‹ Bravos & siffletsChapitre 21 sur 30 · MUSÉE RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

MUSÉE RÉVOLUTIONNAIRE

De quel saisissement je rus pris, lorsque je pénétrai pour la première fois dans la maison des Batignolles où M. de Liesville avail logé son Musée révolutionnaire! A cent mètres de la station d'omnibus —tète de ligne Batignolles-Glichy-Odéon — rencontrer tout à coup Les Révolutions paisiblement installées dans leurs meubles! Se heurter, dans une habitation qui ne trahit pas son se au dehors, à la danse macabre delà politique française exécutée par des objets! N'y avait-il pas là de quoi «révolutionner» un homme non prévenu ?

En moins de deux heures j'ai vu les sections armées se masser devant THôtel-de-YiHe, j'ai vu les dames de la Halle défiler sur la route de Versailles ; le brave La Fayette qui montait sur son

grand cheval blanc; Louis XVI, le modèle des rois, qu'on arrêtait a Varennes,et Bonaparte qui assiégeait Toulon. Cette impression fantasmagorique est aujourd'hui à la portée de tout le monde, M. de Liesville, par un sentiment de vulgarisation étranger à la plupart des collectionneurs, s'étant gracieusement dépossédé en faveur du public.

En effet, il a offert à la Ville de Paris la collection révolutionnaire formée par lui à grand renfort d'argent, de voyages, de patience et d'érudition ; il a livré ses trésors au Musée Carnavalet, situé — on ne le sait pas assez — rue de Sévigné, au Marais. C'est un don magnifique. Au surplus, M. de Liesville était un gentilhomme démophile à la faconde ce Noailles qui proposa l'abolition des privilèges à l'Assemblée nationale de 1789. Je le propose en exemple aux bourgeois rapaces de notre temps, encore que je désespère qu'ils l'imitent.

M. de Liesville a eu le talent, exceptionnel au temps banal où nous vivons, de composer une collection originale dont les événements se rattachent exclusivement aux périodes agitées de notre histoire. Elle commence en 1787 avec les prodromes de la secousse révolutionnaire, se poursuit sans interruption jusqu'en 1804, et cesse

mi B1 i lii VOU i IOWH MM

avec la proclamation de l'Empire. Elle reprend en 181 1 et 1815, lance une œillade au i l de 1830, el arrive, en comptant l'él de 1848 à 1852, à la Restauration de la Républi que de 1870, jusqu'à nos jours. C'esl l'ensemble des commotions el <!<•> revendications populaires; l'agonie h la morl de la monarchie h de l'empire; l'aurore Banglante des j<»ur^ républicains que M. Grévy coule en paix. Tout joyeux d'une décision qu'il a quelque peu provoquée, M. Jules Cousin, conservateur du Musée ri de la bibliothèque de la Ville (conservateur, musée h Bibliothèque modèles , a rapidemenl organisé les -ailes réservées à la collection Liesville, <léjà baptis Section révolutionnaire du Musée Carnavalet.

Ce qu'il y a dans cette collection, le volume tout entier des Bravos etSifflets ne suffirait point à l'exposer, voire sommairement. Il me souvient de l'aspect comique et farouche qu'elle avait dans son logis des Batignolles : c'était comme la garde-robe des Barbe-Bleue de la politique.

Je la vois encore.

C'est d'abord une réunion de livres classés par ordre de matières, avec dossiers individuels où chaque personnage a sa place marquée comme

dans des sommiers judiciaires. C'est ensuite un cabinet céramique où fontaines, plais à barbe, pots à moutarde, soupières el services de table

viennent en files serrées dérouler L'innombrable série des emblèmes patriotiques. Plus de deux cents assiettes à sujets variés, pendent aux murs. Rappelons, entre parenthèses, que la guillotine était absolument proscrite du fond de la décoration et que toutes les faïences où l'engin sanguinaire est peint ont été fabriquées après coup. Les potiers de la Révolution ont négligé ce motif aussi propre à couper l'appétit que les têtes. Toutefois certaines porcelaines, cuites à Berlin, à l'usage des émigrés, représentent l'exécution de Louis XVI et de Marie-Antoinette avec une hideur de détails dont le but se devine. Lors de la vente des vieux bois de justice qui eut lieu sous le dernier Bonaparte, on proposa un couperet pseudo-révolutionnaire à M. de Liesville qui ne le jugea point authentique et le laissa pour compte à l'administration.

Voici les vitrines aux éventails : il y en a de toutes sortes et de toutes dimensions, les uns en soie, les autres en papier. Les cérémonies les plus compliquées y sont retracées d'un pinceau souvent délicat, toujours pittoresque ; chansons,

Ml )| : RÉV0LUT1 HfH \n:i:

impromptu :l en

i-i c'esl iiiic /

\ des ne i ; Il

' la pompe fu àl\ issem ' plus loin, c'est Robespii

le fanatisme, et ,i de

l'Être suprême le 20 prairial, cl, de fait, on vo pauvre athéisme, avec des serpents dans les cheveux, réduit en cendres sur l'autel de la justice.

Pénétrons dans le département des imprimés et des armes. G'esl un éblouissemenl de plaques de député rehaussées d'émail, avec la Déclaration des droits de l'homme ; de plaques de courriers diplomatiques el militaires surmontées de bonnets phrygiens; de faisceaux et de glaive- : un fourmillement de cocardes tricolores, blanc, bleu et rouge (les artistes d'aujourd'hui se trompent en plaçant le blanc au centre); un bruissement de baudriers de général en chef des armées républicaines ; un cliquetis de sabres, d'épées à feuilles de chêne et à devises.

Voici le sabre inouï que David dessina (d'après les glaives qui servirent aux Horaces et aux Curiaces) pour les élèves de l'École de Mars, sabre fantastique, indescriptible, qui fait rêver aux Sa-

22\ bravos i:t SIFFLETS

bius, à Tarquin l'Ancien, aux Romains delà louve. Voilà un bonnet de geôlier qui, s'il était pendu au plafond par un fil, ne mesurerai! pas moins de soixante centimètres de haut, etquiVaffaisse, fatigué de sa grandeur, sur ses broderies portant : « Vive la loi ! » Au-dessus de nous flottent les drapeaux à plis raides que balançaient les districts des faubourgs. Dans ces longues boîtes, reposent, sur un lit de coton, mille cachets et timbres administratifs.

Partout éclate le principe de vulgarisation emblématique qui distingue essentiellement l'époque révolutionnaire. Qu'est ceci? une plaque de cheminée estampillée aux Trois Ordres. Qu'est cela? une enseigne de moulin qui envoie cette naïve et rustique réplique aux accapareurs de grains : « Moulin du Tiers-État et de la nation française et belliqueuse.» Comme on y sent bien la précaution d'un meunier de banlieue qui veut éviter la potence !

Que désirez-vous regarder de préférence?Parlez: on vous servira. Est-ce une montre divisée en dix heures au lieu de douze, par application du système décimal? Est-ce un jeu de cartes complet, où Jean-Jacques-Rousseau, Mucius Scévola, Solon, Annibal, Décius, tiennent lieu de valet de

Ml i I RI \..| i i IONN \ll:i

trèfle, el de çoi de carreati ; oii le dame iur

ci de pique afûchenl fièrement en e btrté dei cultes et L I le la pi

Dites un mot , non- voua en montreront autant qu'il voua plaira. Mieux encore, voua tou< du doigt les planches en creui sur lesquelle caries ont été tirées. Le bâton d'ivoire que voici, c'est un bâton d'officier de paix destiné à disperser les rassemblements. Les constablea «le Londr en ont de semblables.

Ces bagues en argent oxydé, à l'effigie des troia martyrs de la liberté : Lepelletier de Saint-Fargeau, Maral el Ghalier, sont celles que les citoyennes du district des Gordeliers portaient h L'annulaire. Approchons-nous de cette armoire normande : sur ses panneaux de chône on a sculpté au couteau les épisodes de la prise de la Bastille. Au-dessus, en trophée, un superbe buste de Marat, en plâtre colorié, monument unique de l'admiration populaire. Vous convient-il de tendre une petite salle en style rigoureusement quatre-vingt-treize? Ces rouleaux de toile peinte ont été enlevés avec précaution d'un appartement de province où ils formaient tenture.

Vingt cartons renferment cinq à six mille entêtes de lettres privées ou publiques. Un meuble

esl consacré aux bibelots ; une fine guillotine se dresse sur le couvercle d'une tabatière, avec ce distique de Despériers : o Et la garde qui veille aux barrières du Louvre n'e nd point nos

rois. » Côte à côte, pour ainsi dire prêts h rouler sur un geste de Santerre, sont rangés les tambours qui ont peut-être couvert la voix de Louis XVI sur Féchafaud. La collection des affiches, estampes, placards et feuilles volantes compte au moins quinze mille numéros. Je jette les yeux sur l'épreuve d'une affiche apposée à Lyon; c'est l'extrait d'un proecs-verbal de la Convention de 1793. J'y lis : « La ville de Lyon sera détruite... Le nom sera rayé de la liste des villes de la République » et, au bas de l'épreuve, « de l'imprimerie de Tournachon-Molin, à Ville-Affranchie. » La Convention n'exécuta point le redoutable arrêt rendu contre Lyon à cause de ses manifestations contre-révolutionnaires, et c'est de l'imprimeur Tournachon-Molin que descendent en droite ligne, Nadar et son frère. Les programmes de théâtres font bonne figure : j'en tiens un, dans ce moment, qui est le programme du Théâtre sans prétention^ boulevard du Temple. On annonce pour le soir, le Jacobin espagnol, ou \la religieuse de Valladolid ! ! !

Ml | i 1:1 \m|.I i lOPfX M 111

1. 1 iiiimi smatique révolution d tii i\ d,» 1,1 collection Liesvilie. Elle i \,ii(', ci l'Étal im même des médailles de la Bibliothèque na1 obligé de baisser pavillon. M. de Liesvilie ne possédait pas seulement tous les types de monnaies frappées -mi- la Révolution, il en coi v;iii presque i<>ns les ••"in-, qu'il ;i\.iii acquis «lu petit-ûls de Dupré le graveur, avec la plupart des dessins originaux de bel artiste. L»a période < 1 < ^ 1848 à 1852 est représentée par plu- de quatre mille pièces, auxquelles s'ajoute ce qui a été distribué de médailles <>u d'insignes depuis le mois de juillet isto j u^([irà présent, tant France qu'en Allemagne. Sur cette pièce «le plomb, je li- : « Bon pour quarante /. taw*

s ; Félix Pyat. » Sur celle-ci, je distingue H. Thiers entouré d'une nuée d'éteignoirs, et, au revers, le poteau de Satory avec cette date « 1S72 » Celte troisième, à l'effigie de Mac-Mahon Ieri porte au revers un chapeau de cardinal, et sur la tranche : « Dieu punit la France. » J'ai remarqué toute une rangée de pièces de cinq francs en argent préparées en 1871 pour le couronnement projeté de Henri V, et des pièces de tous modules, à l'effigie de Napoléon IV,

L'espace que je me suis mesure ne me permet pas de m'étendre davantage. La 'collection Liesville est un vaste champ d'études sur les mœurs et les usages de la Révolution et des Révolutions comparées. Une rare générosité l'a livrée à la curiosité publique. Pour tout remerciement, M. de Liesville n'a demandé que l'honneur peu lucratif d'en être le gardien. Encore n'a-t-il pu jouir longtemps de ce privilège, car il est mort. La Révolution avait moins fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle ; quatre obus ont éclaté au beau milieu de sa maison, le dernier jour de la Commune. Elles ne savaient guère où elles allaient, ces cartes de visite à mitraille !

Page 1