DU BOURGEOIS GENTILHOMME
La mystification est au sens critique ce que faction est au rôve; quand rimagination d'un homme est résolument tournée à l'affût du ridicule, elle prend corps dans la mystification où elle revêt sa forme tangible. Molière contient en germe Henri Monnier. On crie à l'exagération lorsque dans le Bourgeois gentilhomme, le fils du Grand Turc fait monsieur Jourdain Mamarnouchi au milieu des turbulences de lapins Tulle cérémonie qui soit au théâtre. M.Jourdain a été dépi seize ans plus tard, par certain abbé normand qu'on appelait l'abbé de Saint-Martin. La mystification de M. Jourdain ne dura qu'un quart d'heure, celle de l'abbé dura plusieurs jours. Elle
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esl incroyable, quoique rigoureusement historique : c'esl vrai dans toul ce qu'il y a de plus invraisemblable.
L'abbé de Saint-Martin était protonotaire apostolique et recteur de l'Académie de Gaen, ni plus ni moins, quand la chose arriva. 11 avait presque autant d'instruction que de vanité.
11 vivait persuadé qu'il était marquis de Miskou, dans le Canada. On se jouait de sa crédulité. Une ambassade siamoise étant venue à Paris, en 168G, on fit croire au bon recteur que Sa Majesté le roi de Siam était fou de ses ouvrages, et que l'ambassadeur avait mission de l'emmener en Orient avec la qualité de premier médecin et de mandarin de première classe. Il ne fut donc pas étonné lorsqu'il apprit un beau jour, que l'ambassadeur et huit mandarins étaient arrivés à. Gaen, avec une grande suite et un nombreux attirail de chameaux, d'éléphants et de dromadaires. Au fond, cette députation se composait des plus proches parents, des meilleurs amis du recteur et des personnages les plus officiels de la ville, déguisés à outrance.
Le recteur les reçut en grande révérence ; il écouta béatement une harangue siamoise débitée par l'ambassadeur et traduite en français par
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un interpréta ; il y répond il , Acceptant le nulle h\ rea de Lraiteraenl qu'on lui p tit,
sous la condition qu'on ne 1'emmènei ail poinl Si. un, a cause de ses Boixante dis an L'amb sadeur insista, alléguant qu'il y allait de la I de s en retourner sans lui.
Mais le recteur demanda la journée du lendemain pour régler ses affaires, ce qui lui ftil accordé : il voulut ensuite qu'on lui mil sur le chef un bonnet pyramidal qui lui était destiné, m on eut la barbarie de remettre le couronnement au lendemain.
La nuit s'étanl passée on songes glorieux, il alla consulter l'intendant de Caen, le premier échevin et le lieutenant général du bailliage, sur la conduite à tenir. Il était parfaitement décidé au mandarinat, mais il répugnait au voyage et demanda aille et protection contre la troupe des mandarins. Le colonel, qui commandait le régiment de Caen, lui envoya une Compagnie de grenadiers armés jusqu'aux dénis, qui occupèrent militairement sa maison en cas d'alerte ; etlerecteur, complètement rassuré, accueillit avec une feinte modestie les félicitations de toute la ville.
Dans la journée, un courrier lui apporta une lettre du roi de France qui se disait informe des
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desseins du roi de Siam cl défendait a M. de Saint- Martin, bous peine de désobéissance, desorlirdu royaume Bans sa permission. Le soir venu, l'ambassade siamoise se transporta chez le recteur pour la cérémonie du couronnement. Les grenadiers saluèrent son entrée par des roulements de tambour et des décharges de mousqueterie à faire sauter la maison. La cérémonie commença : on força le pauvre homme à se mettre, à genoux, on organisa des rondes fantastiques accompagnées de hurlements épouvantables, puis on le coiffa d'un bonnet louqsorien, sous lequel il se pâmait d'aise. Enfin on lui souffla l'idée d'organiser un banquet, dans lequel les Siamois cassèrent plus de cinq cents bouteilles, mangèrent les viandes sans le secours de la fourchette, et mirent littéralement à sac son hôtel et sa cave.
Ces farces à personnages réels étaient de mode au temps de Molière, et persistèrent jusqu'à la fin du siècle dernier.
Poinsinet, l'auteur du Cercle, une des plus jolies comédies du second ordre qui se puissent lire, alla pendant un mois stationner auprès du Pont- Royal, sur les conseils de quelques mauvais plaisants. On l'avait prévenu qu'une carpe lui annonçait, du fond de la Seine, les plus hautes destinées.
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ml celles qu'a M. lourdaio avec les professeurs de belles manières.
L'exposilion mel aux prises, sur le m< >d i hé comique, un maître de musique, un mail de danse, un maître d'armes el un maître de philosophie, sans compter on maître tailleur, qui au moins a la modestie de ne point di puicr avec les autres «le la préséance de son art. On s'étonne aujourd'hui malgré les Ira d'éternelle observation dont Molière rej que ces gens dissertent avec une conviction si b >uflbnne sur la supériorité de leurs méli respectifs.
Et pourtant le grand comique s'est simplement approprié, en les généralisant, les argumi principaux (Y\\\\^ polémique inouïe qui éclata, de
i temps, entre les violons et les maîtres à danser. Il n'exagère rien quand il fait dire aux uns : « Il n'y a rien qui soil si nécessaire aux hommes que la danse » et aux autres : « Sans la musique, un Klat ne peut subsister, s On soutenait cela :
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sérieusement dans les deux camp-, et le Roi Soleil récompensait par (\(^ privilèges les défenseurs de ces théories excentriques.
Quand les violons et les danseurs eurent obtenu les monopoles qu'ils jugeaient nécessaire- à l'exercice de leurs professions, ils plaidèrent et s'accablèrent réciproquement. Cette querelle s'alluma cinq ou six ans avant la composition du Bourgeois gentilhomme, qui est de 1G70. C'est vers 1G62 que les maîtres de danse ayant arraché à la chancellerie des lettres patentes pour l'établissement d'une académie de danse, ù. l'exemple des académies de peinture et de sculpture, regimbèrent contre la tyrannie des violons qui les menaçaient de bris d'instruments et de prison.
Tous ne vous douteriez jamais des extravagances que débite solennellement un membre de l'académie de danse dans un discours composé pour l'édification de Louis XIV. Il cite à l'appui de sa thèse Epaminondas, grand capitaine athénien « qui pourtant n'était pas trop galant ». Après avoir écrasé les violons par l'effort d'une logique impitoyable, après avoir démontré que le violon est absolument inutile à ceux qui apprennent à danser, il ajoute triomphalement : « On peut dire une vérité, que le violon n'est à la