L^AIRE NEUVE
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loulc la récolte se battant aussi promptement que possible et sans l’abri des belles et yastes grang-es qui permettent ailleurs de l’cgrcner par tous les temps, nos fermes sont pourvues d’aires spacieuses presque toujours placées au midi ou au levant de la maison d’habitation; celle-ci s’ouvre d’un côté sur la cour, et de l’autre sur ces aires. Diverses causes en rendent la détérioration plus ou moins rapide, et par suite elles sont réparées ou, pour mieux dire, refaites à neuf à des époques plus ou moins rapprochées. Il en existe en outre beaucoup qui, à proprement parler, n’ont jamais été ni faites ni par conséquent refaites ; ce sont les aires de ces petits fermiers, de ces penn-iy malheureux, qui, lorsqu’un voisin plus riche ne peut ou ne veut leur prêter la sienne, sont réduits à peler un coin de leur champ , et a y battre sur un sol graveleux et inégal, une récolte déjà bien maigre et dont la qualité ne s’y améliore certes pas. Les mieux préparées sont loin de va-
loir celles du midi, si bien carrelées, si admirablcsde propieté, et d où le blé ne s’enlève guère moins net que s’il sortait de l’épi même; on peut donc juger combien celui qu’on bat sur des aires qui méritent à peine ce nom, doit se meler de matières étrangères qu’il est ensuite si di/îicile d’en séparer. Les travaux que nécessite chez non. une aire neuve sont encore de ceux que facilite le miiiueliisme breton. Les amis, les voisins, sont convoqués, le. mis avec leurs instruments, les autres avec leur attelai^e:
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les premiers, munis de pelles et de rateaux , défoncent et labourent le terrain , ou enlèvent les cailloux dont il est semé; les autres y transportent des barriques d’eau et des charretées de terre glaise de choix. Cette terre inerte, où se perd toute vertu germinative, y est détrempée, battue, nivelée de manière à former une surface unie et sans fentes, d’où ne puisse se détacher le moindre fragment propre à détériorer le hlé. Toutefois, c’est là une perfection à laquelle il est bien rare qu’on sache ou même qu’on veuille atteindre. Aussi notre blé, en sortant de l’aire, n’est-il que trop souvent mélangé de ces petits corps terreux ou pierreux semblables, ou à peu près, par la forme au grain lui-même, et qui, lorsqu’on Ta dégagé de son enveloppe de poussière et de toutes les stériles grenailles qui l’entourent, se broient avec lui sous la meule et ternissent une farine dont la blancheur semblait devoir être éclatante.
Tout le monde ici travaille, excepté le père de Corentin qui, appuyé sur sa bêche, se délasse un moment en jetant autour de lui le regard du maître, et Corentin lui-même, qu’a détourné de son ouvrage l’arrivée du renfort qu’il guettait : ce sont les femmes ou les filles des fermiers qui ont été mis fraternellement en réquisition. Comme eux, elles ont en pareil cas un tribut à payer, et toutes arrivent chargées de pots de lait et de paniers de beurre. Leurs dons, qui n’ont rien d’obligatoire, mais qu’a consacrés un usage immémorial, sont destinés à alléger les dépenses de celui qui doit, par la bonne chère et le plaisir, largement reconnaître le service qu’on lui rend. I.amanière dont
fjes présents sont oflerls ne mérite pas moins d’être remarquée que l’usage môme de les offrir. Attendus, mais non sollicités, les lits clos se recouvrent d’avance de nappes blanches pour les recevoir, et les fermières ou leurs servantes y vont déposer ce qu’elles apportent, sans en ouvrir même la bouche aux maîtres du logis, sans leur demander, ni en recueillir le moindre remerciment. C’est tout à la lois la simplicité des premiers âges et une délicatesse qu’à défaut de notre civilisation inspire aux fils de l’Armcriquc leur fierté natui'elle. Ils sont bien aises d’être royalement traités par leur hôte , mais ne veulent pas cependant que leur travail soit payé trop au-delà de sa valeur, et rien ne leur paraît plus convenable que de solder ainsi la différence par une sorte de contribution volontaire.
L’arrivée des femmes a excité l’attention du seul Corentin; c’est que l’amour l’a quelque peu dépouillé de son écorce bretonne, dont il ne s’enveloppera de nouveau qu’aprés son mariage. Il savait que celle qu’il aime marcherait à leur tête, et il les attendait en conséquence avec une impatience que partageait Marie. Une douce joie les anime tous les deux , et il accueille sa bienvenue en caressant de sa pelle le pot de lait qu’elle a sur la tête. Voilà une singulière gentillesse , dira-t-on ? Il en est d’autres que provoque le travail des aires neuves, et qui mettent bien mieux, encore dans son jour la galanterie brutalement expansive, et joyeuse dont se piijue un bas breton. Tout le temps que. la surface des aires ne forme qu’une marre bourbeuse,, par exemple , les jeunes filles qui passent dans les environs sont guettées, saisies, et de gré ou de force entraînées dans-
€e bain de fange, où elles se débattent au milieu de longs et bruyants éclats de rire; l’état dans lequel elles en sortent est réellement fort risible, mais comme on peut le penser, n’est pas de nature à ajouter à leurs charmes.
II. n’y a presque jamais qu’une aire par village ; ce serait trop peu, si enBretagne comme en Normandie et ailleurs, un village était la réunion des maisons manales de plusieurs fermiers groupés sur un même point, bien que cultivant des terres dispersées cà et là et quelquefois situées assez loin de leur maison d’habitation. Mais un système diamétralement opposé nous a été transmis par nos pères. La demeure du métayer breton se trouve au centre , ou à peu près, des champs qu’il exploite. La plupart du temps elle y est isolée, et avec sa ceinture de crèches et de granges forme] ce qu’on désigne chez nous sous le nom de villages. Deux motifs surtout déterminent aujourd’hui comme autrefois leur emplacement. On veut d’abord qu’ils soient à proximité des terres qui en dépendent, et puis que leur position dans les lieux les plus bas y fasse affluer les eaux et hâte la putréfaction des pailles, landes et bruyères, dont tant de fermiers sont réduits à fabriquer leurs engrais, fabrication funeste qui environne leurs habitations d’une eau fétide, et transforme les abords de chaque ferme en cloaques pestilentiels et impraticables. Ces foyers de corruption, actifs auxiliaires d’un fléau, ont donné chez nous des ailes au choléra ; mais il y a frappé à coups redoublés, sans que ses terribles avis aient été entendus : on y sait mourir, et l’on n’y saura pas de sitôt briser le joug des habitudes routinières.
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Les réjouissances auxquelles donne lieu une aire neuve ne sont pas seulement destinées à célébrer la fin de travaux pénibles; elles ont aussi un but utile, celui de les compléter. Lorsque des mains laborieuses ont recomposé le sol de l’aire, et qu’il ne s’agit plus que de le fouler et pétrir de manière à en former une masse dense et compacte qui se sillonne d’aussi peu de fentes que possible aux rayons du soleil , les fermiers remettent au dimanche cette partie de leur besog'ne, et c’est le plaisir ce jourlà qu’ils charg-ent de la remplir. Des danses sont annoncées, et la jeunesse du pays accourt aux sons de l’orchestre national, dont le maître de l’aire neuve fait de grand cœur les frais ; c est la en effet une dépense économique. Les meilleurs ouvriers ne s’acquitteraient pas aussi bien de cette tache en s’épuisant de fatigue, que ne le font en s’amusant des danseurs, et surtout des danseurs passionnés, frénétiques comme nos bretons. Ajoutons que les parents, les amis, ceux enfin qui ont participé aux préparatifs de l’aire , et qui ont été, par conséquent, tout un jour les hôtes de la ferme, se considèrent alors comme obligés de se livrer avec courage à l’amusement ou plutôt au travail de la danse, et d’y exciter chacun par leurs propos et leur air de bonheur. Cette dissimulation folâtre et rieuse est une source d observations piquantes. Tel qui en guidant la danse a travers mille tours et détours, ne semble ccouter que ses gais caprices et n’obéir qu’à l’ivresse
du plaisir J a soin de diriger la phalange des danseurs vers l’endroit de l’aire qui n’a pas été foulé et qui a le plus besoin de l’être. Mais voici qui est plus caractéristique encore • vous voyez ce jeune cultivateur qui vient de perdre un frère tendrement aimé ? il ne s’en abandonne pas moins à toute la fougue^ à tout le délire d’un danseur d’aire neuve, et si, étonné de sa conduite, vous lui en reprochez l’indécence , il vous répond en essuyant à la fois ses larmes et la sueur dont la danse a inondé son visage : « Je ne me divertis pas, je remplis un devoir ; je suis ici pour travailler, et je travaille. » Et il dit vrai; ceux-là seuls restent alors oisifs qui consentent à être marqués du stygmate de l’indolence. Aussi comme chacun s’occupe, c’est-à-dire danse sur cette aire, qui s’achève sous les pas lourdement eadencés de tant de joyeux ouvriers! tout le monde y est acteur, si ce n’est quelques femmes restées sans partenaires, ce qu’on ne redoute pas moins dans nos campagnes qu’à la ville, et quelques vieillards qui, prêts à se jeter eux-mêmes dans la mêlée si leur exemple était nécessaire, forment comme l’arrière ban de la danse, et profitent de leur inutilité du moment pour observer, causer, ou débattre des intérêts litigieux. Assis sur un fossé ombragé qui leur sert d’estrade naturelle , les joueurs de biniou et de hautbois y sont soutenus parle S® musicien que nous avons annoncé comme complétant un orchestre breton; c’est le joueur de tambourin , exécutant moins recherché que les deux autres, mais à coup sûr le plus original des trois. Quoi de plus bizare en effet qu’un grand gars, au cou duquel est suspen'du une espèce de petit tambour d’enfant,
f't qui le fait résonner, en mesure ou non, avec la gravité la plus grotesque?
On vient de voir que beaucoup de gens dansent aux aires neuves pour l’acquit de leur conscience ; mais presque tous le font par plaisir bien plus encore que par devoir. Malgré sa lenteur habituelle, malgré cette apathie qui rempOclie de jamais se hâter, et qui aurait suffi pour donner naissance au proverbe festina lente, la danse est un exercice que le paysan armoricain aime avec passion, avec fureur. ISi la longueur du chemin, ni les chaleurs les plus dévorantes de l’été ne sont à ses yeux un obstacle , dés qu’il s’agit d’aller danser; il fait 2, S, 4 lieues et davantage pour se rendre à l’aire neuve où le biniou l’appelle. A peine y arrive-t-il, baigné de sueur et haletant de fatigue, qu’il figure déjà parmi les danseurs, et hurlant, bondissant, s’agitant comme un possédé qu’on exorcise, il y reste jusqu’à la nuit close en proie à une sorte de fièvre qui peut seule soutenir ses forces, et en faire ainsi un véritable danseur athlétique. Les femmes partagent avec les hommes ce goût si vif pour la danse, si même elles ne le portent encore plus loin; cependant à les voir on ne s’en douterait guère : elles sont sérieuses, réservées, tristes même en dansant, et quoiqu’elles s’y laissent entraîner le plus volontiers du monde, conservent un air de décence et de scrupule au milieu de leurs plus violentes évolutions chorégraphiques. Cette attitude à demi religieuse de nos lourdes bayadères , ces yeux presque toujours baissés, qui semblent chercher une fosse plutôt que le plaisir, sont peut-être un souvenir de l’origine sacrée de la danse. C<‘
fut long-temps chez tous les peuples un exercice pieux , qui, suivant Platon, rappelait des idées d’ordre et d’harmonie. David dansa devant l’arche, et les prêtres de Mars exécutaient à Rome des danses que les Ombriens, émigrés celtiques, avaient importées en Italie, danses qui se sont conservées et existent encore dans notre vieille Armorique, avec leurs figures, leurs voltes dans tous les sens et même leur nom d’alors (^Red ann dro^. Les premiers apôtres du catholicisme , fidèles à leur système de sanctifier tout ce qu’ils ne pouvaient déraciner de l’ancien culte, reconnurent la légitimité de ces danses, et elles continuèrent dans les temples et les cimetières chrétiens, où, malgré les foudres déjà si lointaines du pape Zacharie, elles n’étaient pas encore partout abolies au milieu du dernier siècle. On voit sur quelques vitreaux de nos églises des joueurs de biniou, de hautbois et de tambourin précédant les ministres du Christ, et contribuant avec eux à l’éclat des cérémonies religieuses. Mais que les temps sont changés ! Excepté là, nos Orphées de village, dépouillés de leur sainte auréole, ne sont plus représentés aux fidèles que comme des agents de perdition et des hommes maudits du ciel. La danse déchue ainsi qu’eux, et de sacrée redevenue profane, est même tombée plus bas encore. Les prêtres modernes en ont fait un péché, en ont fait un crime! N’y a-t-il pas dans cet anathème un fâcheux rigorisme? proscrivez l’ai)us, mais permettez l’usage. L’homme laborieux a besoin <le dislractions et la jeunesse d’amusements ; quelques heures de plaisir et de joie leur sont nécessaires comme le soleil a la plante qui long-temps en a été privée; après leui's rudes travaux, cette joie , ce plaisir, c’est leur soleil ?
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