‹ Bravos & siffletsChapitre 9 sur 30 · LE CAPITAINE FRACASSE CHEZ LE CAPITAINE BSOUDIEK · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE FRACASSE CHEZ LE CAPITAINE BSOUDIEK

Parlons d'abord du capitaine Escudier, — oui ! du capitaine Escudierl — car il faut être quelque

peu soudard, avoir le feutre sur l'oreille, la rapière à la hanche et le diable au justaucorps pour se lancer aussi crânement dans les hasards d'une direction comme celle du Théâtre-Lyrique. C'est une entreprise qui tient décidément du roman d'aventures, et il y a plus d'une analogie entre la situation actuelle du capitaine Escudier

(1) Théâtre-Lyrique (salle Vcntadour). Le Capitaine Fracasse, opéra-comique en trois actes et six tableaux, paroles de M. Catulle Mondes, musique de M. Emile Pessard, représenté le '2 juillet 1878.

et celle du pauvre baron de Sigognac, au premier chapitre du Capitaine Fracasse.

Le Théâtre-Lyrique est une façon de Château de la Misère t el celle gentilhommière n'a pas subi moins d'affronts que le petit castel du fond de la Gascogne, si magistralement décrit par Gautier au début de son merveilleux récit.

Notre imagination n'a pas grand chemin à faire pour nous représenter le capitaine Escudier, tristement assis sous la cheminée de la salle basse. les bottes allongées devant un âtre sans braise, entre son chien Miraut et son chat Béelzébuth, tous trois dans un équipage à fendre l'âme. Ah î les temps sont durs à ce preux! Il a besoin de toute sa tete méridionale pour résister au noir essaim d'appréhensions qui le harcèle. Le fief délabré qu'il a reçu en héritage a été fatal à tant de braves, morts en odeur de syndics! L'ombre plaintive de Yizentini vient lui agacer le tympan par des propos mélancoliques, pendant que le vent de bise fait tourner, sur le plancher disjoint, un tourbillon de papiers dont les pluies d'hiver n'ont pu encore effacer les timbres : traces d'orgie laissées là par une bande d'officiers ministériels et autres gens de basoche, qui naguère infestaient la contrée, et pénétraient dans le châ-

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Leau, donl il i rai aienl b le ponl lei i

i itancG de i.i p< iinr, ii. .in .1. i mi toute pi tations des mail res du loi

ii le bon capitaine, songeant di-

sait à pari Boi : Que le Maulubec trou lup

pôta de justice, <ii que le feu Saint Antoine le arde ! El , suivant dans l'air la rumé( qui

iioihiit au-dessus de sa soupe au lard, il commen lait in petto la grande infortune de sa lignée.

Tout à coup on heurte à la porte.

— Qui frappe à cette heure 1

— Or ça, or ça, de par le diablel là, ouvrez, ou j'enfonce I

— L'insolent! qui ètes-vous, et que voulezvous ?

— « Qui je suis? j'ai nom Catulle Mendès, ma naissance est connue. Vile un coup de main, capitaine! À deux pas d'ici, mon chariot, le Chariot de Thespis, s'il vous plaît, s'esl embourbé dans une ornière. Vous ne voudriez pas qu'il pérît corps et biens, si près de votre seuil hospitalier, d'autant qu'il contient (outre un pâté de venaison, une longe de veau de Rivière, et maints flacons de vin de Cahors), toute une compagnie ayant face humaine, transie de froid, j'en conviens, mais, malgré tout, bruyante, joyeuprèle à vous servir. C'est une troupe de théâtre

avec ses oripeaux : elle vous donnera la romodie: cela réveillera les trois cigognes endormies sur votre blason.

— Hein?

— Oui certes. Je suis le poète. J'ai, avec moi, un musicien, un batteur de mesure, un certain Pessard, que Dieu garde! Il vous donnera les violons : cela mettra en branle les grillons qui chantent dans les cendres de votre foyer. Eh! justement, voilà les camarades. Venez ça, mes amis; sommes-nous au complet?... Ah ! c'est vous, dona Sérafina... sans contusions, j'espère. Ma bonne Léonarde, ma duègne chérie, ne vous sentez-vous point incommodée ? Avec un peu de fard on peut défier les ans... mais l'orage! Allons ! la cargaison en char et en os est sauve. Voici Léandre, le Scapin, le Pédant, le Tyran, le Tranche-Montagne. Eh! j'oubliais notre plus précieux fardeau, notre Isabelle — une ingénue, capitaine! une ingénue! — devant laquelle nous pourrions nous agenouiller pour prier le soir, comme on s'agenouille devant une sainte, devant une vierge! Et maintenant que les présentations sont faites, permettez que je déballe les victuailles et les boissons, et fiez-vous-en, pour ie reste, à notre belle humeur de comédie ambulante. »

Cy finist quant à présent le Rommant du

p ■ ■ Bscu U r, auquel non ouhaiton un dénoûment aussi heureux que celui du Caj

L'idéal de M. Bscudier esl d'épouser la plus sauvage et parfois la plus facile de toutes i<i> ingénues : le succès. C'esl l'hymen le plus compliqué qui Boil au monde : le Bancé esl obligé de faire, pendant une centaine de soirées, des sommations respectueuses à une moyenne de deux mille personnes.

M. Catulle Mendès s'est entremis de Bon mieux pour amadouer le public. C'est un homme subtil, Fécond en métamorphoses, et qui sait à L'occasion dépouiller le vieux Parnassien. U a eu le coin d'autant plus méritoire qu'il est rare chez les arrangeurs, de n'ajouter presque rien de son propre fonds à la luxuriante épopée de Gautier, où hommes et choses, botes et gens, semblent un tableau issu du miraculeux pinceau de Véronèse, et auquel Balthazar Denner aurait accroché ses touches minutieuses. Il a conservé tout ce qu'il a pu de cette prose picturale de Gautier, qui lutte de lumière et de profondeur avec la décoration sur châssis. Il s'est astreint, avec une piété littéraire dont le sentiment l'honore, à un simple travail de marqueterie, où toutes les pièces sont

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prises dans le l><>i> de Théophile Gautier, et dont il ne revendique que l'assemblage.

L'espace qui m'esl disputé par d'autres ma- Lières ne me permel pas d'embrasser dans son ensemble la partition que M. Emile Pessard a

écrite sur le canevas du librettiste; à peine y puis-je jeter un coup d'œil à la dérobée.

La muse de M. Pessard n'a point cette majesté sculpturale des muses aux longs 'ils baissés de la Mythologie : elle a, au contraire, je ne sais quel nez à. la Roxelane qui la naturalise française, voire parisienne. Sa caractéristique est l'amabilité. C'est en quoi elle se rattache aux saines traditions de notre musique; sa mélodie a de la courtoisie, son harmonie a de l'élégance.

Notez que ce n'est pas une grande dame. C'est simplement une demoiselle de magasin qui réussit souvent à se donner des airs de marquise, à force de bon goût et de piquants apprels. Met-elle le pied dans un salon, elle n'y est point trop empruntée, ma foi! Mais traverse-t-elle la rue, elle y triomphe, et retient invinciblement le regard au frétillement de son jupon rouge.

Je doute que M. Pessard stupéfie jamais la critique, et qu'il la déconcerte un jour par de grands coups d'aile où les tempéraments puissants s'em-

p. .rient , ni.n I il Q€ la t pa il lie a

l'honnêteté de s<^ procédé i artistique 1

pilles tOUJOUra en é\eil, ,111 SOUCJ <jn il inmpir pour les (nuis d*6Zpi inni\ OU dé-

lie. ils.

Il atteint plua d'une fois son bul dans cette chasse aux motifs Baillants. Citerai je, au Bl de ma mémoire, quelques morceaux chaudement applaudis? Mais non : vous irei les entendi remarquerez sûrement le délicieux menuet pour les violons, la chanson à boire, 1»' septuor, le duo bouffe des duellistes, le grand duo d'amour, et mille jolis détails dans la partie concertante et

ballante.

C'est Melchissédec qui joue Fracasse, et depuis plus longtemps qu'il ne l«i croit lui-môme. 11 l'a

toujours joué : le rôle est dans sa nature bouillante, dans sa voix pleine1 de llamme. Sun baryton, d'une sonorité admirable, se fait onctueux et caressant s'il adresse ses notes à Isabelle, lier et tonitruant s'il apostrophe le spadassin Lampourde. Nous dirons ses défauts une autre fois. Taskin sort du Conservatoire avec un aplomb de comédien que les études de cet établissement ne donnent généralement pas. Il se sert malicieusement d'une voix en palissandre, que n'attaquera

jamais le chevrotement. Fromant ténorise encore agréablement.

M,lc Moissel Fait l'ingénue : au théâtre, tout n'est que convention. — Mlle Vergin m'a beaucoup plu dans le personnage de la soubrette, son soprano, légèrement acidulé, pousse en bonne terre musicale. Mlle Luigini rend à souhait le type original de Chiquita, fille de Bohême.

Retenez le nom de M. Luigini, si vous ne le saviez point. Il a mené sans fléchir l'orchestre du Théâtre-Lyrique à l'assaut des retranchements les plus redoutables du rythme et de la mesure.

Il serait bon que M. Escudier expulsât de ses masses chorales les éléments transalpins qui travestissent macaroniquement la prononciation française. Je sais de bons patriotes qui en seront affligés. Ah! ces choristes, on dirait des séparatistes opérant dans l'arrondissement de Puget- Théniers !

M. GOUNOD ET POLYEl ("Il

La silhouette de M. Gounod ferait la fortune d'une lanterne magique. Cel homme esl le Janus bifrons des temps modernes. Uo pèlerin, le ! en main, s'en va, le long des routes poudre

implorer des indulgences à Home! Quel est ce capuchon confit en contrition? C'est If. Gounod. Un gentleman plaide en séparation de partitions avec une dame Weldonl On s'intrigue, on demande le nom de ce gentleman contentieux : c'est M. Gounod. Sa personnalité est insaisissable et s'est révélée sous tant de faces qu'on ne sait pour laquelle opter. Comme Voisenon et Boufflers, il voulu tàter du petit collet et lustrer dans l'eau

(1) Pol>/euctt\ opéra en cinq actes, paroles de MM. Michel Carré et Barbier, musique de M. Charles Gounod. représenté à l'Académie nationale de musique le 1 octo

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bénite le boul de son aile Froissée parles griffes de la vie, mais Casanova l'a emporté. Où l'auraient mené ses velléités monastiques? Je ne

sais. Sa vocation me paraît superficielle. 11 est homme à organiser un cotillon dans un cloître. Je ne le vois pas enfermé à la Trappe. Au moment de prononcer le sacramentel : « Frère, il faut mourir », il s'écrierait : « Sœur, il faut danser! » et je suis bien honnête pour la sœur.

Jusqu'à présent, la musique a été l'exutoire de ses aspirations à la tonsure. Quand il a noirci maints feuillets de papier réglé sur quelque prône édifiant, sa fantaisie s'est écoulée par ce canal. Il est incapable de passer à la pratique. Pohjeucte nous a peut-être conservé un laïque. On a dit qu'il s'était senti attiré par les irrésistibles charmes de ce sujet. J'y consens, mais je m'en étonne.

Au début, le succès de la tragédie de Corneille ne fut point décisif. Lu à l'hôtel de Rambouillet, Polyeucte fut écouté révérencieusement, mais avec des oreilles prévenues contre le sacré. Le poète l'avait tiré brut et presque sans retouches de la Vie des Saints, de Siméon Metaphraste, recueillie par Surius à la fin du seizième siècle. Voiture ne cacha point que « surtout le christia-

M. i.iii \nii i i POà YBUCTB

iiisiiic avoil extrêmement déplu , el ; i fallut que Corneille découragé ne jetai ion m i nuscril «m feu. Les représentation* qui l'en Brenl à Phôtel de Bourgogne, el donl la première eul lieu en 1640, le vengèrent des dédains el des scrupules de la galante assemblée des précieux. Toutefois, cette réussite ne saurai! être mi l'actif de l'Evangile. C'èsl une exception dans les annales dramatiques, el l'histoire sainte, .- 1 <•<•<* n i modée au théâtre, es! restée l<i plus bel apanage des collèges de jésuites. Sans l'art de Corneille, Polyeuctê ne serait qu'un mystère du moyen âge, bon à être jour mit quelque eschaffaut « par lr> confrères de la Passion.

Le personnage est peu intéressant en soi. Il appert des Bollandistes, — j'ai eu la curiosité ou la sottise, comme il vous plaira, de les consulter pour me renseigner sur l'authenticité de saint Polyeuctê — que cet illuminé offrit tous les signes extérieurs de la folie. C'est un iconoclaste de la plus dangereuse espèce, et Godeau, évèque de Vence, prélat fort éclairé, ne cessait de protester contre ses extravagances, sur l'autorité de conciles et de synodes blâmant et prohibant les scandales qui avaient déchaîné les persécutions sur les premiers chrétiens. Il n'y a pas d'excuse

à pardonner en Polyeucte ce qu'on condamne en Erostrate. Un individu qui, sous couleur de révélation céleste, se mettrait à casser les bonnes vierges en stuc et à robes bleues étoilées d'or qu'on voit à Saint-Eustache, serait incontinent harponné par les alguazils de la sacristie, crosse de la belle manière et jeté dans un cul de bassecrypte, où il ferait d'amôres réflexions sur l'impertinence de son cas. Mais ne soumettons pas le réperloire tragique à la froide analyse de la raison : le fanatisme a ses lois particulières.

Lorsque Corneille disait dans l'épître dédicatoire de sa pièce à la reine Anne d'Autriche que « la dignité de la matière était si haute que l'impuissance de l'artisan ne la pouvait ravaler », il n'avait point prévu qu'on la mettrait en musique. Sans le trouble mental qui empoisonna les dernières années d'un grand artiste, nous n'aurions à cette heure qu'une seule version musicale de Polyeucte, celle de M. Gounod. Donizetti a pris les devants. C'était en 1838. Adolphe Nourrit, malade des nerfs, habitait Naples. Tourné dès l'enfance à des idées de piété qu'avivaient alors les inquiétudes de son esprit, il avait jeté les yeux sur le Polyeucte de Corneille : il en avait marqué les situations saillantes et les avait adaptées à ses moyens d'acteur et de chanteur. Donizetti, qui

M. (,i)l \<Hi I I mi ) l l , il

cependant devait mourir pour d'aul i e diei celui de Polyeucte, se laissa enl i alner d pieuse conspiration «lu ténor, el il enfanta P<

La censure interdit cet opéi a comme subv< de l'ordre social : à ce trait , qui oe reconnaît! (a censure? Le roi confirma la sentence, mail an moins il eut un mot spirituel : Polyeucte est un saint, dit-il, laissons les saints daps le calendrier et ne les mettons pas Bur le théâtre. L'année suivante, Donizetti vint & Paris; il avait rail à la religion la charité de quelques morceaux éci avec plus de complaisance que d'enthousiasme. Il ne voulut pas perdre le bénéfice de ses avances,

et lit recevoir Poliuto par l'Opéra, sous le titre de : les Martyrs i en collaboration avec Scribe, qui avait remanié le libretto selon les exigences de la scène française. Ces choses se passaient en 1840. La traduction de Scribe n'était pas maladroite : il avait recherché une antithèse entre les deux éléments religieux qu'il mettait en présence, et sans trop s'attarder dans les disputes théologiques entre païens et chrétiens. Malgré Duprez, les Martyrs furent immolés par le public, comme ils l'avaient été par les censeurs napolitains, mais avec des procédés moins sommaires.

C'est la version italienne de cette partition, réduite à des proportions plus modestes, que vous

avez entendue à la -aile Ventadour. Tamberlick y chanta jadis le rôle de Polyeucte avec un éclat î ncomparable, el de façon à donner des ecchymoses aux dieux de pierre et de métal qu'il avait mission de détester. Donizetti, en traduisant Polyeucte dans le langage musical, l'a profondément marqué du sceau de la poétique italienne. Je n'en dirai pas plus; son origine détermine son caractère, et la part des qualités et des défauts s'y fait toute seule. On raconte qu'en dépit de l'anachronisme du costume, le héros de Corneille, en feutre à la don César de Bazan, en pourpoint, en haut-de-chausses à crevés, le héros de Corneille, ainsi accoutré, excitait encore l'admiration. Il en est parfois ainsi de celui de Donizetti, malgré le manteau à l'italienne qu'il porte au lieu et à la place de la robe de lin.

Tout parallèle entre le Poliuto de Donizetti et le Polyeucte de Gounod serait oiseux et naïf, comme toute comparaison entre les deux tempéraments. Au rebours de l'opinion commune, il y aurait plus de profit à examiner par quelles voies MM. Scribe, d'une part, Carré et Barbier, de l'autre, ont tenté de frapper l'imagination du * spectateur pour l'intéresser en faveur de Polyeucte. Cette étude nous ramène insensiblement

m B01 (fOD i i POl YBUi i r

,i ' i ti âgé die de Coi neille, point de dép u i unique el pi étezte des deux In rets. i< vou disais, il n'y .1 qu'un instant, que le bon Coi neille s'était toi j c dans le choii de ^^n sujel . M i il en en prunte l'ossature, la • au martyrolo

chrétien, il y fort circuler, par la pui de

Bon génie, un souffle humain el vivant, il se bien de s'embourber dans les spéculations de la psychologie el dans les monologues extatique les passions de la terre y étèvenl impérieusement la voix, et laissent loin derrière elles les commentaires des scoliastes.

Si Polyeucte et Néarquesont des rêveurs Fatalement voués par fe plan cl 1 1 dramaturge à des rôles mystiques, l'ambition égoïste de Pélix, les hésitations de Pauline, pat i tntreles brûlants

souvenirs de Sévère et les tyrannies de la fidélité conjugale ; le désintéressement si touchant et si mile de Sévère lui-même, sont autant de bases de caractères imposants, dont le développement, également réparti durant cinq actes, soutient l'attention et échauffe le cœur. C'est par la marche savante de l'action, par l'admirable conduite de sentiments contraires, et surtout par la noblesse de la langue, que Corneille sauve Polyeucte et le défend contre lui-même. Il a avoué plus tard l'ob-

jectif qu'il s'était proposé, et j'y insiste : il visait les dévois et les gens du monde. C'est sur ce principe qu'il s'est réglé. Polyeucte n'absorbe pas l'intérêt; il domine, mais il n'accapare pas.

Le défaut capital du livret de MM. Carré et Barbier est précisément dans l'excès où Corneille a évité de tomber : ce qui se passe dans les coulisses, d'après le vieux tragique, est porté en pleine scène par les arrangeurs modernes, et avec une abondance de détails, un luxe de précautions oratoires qui, concentrant l'intérêt sur le personnage le moins clair de l'intrigue, exagèrent son importance et relèguent les autres dans la pénombre des comparses. C'est à peine si Pauline ose approcher ce Polyeucte sidéral. Il grandit démesurément dans Tordre surnaturel, et se pose, — comme les quarante siècles contemplateurs de l'armée d'Egypte, — au sommet d'une pyramide métaphysique au bas de laquelle campent les païens de Lilliput.

Ajoutons que, sauf l'entrée triomphale de Sévère, les hors-d'œuvre apportés à la scène par MM. Barbier et Carré concourent tous à l'exagération de l'exaltation religieuse et impriment à leur pièce le cachet indélébile d'une lourde et indigeste monotonie.

m. G01 IIOD BT POl ) i i < 1 1 71

Tel esl le pénible tableau coni acre au baptême de Polj eucte ; i>' rare esl que bapti é t < al I avancé, le néophyte esl déjà sebismatique : c'e I un anabaptiste. Mais je n'en mus pas 1 ce point d'orthodoxie que cette hérésie me cho [ue

Il y a une justice à rendre à m.m. Carré el Barbier; tanl qu'ils l'onl pu, ils onl imité Corneille ; ils lui onl pris des dialogues entiers, des scènes dans leur intégrité, el quelques vers des rélèb strophes sur l'inconstance des biens d ici bas, qui ont, vous le savez, L'éclat du verre el sa fragilité.

M. Gounoil a la ressource de se consoler avec cette belle maxime, qu'on attribue à Corneille el

qui est de Godeau déjà cité, si la mémoire ne me fault. Corneille, vieilli et fatigué, s'y prit à deux fois pour rimer Agêsilas hélas! et At ila holà! D'un seul coup, M. Gounod lésa écrits tous les deux : son Poly eucte est son Agêsilas et son Attila, et ses adversaires pourront pousser les deux exclamations de Boileau avec la sauvagerie de Sioux qui scalpent l'ennemi héréditaire. Je ne connais pas d'effondrement plus complet.

Il se peut que j'émette ici quelque jugement téméraire, et pourtant j'ai comme un pressenti-

ment que je ne m'en repentirai pas. La répétition générale de Polyeucte a été faite à. huis clos, dans un mystère qui préludait, je le crains, aux solitudes immenses qui menacent les représentations devant le public. Je charge la conscience de M. Halanzier de toutes les erreurs qui risquent de peser sur la mienne : j'ai cherché à la mettre à l'abri des surprises que lui ménageait l'audition mal digérée d'un grand opéra en cinq actes, par une contention d'ouïe d'autant plus méritoire qu'elle était sans agrément ; et je vous livre, sinon une critique longuement définie et mûrie, du moins une impression vivace, sans prévention comme sans rancune.

La scène de l'Opéra n'a jamais été favorable à M. Gounod, dont le talent, fait de nuances mignardes et toujours apprêtées n'a point l'ampleur et la variété de moyens par lesquels on tient le public en haleine pendant près de cinq heures. Je ne nie pas la qualité du talent, je conteste simplement l'envergure. Faust, qui est le point le plus lumineux de son œuvre, est, en quelque sorte, un terrain d'alluvion qui, grâce à des couches successives de matières rapportées, a poussé en oasis dans le Sahara de son répertoire. M. Gounod a été tenu quitte de Sapho pour dix-neuf représentations, deldNomie sanglante pour onze, et

,\i. SOI NOD il POi ) i i < 1 1 73

de la Reine de Saba pour une quinz. une, el ji coQsidère ces opéras sacrifiés comme infiniment meilleurs que Polyeucte* Je fais bon marché de l'arithmétique regardée comme un critérium ar tistique : le nombre de représentations obtenu par une œuvre lyrique esl parfois en raisoïi directe des circonstances! el Polyeucte dépasserait la notoriété de la Reine de v de la Nonne sanglante et de Sapho% qu'il ne faudrait pas en tirer d'arguments en faveur de sa supériorité.

L'apparition de Polyeucte a été précédée de réclames éhontéesqui donnent le droit d'empl des termes rigoureux à l'égard de l'œuvre. Je

n'en userai pas. Je blâme l'indiscrétion de ceux qui servent la gloire de M. Gounod en accrochant à sa fenêtre le linge de sa vie privée, et je répugne à l'idée qu'il puisse être le complice de ce déploiement d'enseignes voyantes. Je ne veux voir en lui que l'artiste sur lequel l'infortune spirituelle s'est abattue, et qu'elle vient de décapiter comme un chêne qu'écime un coup de foudre.

Je ne me servirai pas de la table thématique de Polyeucte, que j'ai en ce moment sous les yeux. L'examen des morceaux qui la composent, un à un, et pièce par pièce, m'exposerait à des

redites perpétuelles. Ils sont calqués sur le môme patron, soumis à la môme coupe. e1 trahissent à

chaque pas l'irrémédiable épuisement de la veine. Le passé reste debout, c'est convenu : je ne touche qu'au présent, dans le bourdonnement confus que fait à mes oreilles l'amas de sons qui s'y est engouffré.

M. Gounod est revenu de Londres avec tous les brouillards de la Tamise en auréole autour du front. Sa pensée, qui n'a jamais été bien nette, et qu'on qualifiait à l'aide d'un vocabulaire spécial dans lequel les adjectifs : suave, idéal et vaporeux revenaient fréquemment, s'est altérée dans ce séjour. Il a dit qu'il avait voulu peindre Polyeucte avec les couleurs tendres et la ligne pure de la fresque. Quoi ! voilà M. Gounod confrère de Masaccio, de Filippo Lippi et de Fra Angelico! Qui s'en fût douté en regardant cette suite de tableaux larmoyants sur les actes de saint Polyeucte ? Cette suite où rien n'est à sa place, où tout titube et vacille, où toutes les teintes sont fausses et décolorées, où tous les personnages successivement, sans distinction de rang, de caste, de race et de caractère, débitent une mélopée interminable où la platitude est prise pour de la limpidité!

M. (.ni \n|i I I POi ) Il ( Il

.h- pensais que M. Gounod avait été attii é •nrc religieux par les chant a rades el oai cornue de9 pierres de tailla, sortis toal armés «lu cerveau d'Hœndel, el je me Battais de l'espoir qu'il avail retrouvé cette m .'mine large «lu psaume biblique auquel le maître saxon a prêté tant de grandeur. Le récitatif, qui, dans on sujet pareil, devait s'envoler haut, planer, et tout abri ter sous son ombre, esl peut-être ce qu'il y a de plus manqué dans l'ouvrage. Il procède, moins riuspira(i<>u, d'une recette bien connue, particulièrement de Gounod : le thème de diction transporté tour à tour et crescendo du chanl à l'orch ire, avec quelque accord plagal sur la cadence. Ces! d'ailleurs un parti pris dan- ('elle partition, où les formules de composition familières à M. Gounod apparaissent dans un déshabillé exempt de tout artifice.

L'orchestration n'en est pas moins nue. Le quatuor est généralementà l'avant-garde : ce sont les cuivres ponctués par les cymbales qui entrent en lice dans les coups de force. Les modulations élégantes qui caractérisaient sa manière en formant des dessous très curieux et très travail! à sa mélodie, le compositeur les a dédaignées par rage d'ascétisme. Je dois citer pourtant à

l'acte IV, la légende de la nativité de Jésus, dont l'instrumentation est très délicatement ouvrée et s'enlève par une combinaison ingénieuse et pittoresque sur le syllabique dit par Polyeucte. Il y a là une façon de vitrail gothique qui a du charme et de la vérité.

On avait beaucoup vanté le ballet du troisième acte; M. Gounod n'avait qu'à puiser à pleines mains dans l'archéologie musicale, il pouvait évoquer tout un monde disparu : il tenait là, sur un seul point, l'Orient, la Grèce et Rome. C'eût été une résurrection. La riche famille des instruments de métal et de bois s'offrait à lui, en môme temps que les instruments de percussion, le psaltérion, la lyre à cordes obliques, les cymbales, la flûte et ses variétés, les trompettes courbes, les rauques litui, les crotales, la cithare, que sais-je encore? Il a négligé l'occasion : il nous a présenté Pan sur l'air du God save the Queen (je ne plaisante pas, comparez les deux motifs) ; il n'a pas trouvé d'autres accents pour Bellone, Vénus et Bacchus que des élans de valse et de mazurka.

Ce divertissement, réglé par M. Mérante, a servi à nous faire connaître une danseuse qui, sans avoir beaucoup d'élévation, joint beaucoup de moelleux à une décision rare dans les mouvements. Elle excelle dans les ornements de la

G01 HOD il POLYl i ' h 77

danse, comme les pirouette i » ■ * * ' » ' « * rl i«*

jeté battu, el file l'entrechal a merveille. Cette virtuose desjambes s'appelle M Mauri,

Je signale au couranl de la plume, quelques morceau d'ensemble ou de chant isolé qui onl frappé, non par la richesse de l'invention, mais par quelques mérites de facture : faculté malfa de Gounod. Au premier acte, on a remarqué le dm) entre Polyelicte et Sévère, qui est une romance à deux voix, et le quatuor qui succède à rentrée de Sévère, laquelle est fort médiocrement traitée au point de vue choral. Quanl à la phrase principale du quatuor, elle débute bien, se co nd ai t

bien et conclut bien. Elle épuisera beaucoup de superlatifs auxquels la réflexion posera des sourdines.

Le second acte s'ouvre par un chœur dans le goût anacréontique derrière la coulisse, à l'instar de celui de Philémon et Baucis, auquel il fait penser, encore qu'il ne le vaille pas. On a bissé un duo entre Sévère et Pauline, qui exhale une bouffée sentimentale assez fraîche. La barcarolle de Sextus, bien dite par Bosquin, ne se recommande guère que par son accompagnement persistant de harpo-lyre. La scène du baptême tient le second tableau de cet acte. Elle est impo-

78 Uli.WOS ET SIFFLETS

santé par son étendue. Je fais peu de cas de Vârioso de Sévère, du duo entre Néarque et Polyeucte, ainsi que de la scène de vandalisme où ils rompent le cou à quelques faux-dieux. Dans ce malheureux opéra, toutes les grandes situations sont manquées.

En dehors de la lecture de l'Evangile que nous avons déjà mentionnée au quatrième acte, je n'ai été remué par rien. Réclame qui voudra pour le trio de la prison, où Sévère et Pauline unissent leurs efforts pour dissuader Polyeucte de ses fatales résolutions, je lui cède à bon compte ma part d'émotion. Le Credo que chante Polyeucte avant d'être jeté aux bêtes m'a réconcilié avec celui du pauvre Donizetti, auquel on a, comme dit Saint-Simon, asséné tant de ridicules.

L'interprétation a été courageuse de toutes parts. Mme Krauss s'est montrée grande tragédienne et cantatrice achevée. Lassalle (frappé à l'effigie de Lucius Verus) a magnifiquement tenu le beau rôle de Sévère. Salomon a fait Polyeucte, et comme il faut.

On croyait Polyeucte en paradis, de par son martyre. Mais M. Gounod le retient encore en purgatoire.

LE MARQUIS DÏNTiY ET LES AMANTS DE VÉRONE '

Je gage, Madame, qu'en vos nuits d'insomnie, avant d'être à Monsieur, vous avez quelquefois

rêvé d'un lloniéo selon votre cœur. Jeune ûlle, tapie dans la blanche mousseline de la chambre virginale, la tête dans un rayon de lune, vous avez imaginé, je pense, qu'un jeune homme bâti dans les règles, avec la figure d'Apollon sur les épaules d'Hercule, pénétrait par surprise dans votre logis, et vous vous êtes promis, s'il devenait par trop shakespearien, de donner de la sonnette à votre nourrice ou à votre mère. Ne le niez pas :

(1) Les Amants de Vérone, opéra eu cinq acte?, représenté au théâtre Ventadour, le 12 octobre 1878.

voua n'attendiez pas Roméo bous la Forme abrupte d'un mari qui rentre du cercle à trois heures du malin — par le grand escalier, l'impertinent 1 — et qui vous entretient de l'emprunt ou de la décoration de Honduras jusque sur l'oreiller.

Quant à vous, Monsieur, je parie qu'avant de courir les drôlesses et de faire une fin en épousant Madame — lorsque vous étiez dans toute la ferveur de vos sens — vous avez plus d'une fois escaladé des balcons imaginaires; passé votre bras autour du cou d'une Juliette de keepsake; dénoué sa longue chevelure frissonnante sous la brise nocturne, en défiant les Capulets qui battaient le pavé de la rue, habillés en sergents de ville. Avouez-le donc ! Prévoyiez-vous alors que Juliette viendrait plus tard, sous les espèces d'une compagne coquette et dévote qui, après vous avoir assassiné le jour avec les notes de la modiste et de la couturière, vous proposerait le soir de vous mener voir Polyeucte ?

Ces visions que vous eûtes, Madame et Monsieur, et dans lesquelles vous ne vous êtes pas assigné le plus vilain rôle, il n'est pas de courtaud de boutique, pas de demoiselle de comptoir qui ne les ait eues en même temps que vous, pour d'autres Juliettes et pour d'autres Roméos. De toute

i i m \i;iiii . iu\ RI m LBfl ÏMAN7 Dl I / HO VI Si

la littérature romantique, /.'■

le drame qui trotte le plus dam le cei relie

si le privilège du génie d*inca lions «'M noua mêmes b1 de noua prêter la p de ses héros, il prend sur noa pei îonne \ une ma nière d'hj pothèque spirituelle indélébile, Au tempa de la formation, noua avons lu Gœthi Shakespeare à la dérobée et sans les comprendre. Bl voilà qu'à vingt ana nous avons deui créanciers, qui réclament de notre esprit lea intérêts (rime dette que noua avons contractée sana aoua croire astreints plus tard à en rendre compte. La dette étant tonte spirituelle, aoua faisons fête au créancier lorsqu'il vient toucher ses ai : nous l'associons le plus intimement possible à

notre vie et nous le taisons asseoir à notée foyer,

devant le feu qui flambe joyeusement, au milieu de nos dieux domestiques. Et quand la soixantaine est venue, quand il a neigé sur nos cheveux, nous nous apercevons qu'à force de payer notre tribut, nous ne devons plus rien à Goethe ni à Shakespeare. Alors nous les rappelons à grands cris, nous les fatiguons de nos prières et nous leur offrons au besoin de l'argent pour qu'ils ne signent pas mainlevée de l'hypothèque dont je parlais tout à l'heure.

82 BRAYOS il SIFFLETS

Si les ombres de Faust el de Marguerite, de Roméo et Juliette entrent en nous si avant, quelle action n'exercent-eiles pas sur les artistes en quête de modèles?

Le draine de Shakespeare surtout, plus vibrant, et plus dégagé de spéculations philosophique marqué son empreinte dans l'art de la musique. Parcourez une de ces nécropoles de la réputation qu'on appelle un dictionnaire, — un de ee.^ livres énormes qui sont la postérité des oubliés, — vous n y trouverez pas moins d'une douzaine de partitions qui ajoutent au bagage.de Shakespeare une queue dont il n'a pas toujours le droit d'être fier. Elles sont de toute provenance : la houblonnière allemande est sur la liste; l'Italie y figure avec Zingarelli, Vaccaj, Bellini, et, plus récemment, avec Marchetti; la France, avec Steibelt, le bon Dalayrac, Berlioz et Gounod. Aucune ne pourrait être citée comme une œuvre complète : celle de Bellini a été représentée chez nous : elle est faible dans les trois premiers actes, et ie quatrième est remplacé, à la représentation, par celui de Yaccaj, qui est bien près d'être un chefd'œuvre. Il y a de jolies pages dans Steibelt, voire dans Dalayrac, des pages superbes dans la symphonie dramatique de Berlioz, des pages d'une grâce infinie dans Gounod.

l.l m \ i,m| i | i.'i\ RY ET LB8 AMANTS !)K \ I

Un homm< rencontré, qui, conflanl i

s,, n étoile, a de nouveau porté • mode te i >fl inde sur l'autel «lu tragique an I M. le mai -

quia d'Ivry, et il y a apparence <illr ta mwi Ifl Shakespeare ne Bnira paa avec lui. N >u en avont pour garant la pénurie grandissante des lii i Sommes nous donc condamnés à R liette à perpétuité f

Je tiens, avant d'aborder la musique, à vous (aire toucher du doigt les points caractéristiques sur lesquels M . le mai-. pus d'il ry s'est écart rapproché du texte original «le Shakespeare pour la confection de son livret, et qpelles coi quences a eues sur la partition la marche nique qu'il s'est proposée.

Rom4o et Juliette estj dans l'œuvre de Shakespeare, une pièce de haute saveur littéraire; elle vaut singulièrement par le détail, et tel morceau, détache de l'ensemble, comme la description du somptueux appareil de la reine Mal) et le monologue de frère Laurent sur la propriété plantes, sont des modèles où l'éclat du style et la poésie des couleurs éclatent comme un prisme au soleil de midi. L'intrigue, qui dans Skakespeare n'est jamais bien ordonnée, se noue et se dénoue péniblement : elle craque sous une charge

de fantaisies extraordinaires et de conceptions bizarre-, qui fouettent vivement l'imagination à

la lecture, mais qui, transportées au théâtre, feraient grincer les dents aux spectateurs comme un âpre verjus.

Ducis et Frédéric Soulié ont dû abandonner Shakespeare sur le terrain d'équivoques perpétuelles, de coq-à-1'âne éperdument fous, de lazzis gigantesques où lui seul peut tenir à Taise. Seul, le géant Briarée, avec ses cinquante têtes et ses cent bras, pourrait soulever le pilon où le vieux tragique pétrit sa plaisanterie, devant laquelle recule aujourd'hui la respectability anglaise. On glisse à chaque pas dans le calembour et dans le sang. Rien n'est d'un comique plus farouche que les scènes où les valets des maisons ennemies se provoquent en se mordant le pouce; où les femmes du vieux Capulet et du vieux Montaigu retiennent ironiquement ces podagres prêts à se jeter l'un sur l'autre, l'épée haute ; où Pierre, autre valet, apostrophe les musiciens venus chez Capulet pour la noce de Paris.

Notre bon sens, autant que l'épuration du goût dramatique, s'irritent également contre les scènes de carnage qui compliquent le double suicide de Roméo et de Juliette dans le cimetière, et le spectateur français se croit assez gorgé de sang à

il m \i;ui [g D'il RI m LBS iMAl\ OR I /

partir du troisième acte. M i ainsi; quand il voit rouge, il ne ■ni comment débarrasser des personnage qui enti avenl dénouement ; il s'embusque dans le! coulisses — comme Charles IX à la fenêtre du Louvre — et giboye aux acteurs, comme l<i défunt roi aux

passants.

Un draine de Shakespeare est une forêt dont les Bombres Frondaisons tiennent trop de place au théâtre; il faut enlever de l'arbre ce qui le fait ressembler au gibet, et en élagui r les cadavr Mais ce serait folie de purger à fond un drame de Shakespeare, et M. d'Ivry, tout en le retaillant -iule pat rnn exigé par un livret d'opéra, s'est efforcé de serrer de près l'original anglais et d'en dégager les situations essentielles. C'est un scrupule fort honorable et dont il a été récompensé.

Par malheur, il est advenu que M. le marquis d'Ivry — musicien d'humeur pacifique et peu enclin de nature à renouveler, sous le harnois théâtral, les querelles qui troublèrent jadis la ville de Vérone au temps du prince délia Scala — s'est ingéré de supprimer, au premier acte de sa pièce, une scène capitale, qui éclaire d'une lueur shakespearienne toutesles situations quiendécou" lent : c'est la scène où Capulets et Montaigus

86 BRAVOS ET SIFFLBTS

ineticnt Qamberge au vent, en pleine rue, et qui fixe en bloc, avec des tons d'une crudité violente, mais d'une saisissante netteté, L'étal psychologique de tous les personnages qui vont Être emportés dans le tourbillon de L'action. Shakespeare a écrit deux drames dont les héros sont les victimes de la fatalité : Hamlet% chargé, malgré Lui, de poursuivre une vengeance pour laquelle son bras et son esprit sont trop faibles ; Roméo et Juliette, victimes tous deux des haines invétérées qui séparent leurs familles et font échec à leur bonheur.

Et comment s'y prend-il pour faire peser sur eux le lourd destin qui les voue aux misères humaines? Il projette sur la neige blanche de la' terrasse d'Elseneurle spectre du père d'Hamlet, qui révèle le secret de sa mort à son fils. Et voilà celui-ci fatalement marqué pour sa funèbre odyssée ! Il précipite le vieux Capulet sur le vieux Montaigu dans une rixe de valetaille, et, à la rage qui les pousse, on sent que Capulet, tant qu'il vivra, refusera Juliette à Roméo pour la donner à Paris. Et voilà ces deux enfants envoyés fatalement à la mort! C'est cette scène indispensable que M. d'Ivry a oublié de mettre en tête de son opéra, dont on voit défiler deux actes entiers, sans que les amours de Juliette et de Roméo semblent con-

m MARQUIS D*n RI m i i \ \f \ \ / m Hl

dam ni bI comme flétries en leur Beur par le souffle impie des haine de famille G'< lie poinl de départ du dramej et il e I oubl

[^'emportement inhospitalier de Tj bail contre Roméo, qu'il s'étonne <i«i trouver i la fête des Capulets, n'esl qu'un éclair de colère vite réprimé par Gapulel lui môme, et ne saurai! 6tre considéré comme une indication suffisante du sanglant fossé que des guerres séculaires ont creusé entre Juliette el Roméo. M. d'Ivrj s'est volontairement privé d'un des effets les plus poignants qui soient au théâtre, en négligeant ce renfort d'émotion qui redouble d'intensité dans la scène

du jardin.

Roméo, sans calculer le danger, a sauté pardessus les murs de l'enclos des Capulets. 11 a épié les aveux de sa bien-aimée aux étoiles, il suspendu à ses lèvres* Qu'est-ce que ce tableau,

m vous ne tremble/, pas pour les pauvres enfants? Si vous n'êtes point tenté de crier à Roméo : « Va-t'en ! On va te surprendre et te tuer? » Ce n'est rien, rien qu'une idylle de nuit, éclairée par la lune qui a « posé sa pointe d'argent sur les arbres fruitiers », dit Shakespeare. Mais comme la poésie s'en relève, si elle vous fait peur! Qu'ils sont braves de bravoure, et braves d'amour, ces

Stt BRAVOS il SIFFLETS

anges, — dont l'un n'a pas quatorze ans, — qui n'ont de honte que pour la fange ot piétinent Ifontaigus et Capulets, et qui planent au-dessus

d'eux, presque dan- l'azur de l'air, comme si, nouveaux Titans — Titans de l'amour — ils voulaient escalader les cicux î

A tout prendre, et ses imperfections bien comptées, le poème de M. d'Ivry est mieux divisé, mieux coupé et d'aspect plus varié que celui de MM. Barbier et Carré pour M. Gounod, qui catéchiserait le diable et convertirait l'Antéchrist, s'il en était besoin.

Comme compositeur, M. le marquis d'Ivry a su éviter d'être comparé au prince Poniato\v-ki, lequel faisait de la musique de prince, et au comte Gabrielli, dont le talent sentait la table d'hôte.

Sa partition n'est point d'un grand maître, à coup sûr, mais elle est d'un bon musicien. M. d'Ivry l'a écrite avant que celle de M. Gounod ait paru : il n'a d'ailleurs à se disculper d'aucun souvenir. Il n'y a dans son opéra ni réminiscences, ni emprunts déguisés, ni plagiats : il n'y a pas non plus de personnalité. C'est un ouvrage qui plaira par son honnêteté : sa mélodie est polie, son harmonie est prévenante. On y sent l'homme de bonne compagnie qui, racontant dans un

I i m \i...i i iù\ RI m m iMANTS Dl VI HONR

Ion l'histoire de Juliette <ii de Home terdirail les éclata de foii et le ui-

(j;mis. Le marquis de la Bablièi i onduii

avec cette décence exacte <-i de bon goût, m si s,i muse ne porte pas loin, »'ii<' ne sonne p creux, ci, m petit que boîI son \<"i re, m. d'il peut y boire, en disant : c'est le mien !

Son orchestration est claire h d'une racture bien égale. Les instrumenta y Bont <l<i galants causeurs, très au rail des reparties qu'exige une conversation, <>ù il ne faul pas laisser languir Bon partenaire. 11 est rare qu'ils soient éloquents : les grands élans de,passion, les heureux hasards de l'improvisation, les boutades de la contrariété mal supportée ne vont guère à l'auteur, et il ne s'y lance pas. Passez loul cela au crible : les paillettes passeront, mais il ne restera pas un lingot d'or qui attire l'attention d'un curieux de l'instrumentation et qui lui fasse dire : « Voilà une trouvaille, un dessin neuf, une association de timbre inusitée, une modulation d'un emploi audacieux, que je vais noter sur mon carnet. »

Toutefois, M. d'Ivry a le sens de l'accompagnement à un degré très remarquable : il n'engage jamais de lutte disproportionnée avec les forces de la voix. De ce côté, il n'a pas commis une maladresse. Il hésite à se jeter dans les hors-

d' œuvre sym phoniques à découvert, soit qu'il ne veuille pas étaler ses formules, soit qu'il redoute qu'elles le trahissent : il ne s'est guère départi de cette prudence dans son ouverture et dans ses entr'actes, modérément développés. Il n'a pas voulu non plus que le divertissement du premier acte fût autre chose qu'un prétexte pour présenter Juliette à Roméo.

J'ai déjà fait pressentir qu'il avait éliminé de son opéra toutes les situations qui commandent un déploiement d'expressions dramatiques, comme le comportent les chocs dissonnants des guerres civiles. Il a rejeté loin de lui ce qui reviendrait de droit à la poétique casquée et cuirassée de Lucain dans la Pharsale, pour donner carrière à une sentimentalité élégiaque relevant plutôt de Catulle : sélection manifestement contraire au plan de Shakespeare.

Il a tenu les Montaigus à distance des colères terribles de ïybalt jusqu'au troisième acte, où il les a poussés en pleine scène, un peu étonnés de se rencontrer aussi tard. La partie, bassement mais fiévreusement martiale du drame; l'épisode des duels admirablement réglé, et joué par Capoul avec des yeux d'acier; les provocations des Capulets, la mort de Mercutio et celle de Tybalt,

Il m \i;mi i i i,'i\ in m LEfl iMANl OR I i HC

drôle qui v«' bal ai bc la précision de l'arithmétique -, s'»nt «l'un éclat supei flciel, el ont dû le meilleur «le leur succès au jeu Furieui el d'un réalisme effraj anl des combattant .

i . est dans l<i récitatif, dans II mélodie pui dans les rôles de demi-caractère que H. d'Ivry s'est révélé le plus avantageuse ment, et l<i mérite n'est pas mince par te temps qui court, ot tes compositeurs cherchent midi à quatorze heures et le trouvent. M. d'Ivry a réussi deui rôles, diques si on les compare à ceux de ses héros de premier plan, -i on les juge à leur valeur intrinsèque : la nourrice et le frère Laurent.

Ah ! cette nourrice ! c'est un ty| Rabelais

égaré dans Shakespeare, moitié matrone, moitié poissarde, un tantinet ruffiane, aimant à rire et à parler salé, à l'instar des commères encore vei tes. Kl magnifiquement attifée, s'il vous plaît! la robe en cible, faisant la roue derrière son éventail, parodiant les belles manières, et l'œil constamment sur le qui-vive. i Ah! mais voilà un bel équipement! » dit Roméo, quand elle vient à lui pour arrêter un rendez-vous. « Une voile! une voile! ! une voile! !! » s'écrie ce mauvais plaisant de Mercutio. C'est MUa Lhéritier qui fait cette nourrice mirifique et bedonnante : hélas! elle s'est ensachée dans une jupe haute, grise et

roide, el s'avance appuyée sur un b;\ton comme

une petite vieille de féerie. Le diable emporte le costumier qui a eu cette invention ! Gela fait mal

;\ voir, surtout quand M11, Lhéritier chante, et très gaiement, ma foi ! sa partie dans la jolie scène

de la messagère d'amour, au troisième acte, ou ses couplets bien troussés et bien enchâssés dans leur ritournelle, ce qui est le triomphe du couplet.

Il y a dans le rôle du moine Lorenzo, confié à la belle voix de basse de M. Taskin, un morceau qui serait le meilleur delà partition, n'était le duo dont je vais parler tout à l'heure; c'est le rondeau qu'il chante à son entrée dans la cellule : « A f ombre aux yeux gris quand V ombre a fait place. » Il est plein d'onction monastique et de fraîcheur champêtre. L'harmonie en est traitée dans le style descriptif, et le plus purement du monde. Le trio de la bénédiction nuptiale de Juliette et Roméo est de la même veine.

J'ai été très satisfait de M. Dufriche, dont l'organe, jadis cotonneux, se courbe au joug d'une bonne méthode d'émission. Il a bien dit le madrigal du premier acte : Salut à vous, et le trio qui suit, écrit dans le passage de la voix — comme la majeure partie de son rôle d'ailleurs. Mais, comme père, il ne paraît pas très au courant de Té-

I! M \|;u| |fl |.'l\ RI II II- Wf \ \ / Oà

ta) i imI de -.1 Bile, qui n 'a polnl leize an . comme il le (iti a?ec emphase, naaia leulemenl quai i « moins quinze jours à la Sain) Pien e aui I

II, Capoul étail né pour jouer Roo qui a l'air d'avoir été composé lur te violon, tant la ligne mélodique s'j accuse, est un long défilé de cantilènes el de cavatines, dans lequel il en esl de jolies. Joli esl d'ailleurs l'épithète qu'il convient d'accoler à l'ensemble des AmanU de ■ me. Aller au delà serait de l'hyperbole : mais rester en deçà serait de l'injustice. Il esl permis néanmoins d'employer le superlatif pour le duo du /jardin, qui est délicieux, non seulement dans le dialogue, mais aussi et surtout dans la rej a voix mariées.

Cette reprise est spirituellement fixée sur les notes piquées de la flûte : ces simples traits de l'instrument en disent long à Famé du poète, qui y pourra voir des palpitations d'ailes sur un nid de colombes, si bon lui semble. Le sentiment, le feu, la grâce avec lesquels Capoul a chanté ses strophes du troisième acte : « Qu'elle est lente à. venir, » ont arraché un bis unanime à la salle; l'art du chanteur est pour beaucoup dans le délire d'admiration qu'a provoqué ce morceau. Il maintenu à la même hauteur dans les scènes pas-

94 BRAVOS ET SIITU

sionnéesdu quatrième acte, où le duo de l'alouette a été longuement applaudi, el dana la scène du tombeau qui, jusqu'à la consommation des siècles, soulèvera les bravos, lanl que Roméo sera beau et bien fait, tant que sa Juliette sera belle et touchante.

Le public n'a cessé d'associer M,,e Heilbron au bruyant succès qu'il a fait à M. Capoul. Elle était dès longtemps préparée à son agonie du cinquième acte par l'interprétation de la célèbre scène du tombeau de Vaccaj, que je lui entendis chanter, il y a quelque- dix ans à l'Opéra- Comique, en compagnie de MIle Wertheimber.

La cause de M. d'Ivry a été chaudement défendue, et définitivement gagnée. Si son blason a besoin d'être redoré, les recettes de la salle Ventadour feront ce miracle.

M. JONCIÉRES BT LA REINE BERTH1

Il se présente des cas oti le critique, si mande que soit sa bonne foi, n'esl point à couver! des

insinuations malicieuses. Quand le musicien qu'il vise tient en môme temps la plume de l'écrivain

et que c'est un confrère de par son feuilleton, les lecteurs, en face d'un jugement acerbe ou melliflu, se demandent s'ils ne sont pas dupes de quelque rancune ou de quelque complaisance. Je suis, en ce qui concerne l'auteur de la Reine Berthe, dans des conditions d'impartialité que j'apprécie fort en ce moment. Et, poussant le scrupule aux

(i) La Reine Berihe, opéra en doux actes, de M. Yictorin Joncières, représenté à l'Académie national»1 de musique, le 21 décembre L878.

96 BB IVOS BT SIFFLETS

dernières limites, j'abandonne aujourd'hui la personnalité musicale de M. Joncières sur la première marche de l'escalier de l'Opéra — tout en déclarant d'ailleurs que j'eusse préféré qu'il y pestât.

H . Joncières se sert-il de son feuilleton comme dune catapulte avec laquelle il enfonce les portedes théâtres lyriques? S'impose-t-il aux directeurs par l'éclat des succès antérieurs? Les éblouit-il par les éclairs fulgurants de son génie ou par les grâces ineffables de son caractère? La musique, en arrachant H. Joncières à l'atelier de Picot, nous a-t-elle privés d'un grand peintre? Faut-il regretter sa première vocation? Faut-il nous féliciter de la seconde? Ces questions, je ne les pose que pour éviter d'y répondre.

L'affiche dit qu'il est l'auteur de la Reine Berthe, opéra en deux actes, paroles de M. Jules Barbier; c'est tout ce que j'en sais, et je me propose d'en raisonner comme si je ne l'avais appris qu'après coup.

Le librettiste s'est manifestement inspiré de la vieille légende de la Royne Berthe au grand pied, popularisée par tous les jongleurs du moyen âge et célébrée en trois mille cinq cents vers par le ménestrel Adenès au xme siècle. Cette légende

M jiim il RI i l LA RI (m 1:1 Kl Hl

m1 s'appuie sur aucun rondement histoi iqu csi d'imagination pure, el tout au plu p >ui i on lui trouver un air de ressemblance lointaine avec Genei iève de Brabanl . Ses ve incienn

ae diffèrent que sur des points de détail in&igni. Bants. Toutes veulent «in-' Berthe, en réalité Bile de Charibert, comte de Laon, femme de Pépin le Bref et mère de Cbarlemagne <in poésie Bile de Flore, roi de Hongrie, et de la reine Blanchefleur — ait été recherchée par Pépin pour ses vertus el son clair visage, el qu'elle -"il venue en Pran sur l'invitation du roi, a :compagnée du tratlre Tybers et de deux suivantes, Margiste et Aliste. Margiste, r rde vieille, réussil à glisser sa Mie Aliste dans le lit de Pépin, à chasser Berthe du palais et à la faire conduire dan- une forêt du Maine pour la tuer. Berthe échappe aux assassins et est recueillie par Simon, le garde-chasse, chez qui elle (ile la quenouille en qualité de chambrière.

Dans l'intervalle, la reine Blanchefleur, étant venue à Paris, dénonce la criminelle supercherie de Margiste et d'Aliste, dont Tune est internée au couvent et l'autre brûlée vive. Pépin se lance dans la foret du Mans, en quête de la pauvre Berthe. Un jour, il est frappé par les traits d'une jeune femme, agenouillée au pied d'une croix, et la

presse de galanteries trop carlovingiennes, quand

elle s'écrie: « Arrêtez! je suis Berthe au grand pied. » On voit que la donnée des 1 ^gendairiea est naïve, touchante et claire à. la fois. Cela ne pouvait durer plus longtemps : M. Jules Barbier, en la dénaturant, la rendue prétentieuse, froide et incompréhensible en même temps. Mieux eut valu suivre pas à pas le bon Agenôs.

L'action s'ouvre au moment où les paysans du Maine, à. bout de patience, se préparent à incendier la foret pour venger la mort d'Etienne le braconnier, pendu sous les yeux de la fausse reine Berthe, par ordre d'Enguerrand, seigneur de Laval. La vraie Berthe sort de la cabane de Simon, parvient à les calmer en leur donnant une bannière brodée pour la bière du malheureux Etienne, et se met bravement à filer en attendant son fiancé, le chevalier Gérald, qui arrive en effet, et dont elle a quelque peine à régler les transports. Gérald n'est autre que Pépin, qui l'aime sous ce pseudonyme. Berthe l'apprend de la bouche du page, qui annonce au roi l'arrivée de la reine et de toute la chasse. Elle s'enfuit. Mais la reine a remarqué que son mari s'égarait trop souvent dans les fourrés, et jalouse delà fée à l'aiguille merveilleuse, qu'elle soupçonne de détournement

M. J0NCI1 RI M i I Hl '///'

<i,. majeur, elle demande à la yoir, n >nd

Simon, la fée n'esl point ma Bile, c 'in mm- on le croil autour de moi ; elle a roi pour touj< >u M, us puisque voua tenei tanl & admirer son ou rrage, regard eil Et il montrai au fond de la scène, Qottanl au-dessus du cercueil du braconnier qu'on enterre, la bannière bro lée par Berthe el représentant saint Michel terrassant le démon : allusion saisissante qui glace d'effroi la fan reine. Pour comble, voici le feu qui envahit la forêt. Les paysans brûlent le domaine royal.

Le second acte se passe à la cour. Dès le début, on comprend qu'il existe un cadavre entre Enguerrand el la reine, sa propre fille. Enguerrand aposte vingt malandrins pour donner du couteau à un page envoyé de Hongrie, par Blanchefleur, a Berthe; mais Pépin les disperse et sauve le messager. Et quel est ce messager? C'est Berthe elle-même, précédant au château le bûcheron Simon, qui, pour prix de sa liberté, apporte à la reine trois tapisseries brodées d'or et de soie. Pépin croit reconnaître dans le page la paysanne qu'il aimait jadis; il le confronte avec Simon, lequel a reçu consigne de Berthe et se garde de la trahir. Simon déroule alors devant toute la cour, — dont la moitié est derrière, — les trois tapisseries qui dénouent l'intrigue. La première figure

Berlhe partant en litière pour la France; la seconde, Bnguerrand substituant sa Bile AJiste à la fille de Blanchefleur; la troisième, le même Enguerrand entraînant sa victime et retendant à ses

pieds d'un coup de masse d'armes. C'en est fait : l'artifice est dévoilé, la reine pâlit, Enguerrand se trouble, et, pour achever leur confusion, Berthe apparaît â toute la cour en costume royal. A l'application des peines près, vous avez deviné la fin.

Je vous fais grâce de tous les obstacles matériels qui s'opposent à la réalisation de ce programme dans l'optique du théâtre, des anachronismes de faits et d'expressions, des luxations de l'histoire et delà langue, des applications maladroites de Macbeth et d'ffamlet, des contradictions incessantes que M. Jules Barbier a condensés comme à plaisir dans ce livret de la Reine Berthe, le plus faiblement rimé, le plus mal construit qui soit sorti de sa cervelle. Que, par caprice d'imagination, il ait travesti le conte antique à sa guise, je le comprends, tout en le désapprouvant ; mais, dans toutes les affabulations possibles, il y a une certaine dose de vraisemblance à administrer aux personnages. On a beaucoup raillé Ponson du Terrail pour avoir fait dire à ses gens: Nous

m. joffcii ri i i i \ ni i vb /-■/ n KM

autres, h r du m f Qup p< <i<'

M . Jules Barbier ;ii I ribuanl i la reine Berl le- el même l*invention du fameui proverbe : D i > • - li rthe filai Le ii\ rel de m. Barbier, c< imme on l'a pu voir, évoque les temps reculés où la Gaulé, p humide el paludéen, était plus propre aui ébats des canards sauvages qu'au jeu régulier de nos institutions », Fidèle au plan conçu par le libre! liste, la musique de M. Joncières rappelle les plus mauvais jours de noire histoire. Et, bien que Pépoque qu'elle esl censée raconter par 1''- sons autorise i"iiii^ les barbaries ri justifie tous les moyens, elle dépasse tout ce qu'un pouvait attendre de cette tolérance.

Cette musique extraordinaire — insolen1 force de banalité, ironique à force de Vulgarité, internationale par ses emprunts à tous les styles et a toutes les écoles, tantôt enflée comme une outre vide, tantôt plate et molle comme un linge mouillé, tantôt désert, tantôt chaos — comment la définir, comment l'analyser? Et d'abord estelle de M. Joncières? Pour dire qu'une musique est de quelqu'un, il faut que quelqu'un soit là. Où est la personnalité humaine, où est le moi dans ce que nous avons entendu? Où est la

marque de fabrique, oi esl le cachet auquel on reconnaît les produits de la maison?

Mais si relie musique n'appartient point h M. Joncières, à qui donc est-elle? A personne. Chien sans collier cl -ans propriétaire, elle essaye parfois d'être à Wagner; mais, an moment où elle va se décider, elle se tourne brusquement du côté de Verdi, puis se replie jusqu'à Gounod, puis met le cap sur Berlioz, vire de bord pour aller à Meyerbeer, donne un coup d'aile à Hall" et revient enfin, par des méandres capricieux, 5. M. Joncières lui-même, qui brandit le tomahawk en criant victoire... et recommence. Cette olla podrida mal faite, avec des procédés grossiers, sans nul déguisement ni fard, est tout ce que l'on peut imaginer de plus affadissant pour l'oreille. On ne se révolte pas, on s'avoue vaincu, on se livre pieds et poings liés. On sort de là comme un homme sur lequel on aurait expérimenté la machine pneumatique, et M. Joncières s'entend mieux qu'elle à raréfier l'air. On a des envies d'élever une statue à Frédéric Bérat et de dresser des autels à PaulHenrion; on regrette d'avoir été dur pour François Bazin et vif pour Clapisson. C'est mieux que la théorie du mauvais : c'est la réhabilitation du médiocre.

ION ii m S i i LA i>i i Va // i,i m 10 I

\ii(iiii bj itème mu ical ne .un .ni 6ti e al L< par i » chute de la Reine Berthey ni i appelle l'ancienne école, ni celle qu'on i venu d'appeler ta nouvelle. Cette i apsodie a e I m de l'une ai de l'autre :

prœterea ihil , des sons, des mol s, au delà

rien.

M. foncières écrit mal pour les voii : au rc bours des maîtres qui allongent les phrases au delà des limites de la respiration normale, il les hache menu avec brutalité e1 arrête court le souffle du chanteur par un accompagnemen cembalo. C'est la Formule qui domine dans ses récits; sous ce rapport, il en est resté au point où était L'opéra-buffa napolitain il y a cent ans, avec cette différence que les maîtres de Naples placent après le vers le rappel de la tonalité, tandis que M. Joncières le porte d'hémistiche en hémistiche : répétition inutile et fatigante. S'il juge à propos de modifier son accompagnementtype, c'est pour y substituer une manière d'harmonie grouillante qui se traîne lourdement sous ses mélopées et souligne chaque mot par des timbres correspondant à son sens.

Ce souci, qui s'explique lorsqu'il s'agit d'airs à épisodes, le précipite dans l'abus des instruments descriptifs, qu'il applique généralement à faux,

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el donl [es sonorités incongrues éveillent perpétuellement des idées comiques. Or, il est indispensable que l'auditeur d'une œuvre réputée Bérieuse soil tenu lui-même sou- une impression

de sérieux qu'il dépend au compositeur de lui

imposer. Telle sonnerie de harpe, vingt foi- répétée, tel râle de basson, tel trait de flûte employés hors du sens général d'un morceau suffisent pour exciter et saler l'humeur de la salle. Ces fautes de goût pullulent dans la Reine Berthe; elles ont compromis l'effet de quelques cantilènes et couplets archaïques chantés par elle, et qui ont failli trouver grâce devant le public, par l'excellente exécution de Mlle Daram.

Quant à la partie chorale, il est sensible que M. Joncières a la plus grande vénération pour les unissons, qui sont le témoignage d'une belle organisation mélodique, lorsque la ligne en est bien dessinée et le rythme très carré. Ses chœurs n'ont malheureusement aucun de ces mérites, sans lesquels l'emploi de l'unisson ne sert qu'à la constatation de l'impuissance. Celui qui succède au prélude du premier acte : Vengeons-nous! vengeons-nous! sans être bâti sur ce patron, a quelque mouvement dramatique, mais le chœur cynégétique ne rendrait même pas à souhait une chasse au lapin de choux dans le square Vinti-

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il ne me resterait guère, après ce que j'ai «lit «les procédés d'orchestration auxquels sacrifie m. foncières, qu'à énumérer les divei s morceau de sa partition, dans l'ordre où la table thén tique me les apporte. Mais j'avoue qu'après les avoir i<>us entendus, j'ai perdu la Force qu'il me Faudrait pour reconstituer <!<• nouveau ce Fastidieux défilé, .lai parlé incidemment des cantilènes de la Reine Berthey <>ù l'auteur a taquiné l'archaïsme. C'est p lut-être ce qu'il aurait réussi, sans le parti pris qu'il affiche «le ne rien développer en Forme de cantabile.

Quand il rencontre un motif dépassant huit mesures, et bon pour une romance, il en étaye un finale. C'est l'usage qu'il a fait de la phrase de Simon : « Comme un oiseau de Dieu. » Le premier acte se termine par une symphonie du genre Fantastique qui peint l'incendie de la forêt. La situation eût été belle pour un musicien de haut vol.

La liquidation du second acte a été tourmentée. Des dialogues interminables entre le fâcheux Enguerrandet sa fille, un air de triomphe de Pépin le Bref, qui ne s'y est pas montré le sire concis de Miirger, les couplets du message,

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des réeii> pleins d'amertume ont successivement occupé ou plutôt distrait l'assemblée. La scène des tapisseries a gaiement impressionné l'auditoire, qui s'était assez ennuyé jusque-là pour rire un brin, et le régisseur a décliné les noms et qualités de M. Joncièrcs au milieu des quolibets, des sifflets et même des applaudissements.

La Reine Berthe marque une date précieuse pour les archéologues futurs : c'est l'inauguration de la salle de l'Opéra, au point de vue des sifflets. Le public a sifflé avec retenue ; il a renoncé aux cris d'animaux auxquels il avait droit dans cette solennité. Il a séparé la part des interprètes de celle du compositeur, et a rendu justice aux artistes qui l'ont si vaillamment défendu, à Mlle Daram, à Gailhard, et môme à Vergnet, malgré ses défaillances. Cependant, le costumier m'a paru devancer les âges en donnant des fleurs de lis à Pépin!

Je ne sais si M. Joncières a des ennemis : c'est l'apanage des grands talents. S'il en a, il les désespère en leur ôtant jusqu'à la consolation d'aider à la chute de ses opéras. Il les contraint à rester l'arme au bras : ses pièces tombent toutes seules.

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