... Dans votre position, vous ne pouvez être gérant d'aucun journal.
— Moi!
— Oui, vous. Vous le savez aussi bien que moi.
— Vous avez été condamné à un mois de prison... police correctionnelle... octobre 1878... Ne faites donc pas l'enfant.
Jeannin était aplati. Il tombait de son bas. Il bégayait des explications saugrenues : « Il se peut, disait-il, que j'aie été assigné à mon insu... On m'aura condamné par défaut... Jamais je n'ai mérité la prison. C'est une erreur judiciaire de plus. »
— «A quoi bon nier? répliquait le fonctionnaire, en feuilletant un énorme dossier, non seulement vous avez été assigné, jugé, mais encore vous avez payé votre dette à la société, vous avez accompli votre peine, vous avez fait votre mois de prison. J'ai sous la main un duplicata du registre d'écrou : le voici ! »
Et il tendait une pièce en règle à Jeannin, qui avait l'audace de protester comme un beau diable et criait : «Vous vous moquez. C'est un autre Jeannin! C'est un autre Jeannin ! »
Et, en effet, il s'agissait d'un autre Jeannin, également prénommé Louis, également familier de la Bourse, également âgé de trente-trois ans.., mais pas blond !... Pas blond ! C'est cette nuance
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qui lauvà Louis Jeannin, directeur du i;
Le fonctionnaire avait fini par mettre La main sar un signalement autbentiquement di blissant que le jugé, le condamné, L'écroué portail barbe et cheveux noirs de jais.
Or Jeannin est d'un blond Mondes. D'ailleurs, les sergents de ville, de service au coin des rues Lamartine et des Martyrs, peuvent attester que, (lopins tantôt dix ans, Louis Jeannin est l'objet d'agressions nocturnes, toujours repoussées, dans lesquelles il est régulièrement traité de beau blond ».
Nul doute ne peut désormais subsister. Mais voyez à quoi tient la réputation d'un homm
Puisque nous causons verrou et prisons, vous saurez la plus lourde charge de mon cahier judiciaire. Il y a des moments où la conscience force le criminel à dévoiler son crime aux yeux de tous : la voix de la conscience a fait plus d'arrestations que la perspicacité des agents. J'obéis à cette loi de la fatalité qui nous pousse à nous livrer nous-mêmes, quand il reste quelque bon sentiment au fond de nos cœurs.
Au surplus, le journaliste doit s'attendre à toutes les entreprises contre sa personne et son nom.
21 c2 BRAVOS ET SIFFLETS
Une polémique peut naître de journal ajournai. Dans la lièvre de la vie publique, un confrère, emporté par la passion, peut vous jeter à la tête le souvenir d'une faute légère dont il travestit les origines pour les besoins de sa défense. Je cherchais depuis longtemps une occasion d'expliquer ma condamnation de 1868. J'aime mieux tout avouer. Les âmes généreuses apprécieront la loyauté qui m'inspire. Qu'on me frappe, mais au moins qu'on m'entende !
J'étais fort jeune en 1868, j'habitais la rue Notre-Dame-de-Lorette, et déjà (les mauvais instincts n'attendent pas le nombre des années) je recevais chez moi des hommes de lettres et des artistes, — Lacenaire fut poète — je dînais extrêmement tard —par hygiène sans doute — entre une heure ou deux heures de l'après-minuit. Je ne dînais jamais seul — par principe probablement— et j'invitais toujours de cinq à dix amis, choisis dans tout ce qu'il y a de plus hostile aux concierges.
Les locataires manifestèrent bientôt une grande répulsion pour mon voisinage, et ils en étaient arrivés à l'apogée de la haine lorsque, fatigués de souper sur la table (il me semblait avoir dit dîner?)
nous primes l'habitude, mes convives et moi, mettre la nappe sur le parque) el de m ingei , croupis en tailleurs.
Deui modistes sexagénaires demeuraient audessous de moi, Nous l<i- respections en tant que femmes, mais leur âge ne les protégeait pas contre les bruits des assiettes et des serres retombant sur le plancher sonore avec <l<i- cadences m&cabi
Ces modistes sexagénaires ne tardèrent & se f >rmaliser du sourd travail de taupes altérées qui s'opérait au-dessus de leurs têtes, et cherchèrent dans leur imagination surannée des moyens de vengeance à portée de leurs bras débiles. Elles en inventèrent un qui, pour n'être point nouveau, ne manquait pas d'une certaine amertume, d'abord parce qu'il était injuste dans son application : j'en supportais toutes les conséquences.
Elles attendaient que je fusse couché, se levaient a l'aube, et, sous prétexte de nettoyage, frappaient le plafond où reposait mon lit, à grands coups de têtes de loup, depuis cinq heures du matin jusqu'à huit heures. Ceci sans nuire à leur commerce. Elles n'ouvraient leur magasin qu'à huit heures, et j'avais un cauchemar atroce... Je les voyais ! î !
Elles se fatiguèrent avant moi, et il leur naquit
des rhumatismes bizarres dans les deltoïdiens. Mais aux grands maux les grands remèdes! Une nuit que Melchissédec et Arsandaux, deux barytons, chantaient le duo du Chalet écrit pour une basse et un ténor, la police fit irruption dans mon domicile, à la requête des modistes sexagénaires excédées, dressa procès-verbal de tapage nocturne et releva contre moi le grief principal d'avoir (teneur exacte) « résisté aux agents qui lui enjoignaient d'avoir à cesser le tapage. »
Les modistes sexagénaires allaient goûter les plaisirs de la vengeance, — les seuls, hélas! qui fussent permis à leur âge!
Traduit ignominieusement devant le tribunal de simple police, séant cour du Mai, au Palais, je fus condamné quoique innocent (je prouvai que je n'avais pas fait ma partie dans le duo du Chalet) à vingt-quatre heures d'emprisonnement et à cinquante francs d'amende.
Douze ans ont passé sur cet accident de ma vie, et pourtant je rougis encore de ma faute comme au premier jour. J'en demande pardon à Dieu, aux hommes et aux modistes sexagénaires, et j'ai besoin de tout mon courage pour continuer...
Janvier avait mis sa perruque à frimas, lorsque je reçus l'ordre de me constituer prisonnier à la
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Conciergerie, qui m'avait été comme
de détention.
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A fendre <'n dem le fai d de m td i me S >u bi
Hais j'avais alors dans ma garde-robe une pelisse à Fourrures qui faisait l'admiration de touî mon quartier. Les épiciers Be mettaient sur leurs portes pour me voir passer ou plutôt pour iroir passer ma pelisse, car, pour me découvrir dedans., il fallait monter sur des escabeaux.
Arrivé à la Conciergerie, je fus d'abord écroué, puis remis aux mains d'un porte-clefs qui me toi^a de pied en cap et me trouva vêtu à son gré.
— Si monsieur désire, nous allons commencer par le cachot de Marie-Antoinette?
— Comme il vous plaira.
Je me laissais conduire.
— Le tableau que vous voyez est de M. Millier, membre de l'Institut...
— Il me plaît.
— Il est très bien peint; il représente Marie- Antoinette devant le tribunal révolutionnaire...
— Le sujet me plaît.
— Si monsieur veut bien remarquer l'attitude
de Fouquier-Tinville : on en vante beaucoup l'énergie.
— Oui, elle me plaît, je l'admire.
Tout me plaisait, j'admirais tout.
— Maintenant, monsieur veut-il visiter le cachot de Robespierre, qui est à côté?
— Très volontiers.
Et il me mena voir le cachot de Robespierre. Il était instruit, il m'apprenait mille choses que j'ignorais. Je lui donnai quarante sous de pourboire. Et après m'avoir montré les curiosités de la prison, il me reconduisit jusqu'à la porte, et il allait me mettre en liberté avec force révérences, lorsque le greffier d'écrou cria du fond du couloir :
— Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce que vous faites donc, Auguste? Voulez-vous bien mener monsieur au 7, et plus vite que ça. C'est le 88:2.
Le porte-clefs — ne croyant pas qu'un homme ainsi fourré pût l'être en prison, — m'avait pris pour un visiteur de marque, pour un clubman, pour un membre de la Société protectrice du Tirage à cinq dans les grands cercles de Paris.
Je subis ma peine en compagnie de cochers qui
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avaient donné le fouet à dei voj . d em
ploj 6a maladroits qui avaienl précipité quelques puis de fleura sur la tète des pa sants, et de i retiers en contravention pour avoir fermé leur devanture après minuit.
Ainsi furent vengées les modistes énaires.
C'est égal! en ce temps-là j'avais une flère pelisse! J'avais l'air d'avoir hugelmanisé un ours.