‹ Bravos & siffletsChapitre 22 sur 30 · MARAT CHEZ LUI · texte numérisé non relu

MARAT CHEZ LUI

Ou plutôt Marat chez les autres 1 Car,

avoir un home^ un eh . dans la situation de

Marat, c'était presque m* suicider. Sitôl que Marat

eut un domicile fixe, il fui assassiné, comme il s'y attendait.

La grande lumière de l'histoire commence à dissiper le brouillard de sang dont la légende enveloppe la sombre et tragique figure de Marat. Un homme s'est rencontré qui, continuant l'œuvre d'Alfred Bougeart, s'est voué à la réhabilitation morale et politique du terrible pamphlétaire; cet homme sans préjugés, ce citoyen hardi s'appelle Chevremont. Son livre mériterait d'être plus connu, ne fût-ce que pour la nouveauté des opinions. Il substitue la vérité à l'ignorance, réfute la calomnie et soufflette ouvertement le mensonge;

il nous fait voir Harat tel qu'il lui, c'est-à-dire savant sérieux, philosophe intègre, grand politicien, et, sur toutes choses, exceptionnellement honnête et brave.

Grâce à M. Chevremont, la mémoire de Marat ne sera plus souillée devant l'impartiale histoire. L'affront sera pour ceux qui, se drapant, comme Ponsard, dans les plis blancs de Clio, la muse immaculée, insultent depuis un siècle aux mânes du prétendu vampire de la Révolution. De Ponsard, au moins, Marat est déjà vengé, puisque Ponsard abuse du droit d'être ridicule et qu'il enregistre en vers cacophoniques toutes les histoires de brigands dont on charge Marat.

Il va plus loin, ce Ponsard qu'Apollon damne! Il lui prête bénévolement des amours incestueuses avec Albertine Marat, sa sœur, qu'il représente dans Charlotte Corday comme sa femme. Gela se joue ainsi depuis 1850, et personne, que je sache, pas même M. Chevremont, n'a encore relevé cette erreur. Voilà où en est le préjugé sur Marat! A ce compte, il serait facile de faire passer M. de Montyon pour un scélérat digne de la corde : il suffirait de lui imputer les forfaits de Papavoine et les monstruosités de Lacenaire.

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Etant né i (it I ' "' trente-

deux ans lorsqu'il \ in( >e Axei précédé d'une réputation de phj Bicien el d( de< in qui lui oui ril toutes Les portes. H entre an service médical du comte d'Artois, frère du n en qualité de médecin d des du corps, el o

cupe ces Fonctions de 1779 à 1786 inclusivement. 11 demeurait alors rue de Bourgogne, au fauboui Saint-Germain, aimé de toul le voisinage, honoré de ses confrères el surnommé le mé

râbles^ non sans raison. 11 vivait une vie toute retirée, entre ses instruments «le physique el livres : expérimentant en tenue d'atelier, 1»' c ouvert, les manches retroussées; correspondant avec l'Académie des sciences*, avec Benjamin Franklin, Pilaire de Bozier, Condorcet et autres qui le tenaient en parfaite estime. Nulle vue ambitieuse, un désintéressement et un dévouement absolus; on lui offre les honneurs académiques, il les refuse. Joignez h cela une pureté de mœurs, une puissance de travail et de volonté sans pareilles.

« C'est en vous seul qu'un père malheureux met toute son espérance », lui écrit le marquis de Gouy, sur le point de perdre son enfant, abandonné des praticiens. Les témoignages de reconnaissance affluent. Un des premiers, il détermine

l'influence de l'électricité dans le traitement de

certaines maladies. La fortiïne vient à lui sons la forme d'une mode-le aisance; il quitte la maison du comte d'Artois pour se consacrer tout entier à l'étude, poussant le dédain de l'argent et l'amour de Paris jusqu'à repousser les offres les plus brillantes des gouvernements étrangers.

La plupart des historiens contestent que Marat ait eu le diplôme de docteur en médecine, et Mi chelet, qui se range très légèrement à tous les avis contraires à Marat, se fonde sur ce qu'il n'a pu vérifier le fait.

Ce diplôme, aujourd'hui retrouvé, lui fut conféré à Londres, par l'Université de Saint-Andréd'Ecosse, le 30 juin 1775, avec les considérants les plus flatteurs.

Les écrivains de toutes les réactions mentionnent un duel impromptu auquel Marat aurait forcé Charles, membre de l'Académie des sciences, en pleine séance, au Louvre, et insistent sur ce précédent de violence.

Cette rencontre est douteuse; il est certain qu'elle n'eut pas lieu au Louvre, dans les circonstances où elle est rapportée.

Quand s'ouvre la révolution, Marat s'écrie :

MIRAT • m / i.i i

q .i«- défie que per onne le ciel pui e me

Pôpr( icher une act i( m déshi mnêtel A u début , qui le croirail ? Marat, l'énergumène liai al simplement monarchiste constitutionnel, avec dei tendances relativement religieuse

La liberté de la presse est toute -.1 thèn sur ce terrain qu'il prendra position, défendant tout ce qui rentre dans son Bystëme politique <•! social, attaquant tout ce qui le contrarie, hommes et choses, (Mi termes qui révèlent une Ame de bronze, une plume de fer, avec mie logique inflexible et un don de divination historique audessus de toute comparaison. Son programme, réduisant la personnalité royale à néant, est celui de la démocratie : Marat s'identifie avec son journal, il devient Y Ami du peuple. Il proclame la vérité ; on le persécute. Alors il se condamne à la retraite, et, pour subvenir aux frais d'impression, il se met au pain et à l'eau. On l'inquiète, on le décrète de prise de corps, et cinq cents espions sont lancés i\ ses trousses; il se dérobe aux recherches. Dans la nuit du 8 octobre 1789, une bande de coupe-jarrets assiège sa maison; on avait mis sa tète a prix.

Mais il avait informé deux districts du danger qu'il courait ; il est enlevé par les soins de ses amis et amené dans un village près de Versailles ;

le traiteur qui le servait le dénonce ; il éehappe et se réfugie pendant quinze jours dans les carrières de Montmartre, d'où il l'ait reparaître VAmi du

peuple. Il trouve un asile plus décent : le L2 décembre, à la pointe du jour, il est assailli par un détachement de vingt hommes qui l'entraînent à l'Hôtel de ville ; on le relâche, mais ses presses ont été saisies par le district de Saint-Etienne-du- Mont, et les imprimeurs, intimidés, l'abandonnent: il se fait imprimeur et continue son inexorable publication sans y rien changer.

Jamais la liberté de penser et d'écrire ne fut plus cruellement violée : les perquisitions en armes succèdent aux perquisitions en armes. On fouille vainement les domiciles successifs de Marat, la rue du Vieux-Colombier, la rue de TAncienne- Comédie, avec des menaces de mort. En janvier Il 90, une expédition entière est organisée contre le seul Marat; douze mille hommes sont commandés, infanterie et cavalerie occupent les rues du district des Cordeliers , depuis le carrefour de Buci jusqu'au Théâtre-Français (l'Odéon) ; trente officiers, l'épée à la main, pénètrent dans son appartement; on brise ses presses, on saccage son imprimerie, on saisit ses collections, mais on ne réussit pas à s'emparer du terrible publiciste, qui

passe ru a agletei re. Il rei ienl i n mai d'indignes folliculaii al appropi

de VA mi du peuple (on compte plu de i

, t<- faux numéroi de « < • 1 1 <* feuille), il le i dé masque.

Les persécutions continuent : il se résigne vie souterraine des troglodj tes, obligé dé ch de cave plusieurs fois par jour, sans man ma

boire, sans dormir. Il est successivement recueilli par un vieui savant, Boucher de Saint-Sauveur; par Lecointre, chef de division de la garde nationale à Versailles; par Boze, peintre du roi; par Bassal, curé de la paroisse Saint-Louis, à Versailles; parla citoyenne Fleury, de la Comédie- Française; par le graveur Maquet et le bouclier Legendre. Aux grandes crises, il s'enfouit dans les souterrains de l'ancien couvent des Cordelii dans les carrières de Montmartre, défiant les bataillons levés contre lui, soutenu dans cette formidable lutte par une énergie qui ne fut jamais brisée. En février 1791, un mouchard écrit à la police de la municipalité :

« Le sieur Marat s'est logé chez un ami, à qui il a dit : « Je sais que tu peux livrer ma tète, et qu'elle te serait payée cher, mais j'ai confiance en ton désintéressement. »

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« Il s'est tout de suite enferme, mange seul, il a toujours une langue fourrée, du pain et de l'eau. » « Ce genre de vie, dit Marat, je l'ai mené des mois entiers sans me plaindre un instant. » Ses lettres, il les date de son souterrain. Un jour qu'il méditait dans l'obscurité du caveau, il entend une voix perçante qui crie du dehors : « Il est ici, messieurs, il est ici, l'ami du peuple ! » Il se croit perdu, quand, s'étant approché du soupirail, il aperçoit un colporteur qui distribuait ses feuilles aux passants.

En décembre 1791, l'imperturbable champion des droits du peuple, ruiné, à bout de ressources, s'exile de nouveau en Angleterre.

En mars, il rentre secrètement et se cache, 243, rue Saint-Honoré,chez les sieurs Evrard; après quelques jours, craignant d'abuser de cette généreuse hospitalilé, il se réfugie chez Jacques Roux, delà Commune de Paris. Ici se place un incident grave dans la vie intime de Marat : il épouse une des sœurs Evrard, Simonne Evrard, noble femme qui consentit à sacrifier sa petite fortune à la défense périlleuse des idées de Y Ami du peuple. Je dis qu'il l'épousa, bien que cette union ait été taxée de concubinage. Je ne veux pas d'autre témoignage de la bonne foi des deux parties que cet

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écrit, retrouvé aux Kn hive Natii m il< ; M. cin'\ remonl : Les belles qualités de m monne Evrard ayant captivé mon cœur dont elle a reçu rhommage, je lui laisse poui de ma

foy, pendant le volage que je -in- forcé de foii i Londres, L'engagement sacré de luy donner ma main immédiatement après mon retour, si toute ma tendresse ne luy suffisait pas pour garant de ma fidélité.

«Que l'oubli de cet engagement me couvre d'infamie. A Paris, ce I1 janvier 1792 : j. u. Marat, V ami du peuple, » Je répète qu'il l'éj ousa, au sens noble du mot, el j'ajoute que plus tard, Les sœurs et le frère de Marat reconnurent solennellement Simonne Evrard pour Leursœur. Enfin les registres d'état civil constatent le mariage.

Quand Simonne Evrard unit son sort à celui de Marat, l'ami du peuple était misérable, et atteint, par surcroît, d'une maladie inflammatoire, causée par les privations, les veilles et les fièvres. 11 passait la plupart du temps cloué sur son lit ou plongé dans son bain.

Simonne a déclaré qu'au moment de leur union « Marat était dans la plus grande détresse (il avait repoussé toute tentative de corruption), et que, pour l'intérêt de la patrie et pour l'aider dans

l'impression et la distribution de son journal, elle avait consomme la plus grande partie de sa fortune, m Bien que l'année 1792 ait été signalée par mille poursuites contre Marat, soit à titre de publiciste, soit à titre de conventionnel, bien que son zèle et son activité n'aient été ralentis que par les attaques du mal qui le dévorait, il trouva auprès de Simonnedes heures de calme et derepos qui lui étaient jusqu'alors inconnues.

Après les événements du 10 août, le ménage quitta le logement qu'il occupait rue Saint-Honoré et vint prendre un appartement au premier étage du n° 30 de la rue des Cordeliers, dans la maison d'un chirurgien-dentiste nommé Lafondée. La location fut faite au nom de Simonne Evrard, Marat redoutant les invasions de ses ennemis. A deux pas de là, dans le couvent des Cordeliers, il avait installé son imprimerie, bien fournie de quatre presses et de caractères empruntés à l'imprimerie royale à laquelle ils furent restitués après sa mort. Dans l'appartement de la rue des Cordeliers, Marat n'avait rien qui fût à lui, sauf son linge de corps et ses hardes, et, en fait d'objets mobiliers, une sphère, une boîte contenant une machine électrique et son lit enfer. C'était toute la fortune de l'ami du peuple.

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le ne dirai poinl comment il fui circonstances qui ont accompagné i m ■ I i ml présentes à tous les esprits. Pour toutes dettes, il devait à son marchand de papier et au serruriei qui avait monté les machines, l<i mémoire de leurs Fournitures courantes. Pour tous place mentSj il avait prêté cent cinquante francs à un étranger.

Tel était L'intérieur Spartiate de Marat.

Celui qui a dil : - Je ne voudrais pas être ministre <Jes finances, fût-ce pour m'empêcher de mourir de faim », a bien droit à un coup de chapeau de M. Léon Say.

THOMASSIN A DUPLANTARD

Mon cher Duplantard,

C'en est fait. Te voilà officier d'académie. Ne t'en défends pas ! J'ai lu la nouvelle dans les journaux, suivie d'un commentaire concis, mais Batteur, dont la rédaction n'est pas de toi, je l'espère pour ta modestie : « M. le ministre le l'instruction publique vient de décerner les palmes académiques à M. Athanase Duplantard, auteur d'ouvrages estimés sur les matières les plus arides. Nul, mieux que M. Duplantard, ne méritait la distinction dont il a été l'objet. »

Je t'avoue, mon cher ami, que les ouvrages qui t'ont valu l'estime de tes concitoyens et l'attention de M. le ministre, ne sont point arrivés jus-

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qu'à moi, et pourtanl les relations postales entre le Trioux el Paris ne sont point interrompues, grâce à la vigilance de If. Granet. 11 est à présumer que ces volumes rentrent dan- la catégorie de ceux qui, après avoir obtenu les suffrages unanimes de la presse, échouent misérablement devant un public illettré.

Ce n'est point ta faute si la nature réfléchie de ton esprit te pousse vers les travaux ingrats dont on n'est guère récompensé que par une vague satisfaction de soi-môme. Tu n'en as que plus de mérite, à te cantonner dans cette obscure spécialité, où l'œil perçant de M. le ministre t'a su découvrir. J'ai été ton compagnon d'école, mon bon Duplantard, et les bandes de hannetons que nous avons attelées ensemble à des carrosses en papier sont plus nombreuses que les hordes de Cimbres et de Teutons taillés en pièces par Marius, dans les temps reculés de l'histoire. C'est te dire que je nourris pour toi, depuis l'enfance, une amitié assez vaste pour donner asile à la franchise, et tu ne me garderas pas rancune des élans deJkbonne camaraderie et de sincérité mêlées que me suggère ta nomination dans Tordre académique.

Je ne suis guère sorti du village où nous som-

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mes aéi loua les deux, mon bon Duplanl I i sirène Pai is t'a attiré d indii

que ni' m Trioux, où duis

i.nii bien que mal la forme que m père. Ce n'esl pas <|i;.' l'aurore, au saut «lu lit, me voie i oussanl la charrue dans m i< r< I taillant mes baies rebelles serpe I Je mi voudrais pas jouer av< c toi au bon laboureur. Mais, à l'aide de quelques préceptes I irés de la Maison r ■ du sieur Liger, j'ai

acquis une fructueuse influence sur mes gens el but mes botes, tous robustes et réveillés matin.

Tu sais avec quelles perto repoussé du baccalauréat, bien que j'aie effrayé un instant les examinateurs, el que je les aie fait trembler sur leur fauteuil par mou insufflsa Gel échec, qui n'a Froissé que mon amour-propre, et c'est Lieu peu de chose, m'a évité le long stage du Quartier-Latin, où les étudiants en droit font plus de médecine qu'on ne croit dans les familles. J'ai gagné a mon déshonneur une santé de fer, un sang riche en globules, et, dans cet état d'hygiène fleurie, il m'est resté assez d'instruction primaire pour gérer honnêtement mes atlair celles de la République, car je suis conseiller municipal radical, ce qui n'est pas déjà si bute pour un homme qui n'est point bachelier.

Cette verdeur physique, à laquelle je dois des enfants en âge «le dénicher des merles, cette trempe morale que mes électeurs reconnaissent unanimement a chaque vote, je ne les attribue

pas qu'à la nature. Elles déposent avec éloquence en Faveur d'un vieux brave homme de soixantedix ans que tu as connu haut et droit, Duplantard, et que la poigne de l'âge a cassé en deux; je parle du père Robin, qui fut notre maître d'école, qui l'a été pendant quarante ans dans la commune, et qui n'est point officier d'académie. C'est là, Duplantard, que je voulais en venir.

Le père Robin a peut-être appris la lecture, l'écriture et l'arithmétique à mille paysans du Trioux. Mal payé, mal logé, mal chauffé, mal nourri, Robin a travaillé, sans jamais se plaindre, au bien des enfants qu'on lui confiait. lia fait des soldats qui sont devenus capitaines, des ouvriers qui ont bâti des fabriques avec leurs économies, des fermiers qui tiennent registre de leurs achats et de leurs ventes aux foires, et il n'y a qu'une chose à lui reprocher, c'est d'avoir fait en même temps l'huissier et le notaire, dont les panonceaux de cuivre brillent avec un éclat barbare sur la place de la Mairie. Encore ne pouvait-il prévoir que ces élèves-là tourneraient si mal. Tu m'objec-

I BON iSSIN \ hl PI \M \l:h

1er i le i lecin I H e I quand il

mil.- que le nôtre guérit le plus de m >nd<

Tu i*' rappelles i«i ti iste aspect de l'ancienne île où pontifiai) Robin ; et l<i toil de chaume les Fenêtres qnadrill mil Fendu par la

-vire; ci te paysagiste à la veste de velours, au chapeau conique el à la barbe en pointe, qui planta un jour son chevalet m Eace la porte el mit en devoir de croquer le champêtre édifice. Tu ne t'y reconnaîtrais plus. Le père Robin a tant réclamé, tant réclamé, - pas pour lui, le paui cher homme I qu'on a jeté bas les murs décrépits el construit un beau bâtiment neuf dont la Façade en pierre de taille s'agrémente glorieusement d'un drapeau..., comme un habit paré du ruban violet d'officier d'académie. Ah î j'aurais voulu que tu visses la figure de ton vieux maître, le jour où les couvreurs ont posé le bouquet d'usage au haut de la cheminée en briques qui s'enlève sur l'ardoise chatoyante de la nouvelle maison d'école. J'ai le cœur bon, mais >ec, Duplantard, eh bien! je te jure que ce jour-là j'ai failli pleurer d'émotion quand j'ai vu le père Robin abîmé dans sa contemplation, gambader de plaisir, battre des mains comme un fou, et s'essuyer les yeux à la dérobée avec son foulard à

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carreaux. Si tu ne sentais pas cela aussi vivement que moi, Duplantard, je te renierais comme ami et comme élève du père Robin.

Pour que tu comprennes bien la joie du père

Robin, il faudrait te raconter les mille et une mi-

s qu'on a faites au pauvre instituteur, au

cours de sa carrière. Ce serait trop long. Sache Seulement qu'à un moment donné, il y eut contre

lui celte sourde conspiration de la calomnie si bien décrite par Basile, et dont les fils ténébreux étaient tenus par le curé et par les frères ignorantins. Ce travail souterrain, mais menaçant, de la taupe cléricale, allait aboutir au renvoi du malheureux Robin et à la suppression de son enseignement. Sa femme, sa vieille, comme il l'appelle, avait presque pris congé des voisines, lorsque la nouvelle éclata que le frère Ignace venait d'être arrêté pour diverses applications d'une fraternité mal entendue et que son ignorance n'excusait point. L'utilité d'une concurrence fut alors démontrée, et le père Robin resta. Mais il s'en est fallu de l'épaisseur d'un petit garçon qu'il ne sautât!

Le père Robin a traversé heureusement toutes ces épreuves, et son école est prospère. Les ga-

i BON \ i\ \ M n w i \i.h

mina, qui ,\ i endonl .1 1 ec leurs pan mes el de confltures, em] I de 1 ii

l'unique rue du \ illage. L'hiver, quand 00 pa près «les Fenêtres de ce col n minial ui e, on

croil entendre le bourdonnement patriarcal du poêle, qui souffle la chaleur aux doigta des m< leurs de lettres rondes el bâtardes. L'été, L'alphabel récité toul haut, qui vous frappe les oreilles. Par la porte ouv< rte aux rayons du soleil, on aperçoil des tètes brunes el blondes, penchées sur des cahiers réglés, el au-dessus d'elles des tableaux noirs, où les hiéroglyphes de géométrie étalent leurs problèmes à la cra Parfois la voix du maître profère une terrifiai] menace de bonnet d'âne. C'est là qu'on apprend :\ lire, à écrire et à compter. C'est là que le successeur du père Robin continue les traditions de patience et de bonté qu'il a héritées de lui.

Car le père Robin, mon cher Duplanlard, a été mis à la retraite. Après quarante ans d'exercé pendant lesquels il s'est dépensé tout entier, le voilà bien près de la mort. 11 t'a donné tout ce qu'il savait, et tu lui dois le peu que tu sais. Réfléchis bien : il y a du martyr dans ce vieillard, et c'est un héros par l'abnégation. Il a fait ta fortune, et c'est à peine s'il a de quoi vivre aujourd'hui.

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Je l'ai rencontré hier vêtu de cet habit marron dont tu connais [e modèle. Il est bien râpé, Dupl an tard, vraiment bien râpé ! et il faudrait à sa boutonnière quelque signe qui le rattachât visiblement à la garde-robe universitaire, le ruban violet d'officier d'académie, par exemple.

Je suis faiblement renseigné sur les services extraordinaires que tu as rendus à la science, mon cher Duplantard ; mais je doute qu'ils dépassent ceux qu'a rendus le père Robin à l'instruction d'un humble village de province. Sauf exception, ce n'est pas à la littérature, au journalisme, que conviennent les palmes académiques. Si tu m'avais demandé conseille t'aurais blâmé d'avoir accepté cette décoration, que tu ne porteras peutêtre pas, bien que tu l'aies sans doute sollicitée.

Crois-moi, Duplantard, engage tes confrères à laisser dorénavant la gloire du ruban violet à ceux qui leur ont appris à écrire tant de belles choses qui forcent l'admiration. La famille des palmipèdes académiques prend à Paris une extension qui finirait par révolter les oies du Gapitole, injustement oubliées dans cette récompense.

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