‹ Bravos & siffletsChapitre 3 sur 30 · LES JOIES D'ALTORF · texte numérisé non relu

LES JOIES D'ALTORF

L8 mai I

Cette nuit, quinzième du mois de mai, v >ua dormirez sans moi, bons Parisiens. Je pais pour Milan, où je vais assister à la messe de R dédiée par Verdi à la mémoire de Hanzoni. Pour gagner L'Italie, je traverse la Suisse, voyageant moitié pour votre service et moitié pour mon plaisir.

Chacun descend en Italie par le chemin qui lui plaît, avec l'escorte qui lui convient. Annibal se dirige par les défilés de la Manrienne et passe les Alpes au mont Cenis ou au mont Genèvre. Napoléon les franchit au mont Saint-Bernard. Moi, je prends tout bonnement la diligence d'Àltorf à Hospenthal, et le traîneau d'Hospen-

thaï à Airolo, par le Saint-Gothard. Si modeste qu'on soit, on n'est pas fâché de se comparer une fois dans sa vie à ces grands conquérants qui ont de tout temps établi le bonheur de l'humanité sur la suppression des hommes.

Au printemps, c'est plaisir d'enjamber les monts et les vaux sans les lourdes bottes de l'ogre. Je n'emmène avec moi ni éléphants ni Africains, ni artillerie, ni catapultes : et si je ne suis pas célèbre dans l'histoire, au moins je ne me ferai jamais la sotte renommée d'avoir, comme le Punique, dissous des rochers avec du vinaigre.

Bientôt d'ailleurs la diligence et le traîneau, véhicules primitifs usités au Saint-Gothard, vont céder le pas aux locomotives. On est en train de forer la montagne et d'y établir un tunnel. Des vrilles de la dernière subtilité travaillent les flancs du lourd massif, à Gœschenen et à Airolo. C'est par un grand trou horizontal, dit-on, que la Prusse doit tendre la main à l'Italie, par-dessus la Suisse. La distance est grande, mais la Prusse a le bras long.

... Trop long, hélas! De notre côté, son gentelet de fer ne se ferme plus qu'à Chèvremont. La Lorraine s'appelle Lothringen; l'Alsace, Elsass; Mulhouse, Mulhausen. Le casque à pointe est passé par là.

1 1 g .ions d'àLTOHI .'{

n Ailleurs, il semble que ce malin Dieu i sa lumière à ces misères. Le venl r iule devant lui

tmbres nu (fui \ >ilenl la face aug du sol -il. Comme cette Prusse de contrebande est triste ! Le cœur se g >nfl i au sp • t ici i <i • cette terre d'où la vie rrançaise s'esl relin do

larmes.

Enfin, voici la Suisse. ,i,« frôle B&le, la ville protestante, ci ses murs ruinés par le lierre

clochers gothi [ues <>ù nidifie le m trlinet, et ses tourelles crénelées pour 1 1 guerre relig ville morte, ville schismatîque, sur laquelle nenl les bulles papales, les conciles, les di la censure et l'excommunication — toutes cb insupportables aux aines pieuses. J'arrive à Luceme, et je me tais une tête de revoir le lac des Quatre Cantons, mon lae favori. Mais il est dit que cette journée sera hantée par l'esprit de deuil.

Assis à la pointe de sa baie, Lueerne morne, échoué au rivage comme une épave marine. Le Righi et le Pilate sont masqués par la brunie où se perdent leurs fronts 5, On ne

sait plus où finit le bleu de la montagne et où commence l'azur du ciel A fleur d'eau, se dandinent lourdement des nuées grisâtres qui inter-

4 BRAVOS BT Mil I- Il -

ceptcntla vue. Le lac et ses collines sont couverts

d'un ciliée. .Mieux vaut un convoi d'Espagne

arrêté par les carlistes qu'un bateau de Suisse

irrigué par la pluie. Je ne distingue rien de mes chers villages amarrés à la rive. Lue main d'en haut a baissé la toile devant Vitznau, Weggis et Beckenried. Depuis quand les ruisseaux coulentils verticalement?

Mes vieux chalets en briques coloriées, bariolés de traverses en bois peint, et surmontés d'auvents en forme de visières; mes saules pleureurs qui baignent leur verte chevelure sur les galets de la berge; mes vignes en tonnelles; mes bancs de mousse sous les peupliers et les pins ; mes cascades précipitées du sommet des coteaux par la fonte des neiges, je vous cherche en vain à travers ce rideau discourtois. A peine aperçois-je l'église de Gersau dont le toit ventru, semblable à une gourde monacale, scintille au soleil d'été, comme un miroir aux alouettes.

Je voulais justement vous parler de Gersau, qui fut république autonome pendant des siècles, et qui posséda jadis dans son port une flottille commandée par un amiral, ascendant sans le savoir de l'amiral suisse de Meilhac et Halévy.

Je pense que cet amiral, en dehors des heures

i i J0I1 i» \ 1. 1 OR] •»

{\r branle bas, vendail des alpê ju-

ristes «'i attendail Béi reusemenl ta découi 6 la photographie pour faire commerce d'album

Abrégeons, car j'ai hâte de vous initier aui mystères d'Altorf ot) s'esl rompue toul à coup

la monotonie de mon \ 0] 8

M. Adolphe Joanne est-il bien sûr qu'Ail soi) « un p;ui\ re el triste bourg . comme il le prétend dansson M mueldu voy igex tet

Les habitants du canton d'Un, donl Altorl le chef-lieu, ont, au contraire, une gaieté qui ne demande qu'à être chatouillée. Est-ce vrai, madame Williger?

11 Tau! descendreà l'hôtel de la Ciel d'Or^ que je recommande aux touristes de toul âge, de tout sexe et de toute condition. Ceux qui disent qu'Altorf est morose ne connaissent point M110 Nanette et M,,a Mina: les maladroits! Nanelte et Mina sont les plus avenantes hôtesses de l'Helyétie. C'est gracieux, honnête et courageux comme père et mère! « Bonjour, monsieur Arthur, s'écrie MIK> Nanette, iï mon arrivée. Vous nou^ faites des infidélités. On ne vous voit plus à la Clef (V Or. Allons, vousnous oubliez!... Nina, viens donc!... — Quoi? — Viens toutde même.» An tour de Nina maintenant : «Bonjour, monsieur Arthur, vous allez bien ? Mais c'est un événement de vous

6 BRAVOS BT SIFFLETS

voir!... Nanetté, il faut mettre monsieur Arthur dans sa chambre de l'année passée, sur le jardin.

M. Arthur, voulez-vous qu'on vous poche une truite pour voire souper... Nous danserons ce soir, <lile>? »

Savez-vous qu'il fait bon s'appeler Arthur!

Oui, Nina, oui, Nanelte, nous danserons, et ferme! La nappe est encore chaude des plats du dîner et déjà le bal s'organise. On a fait signe à quelques voisins bien intentionnés. C'est un bal de société. Mon ami Marcello, qui m'accompagnejusqu'à Milan , où il va représenter le Figaro, s'installe au piano de la grande salle. Que la fête commence ! Sur le rythme entraînant du Der schonen blauen ponau (le Beau Danube bleu de Strauss), voici le galant Fridrich qui s'élance, enserrant dans ses bras la jeune Elisa tout émue. Ils vont, et sous leurs pieds agiles le plancher de sapin grince joyeusement. Un autre couple les suit: c'est le robuste Fritz et la blonde Rosa Schmutz.

La chaîne se forge, et la valse se déroule en longs anneaux qui tournoient à toute vitesse. On pivote sur soi-même avec frénésie. Karl et Molda, Arnold et Chai lotte, Siegfried et Betly décrivent autour d'eux je ne sais quelles circonférences fantastiques. Si bien que je suis pris malgré moi

i.i i joii i» m row 7

dans rengrenage el qui ml «l'un i

m Nanette, je noie meta a tourner arec elle comme une toupie d'Allemagne. -i»* dirai : •) i □

ct.il-> ;

U est minuit, il est une heure, il est deux heures, Depuis plus de quatre cents minutes, j'exécute des danses de caractère. C'est trop. J'ai le radius ci le cubitus froissés : le fléchisseur «lu bras droit ne loue lion ne plus; je recherche la solitude, et je me blottis dans an coin où je demande grâce à mes sœurs en chorégraphie. J'entends la voix mélancolique du veilleur de nuit, qui me cric de la rue que le temps passe. Ehl je le vois bien, vieux radoteur I

Au fond, cet homme a raison et j'ai tort de maugréer. Bonsoir la compagnie! Bonsoir, filles et garçons d'Altorf, le Parisien est couché, il dort. D'ailleurs, c'est demain dimanche, 17 mai, et rien ne nous empêche de recommencer en fêtant le jour du Seigneur, selon les instructions de Paul-Louis Courier, qui tenait pour la danse.

Ce jour-là, le théâtre d'Altorf a fait des siennes. On annonce dès le matin qu'il y sera donné le soir même une Musihalische production, un concert, si vous aimez mieux. J'irai. Le théâtre d'Altorf, sis au premier étage de l'hôtel de ville,

se compose essentiellement d'une «aile carrée où vingl électeurs français pourraient se mouvoir à Taise : c'est «lire que deux cents spectateurs suisses n'y sonl point gênés. Au fond, entre deux cloisons ornées des portraits deGœthdetde Schiller, s'élève, à un mètre au-dessus du sol, une scène minuscule qu'éclairent de leur mieux douze ou quinze becs à pétrole, rangés le long de la rampe.

Tout Altorf est là qui attend impatiemment le lever du rideau. Aux gradins supérieurs s'épatent crânement deux capucins dans le costume de leur ordre. Les bons pères ont laissé à la garde de Dieu leur couvent de Griïnberg, le plus ancien de toute la Suisse, et sont venus tremper leurs lèvres à la coupe enchantée des plaisirs mondains. Non loin d'eux se tient, dans l'attitude pensive de l'exilé, le citoyen Maxime Vuillaume, qui fut rédacteur du Père Duché ne. Le souvenir de ses forfaits semble l'obséder.

Mais les trois coups sont frappés, et sur le devant de la scène, un grand monsieur en jaquette grise récite la première partie du programme.

Ce môme monsieur en jaquette grise s'escrimera dans l'instant sur le violon, d'où il va extraire, à bras tendu, l'ouverture de Guillaume Tell. Ce simple bourgeois, cet humble violoniste a été landamann du canton d'Uri, c'est-à-dire le

Il D M I "M D

premier dignitaire de &< >n paj . le : sa république ; il b été en uite ministre de la police il est acl uellemenl colonel dans l*arm dérale el minisl re de l'intérieur ; enl re temp . il cul i i\ e l'archel : el quand il a appri - un m< trceau, il le joue à Bes administrés. Il n'en faul pas rii qui de nos ministres en rerail autant?

A l'ouverture de Guillaume Tell succèdenl des chœurs chantés par l'orphéon d'Altorf. 'l'on- les Suisses soûl orphéonistes. En été, les étudiants de L'Université de Zurich, divisés par group procèdent à de véritables Festivals. Il n'esl p rare de les rencontrer en tournée. Us vont de village en village, au hasard de La route. L'un d'eux est reconnu chef, el nul article du code n'esl mieux observé que cette servitude volontaire.

Au premier signal, on les voit exhiber leurs cahiers de musique, et semer le long des sentiers leurs lieders harmonieux. L'ex-landamann que je vous ai présenté plus haut, fait très consciencieusement sa partie dans l'orphéon d'Altorf.

Celui qui s'ouvre modestement un chemin jusqu'à nous, armé jusqu'au larynx d'une clarinette monumentale, est le principal médecin de l'endroit. Il y a si peu de malades ici que les médecins sont forcés de jouer de la clarinette pour se distraire.

Passons à la pièce de résistance de la Musikalische production. C'e^t une scène comique d'un certain Hofner, qui me fait l'effet d'arriver d'Allemagne en droite ligne. Elle s'intitule Die Geisterbeschtcœrunffi cotnisches Quodlïbet fur 6 Gingstimmen. [h' Evocation des Esprits, quolibet comique pour six personnages.) Diable!

C'est une sorte de pot-pourri musical dans lequel on entend côte à cote la sérénade de Don Juan, la valse de Faust, la marche du Tannhauser, la Cachucha, des fragments du Barbier et d'77 Baccio. Le sujet m'a l'air d'une allégorie politique. Je n'ai pu en saisir le sens exact; si mon intellect ne me trahit pas, l'action se passe au pays des ombres, aux champs Elyséens. Un Pluton quelconque, tout de blanc habillé et d'or couronné, évoque des esprits qui ne se font pas attendre. Le Pluton est professeur à l'école d'Altorf. Les esprits, eux aussi, sont très connus dans le bourg. Ils vident bouteille ensemble après un chœur très animé. Je ne sais dans quel but. Mais il paraît que cette mimique est pleine de sel, car elle épanouit sans tarder la rate du public.

Devinez quel est le personnage qu'on voit poindre à ce moment au faîte d'un rocher? Je vous le donne en mille!... C'est Napoléon III traité en

charge, un Badinguel , i u Ig > Badingm , de pigch Ton Kan, toul ce que vou voudi • •/. moustache est énorme : il a des croix pai tout I grand cordon de la Légion d'honneur lui cou la poitrine en diagonale, Un chapeau de Pand lui couvre la tôte jusqu'aux yeux. Un pantalon couleur isabelle flotte autour de s<-^ jambes. Sur le toul brochent des bottes indescriptibles, il chaule, le gaillard ! il chante :

'IV IOU vienS-tU, 'lisait UO capitaine,

Au vieux soldât qui mendiait ion pain.

Puis il parle de Benedetti el se môle aux fantômes de la suite de Pluton. Tout à coup, l«i voilà (lui se sauve à toutes jambes : un pétard a éclaté

dans la coulisse !

Si vous avez trouvé le mot de cette énigme, VOUS êtes plus habile à la charade que moi. La fin cependant est plus claire que le début.

Mais je sens que ces joies tranquilles sont compromises.

L^ détonations antipastorales de la dynamite commencent a gronder sur ce bourg où, avec le ronron monotone des scieries mues par la Reuss, le sifflement de la flèche de Tell a été le seul Irait du jour pendant cinq siècle-.

Page 1